Chuter et se remettre en selle

Après plus de 15 ans de vélo de route et 30’000 km, je suis tombé. Cette chute que tout cycliste redoute, celle qui casse, celle qui arrête net une saison de vélo, celle qui complique la vie professionnelle et familiale. Il n’aura fallu d’un rien, juste un léger contact avec la roue du vélo devant moi, pour me faire perdre mon équilibre et me précipiter par terre. Je suis tombé de tout mon poids, choc direct sur la hanche pour un verdict sévère : fracture du col du fémur, avec déplacement. Retour sur l’accident et mes 6 mois de rééducation.

Quand on pense chute à vélo, on pense souvent à un accident de la route avec une voiture ou alors à une chute dans une descente dangereuse. L’exposition au risque dans ces situations est évidemment plus grande. Mais les chutes les plus bêtes sont aussi souvent les plus méchantes, parce qu’elles arrivent par surprise, à un moment où le risque est limité, l’attention réduite et le corps pas prêt à cette éventualité. C’est exactement ce qui m’est arrivé. Je n’aurais jamais dû tomber dans ce contexte, quasi sans risque, et pourtant je suis tombé. J’aurais du pouvoir déclipser ma chaussure pour me rattraper, mais je n’ai pas pu. J’aurais dû pouvoir me protéger avec le bras, mais je n’ai pas pu. L’accident qui ne devait pas arriver se passe néanmoins, à cause d’une conjonction de petits facteurs malheureux.

Le col du fémur, une fracture de cycliste

On dit souvent que le col du fémur est une fracture de personnes âgées. Si cette population est effectivement à risque, les cyclistes le sont également lors de chutes lourdes sur le côté. Parmi les professionnels s’étant cassé le fémur, on peut citer Joseba Beloki, chutant dans la descente du col de Manse lors du Tour de France 2003 et poussant Lance Armstrong dans sa chevauchée mythique à travers champs (revoir ces images mythiques). J’ai pu aussi échanger avec de nombreux cyclistes amateurs à qui est arrivée cette même fracture. Même mon oncle, cycliste également, s’est cassé le col du fémur gauche, à 40 ans. Ca doit être une histoire de famille.

Une fois à terre, tout s’enchaine ensuite très vite. L’ambulance arrive en moins de 15 minutes, aux urgences dans l’heure et opéré dans les trois heures avec 3 vis de 10 cm dans le fémur. Je tiens à remercier le Dr Ballhausen qui m’a pris en charge très rapidement et qui a réalisé une intervention remarquable. Je n’ai eu aucune complication et la réduction de la fracture via ce triple vissage a été très efficace.
Pas le temps donc de se rendre compte de ce qui arrive, encore moins avec des opiacés antidouleurs dans le sang. C’est au réveil le lendemain que je réalise être au début d’une nouvelle page de ma vie. La première impression est évidemment physique, immobilisé, dans l’impossibilité de bouger du lit. Puis c’est le mental qui est ensuite touché, quand je me rend compte des lourdes conséquences, à tout niveau de la vie.

 

Si j’ai attendu 6 mois pour écrire ce post, c’est pour pouvoir faire un bilan, avec du recul et peut-être humblement partager des conseils avec d’autres cyclistes accidentés. Ces quelques lignes n’ont pas pour objectif de détailler un programme de rééducation, mais plutôt de présenter les grandes phases avec leurs objectifs, difficultés et récompenses.

6 mois pour retrouver 80% de mes capacités

A la date où j’écris ces lignes, soit 6 mois après l’accident, je m’estime avoir retrouvé environ 80% de mes capacités. Je marche sans boiter, je roule à vélo, je fais du ski de piste et je n’ai presque plus de douleurs quotidiennes. Il y a encore du travail – ces 20 derniers pour-cent – pour pouvoir courir, sauter, faire du ski freeride.

Ce qui a été déterminant dans ma rééducation est évidemment un programme de physiothérapie (kinésithérapie pour les français) suivi avec la plus grande des rigueurs. Ça parait évident de rappeler l’importance de la physio après une fracture de ce genre, mais j’avais sous-estimé l’effort que cela demande. Il faut savoir que c’est un programme de 4 à 5 mois minimum et extrêmement rigoureux.

