Pour freiner la migration en provenance d’Afrique les dépenses européennes explosent

Maite Vermeulen est une journaliste hollandaise, cofondatrice du site d’information The Correspondent et spécialisée dans les questions migratoires. Avec deux autres journalistes, l’italien Giacomo Zandonini (Italie) et le nigérian Ajibola Amzat, elle a tenté de comprendre les raisons derrières la flambée des dépenses européennes sensées freiner la migration en provenance du continent africain. 

Depuis le Nigéria, Maite Vermeulen s’est intéressée aux causes de la migration nigériane vers l’Europe et sur les milliards d’euros déversés dans les programmes humanitaires et sécuritaires dans ce pays. Selon elle, la politique sécuritaire européenne n’empêchera pas les personnes motivées de tenter leur chance pour rejoindre l’Europe. Elle constate que les fonds destinés à freiner la migration sont toujours attribués aux mêmes grandes organisations gouvernementales ou non-gouvernementales. Les financements européens échappent aussi aux évaluations d’impact permettant de mesurer les effets des aides sur le terrain. 

 

Le travail de recherche des journalistes a duré six mois et se poursuit. Il est financé par Money Trail un projet qui soutient des journalistes africains, asiatiques et européens pour enquêter en réseau sur les flux financiers illicites et la corruption en Afrique, en Asie et en Europe.

 

Les Nigérians ne viennent pas en Europe pour obtenir l’asile

 

L’équipe a d’abord tenté d’élucider cette énigme: pourquoi tant de nigérians choisissent de migrer vers l’Europe alors qu’ils n’obtiennent quasiment jamais l’asile. Le Nigéria est un pays de plus de 190 millions d’habitants et l’économie la plus riche d’Afrique. Sa population représente le plus grand groupe de migrants africains qui arrivent en Europe de manière irrégulière. Sur les 180 000 migrants qui ont atteint les côtes italiennes en 2016, 21% étaient nigérians. Le Nigéria figure aussi régulièrement parmi les cinq premiers pays d’origine des demandeurs d’asile de l’Union européenne. Près de 60% des requérants nigérians proviennent de l’Etat d’Edo dont la capitale est Bénin City. Pourtant leurs chance d’obtenir un statut de protection sont minimes. En effet, seuls 9% des demandeurs d’asile nigérians reçoivent l’asile dans l’UE. Les 91% restants sont renvoyés chez eux ou disparaissent dans la nature. 

Dans l’article Want to make sense of migration? Ask the people who stayed behind, Maite Vermeulen explique que Bénin City a été construite grâce aux nigérians travaillant illégalement en Italie. Et les femmes sont peut-être bien à l’origine d’un immense trafic de prostituées. Elle nous explique ceci: 

“Pour comprendre le présent, il faut revenir aux années 80. À cette époque, des entreprises italiennes étaient établies dans l’État d’Edo. Certains hommes d’affaires italiens ont épousé des femmes de Benin City, qui sont retournées en Italie avec leur conjoint. Ils ont commencé à exercer des activités commerciales, à commercialiser des textiles, de la dentelle et du cuir, de l’or et des bijoux. Ces femmes ont été les premières à faire venir d’autres femmes de leur famille en Italie – souvent légalement, car l’agriculture italienne avait cruellement besoin de travailleurs pour cueillir des tomates et des raisins. Mais lorsque, à la fin des années 80, la chute des prix du pétrole a plongé l’économie nigériane à l’arrêt, beaucoup de ces femmes d’affaires ont fait faillite. Les femmes travaillant dans l’agriculture ont également connu une période difficile: leur emploi est allé à des ouvriers d’Europe de l’Est. Ainsi, de nombreuses femmes Edo en Italie n’avaient qu’une seule alternative: la prostitution. Ce dernier recours s’est avéré être lucratif. En peu de temps, les femmes ont gagné plus que jamais auparavant. Elles sont donc retournées à Benin City dans les années 1990 avec beaucoup de devises européennes – avec plus d’argent, en fait, que beaucoup de gens de leur ville n’en avaient jamais vu. Elles ont construit des appartements pour gagner des revenus locatifs. Ces femmes étaient appelées «talos», ou mammas italiennes. Tout le monde les admirait. Les jeunes femmes les considéraient comme des modèles et voulaient également aller en Europe. Certains chercheurs appellent ce phénomène la «théorie de la causalité cumulative»: chaque migrant qui réussit entraîne plus de personnes de sa communauté à vouloir migrer. A cette époque, presque personne à Benin City ne savait d’où venait exactement l’argent. Les talos ont commencé à prêter de l’argent aux filles de leur famille afin qu’elles puissent également se rendre en Italie. Ce n’est que lorsque ces femmes sont arrivées qu’on leur a dit comment elles devaient rembourser le prêt. Certaines ont accepté, d’autres ont été forcées. Toutes gagnaient de l’argent. Dans les premières années, le secret des mammas italiennes était gardé au sein de la famille. Mais de plus en plus de femmes ont payé leurs dettes – à cette époque, cela prenait environ un an ou deux – et elles ont ensuite décidé d’aller chercher de l’argent elles-mêmes. En tant que «Mamas», elles ont commencé à recruter d’autres femmes dans leur ville natale. Puis, lentement, l’argent a commencé à manquer à Benin City: un grand nombre de leurs femmes travaillaient dans l’industrie du sexe en Italie.”

