Pourquoi la Suisse n’a-t-elle toujours pas de dossier électronique du patient ?

Le dossier électronique : triste réalité helvétique. Imaginez-vous, vous avez un pépin de santé ou un accident loin de votre domicile. Vous avez besoin des services de santé sur place, mais le médecin qui vous prend en charge n’a pas accès à votre récent bilan de santé pratiqué chez votre médecin traitant, et refait donc une partie des examens, comme par exemple les tests de laboratoire. De retour chez vous, vous aurez au mieux une lettre résumant les soins reçus. Votre médecin traitant n’aura donc pas d’accès en ligne à vos radiographies, examens de laboratoire ou protocole opératoire. Durant ce même séjour, vous avez retiré de l’argent dans un automate. Accepteriez-vous lors d’un deuxième retrait, deux jours plus tard, que l’automate affiche à l’écran : « nous ne savons actuellement pas de combien vous disposez sur votre compte, veuillez repasser dans 2 jours ».  C’est malheureusement exactement ce qui se passe avec vos données médicales sans que nous nous en offusquions ! Pourquoi ?

 

Le dossier électronique du patient est un instrument central pour la gestion des coûts de la santé : il contribue à la qualité des soins et permet une grande transparence dans l’analyse des coûts. Bien que notre système de santé helvétique nous coûte au moins 80 milliards par an (près de 10’000 CHF par personne !), nous ne disposons pas d’un tel outil au niveau national. La transparence est un des quatre piliers de la stratégie 2020 de l’OFSP : le constat est triste à l’aube 2020, car ceci est resté un vœu pieux, et l’absence de dossier électronique national en est une conséquence désastreuse. La Suisse héberge parmi les meilleures écoles technologiques au monde et dispose d’un secteur financier de pointe reposant fortement sur l’informatique. Donc, le retard ne peut pas être technologique.

 

 

Chez Kaiser Permanente (Californie), le dossier électronique existe depuis bien plus de 10 ans : il permet de gérer tous les aspects des soins ainsi que les finances du système de santé global. Cette gestion centrale leur permet d’être parmi les meilleurs aux USA avec un budget nettement moindre que le nôtre soit 80 milliards de US$ pour une population de 12.2 millions d’assurés. Ils sont aussi en mesure de publier un grand nombre d’études dans les meilleurs journaux scientifiques ceci dans des délais très courts, aussi un marqueur très clair de bonne qualité des soins. Pourquoi n’allons-nous pas apprendre chez les acteurs ayant une très large expérience ?

Un dossier électronique du patient unique et national accessible partout en Suisse, permettrait une très grande transparence financière dans les domaines des soins, ce qui est aussi un facteur essentiel pour la qualité. Il permettrait une analyse des activités et des coûts en temps réel, ainsi qu’une analyse coût/bénéfice profitable à la population. Ainsi nous aurions enfin la possibilité de faire des économies circonstanciées et documentées, et non des coupes arbitraires basées sur des prémisses politiques.

 

 

Mais le fédéralisme avec pour conséquence la fragmentation cantonale des soins ainsi qu’un perfectionnisme presque maladif bloquent tout progrès réel. La réalité est que nous sommes face à des résistances de médecins et de leurs associations professionnelles ainsi qu’à la passivité de l’OFSP. Pour certains, la transparence fait peur car elle pourrait remettre en cause certains dogmes, même peut-être la façon de fonctionner du système de santé dans son ensemble. Cette analyse qui serait facilement réalisable avec un dossier du patient électronique ainsi qu’une remise en cause de nos processus de soins sont la première étape incontournable pour tout progrès de notre système de santé d’un point de vue global.

