Campagne de prévention «Le Cycliste» : quand la SUVA et la police déraillent

Mise en opposition des usagers de la route, ambiguïté sur les statistiques, erreurs de communication et humour douteux, la dernière vidéo de la SUVA et de diverses polices cantonales rate son objectif de prévention et exacerbe les tensions.

Cyclistes contre automobilistes

Cette vidéo présente le cycliste et l’automobiliste comme des adversaires dans une course urbaine, renforçant d’entrée de jeu les animosités entre ces deux groupes d’usagers de la route. Il n’y a qu’à voir les commentaires virulents et agressifs sur la page Facebook de la police cantonale vaudoise pour se rendre compte qu’au lieu d’apaiser, cette campagne n’a fait qu’exacerber les tensions. Une campagne de prévention efficace se doit de mettre avant le respect et la considération mutuelle comme condition de base de la sécurité routière. A titre d’exemple, rappelons la campagne pédagogique canadienne «Share The Road» ou l’initiative anglaise amusante «Now You See Me», soutenues toutes les deux par des associations d’automobilistes.

Une statistique ambigüe

Autre point important, toute cette campagne repose sur une statistique avancée par la SUVA et la police : «près de 50 % des accidents de vélo sont causés par les cyclistes eux-mêmes». Si ce chiffre est juste, il est néanmoins trompeur. En effet, il tient compte de tous les accidents de vélo, accidents individuels compris lors desquels le cycliste tombe seul et est donc par principe responsable. Si l’on exclut des 50 % l’ensemble de ces accidents individuels, la part des accidents de vélo principalement imputables aux cyclistes passe à 28 % (selon l’Analyse des accidents de vélo par l’Office fédéral des routes OFROU). Baser une campagne de communication sur une statistique ambiguë est trompeur, surtout quand on essaie de faire passer des victimes pour des coupables.

Insulte post mortem

Par ailleurs on peut déplorer un ton particulièrement lourd et un humour douteux. En plus de stigmatiser le cycliste comme un bobo prétentieux, il est insulté post mortem («rouler comme un con») et ridiculisé («il a encore dû crever»). L’agence  de communication mandatée nous avait portant habitué à mieux avec la vidéo de campagne sur l’inattention des piétons causé par le smartphone «Anastase: le tour de magie». On attend maintenant la campagne sur les dangers causés par l’utilisation du téléphone au volant (selon une récente étude américaine, 88% des automobilistes utilisent leur smartphone en roulant, pendant en moyenne 3,5 minutes par heure de conduite – via Bikein’Valais).

Vers un trafic cyclophile

Pour ouvrir le débat, le cycliste a effectivement besoin de prévention mais aussi et surtout de protection. Comme le rappelle l’association Pro Vélo dans son communiqué réagissant à cette campagne, «il est urgent que la gestion du trafic devienne davantage cyclophile : cela inclut le développement constant de l’infrastructure cycliste ou l’adaptation des règles de circulation». Piste cyclables protégées, sas vélo, interdiction de dépasser les cyclistes dans un rond-point, amélioration de points noirs, ouverture aux cycles des rues à sens unique, création de zones mixtes piétons-vélos, construction de vélostations, … La mise en place de ces mesures est une voie privilégiée vers une meilleure coexistence des usagers de la route et une plus grande sécurité routière pour tous.

Jérôme Bailly

Jérôme Bailly

Pour Jérôme Bailly, le cyclisme est un mode de vie. Dans les cols alpins le week-end ou en ville la semaine, le vélo l'accompagne dans son temps libre ou entre ses rendez-vous. Puisque «cycling is the new golf», il a créé le Lavaux Business Cycle Club pour networker en roulant. Sur ce blog, il vous fera découvrir d'autres facettes du cyclisme, mélange de tendances sociales, de technologies et de business.

9 réponses à “Campagne de prévention «Le Cycliste» : quand la SUVA et la police déraillent

  1. Comment être cyclophile ? La ville d’Yverdon a investi des centaines de milliers de francs dans des pistes cyclables pour retrouver des cyclistes…sur les trottoirs…
    A Berne, j’ai failli plus d’une fois être renversé sur un passage piéton protégé par un feu par des cyclistes. Le code la route ? ne concerne manifestement pas les cyclistes.
    Alors ? problème d’éducation? problème de formation ? Le cycliste fait-il passer sa sensation de liberté avant la sécurité (la sienne et celle des autres) ? En quoi faut il adapter les règles de circulation si les règles élémentaires ne sont même pas respectées ? Le comportement sauvage au pire, je-m’en-foutiste au mieux ne peux pas être toléré. La loi (le code de la route) s’applique à tout le monde. Les cyclistes comme les autres.

