Le Salut d’une Suisse menacée dans son intégrité

Le Salut de la Suisse viendra, comme de coutume, du programme du parti le plus puissant, de celui qui exprime le mieux l’opinion populaire. Celle-ci est confrontée, selon l’analyse lucide d’Albert Rösti, président actuel  de l’UDC, à une situation apocalyptique : les trains bondés, les routes surchargées, le chômage croissants des plus de 50 ans, l’absence d’emploi pour les jeunes diplômés, les attroupements menaçants de requérants d’asile sur la voie publique. Tous ces maux découlent de l’immigration de masse en provenance de l’UE, à laquelle il faut mettre un terme, ce qui rétablira un visage plus avenant pour le territoire suisse, une vie plus confortable pour ses citoyens de souches.

Ce n’est qu’une composante d’un programme plus élaboré, qui comporte la réduction de l’aide au développement, la suppression des subventions à la culture, la disparition des bureaux de l’égalité, le transfert des investissements pour le rail au bénéfice de la route, le renforcement de l’armée, le renoncement à une politique de réduction du CO2. Toutes ces mesures permettront de réduire la charge des prélèvements obligatoires sur le revenu des contribuables suisses. L’essor résultant de la consommation locale compensera la fermeture de l’accès facilité au marché intérieur européen.

Ce programme harmonieux rejoint l’analyse perspicace des leaders charismatiques que sont Donald Trump, Marine Le Pen, Viktor Orban, Paolo Gentiloni. Le monde politique bascule à droite par-delà les frontières. L’insurrection des gilets jaunes reprend ces thèmes sous une forme synthétique, propre à la  concision française : moins d’impôts et plus de services publics. De même en réduisant tout simplement le nombre de voyageurs des CFF, on ne sera pas obligé de multiplier les trains. Plus l’étranger est le seul responsable de ces embarras, plus les citoyens en sont disculpés.

Pour l’instant, on n’évoque pas encore l’éventualité d’un mur de protection de la Suisse, à l’instar de ce qui se fait en Palestine, aux Etats-Unis, en Hongrie. Il faudra bien y arriver car la frontière est poreuse. En passant par les forêts du Jura ou les petites routes de Genève sans poste de douane, n’importe qui peut pénétrer sur le territoire. Un réseau de barbelés de 1 853 kilomètres de longueur relancera la production indigène et créera des emplois. Alors que les charges sociales de la Confédération ont bondi de 14 à 22.6 milliards, leur réduction drastique permettra de financer ce rempart sans effort.

On se réjouit à l’avance de l’application de ce programme. Une Suisse de l’entre soi fonctionnera mieux que l’actuelle ouverture sur un monde compliqué et offensif. En terminant, peut-on suggérer d’ajouter des mesures protectrices des racines judéo-chrétiennes de ce pays, menacées par l’invasion de l’islamisme. A quoi sert d’interdire seulement les minarets, si restent ouvertes des mosquées où des prêches radicaux sont prononcés ?

 

 

Il n’y qu’une seule science au monde

 

Dans le blocage actuel des négociations entre la Confédération et l’UE, les relations bilatérales risquent de disparaître. Auparavant, l’UE exercera une pression, non seulement sur la bourse suisse, mais aussi sur la science et la formation en excluant la Suisse des programmes Erasmus et Horizon 20. Or, il n’y a pas de science possible sans libre communication et échange de tous ses acteurs. Une bonne université comporte plus de chercheurs étrangers que nationaux. Un bon chercheur a séjourné longuement à l’étranger.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises stupidement sous secret dès sa rentrée. En retour pas ou peu de publications d’au-delà du rideau de fer dans les revues scientifiques occidentales. La contrainte était simple : si un savant franchissait le rideau de fer, il risquait de ne jamais revenir. Cette politique de fermeture mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique et finalement la chute de l’empire soviétique, minée par ses contradictions.

La Chine communiste suivit une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger, en particulier à l’EPFL. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe et elle stagna par la politique de fermeture de certains empereurs. Elle a retenu cette leçon.

Les Etats-Unis, modestes contributeurs à la science avant 1930, (premier prix Nobel de physique en 1927) bénéficièrent de leur ouverture. En 1932, dès l’accession d’Hitler au pouvoir, Albert Einstein quitta l’Allemagne. En 1939, il envoya une lettre célèbre à Franklin Roosevelt pour l’avertir de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire. Dans le bureau voisin de celui d’Einstein à Princeton, se trouvait John von Neumann, juif hongrois qui apporta l’informatique à son pays d’adoption. Peu de temps après Werner von Braun, inventeur visionnaire de l’astronautique, passa sans états d’âme du service d’Hitler à celui de Truman. L’arme nucléaire transportée par des missiles intercontinentaux munis d’un guidage informatisé donna aux Etats-Unis l’imperium mondial grâce à la collaboration de deux juifs exilés et d’un transfuge du nazisme.

