La corruption des meilleurs

 

André Comte-Sponville émet une question provocante : « tout musulman n’est pas islamiste, mais tout islamiste est musulman ; qu’est ce qui dans l’Islam entraîne cette dérive ? ». On peut du reste poursuivre la même question au sujet de tout groupe humain. Tous les chrétiens n’ont pas été inquisiteurs, mais tous les inquisiteurs étaient chrétiens. Tous les marxistes n’ont pas été staliniens, mais tous les staliniens étaient marxistes.

Telle est l’application récurrente du proverbe latin : corruptio optimi pessima, la pire corruption est celle du meilleur. Cela renvoie à des situations contemporaines. Comment les Etats-Unis, inventeur au siècle des Lumières de la démocratie moderne, ont-ils pu élire comme président un Donald Trump ? Comment le Père Marie-Dominique Philippe, religieux dominicain, fondateur de l’ordre religieux Communauté de Saint Jean, a-t-il pu profiter de la direction spirituelle de religieuses pour les violer ? Comment les victimes ne se sont ni défendues ni plaintes ? La réponse se trouve peut -être dans une citation de Vassili Grossman, écrivain russe : « le Mal vient essentiellement de ceux qui veulent imposer le Bien aux autres ».

Il faut donc analyser tout discours sur le Bien pour y découvrir l’amorce du Mal. Les mouvements, communautés, partis, Eglises, qui définissent les contours du Bien, veillent à s’inclure dans les détenteurs de celui-ci pour mieux en exclure les autres, tous les autres, spécialement leurs ennemis naturels. Cela explique le mouvement spontané des gilets jaunes qui ont réussi sans structure, sans finances, sans légitimité à paralyser l’action du gouvernement français et à soutirer une dizaine de milliards. Ils sont prétendument le peuple français, tandis que les autres citoyens, bien plus nombreux en sont exclus. Les institutions sont le Mal, leur refus le Bien. Au nom de cette distinction, des émeutes, des destructions et des pillages ont été effectués en toute impunité. Tout en se proclamant non violents, ils ont fini par admettre que seules ces violences les ont fait écouter, c’est-à-dire que le Mal est nécessaire pour produire le Bien.

Ils ont reproduit en notre siècle les mécanismes de conquête et d’exercice du pouvoir utilisés précédemment par le nazisme et le communisme, grands organisateurs de camp de concentration et d’extermination des autres, des suppôts du Mal. Les spécistes qui fracassent les vitrines des boucheries sont de la même engeance, comme les soi-disant environnementalistes qui sont opposés aux OGM, aux éoliennes et aux antennes de téléphonie mobile. Au nom du patriotisme et de la tolérance religieuse, le peuple suisse a fini par caser dans la Constitution le 29 novembre 1009 un article interdisant la construction de minarets.

Au lieu de vouloir instaurer le règne abstrait du Bien, il faudrait se limiter à l’exercice de la bonté et de la bienveillance à l’égard de tout le monde, surtout de ceux qui sont différents.