Aujourd’hui, l’Union européenne considère le Nigéria comme son plus important “partenaire migratoire”et depuis quelques années les euros s’y déversent à flots afin de financer des programmes des sécurisation des frontières, de création d’emploi, de lutte contre la traite d’être humains et des programmes de sensibilisation sur les dangers de la migration vers l’Europe. 

Le “cartel migratoire” ou comment peu d’organisation monopolisent les projets sur le terrain

Dans un autre article intitulé A breakdown of Europe’s € 1.5 billion migration spending in Nigeria, les journalistes se demandent comment les fonds européens sont alloués au Nigéria. Encore une fois on parle ici des projets destinés à freiner la migration. En tout ce sont 770 millions d’euros investis dans ces “projets migration”.  En plus, le Nigéria bénéficie d’autres fonds supplémentaires à travers les “projets régionaux” qui s’élèvent à 775 millions d’euros destinés principalement à coordonner et organiser les retours vers les pays d’origines. Mais contrairement aux engagements de l’Union européenne les fonds alloués aux projets en faveur de la migration légale sont très inférieurs aux promesses et représentent 0.09% des aides allouées au Nigéria. 

 

A qui profitent ces fonds? Au “cartel migratoire” constitué du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), de l’Organisation internationale des migrations (OIM), de l’UNICEF, de l’Organisation internationale du travail (OIL), de l’Organisation internationale des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC). Ces organisations récoltent près de 60% des fonds alloués par l’Union européenne aux “projets migration” au Nigéria et dans la région. Les ONG et les consultants privés récupèrent 13% du total des fonds alloués, soit 89 millions d’euros, le double de ce qu’elles reçoivent en Europe. 

Les montants explosent, la transparence diminue

Où va vraiment l’argent et comment mesurer les effets réels sur les populations ciblées. Quels sont les impacts de ces projets? Depuis 2015, l’Europe a augmenté ses dépenses allouées à la migration qui s’élèvent désormais à  plusieurs milliards. 

La plus grande partie de ces fonds est attribuée à l’Afrique. Dans l’article Europe spends billions stopping migration. Good luck figuring out where the money actually goes, Maite Vermeulen, Ajibola Amzat et Giacomo Zandonini expliquent que l’UE prévoit de doubler ces dépenses dans le budget 2021-2027 et quadrupler les dépenses sur le contrôle des frontières. 

Des mois de recherche n’ont pas permis de comprendre comment étaient alloués les fonds pour la migration. Les sites internet sont flous et de nombreux bureaucrates européens se disent incapables concilier les dépenses car la transparence fait défaut. Difficile de comprendre l’allocation précise des fonds de l’Union européenne et celle des fonds des Etats européens. Le tout ressemble, selon les chercheurs, à un immense plat de spaghettis. Ils se posent une question importante: si eux n’y arrivent pas après des mois de recherche comment les députés européens pourraient s’y retrouver? D’autres chercheurs et fonctionnaires européens qualifient les dépenses de migration de l’UE d’opaques. La consultation de nombreux sites internet, documents officiels, rapports annuels et budgets, et les nombreuses demandes d’accès à l’information auprès de plusieurs pays européens actifs au Nigéria ainsi que les demandes d’explications adressées à la Commission européenne n’ont pas permis d’arriver à une vision globale et précise des budgets attribués à la politique migratoire européenne. Selon Tineke Strik, député vert au parlement européen, ce manque de clarté a des conséquences importantes sur le processus démocratique, car sans vision globale précise, il n’y a pas vraiment de surveillance possible sur les dépenses réelles ni sur l’impact réel des programmes sur le terrain. 