Les six premières semaines ont été les plus frustrantes car ma charge réduite (10 kg de charge maximum sur la jambe, soit à peine son poids) ne me permettait pas beaucoup d’exercices possibles. J’ai privilégié les entrainements en piscine, environnement idéal où on arrive presque à oublier la fracture. J’ai également entrepris un programme d’électrostimulation pour limiter la perte musculaire. Si la machine et ses secousses électriques (plus fortes que je ne l’imaginais) sont amusantes au début, ces programmes sont rapidement ennuyeux. A la fin de cette première phase de six semaines, j’arrive dans un état mental plutôt bon, ces entrainements m’ont remotivé à suivre ce long chemin. Côté physique, je suis impressionné de la vitesse à laquelle les muscles de ma jambe ont fondu.

La phase qui suit est une montée en charge progressive, 15 kg sont ajoutés chaque semaine. Le vrai travail de physio peut enfin commencer. De nouveaux exercices sont proposés, semaine après semaine. Un jalon important est d’arriver à charger la moitié du poids, ce qui permet déjà par exemple de pouvoir faire des squats. Les muscles qui ont le plus perdu sont ceux des cuisses et des fesses. Un bon entrainement ciblé sur ces zones sera long mais indispensable pour renforcer la musculature autour de la fracture et récupérer au mieux.

En parallèle de ce programme de physio, j’ai suivi également quelques séances d’ostéopathie qui ont été très utiles. En effet, suite à l’accident et à l’immobilisation, je me suis retrouvé avec des gros blocages fonctionnels au niveau du bassin et des lombaires. La physio ne travaillant pas ces problèmes, c’est l’ostéopathie qui a apporté des solutions. J’ai commencé ce traitement 3 mois après l’accident et je l’ai poursuivi ensuite à raison d’une séance tous les mois. Je tiens à remercier Alexandre Crettaz, ostéopathe à Lausanne, pour son traitement appliqué, une excellente écoute et une connaissance approfondie des besoins spécifiques des sportifs.

Feu vert pour remonter sur le vélo

Le moment le plus important de ma rééducation a été le feu vert du chirurgien de remonter sur le vélo. Deux mois et demi après l’accident, j’ai pu enfin me remettre en selle. C’est évidemment un grand plaisir de retrouver ces sensations, cet effort (mesuré dans un premier temps) et de pouvoir à nouveau rouler dans le Lavaux. Evidemment je suis très loin de mes performances d’avant l’accident mais ce n’est pas l’important. J’ai même beaucoup pris de recul avec les chronos et les stats. J’ai d’ailleurs décidé de ne plus utiliser de Garmin. Je roule sans écran, tout au feeling. Je ne suis plus accro à Strava. Le vélo redevient seulement du plaisir et je savoure chaque kilomètre après avoir passé tout ce temps immobilisé.

Tout se passe dans la tête

Remonter sur le vélo m’a fait du bien physiquement mais m’a surtout permis de renforcer mon mental. Tout se passe dans la tête, surtout les premières semaines après l’accident. J’ai construit ma résilience avec des petits objectifs quotidiens, me permettant de me concentrer sur les progrès, même minimes. Le moral commande le corps et le corps fait du bien au moral.

J’ai arrêté ma physio 5 mois après l’accident. J’ai énormément appris sur mon corps grâce à ces séances et je suis désormais capable de prolonger mes entrainements seuls dans ma salle de fitness. La prochaine étape importante sera l’opération pour enlever les trois vis que j’ai dans le fémur, elle est prévue pour ce printemps. Suivront quelques semaines de rééducation post opératoire et mon objectif est de retrouver 100% de mes capacités, un an après l’accident, le 11 juillet 2019.

Jamais je n’ai eu une seule appréhension à remonter en selle. Le vélo n’est pas dangereux. C’était un accident. J’aurais pu avoir la même chose (ou bien pire) en voiture. C’est toujours mon sport favoris, mon moyen de déplacement en ville, ma manière de de décompresser, de me changer les idées, de m’évader.

PS : évidemment un remerciement tout particulier pour mes proches qui m’ont supporté pendant cette période difficile, à commencer par ma femme (enceinte de 8 mois lors de l’accident !), mes amis cyclistes ou non et mes collègues de travail. Votre soutien quotidien m’a donné la force nécessaire pour remonter le pente dans les meilleures de conditions.