L’AVS aux soins palliatifs

Le 19 mai 2019 le peuple suisse s’exprimera sur la Loi fédérale relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS (RFFA). Le référendum estime entre autres que cette loi fait obstacle à des réformes structurelles de la prévoyance vieillesse.
Deux milliards supplémentaires seront versés à l’AVS par an. Environ 800 millions de francs seront versés par la Confédération, c’est-à-dire les contribuables, et le reste sera financé par les entreprises et les assurés. En principe le système de pension par répartition distribue chaque année aux retraités les cotisations versées par les actifs. Ce système permet-il de garantir à ceux qui ont cotisé toute leur vie qu’ils percevront la rente promise, lorsqu’ils prendront leur retraite, au bout de quarante ans ?
La réponse est positive, sous deux conditions obligatoires : la durée de vie ne s’allonge pas ; les générations se succèdent sans variation de leur nombre. Or, la durée de vie se prolonge tandis que le nombre de naissances est en déficit d’un tiers par rapport au renouvellement des générations. Aucune des deux conditions nécessaires n’est vérifiée.
C’est donc non. Le problème tel qu’il est posé est insoluble. Il faut en changer les données. On a le choix entre quatre solutions : allonger la durée de la vie active ; relever les cotisations ; diminuer les rentes ; introduire des travailleurs étrangers. On peut tourner l’équation dans tous les sens : le problème reste insoluble aussi longtemps qu’on ne change pas au moins une de ces quatre données.
Depuis la création du système jusque maintenant, sur plus d’un demi-siècle, la durée de survie à 65 ans a doublé, de dix à vingt ans. Même si le taux de naissance était resté stable, il faudrait : soit augmenter de dix ans la durée du travail ; soit diminuer les rentes de moitié ; soit doubler les cotisations. Aucune de ces solutions n’est politiquement réaliste, car elles ne passeraient pas en votation.
Dans la loi soumise à votation, les deux milliards proviennent d’une part de cotisations légèrement augmentées, d’autre part du budget de la Confédération, alimenté forcément par les impôts et taxes de tout le monde. Il y a un autre paramètre bien caché : l’immigration continue permet de ne pas réduire la proportion d’actifs par rapport aux retraités. Et enfin deux paramètres ne sont pas touchés du tout : le montant de la rente car elle déjà bien en-dessous de ce qu’elle devrait être ; la durée du travail ou l’âge de prise de pension car son augmentation est une mesure extrêmement impopulaire.
Or le principe de base était au départ d’assurer le premier pilier avec les cotisations des travailleurs. Ce n’est plus du tout le cas. Le quart des dépenses de l’AVS est déjà fourni par le budget de la Confédération. Subventionner les pensions par les impôts de tous revient aussi à taxer les retraités et leur enlever d’une main ce qu’on leur donne de l’autre.
Vers 2050, l’espérance de vie à 65 ans atteindra 25 ans ou même plus. Le déficit de financement deviendra insupportable. L’augmentation des taxes ou des impôts tout autant. Il faudra bien, tôt ou tard, affronter le problème de la durée du travail. Le parti qui s’y risquera commettra une sorte de suicide politique. En attendant, le 19 mai le peuple suisse est  invité à mettre l’AVS sous soins palliatifs.

Une votation délibérément ambigüe

Le 19 mai 2019 le peuple suisse s’exprimera sur la Loi fédérale relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS (RFFA). La confusion de deux objets en un seul texte a suscité un référendum, selon lequel associer impôts et AVS empêche les citoyens d’exprimer leur volonté de manière claire et fait obstacle à des réformes structurelles de la prévoyance vieillesse.

Le bon sens, le respect de la Constitution et la souveraineté du peuple invitent à exprimer le même avis en se fondant sur la règle d’unité de matière prévue par la Constitution. « Lorsqu’une initiative populaire ne respecte pas le principe de l’unité de la forme, celui de l’unité de la matière ou les règles impératives du droit international, l’Assemblée fédérale la déclare totalement ou partiellement nulle. Art.139.3 Cst. ». Si un texte élaboré par des initiants doit respecter cette règle, il semble qu’a fortiori la même norme devrait s’appliquer sur toute proposition émanant des Chambres fédérales. Celles-ci ne peuvent s’autoriser pour elles ce qu’elles doivent refuser aux autres : proposer à la votation une loi qui ne respecte pas l’unité de matière. Même si cette règle n’est pas explicitée dans ce cas, elle se conforme à l’esprit de la Constitution et au fonctionnement normal de nos institutions

En effet l’unité de matière respecte le droit des électeurs de se prononcer en toute indépendance et clarté. En revanche, la juxtaposition de deux objets, qui n’ont rien à voir ensemble, ne peut avoir d’autre but que de composer une majorité disparate, en obligeant certains à voter pour le tout, alors qu’ils le refuseraient pour un des deux objets présenté isolément. Cela s’appelle forcer un vote en posant une question ambigüe. Il s’agit donc d’une transgression de la démocratie helvétique, qui donne au souverain populaire le droit de recourir contre les décisions du Parlement fédéral et de décider en dernière instance. En l’occurrence, il ne peut l’exercer. Le Parlement aurait dû rédiger deux lois distinctes pour les soumettre au peuple en respectant l’autonomie de celui-ci. Mais il savait que ni l’une, ni l’autre ne passeraient le cap du vote populaire. Dès lors, il a utilisé ce qu’il faut bien appeler un subterfuge, un piège, une tromperie,

Les institutions helvétiques sont notre plus précieux atout pour la stabilité, la prospérité et la paix du pays. On ne peut les éreinter pour des raisons d’intérêts subalternes. Dans un législatif ou un exécutif, les groupes ou les assemblées peuvent être amenés à présenter des solutions de compromis. Mais ici, il ne s’agit pas ici d’un texte portant sur un objet unique, où l’on aurait cherché une solution convenant au plus grand nombre de citoyens, qui en votation populaire pourraient soutenir le projet sans arrière-pensée. De droite ou de gauche, un électeur ne peut se rallier à cette loi qu’en dépit de sa conviction. Les deux milliards pour l’AVS sont un pourboire jeté à la face d’un peuple réduit en servage.

Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument

 

On vient d’en avoir une illustration saisissante  par la révélation des dysfonctionnements du pouvoir, dans l’institution qui est à la fois une confession religieuse chrétienne, l’Eglise catholique, et un Etat de plein droit, le Vatican. Le jeu des pouvoirs n’y est pas moins féroce et pervers qu’ailleurs, alors qu’on pourrait attendre un exercice voué uniquement au service. Mais l’exercice du pouvoir y a accompli des ravages.

En quelques jours de ce mois, on a appris que :

Le cardinal australien George Pell, ancien numéro trois du Vatican, a été condamné à six ans de prison pour agressions sexuelles contre deux enfants de chœur.
Le pape François a réduit à l’état laïc le cardinal américain Theodore McCarrick, soupçonné d’avoir commis plusieurs actes d’abus sexuels aux États-Unis.
Le parquet de Paris a demandé la levée de l’immunité diplomatique du nonce en France, Mgr Luigi Ventura, qui fait l’objet de trois plaintes pour agression sexuelle.
Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, primat des Gaules, a démissionné après avoir été  condamné à six mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé les actes d’abus sexuels commis par un prêtre.

Frédéric Martel dans son ouvrage Sodoma décrit l’omniprésence d’homosexuels au Vatican. Or, ceux-ci condamnent publiquement leur propre orientation, alors qu’elle ne l’est plus par la société civile.

A côté des abuseurs criminels continuent à œuvrer des millions de religieux et de laïcs qui s’efforcent, jour après jour, de remplir leurs missions pastorales dans la dignité, le désintéressement et la modestie. Eux n’exercent pas le pouvoir, mais ils sont humiliés par la carence ou la duplicité de ceux qui le détiennent.

Plus d’un milliard de catholiques sont agressés dans leur foi par ces révélations. Une structure fondamentale de l’Occident, une autorité morale, une œuvre de bienfaisance spirituelle et matérielle, s’effondre sous nos yeux, comme le fit voici quinze siècles l’Empire Romain, dont elle fut, en des temps barbares, le seul prolongement, le seul rempart contre l’anarchie. Nul ne peut s’en désintéresser, ni s’en féliciter. Le désordre des uns nuit à tous. Une civilisation repose sur des soutiens invisibles : une langue, une culture, un Etat de droit, une ou des religions, une vie associative, des traditions. Il est indispensable de conforter ces piliers en remédiant à leurs défaillances.

La particularité de l’Eglise catholique d’Occident est d’exiger le célibat des prêtres, à l’inverse des autres Eglises chrétiennes, y compris les catholiques d’Orient. Il en est de même du judaïsme et de l’islam. Si l’on met bout à bout les révélations des ces dernières semaines, l’enchainement des causes devient évident.

En ne recrutant que de futurs célibataires, un séminaire augmente statistiquement la proportion des candidats qui ont  une tendance homosexuelle. Cette minorité, qui fut universellement persécutée dans la société civile, trouve un refuge dans une structure au-dessus de tout soupçon, qui condamne d’autant plus fermement sa propre tendance qu’elle ne désire pas être dévoilée. Lorsque surgissent des cas de pédophilie (qui n’ont rien à voir avec l’homosexualité) un jeu de chantage s’instaure entre les pervers, qui ne sont pas dénoncés par leurs supérieurs, et ceux-ci, qui ont peur d’être dévoilés publiquement.

Le remède semble évident : que l’obligation du célibat ecclésiastique soit abrogée, pour ouvrir la possibilité d’ordonner des hommes ou des femmes marié(e)s. Ces dernières constitueront une protection particulière pour les enfants dont elles ne toléreront pas qu’ils soient abusés sous leurs yeux. On sait de  plus par l’expérience que, dans une organisation qui comporte à égalité hommes et femmes, les luttes pour le pouvoir sont moins âpres.