    1. @Dinet-Seratzki
      “La ville d’Yverdon a investi des centaines de milliers de francs dans des pistes cyclables pour retrouver des cyclistes…sur les trottoirs…”
      Mouais, c’est pas complètement faux, nul n’est parfait. Mais c’est une vérité très partielle aussi.
      La ville d’Yverdon a investi dans des pistes cyclables (que je prends chaque jour à Y-Parc), qui sont dangereuses parce que mal construites (des seuils et des rigoles de travers, de blocs en béton) et, depuis une année, envahies de roulottes à lunch-box.
      La ville d’Yverdon a tracé des bandes cyclables, comme à la rue Cordey; et ces bandes cyclables ne sont pas respectées par les automobilistes qui s’y agglutinent en faisant la queue; et comme par hasard, c’est justement le long de cette rue que je croise le plus de cyclistes sur le trottoir.
      La ville d’Yverdon a créé également un certain nombre de bouts de pistes cyclables, peu lisibles et qui ne mènent nulle part, et oui, il y a des gens qui au bout de ces pistes continuent sur le trottoir.
      En fait, la ville d’Yverdon est pleine de bonnes intentions mais n’a visiblement pas de vraies compétences pour faire juste. N’empêche, c’est une ville où il y a beaucoup de gens à vélo, de tous âges, de tous milieux sociaux, et de toutes pratiques, et malgré les imperfections que j’ai mentionnées je trouve que le vivre-ensemble s’y passe plutôt bien.

      1. On a l’impression que les concepteurs des pistes cyclables pensent qu’il n’y a que les pédales qui prennent le vélo. Sur route, je peux faire du 30 km/h de moyenne sur un petit parcours, c’est-à-dire quand même 10 km. Le mélange avec les piétons, beaucoup plus lents et qui ne tiennent pas leur droite, est une très mauvaise idée. Elle n’est bonne que pour débarrasser les automobilistes des usagers gênant pour eux. D’un autre côté, une piste cyclable limitée à 10 km/h n’est pas une piste cyclable, mais une halte garderie (kindergarten.)

  2. Monsieur Bailly,

    C’est avec affliction que je lis votre prose. Certes nous sommes sur un blog, c’est-à-dire que ce n’est plus du journalisme mais de la prise de position et à voir la photo par laquelle vous souhaitez être connu, j’en déduis que vous êtes un ardent sportif et défendeur de la petite reine et je me réjouis de ces deux derniers points. Mais je regrette votre vision unilatérale et ce qui semble être un manque d’humour.

    Je ne suis pas un défenseur des cyclistes bien que je pédale de temps en temps pour mon loisir ou pour aller, mais trop rarement, au bureau; ce qui est un luxe par les temps qui courent. Je sais que de trops nombreux usagés de la route ne respectent pas les cyclistes ni les motocyclistes, sans parler des piétons. Mais force m’est de constater aussi que ces deux roues ne prennent pas garde aux voitures afin de passer un feu rouge, se faufillent à travers un passage piéton, ne respecte pas le fait qu’une bande-cyclable soit déclassée et se lancent sur la route au mépris de leur propre sécurité. Je ne parle pas des écouteurs ou des téléphones passés en pédalant, ni les vélos sans feux en pleine nuit.

    Moi aussi j’adore aller au bureau en y arrivant plus vite que l’automobiliste que je suis, moi aussi je remonte les files, mais je suis consciens des risques et ne vais pas critiquer un petit film qui me met le “nez dedans” avec humour, cru et noir, j’en conviens.

    Evidemment, j’ai la malchance d’être un vieux schnock, mais au moins j’ai pu vivre les grandes heures de Coluche, Guy Bedos et Pierre Desproge qui savaient manier le verbe, le second degré et le politiquement incorrect. J’en ris encore et je plains cette nouvelle génération qui ne peut plus appeler un malvoyant : un aveugle. Le dire n’est pas un manque de respect et Guy Bedos qui raconte ses vacances à Marrakech se moque-t-il des habitants ou des touristes ?