 

Le corps médical affirme travailler uniquement pour le bien de leurs patients. Ainsi, pourquoi cette résistance au dossier électronique ?  Les lobbies ont réussi à repousser l’introduction du dossier électronique en ambulatoire et en plus à ne pas rendre obligatoire pour tout professionnel de santé d’y mettre les données ! Un dossier électronique incomplet n’est-il pas plus dangereux car on se base sur des données qu’on croyait complètes et qui ne le sont pas ? N’est-ce pas un risque de le tuer avant qu’il n’existe ? Auraient-ils peur de la transparence ? L’OFSP qui devrait stimuler, voir imposer le dossier électronique, multiple les comités, workshops, et groupes d’experts, mais principalement autour du problème de la protection des données. En Suisse, il est bien connu que pour bloquer un bon projet, il faut brandir la protection des données. Pourtant les Suisses font confiance à leur banque et ne semblent pas avoir de problème avec leurs cartes de crédits ou avec l’utilisation de bancomats, de services contactless etc. La technologie pour la protection des données existe donc. L’OFSP et la politique devraient enfin poser la question directement aux consommateurs de savoir quelle protection des données ils souhaitent, plutôt que d‘argumenter inlassablement entre eux.

 

 

Que répondraient les citoyens si on leur disait qu’avec l’utilisation d’un dossier électronique sécurisé comme leur carte de crédit, cela permettait de réduire leurs primes maladies de 15-20% ?

 

 

Le dossier électronique du patient unique et national est donc une priorité essentielle pour la qualité et la transparence dans le système de santé suisse. Il est une condition sine qua none pour contrôler les coûts. Actuellement le système de santé se comporte comme une industrie qui refuserait d’utiliser une comptabilité analytique, ce qui semble totalement archaïque à une époque où l’informatique permet une gestion sure et performante. Donc, si la politique et l’OFSP souhaitent être crédibles sur la question du contrôle des coûts, ils doivent imposer au plus vite un dossier électronique unique et national. Les projets actuels ne visent pas un dossier unique et national, ne donnant ainsi aucune garantie d’être accessible partout en Suisse. Tout retard contribue au désastre du statu quo et alimente l’explosion des coûts.

Quant à nous, citoyens payeurs de prime, nous devons exiger que ce dossier soit rapidement mis sur pied, qu’il soit accessible partout en Suisse et qu’il soit complet en forçant la main à tous les professionnels de santé pour que toutes nos données y soient.

N’oublions pas : le dossier médical appartient au patient !

 

Prochain thème: le cancer – éthique, finance et information du patient/client.

La vaccination dans les pharmacies : une évidence de santé publique ?

Le but premier de la santé publique est de prévenir les maladies aussi bien infectieuses (tétanos, poliomyélite, méningite, rougeole…) que non transmissibles (hypertension, obésité, diabète…). La découverte du principe de vaccination et l’introduction à large échelle des vaccinations ont permis de réduire très fortement la mortalité et morbidité (gens atteints d’une maladie, par exemple la grippe, mais qui n’en meurent pas) dues à certaines maladies infectieuses, ceci en particulier chez les enfants. Par exemple, les cas de poliomyélite sont devenus très rares en Suisse – celle-ci était la cause de paralysie irréversible et provoquait des handicaps majeurs chez la personne touchée.

 

 

En Suisse, nous avons chaque année une campagne de vaccination contre la grippe recommandée par l’Office Fédéral de la Santé Publique(OFSP). Le but est de réduire la circulation du virus dans la population : pour contrôler une épidémie, il faut au moins 80% de la population-cible vaccinée. Pour atteindre cet objectif, la condition essentielle est d’assurer un accès simple et rapide à la vaccination à la population générale en bonne santé. Les médecins vaccinent dans leurs pratiques, et considèrent que ceci est leur prérogative, même si la plupart du temps ce sont leurs assistantes médicales qui vaccinent. Aller chez le médecin pour se vacciner n’est pas un problème si la personne est suivie pour d’autres affections et doit de toute façon y aller.  Cependant pour les personnes en bonne santé, ceci ne fait aucun de sens, ni du point de vue médical ni du point de vue logistique.  Ainsi il est essentiel dans le système de santé suisse, que la vaccination soit accessible dans les pharmacies : les personnes peuvent aller sans rendez-vous, ceci sur leur chemin du travail ou le week-end par exemple.