Incidemment seraient remis en question les subsides actuellement fournis par les pouvoirs publics à une institution, qui ne respecte pas l’égalité homme femme dans l’accession à certaines fonctions, ce qui est contraire à l’article 8 de la Constitution fédérale.

Les séquelles séculaires du communisme

 

Le mur de Berlin est tombé le 9 novembre 1989. Nous célébrons donc le trentième anniversaire de cet événement, qui mit fin à un cauchemar de 72 ans, une dictature impopulaire qui réussit à se faire désigner comme démocratie populaire. On pourrait espérer qu’après une génération les effets de cette erreur historique aient disparu. Il n’en est rien. Quand on se trompe en Histoire, on déstabilise l’avenir, dont on sait qu’il dure longtemps.

Le salaire brut annuel moyen est encore inférieur à 15 600 € dans les pays d’Europe de l’Est et dans les pays baltes, excepté en Slovénie (22 900 €), alors qu’il est supérieur à 39 000 € dans les pays de l’Ouest et du Nord de l’UE. Cela va de la Roumanie à 3 059 € jusqu’à 41 562 € pour le Luxembourg, soit une variation de 1 à 13. Dans un pays comme la Pologne, le revenu a augmenté de 124%, mais il est toujours inférieur à celui du Portugal.

Or, la libre circulation des personnes est assurée dans l’UE. Donc la migration est programmée entre l’Est et l’Ouest, même vers la Suisse suite aux accords bilatéraux. Effectivement, entre 1990 et 2015, le solde migratoire a été de 19,2 % de la population de la Suisse, championne de l’accueil des réfugiés économiques, contrairement à ce que l’on croit. Elle est suivie par l’Espagne à 18%, la Norvège 13.3% et l’Autriche 12,7%. En bas de l’échelle se trouve la Portugal avec un maigre 3% : le niveau de ses salaires est inférieur à celui de la Slovénie.

Dans ce vaste mouvement de population, comparable seulement aux invasions dites barbares du quatrième ou septième siècle, l’Europe de l’Est a perdu le dixième de sa population, avec un extrême en Bosnie dont le quart des habitants ont fui lors de la guerre. Dès lors les entreprises des pays de l’Est peinent à recruter la main d’œuvre, qui leur permettrait de sortir du sous-développement hérité du communisme. L’émigration n’est pas seulement quantitative mais aussi qualitative : les personnes qualifiées trouvent plus facilement des emplois dans le pays d’arrivée. Elles ne peuvent résister à de tels différentiels de salaires.

Et pourtant le communisme fut bâti à l’origine sur les idées altruistes de Marx, Engels et Lénine. Elles se sont révélées désastreuses, non seulement pour l’état de pauvreté, voire de famine, dans lequel les populations se sont retrouvées, mais aussi et surtout par la perte de l’esprit d’entreprise, par le sentiment de fatalisme, par la violation de la dignité humaine. La destruction morale produit des effets à long terme pendant plusieurs générations.

Même l’Occident en pâtit. Non pas à cause de l’immigration d’Européens de l’Est motivés, travailleurs et compétents, mais par l’effet induit dans sa propre conscience politique. Les réflexions de Marx sur le capitalisme n’étaient peut-être pas toutes fausses, comme certains désordres actuels semblent le prouver, mais elles ont été déconsidérées par l’expérience historique. Or nous ne parvenons pas à sortir du capitalisme, de la mondialisation, de la société de gaspillage, faute de solution de rechange. La mouvance sociale-démocrate n’offre pas une véritable perspective de changement, tout juste un modeste aménagement de notre système. Staline a été au même titre qu’Hitler un destructeur du génie de l’Europe. Pour plus longtemps.

La néfaste rengaine de la redistribution.

La redistribution est un maître-mot des programmes de la gauche. C’est un argument électoral simple et attrayant. Comme le tiers des ménages ne paient pas d’impôts sur le revenu, ce mot signifie vaguement pour eux que les contributions des riches leurs reviendront sous une forme ou une autre et que leur revenu réel en sera augmenté. C’est la justice sociale dans sa version la plus élémentaire, la plus égalitaire, la plus apparemment équitable.

