L’Amérique barbare: enquête sur la détention forcée de 70’000 enfants sans-papiers en une année

Photo © AP/ Wilfredo Lee

Les récentes statistiques publiées au mois d’octobre montrent que sur l’année écoulée 69’550 enfants migrants sans-papiers ont été détenus et séparés de leur famille aux Etats-Unis (1). Parmi eux des bébés, de très jeunes enfants et des adolescents. Beaucoup ont déjà été expulsés, d’autres ont réussi à retrouver leurs parents aux États-Unis mais 4’000 enfants sont encore séparés de leurs proches, placés dans des familles d’accueils pour les plus jeunes ou détenus dans d’immenses centres pour les  moins jeunes et adolescents. 

C’est ce que révèle une enquête de Frontline (2)  et The Associated Press (AP) dont les premiers résultats ont été diffusés hier dans Kids Caught in the Crackdown sur la chaîne d’information Public Broadcasting Service (PBS).

 

↓ Cliquez sur l’image ci-dessous pour visionner le documentaire ↓

 

Trois journalistes, Daffodil Altan (Frontline), Martha Mendoza et Garance Burke (AP) ont mené l’enquête sur le système de détention géré par le Département de la santé (HHS) et son impact sur la santé mentale des enfants. 

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Génocide des Rohingyas: le reportage de Gwenlaouen Le Gouil revient sur un crime de masse

En août 2017, plus de 740’000 Rohingyas ont dû fuir le Myanmar et se réfugier au Bangladesh après une offensive sanglante de l’armée birmane. Des centaines de villages ont été incendiés et détruits, les femmes violées, les bébés jeter vivant dans les flammes sous les yeux des familles. Aujourd’hui, près de 915’000 réfugiés rohinghyas résident dans des conditions difficiles au Bangladesh.

Deux ans  après l’exode massif de 2017, le journaliste Gwenlaouen Le Gouil sort un documentaire émouvant intitulé “Rohyingya, la mécanique du crime” qui décrit la planification et l’exécution d’un immense nettoyage ethnique orchestré depuis longtemps par les militaires birmans avec l’étroite collaboration de civils et de moines sur fond de discours racistes du moine Ashin Wirathu dont l’influence haineuse reste importante aujourd’hui. Plusieurs indices laissaient présager les horreurs de 2017. Un cas d’école de nettoyage ethnique dont les généraux effacent aujourd’hui les traces. Cet acte génocidaire d’août 2017 a été politiquement planifié. C’est ce que démontre le nouveau reportage de Gwenlaouen Le Gouil qui revient sur les lieux du crime et met au jour les signes avant-coureurs du massacre.

Cliquez sur l’image ci-dessous pour accéder au reportage complet.

Il est accessible sur ARTE jusqu’au 20 novembre 2019.

En septembre, le dernier rapport de la Mission d’enquête internationale indépendante sur le Myanmar a révélé que la menace de génocide subsiste pour les 600’000 Rohingyas restés au Myanmar. Devant ce constat, il recommandait que la cause soit jugée par la Cour internationale de justice (CIJ) pour manquement à la Convention sur le génocide de 1948, l’un des rares instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme que le Myanmar a ratifié. Bonne nouvelle: la Gambie,  au nom de l’Organisation de la coopération islamique, vient de déposer une requête auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) accusant le Myanmar de crime de génocide.

La procédure pour crime contre l’humanité à la Cour Pénale Internationale (CPI) et initiée par le Bangladesh suit son cours. Une enquête a été ouverte en juillet sur les crimes présumés commis depuis le 9 octobre 2016. Les victimes peuvent désormais soumettre leurs situations aux juges de la CPI.

Autres liens:

Rohingya, un génocide à huis clos de Gwenlaouen Le Gouil couronné du grand prix au Figra.