Durant de nombreuses années, les organisations médicales dans de nombreux cantons s’y sont opposées ; plus grave l’OFSP qui devrait défendre les principes de santé publique, ne soutenait pas non plus cette démarche pour des raisons obscures. Actuellement encore certains cantons s’obstinent à interdire la vaccination en pharmacie malgré le fait que la vaccination soit maintenant inscrite dans la loi fédérale sur les professions médicales universitaires comme fonction attribuée aussi au pharmacien.

 

 

 

 

 

 

 

L’OMS a lancé une campagne de vaccination contre la rougeole pour les personnes non-vaccinées et pour celles qui sont incomplètement vaccinées (besoin d’une dose de rappel) Pour arrêter la transmission de ce virus extrêmement contagieux dans une population, il faut plus que les 80% de couverture : dans ce cas, on estime qu’il faut que 95% de la population soit vaccinée complètement. Nous avons actuellement une épidémie de rougeole en Suisse : à première vue étrange pour un pays hautement structuré avec un budget de santé de presque 80 milliards pour 8.5 millions d’habitants. Pourquoi ?  Je n’aborde pas ici le problème du sous-groupe irresponsable de la population qui s’oppose par principe aux vaccinations. Une couverture vaccinale de 95%ne peut être atteinte que par un large accès au vaccin : pharmacies, soignants en santé primaire, etc.  Là également, l’OSFP ainsi que les associations médicales ont refusé le principe de vaccination en pharmacie des personnes en bonne santé lors du lancement de la campagne en 2015. Donc son échec était très clairement prévisible : nous avons actuellement une couverture d’environs 87% seulement. Et malgré l’épidémie et l’urgence d’action, seuls 7 cantons (dont VD et FR) acceptent la vaccination contre la rougeole en pharmacie mais seulement pour des personnes de plus de 16 ans. Lors de ce débat, les discussions rationnelles n’ont pas été possibles et la logique lobbyiste a prévalu : de la part de médecins ceci est encore explicable, mais le manque d’appui de l’OFSP dans cette question de santé publique est inadmissible car il ne remplit pas son mandat primaire. Ainsi, un large rapport a été publié (il ne va être bon que pour les archives) – mais la réalisation pratique a échoué et ceci de façon prévisible. Par rapport à nos voisins européens, nous sommes vraiment les mauvais élèves.

 

La vaccination : une responsabilité personnelle et collective !

Comment cela est-t-il possible ? Avons-nous à faire à une guérilla des lobbys, ceci au dépend de la santé publique et de la population ? La réponse est clairement oui : l’intérêt particulier des médecins prévaut sur celui de la santé publique. Même si on peut le comprendre du côté des médecins qui défendent leur revenu, la position de l’OFSP est incompréhensible.  Dans la structure helvétique, les maladies infectieuses sont du ressort de la confédération, donc de l’OFSP qui doit mettre en pratique les principes de santé publique à l’échelle nationale. Les maladies infectieuses ne connaissent pas de frontièreset donc une stratégie nationale voir européenne est nécessaire et indispensable. En effet la vaccination protège bien l’individu, mais pour avoir un effet maximal sur une population il faut avoir un nombre important de personnes qui soient vaccinées (voir schéma). Ainsi pour les vaccinations, l’OFSP pourrait et devrait édicter des règles et principes que tous les cantons doivent suivre. La réalité actuelle est que chaque canton bricole des lois cantonales, ceci en fonction des intérêts des lobbys locaux.

Donc en cette matière, le rôle central de l’OFSP doit être renforcé, et le politique doit exiger de l’OFSP que le rôle de santé public prévale sur les débats des lobbys pour le bien de la population suisse

 

La vaccination protège l’individu, mais aussi la population parce qu’elle diminue la circulation des germes responsables. Mais ceci nécessite qu’une grande partie de la population soit vaccinée (Grippe 85%, Rougeole 95%).

Prochaine thème : Pourquoi la Suisse n’a-t-elle toujours pas un dossier électronique du patient ?