Telles sont les règles obligatoires du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira déjà à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays. On peut déplorer cette forme de chantage de l’UE, mais elle fait partie des règles d’une négociation. Le plus fort peut dicter sa conduite à l’autre. Il ne sert à rien de pleurnicher, il faut tenir compte de cette réalité. On ne nous fera pas de cadeaux. Nous sommes vraiment engagés dans une compétition.

Une partie de l’opinion publique suisse s’imagine encore que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une fraction insuffisante de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussis à se hisser dans leur position actuelle. C’est en suivant la même politique sous l’égide de Patrick Aebischer que l’EPFL est devenue une université technique de pointe: le passeport d’un candidat n’a aucune importance ; il faut recruter le meilleur dans sa branche. Il n’y a qu’une seule science au monde, indépendante des idéologies, des nationalismes, des religions.

 

 

Le mitage des esprits

 

Selon le dictionnaire, le terme mitage désigne uniquement la prolifération anarchique des logements en milieu rural ou campagnard. Nous serons appelés à voter sur une initiative en février, qui imposerait que toute extension de la zone à bâtir soit compensée par la soustraction à cette zone d’une surface rendue au domaine agricole. Il s’agit moins de mitage que de refuser définitivement l’extension de la zone à bâtir. C’est le prototype des initiatives généreuses et radicales que proposent de jeunes politiciens en quête de visibilité, en ce cas les Jeunes Verts.

Sommes-nous réellement menacés par un bétonnage irréversible du territoire ? Quels sont les faits ? Tout d’abord, la LAT vise déjà à éviter le « mitage » proprement dit. Mais elle ne gèle pas définitivement l’ensemble de la zone constructible. Pourquoi ? Parce que la population continue à croître, de près d’un million et demi entre 1998 et 2018. Malgré une natalité déficiente, l’immigration compense et au-delà le risque de dépeuplement. Il faut bien loger ce million et demi, non pas n’importe où, mais à proximité de son travail. On ne peut donc rien geler définitivement. Cela n’a pas de sens sinon pour exalter de jeunes esprits.

Menacé par les constructions actuelles, la Nature régresse-t-elle ? C’est le contraire. La surface forestière qui atteint 10 037 km2  croit chaque année de 54 km2, sur des surfaces agricoles qui ne sont plus exploitées. Le nombre d’exploitations agricoles diminue rapidement, mais ce n’est pas faute d’espace : la superficie exploitée croit par entreprise. Au total la surface agricole atteint 13 367 km2 contre 3 214 km2 pour la surface bâtie y compris les infrastructures. Au total, avec les alpages, la Suisse consacre 35.8% de son territoire à l’agriculture contre à peine 7.5% de surfaces bâties. Il n’y a donc pas péril en la demeure, si l’on considère le rapport réel et non celui fantasmé dans des déclarations aussi généreuses qu’inconsistantes. On peut parler non d’un mitage du territoire mais d’un mitage des esprits, ignorants volontaires de certains faits bien établis : la Suisse n’est pas en voie de bétonnage, il ne faut pas ajouter une loi à celle qui existe déjà.

Au lieu de vouloir entasser une population croissante dans des clapiers à lapin, toujours plus élevés, on pourrait se fixer d’autres objectifs. Par exemple, admettre que l’idéal de la plupart des familles est d’avoir une maison avec un bout de jardin plutôt que 65 m2 au dixième étage, sans contact avec la nature. Même si cet idéal n’est pas accessible à toutes les familles, faute de moyens, même si cela fait enrager les planificateurs du territoire, ne pourrait-on pas œuvrer à s’en rapprocher ? Si les habitants ont l’occasion de cultiver des légumes et des fleurs, ils seront moins tentés de se précipiter sur les routes durant le WE ou encore de s’échapper dans des destinations exotiques par des trajets aériens bradés, en produisant des gaz à effet de serre. L’idéal, disait déjà Candide, est de cultiver son jardin : pourquoi ne serait-ce pas un droit inaliénable des Suisse ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chronique ordinaire des coups tordus

 

Une coutume, bien ancrée dans la politique helvétique, consiste à couper toute tête qui commence à dépasser. Cela évite des excès ultérieurs, voire des violences allant jusqu’au guillotinage physique. C’est une sage tradition, qui de préférence promeut aux exécutifs les têtes vides, les desseins défaillants et les pusillanimités établies.

 

Dans les temps récents, Pierre Maudet, Pascal Broulis, Isabelle Moret, Géraldine Savary, Guillaume Barazzone, Yannick Buttet, Jérôme Christen ont fait les frais de cette aimable habitude. La dernière victime en date est Rebecca Ruiz, candidate au Conseil d’Etat vaudois à la succession de Pierre-Yves Maillard. Personne ne doute de sa compétence, de son expérience antérieure en politique, de son intelligence. Il y a même un peu trop de tout cela. Comme c’est la candidate idéale, il faut la fragiliser.