Interview de Gwenlaouen Le Gouil sur France Inte

Myanmar: Pourquoi les grandes puissances n’ont pas intérêt à améliorer le sort des Rohingya

Myanmar: Pourquoi les grandes puissances n’ont pas intérêt à améliorer le sort des Rohingyas

 

A Zarzis en Tunisie, Chamseddine Marzoug offre une tombe aux migrants noyés en Méditerranée

Connaissez-vous Chamseddine Marzoug? Je l’ai rencontré au Festival international et forum sur les droits humains (FIFDH) qui s’est tenu à Genève du 8 au 17 mars. Cet ancien pêcheur et chauffeur de taxi est membre du Croissant-Rouge et l’émouvant protagoniste du film “Strange Fish” de Giulia Bertoluzzi.

Ce film a été présenté dans le cadre du Forum international intitulé “Migrations: quand la solidarité est criminalisée“.

                               

De quoi parle le film? Surtout de l’angoisse des pêcheurs de Zarzis, une ville située au sud de la Tunisie à quelques kilomètres de la frontière libyenne. Lorsqu’ils partent à la pêche, ils tombent régulièrement sur des corps flottants de femmes, d’enfants et d’hommes morts. Il arrive bien sûr qu’ils en sauvent et depuis quelques années ils remplissent leurs bateaux de pêche avec des litres d’eau et des couvertures en plus, au cas ou.

La trajectoire des pêcheurs de Zarzis croise celle des bateaux qui transportent les migrants à destination de l’Europe. Les drames ne sont pas nouveaux, m’explique Chamseddine Marzoug:

 

Nous découvrons des corps en pleine mer ou sur nos rivages depuis 2003. Avant la révolution tunisienne, les cadavres étaient enterrés dans des fosses communes. Depuis 2011, les autorités ont décidé de changer de procédure et j’ai insisté pour trouver un terrain et créer un cimetière. C’est le “Cimetière des Inconnus. Il est exclusivement dédié à ces personnes qui ont tant souffert et dont nous ne savons rien. Elles méritent une sépulture digne.”

 

Sur le site du PriMed (Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen) on peut lire ce qui suit:

 

Strange Fish” évoque la chanson “Strange Fruit” de Billie Holiday où, dans l’indifférence générale, la violence contre les Noirs est normalisée au point que « des corps noirs pendent des arbres » comme des fruits bizarres. Au sud de la Méditerranée, le sentiment est le même.”

Aujourd’hui, le “Cimetière des Inconnus” compte 400 tombes. A chaque fois qu’une personne noyée est trouvée, en pleine mer ou sur le rivage, il faut annoncer le décès à la police, c’est une longue procédure. Il est rare que l’on trouve des traces d’identité. Chamseddine Marzoug déshabille les corps et s’occupe entièrement des formalités avec les autorités, puis il prend le temps de les enterrer un à un.

 

Depuis le début de l’année, 160 personnes se sont noyées en Méditerranée centrale, c’est-à-dire sur la route Libye-Italie. Ce mardi 19 mars, un naufrage a encore causé la mort d’un bébé et la disparition d’au moins huit personnes a indiqué un responsable libyen à l’AFP. Vingt-sept personnes étaient à bord de l’embarcation en bois qui a fait naufrage au large de la ville de Sabratha.

Au début nous ne comprenions pas pourquoi les zodiacs causaient autant de morts,” raconte Chamseddine Marzoug, “alors on a découpé un de ces bateaux et on a compris. Les zodiacs sont gonflés aux pots d’échappement. C’est plus rapide. Mais avec la chaleur les zodiacs se dégonflent et les gens se noient.”

Pour Chamseddine Marzoug, le drame s’arrêtera lorsque la Libye sera pacifiée et réorganisée. Jusque là, à Zarzis d’autres corps anonymes continueront d’agrandir le cimetière. Il se rappelle d’une femme qui avait attaché son enfant sur le ventre, d’un enfant dont la main avait été liée à un gros bout de bois. Bientôt le cimetière s’appellera “Le Jardin d’Afrique” et sera décoré de fleurs du continent.

Ce cimetière est un lieu unique au monde qui symbolise le courage de milliers d’individus persécutés dans leur pays d’origine, de milliers de jeunes qui soif de justice et d’avenir et de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants abusés dans les centres libyens.