L’inter-professionalité : réalité vécue ou illusion très helvétique ?

Les maladies chroniques sont en forte progression dans les sociétés occidentales. C’est le corrélat à l’augmentation de l’espérance de vie. De plus, nous vivons mieux que la génération précédente malgré ces affections chroniques. Ces développements ont des répercussions très profondes pour nos sociétés, dont nous ne mesurons que très partiellement les conséquences au long terme (par exemple l’impact sur les caisses de pension ou sur l’AVS). Ceci explique aussi une partie de la croissance des coûts de la santé, et dans ce contexte des adaptations importantes seront indispensables au niveau de la production des soins.

 

 

Le système de santé actuel est très performant pour l’aspect diagnostic et traitements d’épisodes aigus. La formation médicale est fortement axée sur ces aspects hautement techniques. L’augmentation des affections chroniques change cela en profondeur. En effet, une fois le diagnostic établi et le traitement choisi, la difficulté principale réside dans le suivi du patient : compréhension du traitement, adhérence au traitement, gestion des poly- médications soins au quotidien, soins à domicile, continuité des soins entre hôpital et retour à domicile ou prévention des hospitalisations. Pour la qualité de vie et l’économicité des soins, la gestion de ces affections chroniques doit se faire le plus possible en ambulatoire avec les patients vivant à leur domicile. La partie chronique des maladies est maintenant devenue beaucoup plus longue que la période diagnostic et prise en charge en aigu.

Considérons un instant les soins chroniques comme une « chaine de production ». Pour être efficace nous devons connaître au mieux quelles sont les étapes nécessaires pour cette production et comment articuler les différentes étapes afin d’optimiser la qualité pour le patient-client ainsi que l’économicité des soins. Dans un deuxième temps, les qualifications de chaque intervenant doivent être évaluées pour savoir qui est le mieux formé et le plus économique pour effectuer quelle intervention. En dernier lieu, une comparaison avec le système actuel est nécessaire. Toute industrie confrontée à une augmentation des coûts fait cet exercice. Monsieur Henry Ford a rendu possible la vente de voitures (Modèle T) au grand public après avoir analysé ses méthodes de production et impliqué ses ouvriers l’analyse des chaînes de productions. Pourquoi nous ne le faisons pas pour notre industrie de la santé ?

 

 

A juste titre, les différentes associations médicales (FMH, sociétés cantonales) nous alarment sur l’augmentation importante des soins à prodiguer à l’avenir en relation avec les maladies chroniques. Leur solution est d’augmenter le nombre de médecins, dans un pays qui a déjà une pléthore (voir article précédent). Cette solution est irréaliste pour deux raisons simples : nous ne trouverons pas les médecins de premier recours car les incitatifs économiques sont toujours et encore en leur défaveur, et si nous les trouvions, les coûts engendrés seraient tels que nous ne pourrions plus les financer. D’un point de vue santé publique et économie, la solution est de répartir les tâches dans les soins différemment et de faire appel au principe d’inter-professionalité. Celui-ci est ancré dans la loi sur les professions médicales (articles 6 et 7), mais largement ignoré voir combattue par les différents lobbys des médecins.

 

Citation de Henry Ford :

Se réunir est un début ; Rester ensemble est un progrès ;
Travailler ensemble est la réussite.

 

Ainsi, nous devons repenser notre chaine de production des soins. La collaboration entre les différents intervenants doit être redéfinie et fluidifiée : la gestion des affections chroniques demande d’autres types de soins que ceux donnés par les médecins au cabinet médical ou dans les hôpitaux. Par exemple, lors de la sortie d’hôpital, le transfert d’information au médecin traitant, à l’EMS ou au pharmacien reste trop souvent problématique, ce qui est un critère de très mauvaise qualité à notre époque digitalisée ! Comment expliquer au citoyen l’absence de dossier électronique du patient uniforme et accessible dans tout le pays ? (Article futur sur le sujet) Mis à part l’aspect technique de la transmission d’information, il y a un facteur humain très important qui fait défaut chez nous : la volonté de collaboreravec les autres professions Le législatif a en fait actualisé les lois avant d’étudier le processus de production des soins, bétonnant ainsi les différentes professions sans réfléchir desquelles nous aurons vraiment besoin dans le futur et pour quelles tâches.