Elle dissimule de réelles inégalités. L’Etat ne prélève pas seulement un impôt sur le revenu, la fortune, la succession des riches, transféré par des aides sociales aux plus nécessiteux. Car mêmes les plus pauvres contribuent aux ressources de l’Etat par des taxes à la consommation (TVA, essence) et des impôts à la personne (assurance-maladie, redevance TV, vignette autoroutière). Et donc une partie des subsides d’aide sociale circulent en cycle fermé, l’Etat reprenant d’une main ce qu’il distribue de l’autre. S’il finance l’AVS par une fraction de la TVA, les retraités subissent de fait une réduction de leur pouvoir d’achat sous couvert d’une rente inchangée. C’est la distinction élémentaire entre contributions douloureuses et indolores.

La complication du système le rend supportable car finalement la plupart des ménages ne calculent pas ce qui subsiste de leurs salaires après les prélèvements obligatoires. De même, il n’y a pas de transparence sur la fixation des salaires les plus élevés, qui atteignent et dépassent plusieurs fois le million. Les dirigeants, bénéficiant de ces pactoles, sont des financiers avisés qui ne sont intéressés que par leur revenu après prélèvements obligatoires et qui sont aussi en position de négocier ou de fixer eux-mêmes ces montants exorbitants. On pourrait analyser qu’au fond, ils ne paient pas d’impôts, que ceux-ci sont payés par l’entreprise et que celle-ci répercute ce manque à gagner en augmentant les tarifs des biens ou des services vendus. Les riches sont riches parce qu’ils ne souffrent pas des prélèvements obligatoires qui frappent toutes les autres classes sociales, bien incapables d’y échapper.

Cette propice obscurité est inséparable du système capitaliste où nous vivons par la force des choses. Des économistes aux vues tranchées proposent régulièrement de sortir de la redistribution pour aller vers la distribution. Si au départ chacun avait un salaire convenable, il ne serait pas nécessaire de prendre aux uns pour donner aux autres. L’économie distributive est un modèle économique associant trois aspects : une monnaie de consommation, correspondant à l’activité économique et ne permettant aucune capitalisation ; un revenu de base universel ; un partage du travail lié à la signature d’un contrat social. Ces idées surnagent de temps en temps dans les propositions de l’extrême-gauche qui n’ont aucune chance de s’imposer. Le communisme soviétique les a pour longtemps décrédibilisées.

La véritable question devrait être étudiée en dehors de tout contexte idéologique : comment la valeur ajoutée du travail de chacun doit-elle être rémunérée pour qu’une économie se développe au mieux pour le bien de tous ? Dans cette optique l’inégalité n’est pas intrinsèquement mauvaise et la redistribution n’est pas bonne en soi. Ne vaudrait-il pas mieux que l’ensemble de la société s’élève dans le même ascenseur social plutôt que tous, demeurés au rez-de-chaussée, discutent de la répartition des biens existants ?

Mais ce ne serait encore qu’un leurre, parce que les inégalités sociales, certes atténuées, persisteraient à travers les générations. Le véritable concept de justice consiste à donner des chances égales de progression à tous. Concrètement, il ne suffit pas de rendre les études post obligatoires quasiment gratuites si on ne donne pas aux rejetons des familles démunies des bourses suffisantes pour y accéder. Plus en aval encore, l’enseignement obligatoire ne devrait pas avoir pour objectif de socialiser et de formatter les élèves sans trop les stresser, mais au contraire d’exiger des efforts de dépassement pour promouvoir les meilleurs. L’inégalité des revenus est supportable s’il existe une égalité des chances de la surmonter.