 

Et puis avant de terminer je vous recommande d’écouter le reportage de RFI du 19 mars 2019 sur le travail de Cristina Cattaneo, médecin légiste à Milan. Elle a écrit un livre sur son travail: “Naufragés sans visage”. En France, il sortira en septembre 2019 chez Albin Michel. Franceline Beretti de RFI est allée à la rencontre de son équipe au service des morts. Dans “Les morts en disent plus que les vivants : identifier les victimes des naufrages en Méditerranée” on se rend compte que même dans la mort les gens ne sont pas égaux.

 

Au FIFDH on parlera des palestiniens

Le sort des palestiniens sera abordé ce vendredi 15 mars au Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH) dans le cadre du forum intitulé “Qui parle encore des palestiniens?”

La projection du film “The Occupation of the American Mind” (La colonisation des consciences américaines) de Jeremy Earp et Loretta Alper sera suivie d’une discussion avec Noura Erakat (avocate), S. Michael Lynk (Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les Territoires Palestiniens occupés depuis 1967) et Sami Mshasha (UNRWA).

Ce film et la discussion seront l’occasion de mieux comprendre la politique israélienne envers les palestiniens, son influence aux Etats-Unis et aussi les conséquences de la propagande israélienne sur l’isolement des palestiniens aujourd’hui. Car la situation des réfugiés palestiniens au Moyen-Orient est plus précaire que jamais avec la prolongation de la guerre civile syrienne et le retrait du soutien financier américain à l’UNRWA.

 

Sujet du film

Depuis des années, l’occupation militaire des territoires palestiniens par Israël et les attaques répétées sur la bande de Gaza ont déclenché une vive réaction contre la politique israélienne presque partout dans le monde, à l’exception des États-Unis. Le documentaire analyse cette exception en se concentrant sur les efforts de relations publiques pro-israéliennes aux États-Unis. Il explore comment le gouvernement israélien, le gouvernement américain et le lobby pro-israélien ont uni leurs forces pour influencer la couverture médiatique américaine du conflit en faveur d’Israël. Les réalisateurs Jeremy Earp et Loretta Alper reviennent sur des faits historiques importants et donne la parole à plusieurs experts du conflit israélo-palestinien, universitaires, chercheurs et politiciens.

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En ouverture du FIFDH un film sur le combat de Nadia Murad en faveur du peuple yézidi

On her Shoulders” d’Alexandria Bombach fera l’ouverture du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) le 8 mars. Ce film revient sur le parcours de Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle du groupe Etat islamique, désormais réfugiée en Allemagne.

 

Nadia Murad est née en 1993 à Kocho, un village près de Sinjar en Irak. Elle appartient à la minorité religieuse yézidie dont elle est le porte-voix aujourd’hui. Elle  est co-lauréate avec Denis Mukwege du Prix Nobel de la Paix 2018 (1) pour son effort visant à mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre.

 

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L’horreur d’un sauvetage en Méditerranée et la culpabilité de l’Europe

Un document vidéo ambitieux publié le 23 janvier par le New York Times montre comment une équipe de gardes-côtes libyens, intervenus sur les lieux d’un naufrage le 6 novembre 2017, a laissé 20 migrants se noyer en mer, littéralement sous ses yeux. Parmi les garde-côtes plusieurs personnes avaient reçu une formation de l’Union européenne. Ce document a été soumis à la Cour européenne des droits de l’homme en mai 2018 dans le cadre d’une requête contre l’Italie au nom des survivants et des parents de deux enfants décédés après le naufrage. 

Cliquez sur l’image pour voir le documentaire.

Parmi tant d’autre un drame qui aurait pu être évité

 

Sur les lieux du drame le navire de l’ONG allemande Sea-Watch arrive peu après les libyens et démarre son opération rapidement pour sauver autant de naufragés que possible. Mais l’équipage du Sea-Watch peine à venir en aide aux naufragés très dispersés et constate que les gardes-côtes ne font rien pour sauver les personnes ou font semblant de leur jeter des bouées trop loin des victimes qui se noient. D’autres migrants sont battus une fois sortis de l’eau, d’autres sont littéralement repoussés alors qu’ils essaient de s’agripper aux cordes pour se hisser. En tout 47 migrants ont été ramenées vers d’horribles conditions de détention en Libye.