La nécessité d’étudier et de comprendre notre chaîne de production des soins est devenue urgente afin de comprendre les raisons de l’explosion des coûts. Nous disposons de nombreux exemples dans l’industrie, cependant personne ne semble oser faire cette analyse critique qui est cependant le premier pas essentiel pour comprendre un système qui a grandi sous l’influence prépondérante des lobbys.

 

La semaine prochaine, je discuterais un exemple pratique :
La vaccination dans les pharmacies : une évidence de santé publique.

 

La Suisse a-t-elle une pénurie ou une pléthore de médecins ?

 

Les politiciens et les assureurs recommandent de consulter le médecin de famille lors d’un problème médical. Cependant, lorsqu’un médecin de famille prend sa retraite, il a souvent de la peine à remettre son cabinet à un successeur et parfois doit fermer sa pratique. Les patients eux ont fréquemment des difficultés à retrouver un médecin de premier recours, et ainsi se rendent directement aux urgences de l’hôpital quand ils ont un problème médical même mineur. Corollaire, les urgences sont à leur tour surchargées par ces patients qui vont bloquer le flux pour les vraies urgences. Un développement très coûteux et médicalement inefficace.

 

Campagne de la direction de la santé publique du canton de Lucerne
Campagne de la direction de la santé publique du canton de Lucerne

 

Où se situe exactement le problème ? Aurions-nous une pénurie de médecins ?  La Fédération des médecins suisses (FMH) compte 37’525 médecins enregistrés (chiffres de 2018). Avec une population en Suisse d’environ 8,5 millions d’habitants, cela équivaut à un médecin pour 250 habitants. Selon les études de l’OCDE, il suffirait en fait d’un médecin pour 1500 habitants ! Nous n’avons donc certainement pas de pénurie mais clairement une pléthore de médecins.

Et que font les médecins en Suisse : sont-ils médecins de famille ou spécialistes? Parmi les médecins inscrits, 60% sont des spécialistes (donc 1 pour 400 habitants) et 40% sont des généralistes (1 pour 600 habitants). Or, là aussi selon les études de l’OCDE, la répartition devrait être exactement inversée pour un fonctionnement optimal du système de santé.  Un trop grand nombre de spécialistes est très inefficace d’un point de vue des soins primaires et de plus génère des coûts importants. Afin d’optimiser le système et d’avoir un triage de haute qualité dans les soins de base, nous devrions donc avoir au moins 60% de généralistes.

Est-ce qu’il y a une différence entre ville et campagne? Le manque relatif de généralistes se fait particulièrement sentir dans les zones périphériques, et les nombreuses fermetures de cabinets médicaux dues à l’absence de successeurs obligent la plupart des médecins qui restent dans les zones rurales de fournir des services d’urgence (24 heures sur 24) un à deux jours par semaine, alors que leurs collègues des zones urbaines ne fournissent souvent qu’un à quatre services d’urgence sur une année entière. Et cela bien que les deux groupes soient rémunérés de façon égale. Il est bien clair que cela rend l’activité dans les zones rurales moins attrayante et accentue de facto l’inégalité ville campagne.