 

Puisque on ne parvient pas à mettre en doute son intégrité, sa stricte obédience aux règles internes du parti, ses relations, « on » a déterré une vieille histoire datant de cinq ans. Criminologue de formation (très suspect), elle a occupé un poste de consultante au Département de la formation vaudois, dirigé par une camarade de parti, Anne-Catherine Lyon, (encore plus suspect). Après avoir enchaîné trois CDD, il n’y avait plus moyen de prolonger sa consultance dans ce statut, parce qu’il est interdit de prolonger ce type de contrat. (Pourquoi ?)

 

Dès lors elle fut engagée selon un contrat fictif d’enseignante, avec un statut de détachée à 40%. Elle poursuivit sa mission à la satisfaction générale (de plus en plus suspect). Pour donner suite à cette mission et pour contrôler le harcèlement scolaire, un poste pérenne fut créé et des mesures prises.

 

« On » reproche à Rebecca Ruiz d’avoir accepté ce poste fictif pour remplir une mission bien réelle. Le Département de la formation, honteux, confus et culpabilisé a juré qu’il ne procèderait plus à ce genre de tour de passepasse administrative. Mais la candidature au Conseil d’Etat est fragilisée. C’était bien le but.

 

C’est à partir de ces faits que cela devient intéressant. Qui est ce « on », qui a déterré en premier lieu cette vieille affaire, qui est en position de connaître sous quel statut l’intéressée a été engagée ? Il y a trois hypothèses.

 

La première, banale, attribuerait ce coup bas aux opposants du PS, l’UDC et le PLR, qui ont adressé des reproches scandalisés à Ruiz, Lyon et le PS. Ce dernier parti, se drapant volontiers dans les plis d’une vertu intransigeante, ne pourrait pas se livrer à des manipulations administratives. Par ailleurs, on sait ou on devrait savoir que ces partis de droite ne se livrent jamais à ce genre de pratiques. La vertu est perpétuellement à droite et sa prétention toujours à gauche.

 

La seconde hypothèse est plus intéressante. Au sein du PS, un(e) concurrent(e) potentiel(le) de Rebecca Ruiz a utilisé cet expédient pour se promouvoir à sa s place. C’est très vilain mais ce ne peut être exclu, la nature humaine étant ce qu’elle est.

 

La troisième hypothèse, la plus probable, la plu simple, est qu’un journaliste a déterré cette vieille affaire pour son bénéfice personnel et celui de son site web.

 

On en est arrivé au point où il faudrait définir une infraction de viol de personnalité. Sinon, on finira par ne plus recruter dans les exécutifs que des gens qui n’ont pas les mains sales, pour l’excellente raison qu’ils n’ont pas de mains. Si Rebecca Ruiz n’avait pas exercé son métier de criminologue, tout cela ne serait pas arrivé.

 

Enfin pour conclure, d’où vient cette règle absurde, selon laquelle on ne peut pas attribuer plus de trois CDD consécutifs. Il y a des missions de consultance qui méritent d’être prolongées sans devoir faire de l’acrobatie administrative. Qui a inventé cette règle mesquine ? Ne serait-ce pas la gauche elle-même, obsédée par le mérite supposé du CDI par rapport au CDD? A l’origine de cette règle imbécile, ne serait-ce pas son obsession maladive de l’emploi à vie dans une économie nationalisée?

Suite du feuilleton au prochain numéro.

 

 

 

 

 

 

La justice fiscale n’est pas ce que l’on croit

 

 

La revendication initiale des gilets jaunes français était irréaliste : élévation des salaires, moins d’impôts, plus de services publics. Le gouvernement français a réagi comme il a pu en empruntant une dizaine de milliards. Les intérêts et le remboursement seront à la charge des gilets jaunes et de leurs descendants. Les misérables se sont enfoncés un peu plus dans leur misère. A trop attendre de l’Etat, on lui prête dans ce pays le pouvoir magique de créer des ressources inexistantes en imprimant des billets à volonté. Si les Français acceptaient déjà de travailler plus que 35 heures, s’ils acceptaient 42 heures, ils gagneraient automatiquement vingt pour cents de plus.

Il n’y a pas eu de gilets jaunes en Suisse jusque maintenant. Pourquoi ? « …la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres… » Telle est la généreuse injonction de notre Constitution fédérale. Elle n’est pas restée un vœu pieux, mais elle a été mise en œuvre de la façon la plus astucieuse, car elle n’est ni transparente et ni égalitaire. Et personne ne tend la main dans les rues.