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Avec « Human Flow » l’artiste Ai Wei Wei donne une leçon d’humanité

Photo © Nicole Matschoss, FIFDH 18 mars 2018

 

Ai Wei Wei est venu à Genève présenter son film « Human Flow » au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Tourné dans 23 pays le film raconte la fuite, la souffrance et l’impuissance de millions de personnes pleines de courage et d’espérance.

Les images sont dignes, d’une beauté sensationnelle. Elle place l’humain au centre du propos. Avec ses équipes, Ai Wei Wei a accompagné beaucoup de réfugiés. Il s’est posé dans le camp d’ Idoméni (Grèce) planté dans la boue hivernale, avec les personnes bloquées à la frontière macédonienne. Il a filmé les immenses murs et les hautes barrières métalliques en Palestine, en Hongrie, aux Etats-Unis. Il a vu et montré la détresse des migrants sauvés en Méditerranée, les refoulements aux frontières, l’injustice faite aux habitants de Gaza, prison à ciel ouvert, où les femmes parviennent encore à espérer une vie meilleure, plus juste. Il filme le plus grand camp de réfugié du monde de Dadaab au Kenya et regrette les générations perdues et gaspillées de millions de personnes dans le monde parce que les états gouvernent sans vision.

Dans ce film, les images raisonnent avec la déclaration d’Hanan Ashrawi, porte-parole palestinienne et membre du Conseil législatif palestinien : «Être un réfugié c’est bien plus qu’un statut politique, c’est la cruauté la plus importante qui peut être exercée à l’encontre d’une personne. Vous enlevez de force tous les aspects qui rendaient le vie tolérable et significative à des être humains. »

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Migration: notre amie la Libye et ses voisins

En 2017, L’Union européenne (UE) met toute son énergie à vouloir fermer la route maritime entre la Libye et l’Italie dans le cadre de l’Agenda européen en matière de migration (1). En 2016, ce sont presque 180’000 migrants qui ont emprunté cette route mortelle. De janvier à mai 2017, 50’374 personnes ont atteint l’Italie soit 45% de plus qu’à la même période en 2016, pendant que 1’364 personnes ont perdu la vie.

Les organisations de sauvetages (2) sont sur le qui-vive avec la saison d’été. Il y  a une semaine, elles ont participé avec l’aide de navires commerciaux, des garde-côtes libyens et italiens, au sauvetage de 10’000 personnes en quatre jours (du 24 au 28 mai). Mais ces chiffres qui donnent le tournis n’ont rien d’exceptionnel. En effet, durant la même période en 2016, 13’000 personnes ont été secourues et plus d’un millier sont décédées lors de la traversée.

On ne le répètera jamais assez: l’Europe reste épargnée par la migration puisque 82% des personnes déplacées dans le monde sont hébergées dans les pays proches des zones de conflit en Jordanie, Ethiopie, République Islamique d’Iran, au Liban, au Pakistan et en Turquie.

 

Objectif: fermer la route méditerranéenne

 

Mais l’UE et l’Italie sont pressées d’agir pour fermer l’accès incontrôlé au continent et pour éviter d’autres naufrages.  Ainsi l’Agenda européen comporte des priorités à court terme: sécuriser les frontières avec l’aide de Frontex, combattre les réseaux criminels avec Europol et relocaliser (refouler) les requérants d’asile vers des pays tiers partenaires avec la coopération du HCR et de l’OIM. Il comporte aussi des priorités à moyen, long-terme: réduire les causes de la migration illégale, sauver des vies et sécuriser les frontières, renforcer le système d’asile européen et développer une nouvelle politique de migration légale.