Le caprice des antiéoliens

Une mesure plus précise des vents dans le canton de Vaud a démontré que la mesure antérieure péchait par optimisme et surestimait le potentiel éolien du canton. Néanmoins, il reste de nombreux sites qui sont exploitables. Or il existe une association Paysage-Libre Vaud qui lutte pour la protection du paysage contre son industrialisation par les installations éoliennes. Son titre de gloire depuis sa création en 2013 a été d’empêcher la construction des 160 éoliennes planifiées. La population est rétive pour toutes sortes de raisons, bruit des pales, atteinte à la population des chauves-souris, mais surtout dégradation du paysage. D’où les recours qui bloquent les implantations.
En Suisse, l’énergie éolienne reste donc quasiment inexploitée. Seules 37 éoliennes ont été installées en vingt ans. A titre de comparaison, un autre pays de même taille dans les mêmes conditions géographiques, l’Autriche en a installé 1300. Le 25 décembre 2018, elles couvraient 28% de la demande en électricité et 111% le 24 décembre 2015. Ce n’est donc pas une solution négligeable ou marginale à la production d’énergie renouvelable.
La Suisse dispose d’un potentiel estimé à 88% de la consommation d’électricité mais il demeurera théorique par suite de la multiplication des recours. Le Conseil fédéral ne compte pas sur plus d’une contribution de 10%.
L’énergie éolienne souffre d’une limitation, son caractère aléatoire. Elle ne produit pas nécessairement au moment de plus grande consommation. Il faut donc la coupler avec des méthodes de stockage, comme le cycle pompage turbinage en montagne ou la production d’hydrogène par électrolyse de l’eau.
Une éolienne isolée produit de de 2 à 3 MW comparé à une centrale classique produisant de l’ordre de 1000 MW. Il faut donc de 300 à 500 éoliennes pour s’y substituer. Dès lors, on ne peut évidemment pas considérer l’éolien comme l’énergie de remplacement à tout faire. C’est un appoint, une partie de la solution qui en comportera beaucoup d’autres.
C’est par la multiplication des actions (isolation, cellules photovoltaïques, biomasse, géothermie) que l’on pourra, que l’on devra se passer de charbon, de mazout et d’uranium. On se permet de rappeler que les ressources non renouvelables ne se renouvellent pas, qu’elles renchérissent dans le temps avec l’épuisement des sites les plus économiques et qu’en fin de compte elles ne seront plus disponibles. Jadis un baril de pétrole dépensé lors de la prospection et de l’extraction générait cent barils. Aujourd’hui à peine une vingtaine. Un jour l’extraction compensera tout juste la dépense en énergie et ce sera la fin.
Les défenseurs du paysage sont de grands enfants avec une pente poétique. Ils croient qu’il existe une source infinie de pétrole au sens du bambin qui croit au Père Noël. On ne peut leur en vouloir. Ils suscitent l’attendrissement général en attendant qu’ils deviennent adultes.

La compétence ne dépend pas du passeport

 

Il a fallu que le Tribunal administratif fédéral intervienne pour qu’un cours de l’EPFL ne soit pas supprimé. On croit rêver. Quelle est la compétence du judiciaire dans l’organisation d’une haute école, dont l’autonomie est garantie et bien nécessaire ?

Les préliminaires de cette décision ne sont pas sans pittoresque. A l’EPFL, les notes de fin du premier semestre ont un effet lourd. Dès la rentrée de septembre 2016, les étudiants de première année n’ayant pas 3.50 de moyenne sur toutes les branches du premier bloc à la fin du semestre d’automne sont redirigés vers le cours obligatoire de Mise à niveau (MAN). Ce cours se donne au semestre de printemps, et sa réussite est impérative pour pouvoir recommencer l’année propédeutique. Sinon l’étudiant est exclu.

Un étudiant en architecture a fait les frais de cette politique et a ainsi été exclu, en 2017, après son échec à la MAN. Il a contesté sa mise à la porte auprès de la Commission de recours interne des EPF. Celle-ci lui a donné raison. L’EPFL a recouru auprès du Tribunal administratif fédéral qui a annulé la décision de cette Commission. Ce cours est donc légal. Mais ce n’est pas le vrai problème. Ce cours est-il utile ?

Chaque année, ce sont plus de 700 personnes, toutes branches confondues, qui sont obligées de passer par ce semestre de remise à niveau qui fait la part belle aux mathématiques et à la physique. Sur les 2425 nouveaux étudiants entrant dans le cycle bachelor, cela fait près du tiers. La première année, le taux de réussite s’est établi à 51%.