On se souvient encore de l’expérimentation soviétique, où cet objectif fut visé par l’abaissement des salaires au niveau d’une égalité presque totale par l’Etat, devenu employeur universel. En excluant bien entendu de l’égalité obligatoire les possesseurs du pouvoir politique et administratif, les apparatchiks, nouvelle aristocratie héréditaire. La chute était inévitable : comme les gens les plus doués étaient tentés de s’expatrier vers des pays moins vertueux, il fallut les contenir derrière un rideau de fer et un Mur de Berlin, symboles honteux, démonstrations visibles de l’échec du communisme. Pire : les tournées d’artistes et de sportifs de haut niveau entraînaient des désertions massives ; pour ne pas perdre ses meilleurs scientifiques, la Russie fut coupée du mécanisme de transmission de la science par les colloques internationaux. L’égalisation des revenus à la soviétique fut une fausse bonne idée.

La Suisse s’est bien gardée de cette tentation. Les inégalités de revenus y sont énormes, quoiqu’un peu atténuées par la redistribution ultérieure. En somme, celle-ci agit comme d’un gigantesque jeu de Monopoly, où durant la partie tout le monde peut s’imaginer qu’il dispose d’un pouvoir d’achat en proportion de son mérite professionnel, mais où l’on redistribue (plus ou moins) les billets à la fin de chaque partie.

Le mécanisme le plus discernable est le fisc. En simplifiant : le tiers démuni des contribuables ne paie rien (sauf la TVA, impôt indirect, l’assurance maladie et la redevance télé) et reçoit des subsides pour payer ce qu’il ne peut, le tiers de la classe moyenne paie sa part et le tiers haut de gamme paie les deux tiers restants. Grâce aux impôts des riches, le tiers démuni jouit d’aides au logement et aux soins de santé. La formation est gratuite, les transports sont subsidiés. Les cotisations à l’AVS dépendent du revenu, mais n’assurent qu’une rente uniforme. Cantons, villes et mécènes soutiennent les institutions culturelles, sans lesquelles il n’y aurait ni orchestres, ni opéras, ni ballets, car la Confédération ne s’en charge pas. Bref, la redistribution s’opère par tant de canaux distincts et occultes qu’elle est opaque.

Le système de redistribution est évidemment imparfait, parce qu’il est réaliste. Lorsque le peuple ne supporte plus l’augmentation des prélèvements obligatoires sur le revenu, on lui propose la TVA, impôt sur la consommation réputé indolore. Prétendument payé par tous, en fait écrasant le tiers démuni, bien obligé d’utiliser tout son revenu pour se fournir en objets de première nécessité. Par ailleurs, la classe moyenne paie son écot, mais ne reçoit pas de subsides de logement ou de santé. La plomberie de redistribution comporte d’inévitables fuites dans les bas étages.

En revanche, le sort du tiers le plus haut reste acceptable. Car s’il ne l’était plus, ce tiers s’amoindrirait par émigration sélective. La Suisse l’a si bien compris qu’elle propose en sens inverse une fiscalité réduite aux riches émigrés de l’étranger. Si l’on est riche, étranger et oisif, on a le droit de négocier ses impôts, ce qui est évidemment utopique pour l’équilibre du système, si l’on est pauvre, Suisse et travailleur. Cette astuce est la cerise sur le gâteau : redistribuer oui, mais sans que  cela indispose les véritables riches.

Ce système atteint subtilement sa limite. Car, parmi les prélèvements, l’assurance maladie obligatoire (qui est un impôt pour être clair) ponctionne de plus en plus. C’est la pire forme de fiscalité puisqu’elle frappe les individus en tant que tel, indépendamment de leur revenu. C’est un impôt de capitation comme la redevance télé. Il n’y a pas eu de gilets jaunes en Suisse jusque maintenant. Jusques à quand ?

 

 

 

La guillotine helvétique est sèche

 

L’usage de la mécanique qui fit les beaux jours de la République française n’est évidemment pas en cause. La guillotine helvétique est sèche, en ce sens qu’elle ne fait pas couler le sang. Elle vise simplement à supprimer les têtes qui dépassent.

Pour l’instant elle fonctionne à répétition pour Pierre Maudet. Il a commis une bourde en acceptant un voyage tous frais payé d’un entrepreneur émirati. C’est une erreur de sa part. Ses mensonges et sa communication maladroite ont envenimé le débat. Chaque jour le couperet tombe dans la presse à la recherche d’éléments aggravants.

Mais ce n’est pas le cadeau en soi qui a mis en route la guillotine. C’est Pierre Maudet lui-même par sa performance antérieure comme Conseiller d’Etat et par son brillant résultat électoral. Ce faisant, il devenait promis au Conseil fédéral auquel il apporterait un certain dynamisme, dont au fond les autres, les médiocres les incompétents ne veulent pas. La guillotine a fonctionné parce qu’il est trop bon, trop compétent, trop travailleur, trop efficace et que cela transparait au point de lui valoir les faveurs des électeurs. Au lieu de courber la tête et de se fondre dans la médiocrité requise, il dépasse les autres.