Nous sommes dans la première phase et elle se concentre sur la Libye, le Niger, le Mali, le Tchad. En février à Malte, les dirigeants européens ont convenu de poursuivre la formation des garde-côtes libyens commencée en octobre 2016, améliorer la situation des communautés locales libyennes, accélérer les retours des migrants en Libye, améliorer les conditions de rétention des migrants avec la collaboration du HCR et de l’OIM et sécuriser les frontières libyennes avec les pays du sud (Niger, Mali).

L’UE s’est aussi engagée à soutenir toutes les initiatives des Etats membres qui vont dans ce sens.

 

L’Italie mène le bal

 

L’accord entre la Turquie et l’UE de mars 2016 qui a permis de réduire le nombre d’arrivées sur les côtes grecques a fait de l’Italie la porte d’entrée principale en Europe et aussi la grande perdante du système d’asile européen.  Désavantagée par le règlement Dublin, elle souffre du manque de solidarité européenne qui se traduit par les relocalisations lentes en Europe.

Pressée d’agir, le chaos libyen ne l’a pas refroidi.  Elle est allée de l’avant dans ses tractations avec le Gouvernement d’entente nationale (GNA). Elle contribue activement à la formation des  garde-côtes libyens dispensée par l’opération militaire européenne en Méditerranée (EUNAVFOR Med ou Opération Sophia) et en février, elle a signé un accord avec le Premier ministre Fayez al-Sarraj du GNA basé à Tripoli.

Cet accord qui devait permettre de mieux lutter contre l’immigration clandestine a été dénoncé par le Parlement de Tobrouk qui l’a jugé « nul et non avenu ». La cour d’appel de Tripoli a d’ailleurs choisi de le suspendre en mars. L’Italie n’y a vu que du feu et vient de fournir quatre vedettes aux garde-côtes libyens tout en signant un autre accord avec la Libye, le Tchad et le Niger pour renforcer les contrôles aux frontières et créer de nouveaux centres d’accueil pour les migrants. Le gouvernement a aussi prévu l’ouverture imminente en Italie de nouveaux centres  de procédures pour faciliter les renvois vers ces pays.

 

Sauvetages avortés et refoulements illicites

 

Toutes ces mesures ont été soutenues par l’UE dont le durcissement à l’égard des migrants se veut avant tout efficace à défaut d’être légal en droit international. Elles font déjà leurs effets sur l’organisation de la surveillance et des sauvetages en mer (3) et sur le rythme des refoulements. Les ONG de sauvetage comme MOAS, MSF et Save the Children ont récemment subi de fortes pressions. Elles ont non seulement été accusées de collusions  avec les passeurs mais elles ont aussi été empêchées manu militari par les garde-côtes libyens dont la mission et de ramener les migrants en Libye. L’étau se resserre donc sur les ONG qui auront de plus en plus de mal à intervenir en mer sans l’accord des autorités maritimes italiennes et européennes.

Or les refoulements en Libye sont clairement illicites compte tenu des conditions de détention abjectes dans ce pays “hors d’Etat. En février Human Rights Watch dénonçait les retours forcés citant un rapport accablant du Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et de la mission de l’ONU en Libye. Il faut rappeler que ce pays n’est pas signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. Il ne prévoit aucune procédure permettant d’accorder une protection à des personnes fuyant les persécutions dans leur pays d’origine. Enfin la question des modalités de mise en œuvre du droit d’asile reste problématique alors que le droit libyen criminalise l’immigration clandestine.

Critiqué de toutes parts, la Commission européenne a récemment insisté (4) sur la mise en place de mesures de protection pour les réfugiés, les requérants d’asile et les migrants détenus en Libye d’où le rôle donné au HCR et à l’OIM dans la région. Les deux organisations viennent d’annoncer le renforcement de leurs activités conjointes en Libye et dans les pays voisins. Pour faciliter le retour des migrants dans leur pays, le Fonds fiduciaire pour l’Afrique a financé l’OIM-Niger, en le dotant de 22 millions d’euros pour la réception et le rapatriement des migrants. En particulier pour la gestion du centre de transit d’Agadez, qui peut accueillir jusqu’à 1 000 personnes. L’OIM essaie maintenant de négocier avec le Fonds fiduciaire un projet d’un montant de 100 millions d’euros pour le Niger et les 13 pays d’origine des migrants.

