De Simone Veil à la Grève des femmes

Le 30 juin, nous commémorerons les deux ans de la disparition de l’ancienne ministre française de la santé. À l’heure de la Grève des femmes, l’icône de la lutte pour les droits humains et l’émancipation féminine apparaît plus que jamais comme une source d’inspiration, un modèle à suivre de résilience et de combativité. Retour sur la vie de Simone Veil, porteuse d’espoir pour les combats encore à mener.

Certaines personnes restent broyées à jamais par des traumatismes tels que la shoah. D’autres y puisent une énergie incroyable pour faire de leur vie la plus belle des victoires sur la barbarie. Simone Veil faisait partie de ces gens-là. La disparition de ses parents et de son frère dans les camps d’extermination a suscité sa vocation de lutte pour la défense des droits humains et contre toutes les formes de discriminations. L’histoire a bien sûr retenu son combat pour la dépénalisation de l’avortement. En 1974, alors fraîchement nommée ministre de la santé (un poste rarissime – et d’autant plus exposé – pour une femme), Simone Veil parvient à faire adopter un texte mettant fin à des décennies de pratique clandestine ayant mutilé des milliers de femmes. Mais son action ne se résume de loin pas à ce seul « fait d’arme » médiatique.

Dès les années 50, la jeune avocate s’inquiète notamment de la situation en milieu carcéral des mineurs, des personnes âgées ou des personnes ayant des troubles mentaux. On lui doit par exemple les structures scolaires en prison permettant aux jeunes délinquants de retrouver pied dans la société une fois leur peine purgée. En pleine guerre d’Algérie, elle intervient contre les cas de maltraitance (violences, malnutritions et mêmes viols) exercés dans les prisons françaises sur les militantes algériennes du Front de Libération National (FLN).

Experte en droit de la famille, Simone Veil est à la tête du Conseil national de la magistrature lorsqu’elle décide, en 1966, de réformer le système des adoptions. Elle parvient à alléger une machine extrêmement bureaucratisée (qui aura découragé plus d’un couple de parents potentiels) tout en clarifiant les règles d’accueil de l’enfant et en ouvrant l’adoption aux pays étrangers.

En 1978, Simon Veil s’insurge contre les conditions d’accueil des jeunes enfants déposés à l’Assistance publique. Laissés dans leur lit toute la journée, sans jeu ni interaction sociale, de nombreux jeunes développent des troubles autistiques. Elle lance alors l’opération « Pouponnière » pour réformer en profondeur ce système désastreux et renforcer la formation des assistantes maternelles. Beaucoup estiment aujourd’hui qu’elle est une des « mères » de la pédiatrie moderne, un domaine qu’elle a grandement contribué à humaniser. À la même période, Simone est aussi l’une des premières à mettre en lumière la nocivité du tabac, interdisant non sans opposition la cigarette dans les hôpitaux ainsi que dans certains établissements publics.

Humaniste infatigable, icône de la lutte contre toutes les discriminations, Simone Veil retiendra aussi de son expérience de la guerre une aversion profonde pour toutes les formes d’extrémisme. Et la conviction ultime que la réconciliation et l’unité, celle de l’Europe tout d’abord, est une absolue nécessité. Ennemie inconditionnelle du Front National, elle dit en 1979 (alors fraîchement élue présidente du parlement européen à Strasbourg) à des militants d’extrême-droite : « Vous ne me faîtes pas peur, j’ai survécu à pire que vous ». À la fin de sa vie, Simone continuera d’ailleurs à s’engager dans de nombreuses associations à vocation européenne, comme le Fonds européen pour la liberté d’expression, ELSA (Association européenne des étudiants en droit) ou encore la Fondation européenne de la science, dont elle fut présidente d’honneur.

De la shoah à l’émancipation des femmes en passant par la construction européenne et la réconciliation franco-allemande, Simon Veil a traversé le 20ème siècle en incarnant mieux que quiconque chacune de ses étapes-clés. Humble en toute circonstance, elle était consciente qu’aucun de ses combats, aucune de ses victoires ne perdureraient sans l’engagement et la persévérance des générations qui la suivraient. Car rien n’est jamais acquis. En 2019, il y en a encore qui considèrent que l’on avorte comme l’on va chez le coiffeur. Au sein de la droite conservatrice (qui avait notamment manifesté lors de son accession à l’Académie Française en 2010), certaines personnalités n’hésitent pas à affirmer que les femmes recourant à l’IVG pratiquent des « avortements de confort »[1].

Non, rien n’est jamais acquis. Sur le plan des inégalités, les femmes continuent à gagner près de 10% de moins qu’un homme, à qualifications et conditions équivalentes, en France comme en Suisse. L’égalité salariale est pourtant inscrite dans notre Constitution depuis plus de 30 ans. Par ailleurs, les femmes restent victimes dans plus de 90% des cas de violence conjugale en Europe (et moins de 15% d’entre elles osent porter plainte). En France, elles sont plus de 60’000 à être victimes de viols ou de tentatives de viols chaque année.

Ces quelques chiffres préoccupaient Simon Veil autant qu’ils doivent nous interpeller. Pour l’heure, ils nous font surtout prendre conscience de l’immense travail qu’il reste encore à accomplir sur le plan des discriminations.

Héroïque sans l’avoir voulu, populaire sans l’avoir cherché, Simone Veil a aujourd’hui besoin de relais. Pour jeter des ponts entre les nations et les peuples et réconcilier ce que tout semble opposer, pour défendre les laissés-pour-compte, celles et ceux que la société préfère ignorer. De nouvelles forces doivent émerger à la suite de son combat : des femmes et des hommes qui, comme elle, ne s’obstinent pas à accéder au pouvoir, mais qui mettent toute leur énergie à l’exercer, lorsque l’occasion leur en est donnée.

 

 

 

[1] Pour l’anecdote humoristique, la twittosphère avait d’ailleurs suggéré à la vieille garde misogyne coutumière de cette expression de tester la « vasectomie de détente ».

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Jérémy Savioz

Amoureux de nature, Jérémy Savioz exerce sa passion comme collaborateur scientifique à la Station ornithologique suisse. Titulaire des Masters en géographie physique et en sciences des religions, il est député vert au Grand Conseil valaisan et préside la commission « Développement durable » de la ville de Sierre. Consommation, biodiversité, économie mais aussi enjeux sociaux, culture et musique sont au cœur de ce blog. (Bannière : Lionel Favre, www.apvl.ch)

Une réponse à “De Simone Veil à la Grève des femmes

  1. Bel hommage progressiste.
    il manque en effet beaucoup de Simone Veil, dans les parlements du monde!
    (même si le devoir de mémoire de la Shoah est en train de devenir “contre-productif”)

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