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Jasmine Caye

Jasmine Caye

Avec une expérience juridique auprès des requérants d'asile à l'aéroport de Genève, Jasmine Caye aime décrypter l'information sur les réfugiés et les questions de migration. Elle a présidé le Centre suisse pour la défense des droits des migrants (CSDM) et continue d'assister des personnes en procédure d'asile. Les articles sur ce blog paraissent en version courte sur un autre blog ForumAsile.

5 réponses à “Pour freiner la migration en provenance d’Afrique les dépenses européennes explosent

  1. Oui, cela fait longtemps que certains, en Suisse, parlent du “business de l’asile” pour dénigrer toute politique d’accueil. Ils ont hélas en partie raison, puisque c’est pour obtenir des subventions que l’OSAR et les grandes oeuvres d’entraide ont soutenu la “lex Sommaruga” lors du vote de 2016. Grâce à la grande qualité des articles de “Forum réfugiés”, voilà maintenant mis en évidence l’opacité totale de la politique de “prévention” des Etats européens, qui investissent des milliards pour éviter l’arrivée de réfugiés et d’autres migrants… sans jamais parvenir à leur but, sinon en accroissant le nombre de morts dans le Sahara et la Méditerranée. Car les “experts” qui élaborent ces programmes sont incapables de se mettre à la place de celles et ceux auxquels ils veulent fermer les portes de l’Europe, et de comprendre que la Vie poussera toujours les “damnés de la terre” à tenter leur chance ailleurs, tant que les pays du nord n’auront pas appris à partager leurs richesses avec les pays du sud tout en respectant notre planète Terre.

    1. Ce n’est pas la politique d’accueil que l’on critique, mais la naïveté/idéologie de certains, et l’avidité d’autres.

      Là, par exemple, Mme Caye expose qu’une partie des migrations du Nigeria vers l’Europe s’explique principalement par des questions économiques (gagner beaucoup d’argent pour avoir une belle vie) et vous continuez à les appeler les damnés de la Terre….

      A mes yeux, c’est de l’idéologie…
      Au même titre par exemple que certains fermaient les yeux sur les famines en URSS, rendant responsables les Occidentaux, le capitalisme, etc…

      De très nombreuses études ont montré que les migrations ne se justifient principalement pas par des persécutions mais par la création d’une classe économique favorisée qui souhaite une (encore) meilleure vie (confort occidental).

      Or cette meilleure vie est un mythe, car nos rues ne sont pas pavées d’or… beaucoup finissent dès lors dans le crime organisé (trafic de drogue, blanchiment d’argent, etc.), l’exploitation et le trafic d’êtres humain (prostitution et pire encore). Et cela m’attriste au plus haut point!

      Moi, j’ai un a priori négatif contre la migration économique illégale car elle appauvrit les pays de départ (de leurs forces vives) et les pays d’arrivée (prolétariat désabusé, corvéable tirant les salaires à la baisse…, criminalité par l’implantation de mafias,…ou fardeau pour nos programmes sociaux).

      Je les tiens cependant pour mes égaux en tout point, raison pour laquelle je soutiens toutes les mesures raisonnables pour les dissuader de partir illégalement (leur vie m’importe! et est supérieure à toute idéologie). Car je sais que des organisations criminelles leur vendent un mythe et qu’ils ont le droit d’être heureux auprès des leurs, tout comme vous et moi. Et que persécutions mises à part, rien ne devrait excuser notre lâcheté dans la politique de retour.

      Vous? Je crains que vous leur déniez leur humanité, pour les voir comme les objets d’une idéologie (le terme généralisant de damnés de la terre est éloquent).

      Lors des famines (j’y reviens) en URSS, au Zimbabwe, au Venezuela, etc… beaucoup trouvent de la facilité à ne pas regarder leurs frères et soeurs comme leurs égaux,mais comme des victimes du capitalisme, du libéralisme, d’une politique coloniale passée…

      A un moment, j’aimerais que les gens arrêtent de voir les migrants comme des “sujets” (d’une idéologie) avec qui on devrait partager nos richesses, mais simplement comme nos égaux. Ils verraient alors que l’Asie n’a pas eu besoin de “notre partage des richesses nord-sud” pour nous supplanter, comme partout ailleurs. Ce qu’on ne partage pas, ils peuvent le prendre. Et ils sont intelligents, comme nous, et rien ne leur est impossible!