Quelles sont les conséquences de ces dysfonctionnements? La fonction de triage par le généraliste devrait être la base dans un système de santé optimal, conscient du rapport coût/bénéfice et de l’aspect santé publique. Or le triage n’est plus assuré de façon adéquate à cause du manque relatif des médecins de premier recours. Les spécialistes ne sont pas en mesure d’assurer ce triage. Ceci est un exemple très classique de distribution économique perverse en lien avec des incitatifs mal ajustés à la réalité. Dans tout autre secteur de l’économie, ce problème serait corrigé par la concurrence. Mais pas dans celui de la santé suisse. Une part importante de l’augmentation des coûts est attribuable à ce problème de distribution.  En Suisse on estime quechaque nouveau médecin qui pratique coûte 500’000 CHF supplémentaires par année au système de santé. Entre 2017 et 2018, la FMH a fait état de 625 nouveaux médecins inscrits : converti en coût pour le système cela équivaut à environ 312 millions par an de coûts supplémentaires. Cet effet pervers pourrait être traité efficacement en ajustant les incitations financières. Selon la loi sur l’assurance maladie, la médecine ambulatoire est organisée comme un secteur privé. Mais dans un système actuel avec des tarifs fixes (TARMED/TARDOC) et une rémunération des médecins à l’acte, la concurrence ne fonctionne pas : pour comprendre cela il n’est pas nécessaire d’être économiste !

Bien que le système de soins existant ait clairement atteint ses limites, la FMH le défend avec véhémence et parle de pénurie de médecins dans le futur. Notre système de santé est un système de pointe reconnu à l’échelle mondiale, mais il est manifestement trop coûteux et l’absence de triage en soins primaires est un problème important de sa qualité déficiente. Quelles sont les raisons pour lesquelles l’Office Fédéral de la Santé Publique (OFSP) a tant de mal à l’exprimer clairement ? Le lobby de la profession médicale est-il mieux représenté que l’intérêt de la santé publique ?

En réponse à cette pseudo pénurie de médecins, la politique pousse à augmenter le nombre de places d’études en médecine. Mais tant que les incitations financières ne seront pas corrigées, la pénurie relative de médecins de premier recours persistera et les coûts augmenteront inexorablement. Dans tous les autres secteurs de l’économie, le revenu des généralistes augmenterait, celui des spécialistes diminuerait, corrigeant petit à petit la pénurie.  En principe, cela serait très facile à faire via le tarif des services (TARMED/TARDOC), par exemple par l’intervention du Conseil fédéral.

Il est temps de repenser le système de santé en profondeur. Les besoins des clients, c’est-à-dire de la population, doivent être pris au sérieux. Les activités et les tâches doivent être redistribuées selon les principes de rentabilité des coûts et de qualité. L’exemple de la stratégie de vaccination contre la rougeole est parlant :  la couverture vaccinale en Suisse est trop faible (nous sommes les mauvais élèves en Europe). Le but d’atteindre une couverture à 95% en 2019 en Suisse était déjà perdu d’avance car l’OFSP a limité l’accès à la vaccination. Nous aurions eu des résultats nettement meilleurs par une redistribution des tâches avec par exemple la possibilité de vacciner les personnes en bonne santé dans les pharmacies. Bien qu’il existe déjà des cantons qui suivent ce système, l’opposition lobbyiste de la profession médicale fut très forte et l’Office fédéral de la santé publique n’a pas eu le courage de défendre les principes de santé publique.

Beaucoup de courage politique est donc nécessaire afin de pouvoir remporter des succès face à cette spirale des coûts

Question pour la semaine prochaine : L’interprofessionalité – réalité vécue ou illusion très helvétique ?

 

La santé, la maladie et ses coûts nous suivent    durant toute la vie.

La santé un business florissant : qui est assez fou de parler d’économie ?

Un système économique qui croit de 3% par an est le rêve de toutes entreprises. Le marché est florissant et crée des emplois. Pourquoi alors cette agitation à propos des coûts de la santé ? Contrairement à l’économie de marché, le principe régulateur de l’offre et de la demande ne fonctionne pas dans le domaine de la santé. La Suisse jouit d’un système de santé parmi les meilleurs au monde, mais nous payons beaucoup trop pour cela, et une refonte profonde est indispensable pour le préserver.