 

Les départs des pays d’origine ne se tarissent pas

 

Le renforcement de la présence des organisations internationales et humanitaires en Libye ont été prises en accord avec le Gouvernement libyen d’entente nationale (reconnu par l’ONU) dont le pouvoir fragile est contesté par de nombreuses factions et milices armées. L’Europe joue avec le feu en Libye mais a-t-elle le choix? Pas sûr car il en va de la survie du système d’asile européen déjà menacé par les résistances de la Hongrie et de la Pologne. Qu’adviendrait-il du système d’asile européen si l’Italie et la Grèce cessait de retenir les requérants d’asile dans les centres “hotspots” destinés aux programmes européens de relocalisation ou encore si l’Italie cessait d’appliquer scrupuleusement le règlement Dublin?

Le succès des partenariats migratoires en Afrique dépendra de l’argent investi pour intervenir en faveur d’une meilleure protection des droits humains des migrants, de la mise en place d’opportunités économiques dans les pays d’origines et surtout de la création de voies légales d’entrée en Europe pour les personnes menacées économiquement et politiquement dans leur pays d’origine.

Le chef de mission de l’OIM au Niger, Giuseppe Lo Prete, déclarait récemment à Médiapart:

« En janvier 2017, pour la première fois, selon les données recueillies dans nos centres de passage, les retours ont été plus nombreux que les allers : 6 000 personnes sont parties, tandis que 8 000 autres sont revenues. Mais cela ne veut pas dire que le nombre des personnes en transit au Niger vers l’Algérie et la Libye soit en baisse (…) En effet, pour les migrants, lorsqu’une route se ferme, dix autres s’ouvrent. Et le Sahara ne manque pas de pistes peu fréquentées. »

Mais les associations locales au Mali et au Niger contestent la version de l’OIM, qui note une réduction des “candidats à la migration” et une augmentation des rapatriements soi-disant “volontaires”. D’après Andrea de Georgio, journaliste qui a enquêté sur ce dossier pour Médiapart, l’envoi de fonds européens aux pays d’Afrique subsaharienne a pour effet d’accroître le nombre de migrants retournant dans leur pays d’origine mais les départs des pays d’origine “ne se tarissent pas pour autant car les causes de départs sont sérieuses. Dans ce contexte le renforcement des contrôles aux frontières poussent les migrants à emprunter des routes toujours plus dangereuses et plus coûteuse.”

 

Quelques documents sur la situation des migrants détenus en Libye: attention à la dureté des images.

Drowning for Freedom: Libya’s Migrant Jails , part 1

Kidnapped and Sold, part 2

Escaping Hell, part 3
Et aussi:

En Libye des migrants vendus sur des marchés aux esclaves, documentaire du journal Le Monde, 12 avril 2017.

 