      Pour moi, renvoyer dans son pays un Nigérian (sujet de l’article) ne devrait pas entraîner tous ses palabres larmoyants habituels, car il n’y a aucune différence (hors cas de persécutions) entre un Nigérian, un Allemand, un Russe, un Chinois…

      Vous voulez ma solution pour sauver des vies?
      (sous réserve CEDH, non refoulement, etc.)
      1. Politique de retour ferme et systématique ;
      -> message: mettre vos vie en danger ne servira à rien car vous serez de retour, promis.
      2. Interdiction pour tous les réfugiés admis provisoires, illégaux, clandestins (=tous ceux qui n’ont pas un permis B ou C) de transférer de l’argent vers leur pays d’origine (avec lourdes sanctions pour les institutions financières);
      3. Lutte réelle contre les organisations criminelles, avec expulsion systématique pour toutes les personnes impliquées (même la prostituée, même le dealer avec 5 misérables grammes destinés à la vente);
      4. Fin de tout partenariat économique si l’état refuse ses ressortissants ou complique le retour;
      5. Soutien aux familles installées légalement en Suisse, pour plus d’enfants.

  2. Bruxelles (l’UE) accélère le déclin de l’Europe pas l’engraissement de ceux qui œuvrent à la destruction par morceau de l’Occident. Sur un tronçon de 2 à 300 mètres d’une route qui borde la vieille ville à Genève, j’ai vu hier 5 prostitués africaines, parsemées à attendre des clients à 2 h du matin. Très bon article qui montre une vérité qui ressemble à tant d’autres histoires avec des réseaux de ce type dans différents pays. Le problème est le fait que celui qui dénonce cela est estampillé directement comme un extrémiste de droite. L’aide directe aux pauvres dans leurs pays coûterait jusqu’à 20 fois de moins que de les amener chez nous. A noter qu’en 2050 il est largement anticipé que la population du Nigéria avoisinerait les 400 millions !
    Au lieu de péjorer les dettes des Etats européens par du gaspillage en milliards dans ce domaine, on ferait mieux de construire 2 grands bateaux et ramener chez eux tous ceux qui arrivent illégalement. En 6 mois l’immigration illégale s’arrêterait. Mais les intérêts financiers des réseaux et ceux de certains politiques corrompus écrasent les intérêts des peuples et des Etats européens.

    1. Dans les années 90, les femmes étaient victime de réseaux de prostitution à cause de la drogue. La société a empoigné leurs difficultés et trouvé des solutions;
      Depuis, elles sont remplacées par des migrantes et la société, pétrie de culpabilité, refuse de se saisir de ces difficultés, car ces femmes ne sont plus perçues comme nos filles, soeurs, femmes, mères… mais comme des “damnées de la Terre”, soit des sujets d’une idéologie…

      Or si la loi était appliquée, une aide-soignante nigériane soignerait des enfants au Nigéria plutôt que de se prostituer à genève !, etc

      Oui, j’oppose avec force à ceux qui tiennent un discours qui conduit en définitive à faire croire que l’on peut venir clandestinement en Suisse et bien y vivre. Seules les organisations criminelles profitent des migrations, qui conduit à l’asservissement de gens qui avait un avenir chez eux, et les ONGs qui perçoivent des subventions pour… pour quoi ?? éviter les effets trop visibles des exploitations humaines? permettre aux organisations criminelles de gonfler leurs bénéfices en s’occupant de leurs “marchandises” lors du dépôt de la demande d’asile (faire durer la procédure), les soigner (mais en taisant leur exploitation sexuelle) … et en apportant un soutien idéologique à leur maintien sur le territoire … ?

      Et tout cela pourquoi? Parce que les salaires subventionnés dans une ONG no-border sont bons et l’idéologie confortable? Même les syndicats se détournent d’eux insistant sur le besoin de faire face à une réalité (arrêter de dire p. ex. que ce sont les lois suisses qui forcent les gens à la prostitution alors qu’elles appartiennent à des groupes criminels qui les contraignaient à la prostitution bien avant d’arriver en Suisse) et non plus défendre une idéologie (qui les asservit).

      Je comprends mieux pourquoi les démocrates étaient pour l’esclavage, pourquoi les socialistes étaient pour la colonisation, etc… mais, à l’époque, la vraie gauche était contre !!

      Demandez-vous:
      – faut-il larguer à grands frais des poissons sur un village qui a faim ou les aider à devenir un village de pêcheurs ?
      – et qui sommes-nous pour croire qu’ils auraient besoin de nous, là-bas, pour être heureux? Cet aspect colonial, qui voudrait que les peuples africains auraient besoin de nous, m’horripile. Ils sont nos égaux et n’ont pas besoin de nous (ou que nous réglions une dette coloniale) pour nous surclasser économiquement; ils ont en revanche besoin qu’on les traite en égaux et qu’on arrête de leur piller leurs richesses (en particulier leurs enfants) parce qu’ils seraient les damnés de la Terre !

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