Le même syndrome s’est manifesté avec Pascal Broulis, Isabelle Moret, Géraldine Savary, Guillaume Barazzone, Yannick Buttet, Jérôme Christen. Comme ils réussissent dans leur fonction publique, il faut trouver le plus vite possible quelque prétexte pour les déconsidérer par leur vie privée. Moyennant une étrange alchimie helvétique, ces faiblesses, ces erreurs, ces gaffes sont montées en épingle au point d’occuper l’espace éditorial, comme si c’était une urgence, une priorité, une question de vie ou de mort pour l’Etat.

Les vices privés, au sens large du terme, peuvent coexister avec une vertu publique exemplaire. John Kennedy était un président exemplaire dont l’appétit sexuel était désordonné. Quelle importance ? Même remarque pour Dominique Strauss-Kahn qui eût fait un excellent président de la République française et un sauveteur du Pari Socialiste. Son remplaçant, le palot François Hollande, se glissait furtivement dans l’appartement de sa maîtresse du moment dissimulé par un casque de motocycliste, mais il était mauvais en politique et sa conduite grotesque n’avait donc pas d’importance.

Les Suisses ne veulent pas du pouvoir personnel. Toutes les institutions politiques concourent à cet effet. Néanmoins certains personnages finissent par briller malgré ces obstacles. Ils parviennent même parfois à gouverner vraiment, à anticiper, à trancher, à décider tout seul quand il le faut. C’est cela l’erreur politique à ne pas commettre. Sinon on finira par mettre en valeur un point faible. Or, qui n’en a pas ?

La Suisse n’est pas une démocratie directe comme on se plait à le souligner, c’est une acratie, un pouvoir sans pouvoir, un Etat qui est au fond sans président, sans premier ministre, sans gouvernement, sans parlement parce que seul le peuple est souverain et que nul ne peut donc lui faire de l’ombre. Il décide ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut parce que tel est son bon plaisir. Les rois de France mettaient à la Bastille ceux qui représentaient une menace sourde pour leur absolutisme. L’opprobre jeté sur Pierre Maudet est l’équivalent d’une mise en Bastille par le peuple souverain.

 

La science chinoise sera la première du monde

 

 

Dans le classement des dix pays produisant le plus de publications scientifiques, la Chine (293 mille) se situe au deuxième rang depuis 2006, juste après les Etats-Unis (354 mille), et largement au-dessus de la Grande Bretagne (83 mille). Cette ascension était prévisible depuis 2000 où ce pays n’occupait encore que la huitième place. Si on recense en commun les publications de tous les pays de l’UE, on arrive à 432 mille publications, ce qui classerait ce pays à venir en première position. Erasmus et Horizon 2020 jouent donc un rôle essentiel. L’Afrique est quasiment inexistante. La Russie avec 34 mille publications a disparu du palmarès où elle se trouvait encore en neuvième position en 2000. Le déni sournois de démocratie, le nationalisme borné et la régression dans l’obscurantisme se paient.

Bien entendu le nombre de publications n’est qu’un critère grossier et massif, mesurant le poids mondial d’un pays. Autre chose est la densité de publication mesurée par rapport à la population. La Suisse est le pays le plus productif: avec 4’286 publications par an et par million d’habitants, elle se place au premier rang, suivie du Danemark, de l’Islande, de l’Australie, de la Finlande, et des Pays-Bas. Les États-Unis, le pays qui a publié le plus (22,9% du total mondial), occupait le 17e rang dans ce classement. Et encore faudrait-il défalquer tous les chercheurs aspirés par le brain drain, qui représentent plus de la moitié du personnel des meilleurs universités des Etats-Unis.

Notre pays tient donc son rang, qui ne peut être que le premier si l’on vise l’excellence économique qui découle de cette densité scientifique. Celle-ci dépend dans une large mesure de la circulation des idées, à quoi les publications servent, mais aussi de celle des chercheurs. Car un laboratoire de pointe ne publie pas tout, tout de suite. Il reste une marge de savoir-faire, qui fait partie de la culture interne, de ces tours de mains qui se transmettent plus dans les cafétérias que dans les colloques.

Si l’on tient compte de sa population, la Chine est donc en train de devenir le leadeur mondial, tout en ne se reposant que sur ses propres forces. C’est la consécration d’une très vieille culture, sur laquelle s’est enté le greffon de la science  mondiale. Aussi étrange que cela puisse paraître à certains technocrates, le mouvement scientifique n’est pas une entreprise que l’on peut susciter par le seul biais d’investissements financiers. Ceux-ci sont nécessaires mais non suffisants. Il y faut aussi la curiosité cérébrale, la liberté de parole, le goût de l’aventure intellectuelle, la stimulation du milieu.

La flatteuse position de la Suisse dépend aussi de sa capacité à attirer des chercheurs étrangers et surtout à les garder. La vie d’Einstein résume cet impératif : successivement Allemand, Suisse, Allemand de nouveau, finalement Américain, mais toujours Juif errant dans un siècle perturbé. Il faut s’y résoudre. Il n’y a pas de science qui soit nationale. Elle ne progresse que dans la mesure où elle saute les frontières. Les politiques qui veulent la capter, la négocier, l’exploiter, la laissent filer entre leurs doigts.