    Oui, ce petit film est provocateur, oui il est cru et direct mais il fait parler de lui et il est fort probable qu’il marque les jeunes générations, celles qui sont le plus en vélo et tant mieux. C’est cela le point fort de ce petit film : Faire parlé de lui et qu’on le regarde, qu’on prenne note de son message et peut-être qu’il sauve des vies. Une seule de sauvée vaudra bien ce film et votre irascibilité.

    1. Tout a fait d’accord avec cet article.

      Campagne publicitaire stigmatisante et honteuse de la part de la SUVA.
      Que les réalisateurs de ce clip passent quelques jours au Danemark ou en Hollande pour comprendre …

  3. Salut Jérôme,

    Merci pour ton article et pour les liens vers les sites canadiens et Uk que je ne connaissais pas.
    Je suis aussi un cycliste qui roule par tous les temps et triathlète et c’est vrai que cette vidéo est choquante. D’autre part si l’on est d’accord de passer à côté de certaines sensibilités, cette vidéo passe quand même un message important selon moi : Malgré les multiples bienfaits du cyclisme, il ne faut pas oublier que la route est dangereuse et que le cyclisme y joue sa vie à chaque seconde.

    Dommage pour les statistiques, comme d’hab. tout le monde leur fait dire ce qu’il veut.
    En tant que cycliste (je parle d’abord pour moi et ce que je vois) on a vite tendance à minimser les risques que l’on prend et négliger beaucou de signes de la route. Pour moi, cette vidéo rappelle brutalement que malgré les bonnes motivations derrière le cyclisme le risque est gros lorsqu’on prend des risques.

    C’est clairement une campagne auprès des cycliste et pas auprès des automobilistes, comme c’est le cas dans tes deux autres exemples (UK, canada). Tout à fait d’accord, il y a un réel besoin de protégrer le cycliste dans les amménagement routiers, d’autre part le cycliste doit aussi se protéger lui-même.

    Dans tous les cas c’est bien de partager ces articles afin de diffuser la sensibilisation.
    Merci et bonne semaine.
    Cyril

  4. Je roule à vélo tous les jours en mode utilitaire, et souvent le week-end en mode rando.
    La vidéo de la Suva m’a choqué comme elle a choqué de très nombreux cyclistes.
    Bien sûr, comme tout le monde “c’est moi qui conduis le mieux” et je suis critique vis-à-vis du comportement des “autres” sur la route, qu’ils soient cyclistes, automobilistes, ou piétons. Mais même en cherchant bien, je ne comprends pas à quel “genre de cyclistes” cette vidéo est supposée parler. Elle ne parle par contre que trop bien à ceux qui se font un plaisir de déverser leur haine sur les réseaux sociaux et dans le commentaires de “20 minutes”.
    Merci pour votre article, et merci aussi au Temps pour l’article paru ce soir sur leur site.

  5. Je suis navré du manque de bon accueil auprès du public de ce message de prévention. Car ce message porte deux choses essentielles, les bienfaits du vélo, et la malheureuse insouciance de certains cyclistes.
    Il ne s’agit pas, par ce clip, de décrier le vélo, mais bien de souligner ces deux éléments, et surtout d’inviter les cyclistes à davantage de prudence. La séquence de l’accident est excellement choisie. Le cycliste est inattentif et passe sur la piste opposée sans imaginer qu’une voiture puisse jamais dans sa vie le percuter. On ne peut plus explicite.
    Mais voilà. La réaction publique ne réagit pas comme attendu. Au lieu de se sentir mobilisés, les cyclistes et leurs admirateurs (qui n’en font pas mais pensent savoir (p.s. j’en fait parfois et je sais à quel point nous sommes vulnérables comme cyclistes, d’où le besoin d’être très attentif, d’anticiper et de se souvenir que la plupart des automobilistes ne nous voient pas, donc, qu’il faut tenir prudence et savoir se rendre visible),
    …s’élèvent contre ce message qui se veut pourtant un progrès.
    Mais j’accorde que sa finesse ne percute pas manifestement chez bon nombre de spectateurs. Donc certes, cela veut dire qu’il manque de clarté dans son scénario pour toucher le plus grand nombre.
    S’il y a eu une erreur, c’est uniquement en surestimant la capacité de compréhension des suisses sur ce coup-là. Dont acte.
    Dommage.
    Le prochain clip sera certainement plus simple à comprendre.
    En tous les cas mes félicitations à l’équipe. Même si c’est un rien trop visionnaire pour les vaudois, le sujet fait parler. Ce qui est un succès.
    Marc Devaud, réalisateur & scénariste.

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