Cette explosion des coûts est dans tous les discours politiques et chacun semble avoir une recette miracle pour l’atténuer. Malheureusement ces mesures sont soit ponctuelles touchant l’un ou l’autre aspect du système soit elles déplacent des coûts sur un autre acteur : au final rien ne change si ce n’est la cosmétique du moment. Le « micro management » actuel est et restera sans effet durable, car les prémisses du système doivent être repensées et nouvellement définies. Aucun parti politique n’a de programme convaincant à ce sujet. Comment prendre au sérieux l’initiative socialiste ou PDC de bloquer les primes en fonction du salaire ? Ceci correspondrait soit à un rationnement pur et simple, soit à un déplacement des coûts qui seraient alors pris sur nos impôts. Les chiffres de l’Office Fédéral de la Statistique (NZZ 16.7.2019) montrent que pour 37% des Suisses les primes d’assurance maladie sont devenues un poste plus important que les impôts dans leur budget. Ainsi, le problème n’est clairement plus de nature politique mais bien de société, et la solution bien au-delà des convictions partisanes ou lobbyistes. La question n’est plus d’avoir plus de concurrence ou plus de centralisation, mais de repenser les principes de base du système de santé, en particulier de son financement. Mais comme société, nous devons revoir nos attentes et en fonction de celles-ci restructurer les services de santé.

Mis à part le citoyen payeurs de prime, la question cruciale est d’identifier qui d’autre a un intérêt dans le système actuel à faire des économies. La réponse est simple : absolument personne !

  • Les assureurs maladies adaptent « automatiquement » (avec la bénédiction de l’Office Fédéral de la Santé Publique) les primes en fonction de leurs dépenses de l’an précédent, et ainsi leurs chiffres d’affaire augmentent, ce qui réjouit les CEO de toute entreprise.
  • Les factures des hôpitaux sont payées à 45% par les assureurs maladie et 55% par les cantons. Les cantons auraient un intérêt certain à des économies, mais ils n’ont aucun moyen de le faire : ils payent les 55% de toutes les hospitalisations sans pouvoir exercer un contrôle sur celles-ci. L’initiative qui favorise l’ambulatoire au stationnaire pour une liste d’interventions chirurgicales est une tentative d’économie des cantons. Médicalement ceci peut se justifier dans un bon nombre de cas, mais la discussion actuelle porte sur le « déplacement » des coûts entre les assureurs et les cantons : si l’intervention est faite en ambulatoire, c’est l’assureur qui paie la facture ; si la même intervention est faite en hospitalier, l’assureur paie 45% et le canton 55%. Ainsi, la discussion porte d’abord sur le financement, et secondairement sur le bien-fondé du choix entre ambulatoire et hospitalier.
  • Les médecins en pratique privée sont payés à l’acte : plus ils font d’actes, plus leur chiffre d’affaire augmente. Le contrôle de l’adéquation des prestations médicales est en Suisse très lacunaire, entre autres parce que n’avons toujours pas de dossier électronique du patient (ce sera le sujet d’un prochain article). Dans cette logique si certaines prestations sont devenues meilleur marché, une augmentation de leurs nombres compensera la perte du chiffre d’affaire. Comme le contrôle est quasi inexistant, il est impossible de mesurer la surconsommation médicale. Le nouveau tarif TARDOC pourrait améliorer la situation, mais le principe de base du payement à l’acte reste donc rien ne change et il est vraisemblable que les coûts augmenteront parce que le problème de fond n’est pas considéré.

Nous comme citoyens ne pouvons qu’assister impuissants à cette situation. En fin d’année, nous avons le choix de changer d’assureur maladie, mais ceci ne changera rien au système. Nous pouvons aussi choisir un modèle « médecin de famille ou de télémédecine », mais ceci sert principalement aux assureurs pour sélectionner les bons risques. Ces déplacements momentanés ne vont aucunement assainir le système actuel qui est comme un carrousel qui s’est emballé dont on a perdu la pédale des freins. Un signe de ce fait est le nombre de personnes qui perçoivent une aide au payement des primes d’assurance maladie. En 2017, 2,2 millions de personnes ont bénéficié d’une réduction de prime (ce qui représente 26% de la population). Au total, les cantons et la confédération ont versé 4.5 milliards en 2017. Ces chiffres montrent clairement que le système est devenu inefficace.