La prime à l’incompétence se justifie

La rocade au sein du Conseil fédéral pour donner suite à l’élection de deux conseillères ne fut pas sans peine. Le résultat final est curieux. Un vigneron s’occupe de la formation et de la recherche ; une professeure de piano des transports et télécommunications ; un médecin de la diplomatie ; une juriste de l’armée ; un paysan des finances ; un économiste de la santé et du social ; une traductrice-interprète de la justice et police. En parcourant cette liste on éprouve le sentiment qu’une rocade plus intelligente aurait placé Cassis à la santé, Amherd à la justice, Sommaruga à la formation, Berset aux finances, Sutter à la diplomatie, etc…Il n’est pas tout à fait inutile pour gouverner de connaître le métier que l’on va gérer. Sinon, si on n’y connait rien, on est à la merci des fonctionnaires du département, on donne à l’administration un pouvoir démesuré, en certaines circonstances on se fait rouler par les lobbys extérieurs, on ne gouverne pas en un mot. Et c’est bien le but.

Les ministres sont élus individuellement par les deux chambres réunies à la majorité absolue, ce qui signifie que des votes proviennent de tous les partis quel que soit le parti de l’élu. C’est donc un fantôme de gouvernement : sans chef, sans programme préalable, sans équipe ministérielle cohérente, sans majorité parlementaire. Selon les normes habituelles, c’est plutôt une délégation parlementaire. Le Conseil fédéral n’est pas un gouvernement au sens habituel du terme, regroupé autour d’un programme ambitieux : il peut gérer les affaires courantes, il est recruté pour ce faire parmi les personnalités les plus consensuelles, les moins affirmées et les moins compétentes. Mieux vaut être David que Goliath.

Le Conseil fédéral, jouant le rôle d’un gouvernement, est réduit à sept membres, pour des raisons d’économie et de méfiance. Selon le principe de concordance, ils représentent tous les partis importants et toutes les régions, proportionnellement à leur représentation parlementaire. Ce gouvernement de coalition ou d’unité nationale ne dépend pas d’une majorité parlementaire. Il repose sur une conviction profonde inscrite dans le principe de concordance : il ne peut y avoir une majorité et une opposition, tous les partis sont égaux, tous doivent exercer le pouvoir exécutif.

Si la politique helvétique est singulière, les politiciens suisses ne se distinguent guère du modèle universel. Le défi consiste à construire le pays avec le tout-venant humain, à ramasser n’importe quel galet pour en faire la pierre angulaire, à incorporer le péché lui-même dans l’œuvre de salut. Et principalement à consentir tellement peu de pouvoir aux dirigeants qu’ils ne peuvent guère faire de tort.

Faute d’une cohésion inexistante, le Conseil fédéral bute sur les problèmes les plus graves : il ne parvient ni à les prévenir, ni à leur donner une solution réfléchie. Cette approximation de gouvernement ne jouit forcément pas de la cohésion nécessaire pour des décisions impopulaires en situation de crise : des dossiers récurrents sont en souffrance perpétuelle : les pensions, la santé, la formation, les relations avec l’UE. La pensée de l’exécutif s’énonce ainsi : mieux vaut ne pas gouverner que mal gouverner. A force d’attendre, certains problèmes deviennent solubles ou même ne se posent plus. Un excellent principe de politique dit que s’il n’est pas urgent de légiférer, il est urgent de ne pas légiférer

Le Conseil fédéral manque aussi des moyens en personnes. Un conseiller fédéral a droit à un seul collaborateur personnel. Sans cabinet recruté par ses soins, il ne peut tenir tête à l’administration. Pour faire des économies, un seul Conseiller fédéral gère à la fois la Sécurité sociale, la Culture et la Santé. Il n’a pas le temps matériel de maîtriser tous les dossiers et doit se satisfaire de proposer des initiatives lénifiantes en s’abstenant de toute décision vigoureuse, qui lui serait d’ailleurs reprochée. Il doit se cantonner à son rôle de figuration intelligente.

Par raison de symétrie avec les autres pays, il faut cependant un chef d’Etat. Bien que ce soit fâcheux, car superflu, on ne peut l’éviter. La solution est originale. Chacun des sept conseillers fédéraux le simule durant l’espace d’une année, à tour de rôle et par ordre d’ancienneté. Durant ces douze mois, le pouvoir n’a pas le temps de lui monter à la tête. A rebours de tout pays normal, ce président ou cette présidente n’habite pas un palais de fonction, mais un modeste appartement. Il n’a pas non plus le temps d’établir ces relations de proximité, quasiment conviviales, avec d’autres chefs d’Etat, si utiles pour dénouer des crises.