Le problème provient des conditions d’admission. Les candidats titulaires d’une maturité gymnasiale suisse (certificat cantonal reconnu par la Confédération ou certificat fédéral) sont admis à l’EPFL sans aucune autre condition en première année du programme de Bachelor de leur choix. Apparemment un grand nombre ont le droit pour eux mais sans que celui-ci garantisse leur compétence réelle. Certaines maturités comportent une formation trop légère en mathématiques et en physique pour que l’étudiant puisse aborder la première année de bachelor dans de bonnes conditions. Beaucoup d’écoles d’ingénieurs dans le monde procèdent à une sévère sélection des entrants par le biais d’un examen, voire d’un concours. Il y a une disparité entre les études de sciences humaines qui ne requièrent aucune connaissance spécifique pour être abordées et celles d’ingénieurs qui supposent une bonne formation antérieure en mathématiques.

En revanche les conditions d’admission des étudiants étrangers à l’EPFL sont plus restrictives. Les candidats titulaires d’un certificat d’études secondaires supérieures d’un pays membre de l’UE ou de l’AELE (autre que la Suisse) sont admis en première année du Bachelor si leur titre remplit en particulier que la moyenne générale obtenue est égale ou supérieure à 80% de la note maximale. De la sorte l’auditoire de la première année est hétéroclite. Or la tendance normale d’un enseignant est de mettre le niveau de son cours à portée des meilleurs étudiants, de ceux qui suivent et réussissent ultérieurement. Et donc les étudiants suisses munis de n’importe quelle maturité gymnasiale sont dépassés par leur collègues étrangers et renvoyés vers ce cours de mise à niveau qu’à peine la moitié réussissent.

Une solution réaliste et équitable consisterait à imposer un examen d’entrée à tout le monde pour éviter que des jeunes s’engagent dans des cycles qu’ils n’ont aucune chance de réussir. L’échec en première année universitaire est une façon cruelle d’effectuer le tri. Le privilège apparent accordé aux porteurs d’une maturité suisse est un cadeau empoisonné. En fin de compte dans la technique, seule la compétence compte et le passeport ne donne pas une science de droit divin.

La mâchoire des Genevois est hors de prix

Le peuple de Genève vient de se prononcer contre une assurance obligatoire des soins dentaires. Cela aurait corrigé une sottise commise bien plus tôt. Mais pour en assurer le financement par le truchement d’une nouvelle ânerie , qui n’a pas été pour rien dans le rejet de la proposition.
L’assurance maladie créée en 1959 a défini un étrange patient helvétique démuni de mâchoire, variante inédite de l’Homo sapins normal. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. Quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires ?
Pour certains, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté n’a pas à encourager les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Néanmoins, l’assurance maladie couvre toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré : tabagisme, obésité, alcoolisme.
Pour d’autres, le pauvre n’a le droit d’être soigné que si sa vie ou sa productivité sont en danger En revanche, il peut parfaitement se passer de dents : il lui reste pour se nourrir la soupe, la purée et le yaourt. Cette considération distinguée suppose que la dentition ne possède pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Comme l’organisme est un tout, on s’efforce en vain d’y établir des cloisons étanches par voie de législation.
Ces préjugés mesquins d’un autre siècle ne disposent plus guère d’audience. Les politiques les plus conservateurs admettent maintenant qu’il faille soigner les dents de tout le monde, même de ceux qui ne peuvent assumer les coûts. Leur opposition, assez judicieuse, vise le mécanisme stupide imaginé pour financer cette assurance : une taxe de 1% sur les salaires, partagée par moitié par le salarié et le patron, ce qui ne veut strictement rien dire. Car de toute façon, c’est un relèvement du coût salarial. Il ne faut tout de même pas imaginer que l’entreprise réduira pour autant ses bénéfices. En quoi l’économie serait-elle concernée spécifiquement par la mâchoire de ses employés plutôt que par le reste du corps ?
Relever les primes d’assurance maladie n’eût pas été davantage possible car celles-ci dépassent déjà les possibilités de ménages modestes, de plus en plus nombreux, au point que le canton leur propose déjà des aides sociales. En sus, le canton finance les hôpitaux. Si bien que l’on a une furieuse envie de remettre à plat tout ce système de financement des soins de santé, emberlificoté au point de défier toute transparence.
Fondamentalement à quoi rime une assurance maladie obligatoire, qui est un impôt de capitation, le plus injuste de tous, imposé par tête sans tenir compte des revenus ou de la fortune des individus ? Les pouvoirs publics prélèvent déjà traditionnellement des impôts sur le revenu, la fortune, la succession, la consommation. (Oublions la redevance incongrue sur la radiotélévision, affectant même un contribuable qui n’en fait pas usage.) Que l’Etat s’en tienne à cette politique traditionnelle de prélèvements des contributions et qu’il finance l’ensemble des soins de santé pour l’ensemble du corps, comme il le fait pour la formation à tous les métiers et pour les routes ouvertes à tous les véhicules.