 

 

Il est urgent de repenser le système très en profondeur, en particulier de dépasser les luttes intestines (par exemple entre les faîtières des assurances maladies – Curafutura et santésuisse) et les attitudes lobbyistes (par exemple les faîtières professionnelles). Le citoyen doit participer à cette refonte aussi bien en tant que citoyen qu’en tant que malade potentiel. Comme société évoluée, nous devons organiser un débat public de fond sur la question du système de santé. Un thème central serait de discuter et de choisir consciemment combien nous sommes prêts à dépenser pour notre santé : 12, 15, 20 % du produit national brut ? Actuellement, nous naviguons naïvement avec le rêve éveillé que la santé n’a pas de prix. Comme pour le thème du climat, nous serions nettement mieux servis comme société si nous élaborions des solutions viables pour le futur proche. Dans le débat actuel pour les élections fédérales d’octobre, les partis politiques pourraient dépasser leurs différents et ainsi organiser ce débat national. Ceci serait une vraie démonstration de courage politique et un respect pour la démocratie et le citoyen.

 

Question pour la semaine prochaine : la Suisse a-t-elle une pénurie ou une pléthore de médecins ?

Primes de l’assurance maladie – le cabaret continu pour 2020

Au début de l’été apparaissent les premières estimations des primes d’assurance maladie pour l’année à venir : comparis parle de 3% pour l’année 2020. Le cycle continue avec divers commentaires politiques de tous bords, puis en septembre une conférence de presse solennelle d’un conseiller fédéral qui annonce la nouvelle augmentation définitive en donnant quelques explications, le plus souvent cryptiques. Débute alors une publicité tout azimut des assureurs pour attiser le ballet des changements de caisses-maladie. Les arguments sont toujours les mêmes à savoir la hauteur des primes, les différents modèles plus ou moins contraignants, ainsi que le choix de la franchise. Ceci est suivi de l’acceptation générale à contrecœur, et dans les coulisses se prépare la discussion sur la compensation des primes pour les revenus modestes.

 

Ce qui manque dans ce foisonnement d’informations sont les explications claires de savoir à quoi est due cette augmentation inexorable des primes. Premiers arguments récurrents servis au public : les coûts de la santé augmentent ; certes, mais nettement plus rapidement que le coût de la vie, donc la question reste ouverte. Deuxième argument la population vieillit ; certes c’est vrai mais la prolongation de l’espérance de vie (En 2018 : hommes 81.7, femmes 85.4 années)  ne sera pas prolongée de 3% en 2020. Donc là aussi, l’explication n’est pas convaincante.

 

Le but de ce blog en année électorale fédérale 2019 est double : suivre l’actualité dans le domaine de la santé et trouver des explications derrières les différents messages politiques, des assureurs et du système de santé en général puis traduire ces messages dans un langage compréhensible pour le public. Le système suisse manque complètement de transparence, et il est quasi impossible de se faire un avis circonstancié.

 

Une première question-clé : qui dans le système de santé suisse a véritablement un intérêt à économiser ? A part, le citoyen payeur de prime bien sûr. Réponse et commentaires dans une semaine.

 

Quelques mots sur l’auteur : âgé de 64 ans, je suis médecin, spécialisé en médecine interne et infectiologie, ainsi qu’en médecine tropicale. J’ai exercé dans les hôpitaux universitaires suisses, ainsi qu’en Afrique du sud et au Cameroun. Après ces années en clinique, j’ai travaillé près de 10 ans dans le monde des assurances, puis dans une firme de télémédecine. Durant les dernières années de ma carrière professionnelle, j’ai été médecin cantonal du canton de Berne. Ce parcours m’a permis de connaître de nombreux aspects du système de santé suisse et mais aussi étranger, et me permet de mettre en lumière un certain nombre d’aspects très obscurs de notre système helvétique, qui a un besoin urgent de réformes très profondes.