La Suisse est un grand corps sans tête. Il n’y a pas de pilote dans l’avion : non seulement personne ne tient les gouvernes, mais il n’y a même pas de siège prévu. Ce n’est pas nécessaire car il n’y a ni moteur, ni gouvernes. Il s’agit d’une sorte de drone plutôt que d’un avion. Il est piloté par des personnes invisibles. Il ne doit ni décoller, ni atterrir mais voguer dans l’espace au hasard. Or, il ne s’écrase jamais. Cela marche mieux que n’importe quel gouvernement centralisé, muni d’un chef, d’un programme et d’une majorité. Quand personne ne commande, tout le monde obéit. Comme dans une ruche chacun sait qu’il doit s’affairer et que personne ne le remplacera s’il ne fait pas son travail. C’est pareil dans l’évolution biologique : il n’y a pas de pouvoir organisateur. C’est pour cela que cela marche. Il ne faut surtout toucher à rien.

 

 

Lettre de Noël

Dans ma petite école l’usage voulait que chaque élève rédige une lettre de Noël qu’il recopiait en tirant la langue sur une feuille ornée de dessins un peu kitsch. La lettre était remise au parents le soir de la veillée. Avec le recul, cela me semble une juste tradition que je réitère ici, non plus à l’intention de mes parents défunts, mais de mes concitoyens. Je ne formule qu’un souhait : la paix, denrée rare dans le monde, bénéfice helvétique dont on ne mesure pas assez  le privilège.

Comme je n’ai pas eu la chance de naître Suisse, j’ai choisi de le devenir et je n’ai jamais regretté ce choix. Nul n’abandonne sa patrie de naissance, s’il n’est pas puissamment motivé par l’attraction d’un pays différent et préférable. Cette attirance remonte très loin, à la seconde guerre mondiale, lorsque parfois le soir dans de bonnes conditions en collant mon oreille au haut-parleur d’une vieille radio, j’entendais faiblement la voix de Sottens, d’un pays qui avait réussi à se protéger de l’emprise nazie. La Suisse fut, pour l’enfant, que j’étais, le pays de la paix, de l’exception à la fatalité historique.

Quand j’en eus l’occasion, au milieu de ma vie, je devins professeur à l’EPFL, de préférence à mon université d’origine à Louvain. J’ai trouvé à Lausanne ce que je cherchais, d’abord d’excellentes conditions de travail, inimaginables là d’où je venais, un niveau de vie largement supérieur, une culture, un paysage, des traditions. Cependant le facteur décisif fut et est toujours la paix, dans toutes ses déclinaisons, la paix civile par la pratique du consensus et de la collégialité, la paix du travail, le respect des lois, en un mot l’ordre et la propreté dont ici on se gausse parfois en ne mesurant pas ce que cela représente. Des trains qui ne sont ni en grève, ni en retard, un système de santé à la pointe, une formation et une recherche parmi les meilleures au monde, une nature protégée, un peuple sage.

Certes la Suisse n’est pas un hypothétique Royaume de Dieu sur terre et elle ne le sera jamais, mais c’est la meilleure approximation que je sache, si je la compare aux pays que je connais et que j’aurai la charité de ne pas énumérer. Les guerres qui ont ravagé l’Europe ont déposé des séquelles séculaires, non seulement les destructions matérielles, mais aussi et surtout les traumatismes psychologiques qui empoisonnent les relations humaines pendant des générations par la transmission inévitable de la méfiance, de l’incertitude, de la crainte. Sans qu’ils s’en rendent compte les Suisses et tous ceux qui ont réussi à monter sur la barque vivent dans la confiance de l’avenir et dans le respect mutuel.

En fait ce peuple, dont je fais maintenant partie, n’a que le seul défaut de sa qualité : il s’imagine trop souvent qu’il est un peuple élu et qu’il ne peut y en avoir qu’un seul. Dans le laborieux rapport avec le continent, la Suisse populaire et officielle ne se pose jamais qu’une question étriquée : que pourrait bien faire l’Europe pour nous, alors que nous vivons tellement mieux qu’elle ? Alors que la véritable question est redoutable : que pourrions-nous faire pour l’Europe, qui la hisserait à notre niveau matériel, politique et spirituel ? C’est toute la différence entre l’esprit de clocher et le génie missionnaire.

La science est devenue un marché comme un autre

 

C’est récent. Cela date de la seconde guerre mondiale, qui a engendré l’informatique, le nucléaire et le spatial. Un peu plus tard Crick a lancé la génétique. Ces quatre domaines font encore l’essentiel de la recherche en sciences naturelles. Alors que l’enjeu traditionnel de la science était le savoir pur, désintéressé, voire ludique, cet enjeu est devenu la puissance politique par l’économie de pointe. On peut le déplorer, mais il faut en tenir compte. On ne discute plus dans un club académique avec des gentilshommes, mais à une table de négociation avec des boutiquiers. On est même parfois à une table de poker.

