Crise humanitaire sans précédent : vraiment ?

L’ampleur des crises humanitaires actuelles seraient-elles toutes devenues sans précédent comme pourrait le faire croire l’emploi trop fréquent de cette expression ?

Certes, ces dernières décennies n’ont pas été avares en conflits, génocides, famines ou désastres naturels qui ont durement frappé la population mondiale. Mais, les crises contemporaines seraient-elles plus tragiques que les précédentes, les souffrances d’aujourd’hui pires que celles d’hier ? N’y-a-t-il pas une certaine impudeur à vouloir opposer le présent au passé ? Peut-on établir une hiérarchie des détresses extrêmes ? Pourquoi des adjectifs comme grave, dramatique, sévère ou sérieuse ne suffisent-il plus pour qualifier une crise humanitaire ?

Le droit international humanitaire ne définit pas ce que constitue une crise humanitaire, à fortiori une crise humanitaire sans précédent.

En cas de crise humanitaire, il existe dans le système onusien des paramètres pour déterminer l’urgence du déploiement des ressources humaines et matérielles. Logiquement, ces critères prennent en compte l’étendue de la crise, le nombre de victimes ou les risques imminents pour la vie et l’intégrité corporelle. Aujourd’hui, les crises au Yémen et en Syrie figurent tristement en haut du tableau, mais le droit international humanitaire ne définit pas ce que constitue une crise humanitaire, à fortiori une crise humanitaire sans précédent. Dès lors, sur quelles bases les acteurs humanitaires en décrètent-ils l’existence ?

Plus qu’à une réalité objective, cette terminologie répond donc avant tout aux politiques de communications actuelles qui recourent à une surenchère de mots et d’images pour se profiler au sein de l’opinion publique. Le besoin de visibilité, condition indispensable pour recevoir des financements, peut amener à des effets pervers qui bafouent le droit à l’image, la dignité des bénéficiaires et, plus grave encore, condamnent à l’oubli les victimes de crises humanitaires moins visibles.

L’avènement des réseaux sociaux a assurément amplifié le phénomène. La course morbide aux clicks et aux idéogrammes pousse souvent les communicants humanitaires à une inflation des termes utilisés, accompagnés d’images, si possible avec des logos de l’agence bien en vue que ce soit sur les sacs de nourriture distribués, les tentes installées ou tout autre matériel de première nécessité réparti.

Des millions de personnes souffrent et meurent en silence dans l’indifférence de la communauté internationale

La corrélation directe entre surenchère médiatique et niveaux de financement est particulièrement perverse parce qu’elle assèche les financements pour les crises invisibles, celles qui ne font pas la une des journaux télévisés, de la presse ou des réseaux sociaux; en fin de compte, celles qui n’existent pas ! Pourtant, des millions de personnes souffrent et meurent en silence dans la relative indifférence de la communauté internationale à Madagascar, au Burkina Faso, au Burundi, au Mozambique, au Niger, en République Centre Afrique, au Tchad ou en Zambie. Une telle liste n’est pas exhaustive, tant s’en faut !

Malheureusement, il n’existe pas de mécanismes pour distribuer d’une façon équitable les financements d’une aide humanitaire qui implique une multitude d’acteurs gouvernementaux, non-gouvernementaux et privés, mais surtout des intérêts géostratégiques divergents.[1]

En attendant une improbable réforme de l’aide humanitaire, les communicants des agences humanitaires devraient tout de même éviter de recourir systématiquement à une surenchère de la misère pour financer leurs programmes. Une telle inflation médiatique, à l’instar de l’inflation monétaire qui dévalue la valeur de l’argent, ne contribue qu’à dévaluer la valeur de la souffrance des trop nombreuses victimes invisibles et de celles des crises passées.

[1] Pour cerner les défis et les enjeux de l’aide humanitaire, je recommande la lecture du dernier ouvrage de Pierre Micheletti, 0,03 %, paru aux éditions Parole en 2020

 

 

Jean-Noël Wetterwald

Jean-Noël Wetterwald

Jean-Noël Wetterwald a travaillé 34 années pour le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés. Il a servi au Vietnam, au Cambodge, à Hong Kong, au Chili, au Guatemala, en Colombie, en Bosnie et plus récemment en Ukraine. Il a publié deux livres: D'exils, d'espoirs et d'aventures en 2014 et le Nouveau roi de Naples en 2017. Contributions occasionnelles à la page d'opinions du «Temps». Il est aussi débriefeur à Canal 9.

2 réponses à “Crise humanitaire sans précédent : vraiment ?

  1. Ce thème de la surenchère des drames humains fut, dans les années 80 déjà, le sujet du livre de Bernard Kouchner, « Charity Business ». C’était en marge de l’une des grandes famines en Éthiopie où l’on relevait, entre autres, que des organisations criminelles s’emparaient d’une partie des sacs de riz ou de blé parachutés par les grandes organisations humanitaires. Ces rations de secours se retrouvaient sur les marchés locaux où elles concurrençaient la maigre production locale et retiraient ces petites bases existentielles aux agriculteurs locaux. Kouchner s’en prenait déjà aux grandes organisations humanitaires qui se livraient une course au drame et à la renommée.

    1. Merci pour avoir pris le temps de lire le blog. Vous avez raison. En effet, le livre avait fait pas mal de bruit à l’époque. Il soulevait de bonnes questions qui n’ont pas toutes encore trouvé réponse.

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