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  1. L’Agenda européen en matière de migration décrit précisément les mesures à entreprendre pour réduire la migration vers l’Europe. Elle repose notamment sur la conclusion de partenariats  coûteux avec des pays tiers comme la Turquie (mars 2016), le Niger, le Nigeria, le Sénégal, le Mali, l’Ethiopie, le Liban et la Jordanie et la Libye.
  2. Maltese Group, Migrant Offshore Aid Station (MOAS), Sea Watch, Sea Eye, Jugend Rettet, Pro-Activa Open Arms, Save the Children et SOS Méditerranee.  Elles mènent des opérations de sauvetage à 20 et 50 kilomètres des côtes libyennes avec l’autorisation du Centre maritime italien de coordination des sauvetages (MRCC).
  3. Il y a près de 40 navires déployés en Méditerranée. L’Union européenne y mène trois missions navales. Celles de l’agence Frontex sont civiles, avec des missions de détection et de secours en mer: Poséidon, avec une quinzaine de navires engagés en mer Egée; Triton, avec une demi-douzaine de navires au sud de l’Italie. Il y a aussi l’opération Sophia (EUNAVFOR Med) qui est militaire et chargée de lutter contre les trafiquants d’armes, de drogue et de migrants. Elle peut intervenir jusque dans les eaux territoriales libyennes mais elle n’a ni l’autorisation du conseil de sécurité de l’ONU ni celle d’une autorité libyenne.
  4. Communication au Parlement et au Conseil européen: “Conditions in the centres where migrants are held are unacceptable and fall short of international human rights standards. Ensuring adequate conditions in those centres is of paramount importance and goes along with fighting ill treatment, torture, extortion and inhumane treatment. A priority task is to work with the Libyan authorities and international organisations such as IOM and UNHCR to ensure that these centres provide adequate conditions in line with human rights standards. Alternatives to detention should be further developed, in particular for women and minors, working closely with international organisations. In addition, security of both migrants and aid organisations working in those centres needs to be ensured. Another important issue is to ensure unhindered access by UNHCR and IOM to persons in need of international protection, particularly the vulnerable.”

 

 

“4.1 Miles” le documentaire choc de Daphne Matziaraki

Voulez-vous vivre un sauvetage en mer? C’est sans espoir et plein d’espoir. Tout à la fois. C’est révoltant et réjouissant. C’est une expérience émotionnelle volcanique et remuante. On aimerait être là sur le bateau à tirer les cordes, à lancer les bouées, à réchauffer les uns et les autres. Ce film est obsédant. C’est l’un des reportages les plus frappant que j’ai vu sur la crise migratoire. Je vous le recommande.

Attention à la dureté des images! Ce documentaire poignant de Daphne Matziaraki pour le NEW YORK TIMES est intitulé 4.1 Miles. Il raconte le travail du corps des garde-côtes de l’île de Lesvos en Grèce en 2015 et 2016. C’est une plongée extrême dans la détresse de femmes, d’enfants et d’hommes sauvés au large d’une île qui se trouve seulement à six kilomètres des côtes turques.

4.1 Miles 3On y découvre le travail admirable de Kyriakos Papadopoulos et de ses collègues gardes-côtes. L’immersion est troublante. Elle nous permet de vivre quelques secondes de la réalité de milliers de réfugiés, une réalité faite d’espoir et de souffrance alors qu’ils quittent les côtes turques, avec leurs petits enfants dans les bras, en sachant qu’ils risquent de se noyer en mer. Dans l’urgence des besoins, les personnes sur le port de Lesvos font tout leur possible pour sauver des vies à même le sol. Un petit enfant inconscient est pendu par les pieds pour être réanimé jusqu’à ce qu’il crache l’eau salée. Des hommes et des femmes grecs réchauffent ceux qu’ils peuvent, certains s’acharnent à faire des massages cardiaques pour ressusciter ceux qui sont presque morts.

Après une journée de sauvetage, Kyriakos Papadopoulos dit: “Il n’y a pas de mots pour décrire ce que je ressens (…) C’est un cauchemar, c’est l’agonie. Partout où nous sommes allés il y avait des gens dans l’eau. La seule chose que j’espère c’est que nous n’avons laissé personne.4.1 Miles

Entre 2015 et 2016, 600’000 personnes ont fait la traversée des six kilomètres (4.1 miles) pour arriver à Lesvos. Depuis le mois de janvier ce sont plus de 94’000 personnes qui ont fait cette traversée dont la moitié proviennent de Syrie selon le Haut commissariat aux réfugiés (HCR).

On admire le travail de cette journaliste qui fait actuellement un Master à UC Berkeley. Dans ce documentaire de 21 minutes 20, elle a déclaré vouloir montrer la force et la détermination de certains héros inconnus comme Kyriakos Papadopoulos. Kyriakos est une homme qui m’a fait voir la vie autrement grâce à son courage, sa force, sa philosophie, son dévouement et sa gentillesse”, a-t-elle récemment déclarée sur le blog SKOPELOS NEWS.