 

Les Etats-Unis se sont imposés durent le dernier demi-siècle comme le foyer principal de la recherche planétaire et donc  comme la puissance mondiale dominante, par suite d’une lourde faute de l’Europe dans les années 1930 : l’expulsion totalement irrationnelle des savants juifs, si nombreux, si talentueux, qui ont traversé l’Atlantique. A commencer par Einstein, Fermi et von Neuman, rejoints plus tard par von Braun pour une toute autre raison. En 1998 encore, 40 % des économistes français se classant parmi les premiers chercheurs mondiaux, en fonction de leur nombre de publications scientifiques, travaillaient aux Etats-Unis. L’investissement public consenti pour leur formation était réduit à néant pour la France. Pire, elle avait fourni une main d’oeuvre qualifiée à un concurrent.

 

La prospérité d’un pays dépend ainsi de plus en plus du brain gain qu’il peut réaliser au détriment du brain drain des autres pays. Vers la fin du siècle précédent, l’Europe a finalement compris quelle était l’origine première du pouvoir, ni la dimension du territoire, ni le nombre des habitants, ni la force des armées. Telle est la genèse des programmes scientifiques comme Erasmus et  Horizon 2020, lancés par l’UE pour transformer le continent en un espace unique de la science et de la technique. Il faut encourager d’une part les étudiants à effectuer une année en dehors de leur pays et d’autre part les chercheurs à collaborer étroitement dans des programmes européens.  Les Etats-Unis ont réussi parce que c’est un espace de 327 millions d’habitants. L’UE peut réussir car elle en comporte 500 millions. La Suisse isolée n’en compte que huit.

 

Or, il n’y a qu’une seule science et un seul marché planétaire pour le personnel scientifique de haut niveau. Il se dirige spontanément là où il sera le mieux accueilli et où il trouvera les meilleures conditions de travail. Il n’est pas attaché à son pays d’origine, si celui-ci ne lui permet pas de pratiquer son métier, qui est aussi une passion. De ces conditions du travail scientifique dépendent en dernière analyse la prospérité d’un pays. Toutes les entraves nuisent, comme par exemple l’idée saugrenue de faire payer les étudiants étrangers plus que les nationaux ou encore le stupide refus de leur accorder des permis de séjour et de travail après avoir investi dans leur formation. En Suisse c’est l’affaire des cantons. Certains ont compris, d’autres pas du tout.

 

En revanche l’affaire de la Confédération est le rapport avec l’UE. Pas question d’y adhérer bien entendu, alors que ce serait la solution la plus simple et la plus efficace. Par suite de la volonté populaire (à toujours respecter), la Suisse se situe délibérément en dehors de ce vaste espace scientifique. Elle y a été longtemps invitée à titre exceptionnel, jouissant des mêmes droits que si elle se trouvait dans l’UE. Par suite d’abord de la votation de février 2014 et puis du Brexit, l’UE ne veut plus donner à la Suisse un statut privilégié, pour ne pas devoir faire de même avec la Grande-Bretagne. Le danger est donc imminent, grave et existentiel pour la Suisse.

 

Car elle ne tient pas le couteau par le manche. L’UE peut se passer de la Suisse, mais l’inverse n’est pas vrai. Nous avons besoin de chercheurs étrangers pour maintenir le statut de pays de pointe en science. Dans les négociations avec l’UE, l’opinion publique helvétique veut le beurre, l’argent du beurre, la casquette du crémier et l’amour spontané de la crémière. Nous l’avons de moins en moins et nous ne l’aurons bientôt plus du tout.  On pourra se plaindre de la dureté de notre partenaire international, mais cela ne servira à rien. Comme la science est maintenant le préalable à l’économie, les relations sont devenues sans pitié. Tout ce que l’UE peut nous soustraire, chercheurs et crédits, devient son bénéfice. Plus encore que nous ne le fûmes, nous allons être réduit, comme la Grande Bretagne, au statut de pays sujet, qui applique des décisions sur lesquelles il n’a pas de prise. Au nom d’une indépendance sourcilleuse, nous allons vers une dépendance.

 

C’est cette réalité dont devrait prendre conscience le plus grand parti politique helvétique, à l’origine de cette situation. Par suite de la votation de février 2014, suscitée à son instigation, la Suisse a perdu une partie des subsides dont elle aurait bénéficié si la votation populaire n’avait pas appuyé le refus de la libre circulation. On connait maintenant la note, qui s’élève à près d’un milliard et demi.

 

Il faut aujourd’hui que le parti nationaliste assume cette conséquence de son action, qui va à fins contraire de ce qu’il prétend. C’est apparemment très habile d’agiter le peuple en flattant ses instincts pour attirer ses suffrages. Il faut présentement reconnaître que ce fut une coûteuse erreur, une atteinte à la prospérité du pays, un gros trou dans le budget pour parler vulgairement. On a claqué 1,5 milliards pour rien. On risque de payer encore beaucoup plus cher un sot isolationnisme.