Pourquoi la France n’est pas la Suisse

Le président Macron est régulièrement confronté avec une des revendications majeures des gilets jaunes : le référendum d’initiative citoyenne, ce que l’on appelle en Suisse d’initiative populaire. Chaque fois il renâcle, ne dit ni oui, ni non, tergiverse, l’accepte pourvu que ce soit entouré de multiples barrières. Quand on cite l’exemple de la Suisse où cela fonctionne, il se braque : c’est bon pour un petit pays, nous n’avons pas la même histoire, il faut respecter la démocratie représentative. Si on insiste, il sort son argument majeur. « La Suisse ne marche pas aussi bien qu’on le pense »
Marie-Hélène Miauton dans un article du Temps a fait bon marché de cette assertion patriote. C’est le contraire : la Suisse marche mieux que la France si on s’en réfère aux enquêtes d’opinion. Au palmarès des pays les moins corrompus, la Suisse est en troisième position et la France en 23. En termes de productivité, la Suisse est en 4 et la France en 23. La dette est de 30% du PIB en Suisse et à 97% pour la France. En Suisse, le PIB par habitant est de 81 276 $ et le salaire mensuel moyen de 7 765 $, le plus élevé du monde. En France respectivement de 44 099$ et de 3 976 $, soit du simple au double. La France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse. Tous les matins 300 000 frontaliers franchissent la frontière dans un seul sens. Pourquoi ?
Les maximes fondatrices de la Suisse sont : la démocratie directe, le peuple a tout à dire ; la concordance, l’exécutif doit inclure tous les partis ; la neutralité, la Suisse n’intervient pas dans les affaires des autres ; la milice, pas de politicien de métier, car l’élu doit servir et non se servir. Chacun de ces piliers est indispensable à l’équilibre des autres. Chacun exprime une orientation : respect des plus faibles ; pacification des esprits à l’interne ; refus des querelles externes ; promotion de l’engagement bénévole.
Parmi ces quatre mythes, s’il fallait choisir l’origine primordiale de l’exception, ce serait la démocratie directe. Plus républicain que la Suisse n’existe pas. Le mode de fonctionnement de la Confédération est unique en son genre. Des décisions ont beau être échafaudées par le Conseil fédéral, débattues et arrêtées par les deux Chambres du Parlement, elles peuvent ou même doivent être soumises au peuple, qui possède le droit de les refuser et qui ne s’en prive pas.
Un tel système n’a pas son pareil à l’étranger. Le peuple suisse est « le souverain ». Il n’y a jamais eu de roi en Suisse, puisque le peuple en tient lieu. Cette monarchie collective a ses grandeurs, mais bien entendu ses servitudes. Le roi populaire n’est pas d’origine céleste, sauf quand il se l’imagine et qu’il divague. Cela le prend parfois. Car bien évidemment, le peuple n’a pas toujours raison. Mais, même alors, il a le dernier mot. Il sait donc qu’il doit assumer tous ses choix politiques et qu’il ne peut jamais se défausser sur une classe dirigeante.
En sens inverse, il ne sert à rien qu’un pouvoir, même élu, impose des décisions judicieuses à un peuple si celui-ci ne les comprend pas, ne les approuve pas et les sabote. C’est ce que ne comprennent pas la plupart des dirigeants du monde. Car même si un gouvernement n’est pas satisfait de son peuple, il ne peut le démissionner.
On peut créditer Emmanuel Macron de bonne foi. Il croit que la Suisse ne va pas si bien. Pourquoi ? Parce que s’il se rapportait aux chiffres mentionnés plus haut, il faudrait accepter le référendum d’initiative populaire en France, c’est-à-dire démunir et le président et le parlement d’une large partie de leurs pouvoirs. Il n’y a pas deux rois dans un pays : le peuple et le président. Le référendum d’initiative populaire devient à abdiquer la royauté élective. De cela il n’en est pas question. Mieux vaut encore une émeute à l’Arc de Triomphe qu’un bulletin dans les urnes.