Jérôme Bailly

Jérôme Bailly

Pour Jérôme Bailly, le cyclisme est un mode de vie. Dans les cols alpins le week-end ou en ville la semaine, le vélo l'accompagne dans son temps libre ou entre ses rendez-vous. Puisque «cycling is the new golf», il a créé le Lavaux Business Cycle Club pour networker en roulant. Sur ce blog, il vous fera découvrir d'autres facettes du cyclisme, mélange de tendances sociales, de technologies et de business.

14 réponses à “Chuter et se remettre en selle

  1. Bravo et heureuse de lire que Garmin et Strava ne peuvent remplacer le feeling du cycliste qui apprecie vraiment l’effort personnel, les sensations sur sa machine et la balade ! C’est ça le vélo…chapeau à votre épouse pour tout ce qu’elle a dû assumer ! ?
    Bonne remise en forme.

    1. J’ai justement prévu un prochain post sur ce sujet, à suivre bientôt ici !
      Et merci pour le petit mot concernant mon épouse. Je lui ai transmis et elle apprécie 😉 C’est vrai que j’ai eu beaucoup de chance d’être aussi bien entouré !

  2. Bonjour Jérôme,

    Quel mauvais moment pour se casser la hanche. Les premiers mois ont dû être très frustrants car tu aurais voulu aider davantage votre femme.

    J’ai eu la même experience que toi (un chevil cassé), quand ma femme etait enceinte à l’époque.

    David

    1. Hello David,
      Je crois qu’il n’y a pas de bons moments pour sa casser la hanche (ou la cheville !) mais c’est vrai que là c’était un des pires ! Ces moments difficiles sont derrière nous maintenant (je me demander encore comment nous les avons passer) et la vie normale reprend progressivement sa place.
      Jérôme

  3. Bonjour,

    Quel bonheur de lire votre post je suis exactement dans la même situation j’en suis à 2 mois après la chute et le chirugien vient de m’autoriser l’appui partiel et progressif et la reprise du vélo sur home trainer d’ici 2 à 3 semaines
    Merci cela me boost d’avantage
    Hervé

    1. Bonjour Hervé, c’est justement pour ça que j’avais écris cet article, pour redonner espoir aux personnes qui passeront aussi par cette épreuve (y compris pour Chris Froome !). Vous avez passé le plus difficile, courage, patience et focus et tout se passera bien.

  4. Bonjour,

    Je vous donne des nouvelles car comme vous je pense que c’est important pour les personnes qui sont dans la même situation. Après 3 mois j’ai repris l’appui total, gros manque musculaire mais cela commence à revenir avec la kiné. J’ai repris le vélo sur home trainer d’abord car je n’arrivais pas à lever la jambe pour passer au dessus de la selle je devais monter sur un escabeau. J’en ai parlé à ma kiné qui m’a fait faire des exercices spécifiques (il fallait mettre la jambe sur la table comme si j’emjambais le vélo). c’était il y a 3 semaines. Aujourd’hui je suis sur des sorties sur routes d’environ 20 km et j’en fait un peu tout les jours pour remuscler. Le fait de faire du vélo c’est du temps de gagner pour la Kiné pour me faire d’autres exercices de la vie de tous les jours (se faire bousculer par quelqu’un, sont hélas la vie d’aujourd’hui) etc . J’ai été un peu long mais je voulais donner de l’espoir, pour tout vous dire j’ai 63 ans et aujourd’hui tout est presque revenu comme avant. Ne baissez pas les bras et surtout n’essayez pas d’aller trop vite il faut du temps au temps

    1. Merci pour ce témoignage Hervé. J’ai l’impression de revivre ma rééducation, j’ai vécu exactement la même chose. J’en profite aussi pour donner des nouvelles de mon côté. Comme je l’ai écrit dans l’article, tout est revenu comme avant, je suis même plus rapide sur certaines sorties 🙂 J’ai eu le choix d’enlever ou non le matériel (3 vis de 10 cm pour moi). Je vais le faire fin Octobre, soit environ 16 mois après l’accident. A priori je pourrai remonter sur le vélo 2 semaines après l’opération et devrait attendre 6 semaines avant de reprendre une activité physique impliquant des chocs comme le ski par exemple. A suivre et bonne continuation Hervé !

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