La mâchoire des Genevois est hors de prix

Le peuple de Genève vient de se prononcer contre une assurance obligatoire des soins dentaires. Cela aurait corrigé une sottise commise bien plus tôt. Mais pour en assurer le financement par le truchement d’une nouvelle ânerie , qui n’a pas été pour rien dans le rejet de la proposition.
L’assurance maladie créée en 1959 a défini un étrange patient helvétique démuni de mâchoire, variante inédite de l’Homo sapins normal. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. Quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires ?
Pour certains, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté n’a pas à encourager les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Néanmoins, l’assurance maladie couvre toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré : tabagisme, obésité, alcoolisme.
Pour d’autres, le pauvre n’a le droit d’être soigné que si sa vie ou sa productivité sont en danger En revanche, il peut parfaitement se passer de dents : il lui reste pour se nourrir la soupe, la purée et le yaourt. Cette considération distinguée suppose que la dentition ne possède pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Comme l’organisme est un tout, on s’efforce en vain d’y établir des cloisons étanches par voie de législation.
Ces préjugés mesquins d’un autre siècle ne disposent plus guère d’audience. Les politiques les plus conservateurs admettent maintenant qu’il faille soigner les dents de tout le monde, même de ceux qui ne peuvent assumer les coûts. Leur opposition, assez judicieuse, vise le mécanisme stupide imaginé pour financer cette assurance : une taxe de 1% sur les salaires, partagée par moitié par le salarié et le patron, ce qui ne veut strictement rien dire. Car de toute façon, c’est un relèvement du coût salarial. Il ne faut tout de même pas imaginer que l’entreprise réduira pour autant ses bénéfices. En quoi l’économie serait-elle concernée spécifiquement par la mâchoire de ses employés plutôt que par le reste du corps ?
Relever les primes d’assurance maladie n’eût pas été davantage possible car celles-ci dépassent déjà les possibilités de ménages modestes, de plus en plus nombreux, au point que le canton leur propose déjà des aides sociales. En sus, le canton finance les hôpitaux. Si bien que l’on a une furieuse envie de remettre à plat tout ce système de financement des soins de santé, emberlificoté au point de défier toute transparence.
Fondamentalement à quoi rime une assurance maladie obligatoire, qui est un impôt de capitation, le plus injuste de tous, imposé par tête sans tenir compte des revenus ou de la fortune des individus ? Les pouvoirs publics prélèvent déjà traditionnellement des impôts sur le revenu, la fortune, la succession, la consommation. (Oublions la redevance incongrue sur la radiotélévision, affectant même un contribuable qui n’en fait pas usage.) Que l’Etat s’en tienne à cette politique traditionnelle de prélèvements des contributions et qu’il finance l’ensemble des soins de santé pour l’ensemble du corps, comme il le fait pour la formation à tous les métiers et pour les routes ouvertes à tous les véhicules.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

3 réponses à “La mâchoire des Genevois est hors de prix

  1. Vous pouvez remplacer Genève par Vaud qui a aussi refusé l’assurance dentaire !

    Rien de nouveau si ce n’est qu’à Genève, à l’époque mentionnée – années cinquante/soixante – par vos soins, les enfants jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire étaient suivis par la clinique dentaire, j’ignore en revanche si cela existait dans le canton de Vaud.

  2. Depuis des millions d’années, la génétique et l’épigénétique d’homo sapiens sapiens l’ont conduit à entreprendre et découvrir la planète pour se nourrir, se défendre et assurer sa descendance. Il y a environ 5000 ans il commence à construire des villages et privilégie les cultures et l’elevage, plutôt que la cueillette et la chasse. Les croyances et la démographie avec l’augmentation de la population et la cohabitation implicite ont généré progressivement la mise place d’un « système politique » et ses dérives multiples et variées.
    Curieusement l’intérêt général régresse au profit d’intérêts humains particuliers. L’intérêt général d’une santé publique (donc d’une assurance maladie et accident) a tout de même été comprise, mais partiellement puisque les dents de la mâchoire de l’Homme, en ont curieusement été exclues (!).
    Il reste à espérer que cette carence et originalité législative helvétique du siècle passé sera rapidement corrigée.

    1. Ce n’est pas une spécificité helvétique. Je travaille dans un établissement scolaire français. Les personnels d’entretien perdent des dents, parfois, comme tout le monde, cela se voit et ils n’ont pas les moyens de les remplacer. L’une des femmes de ménage a terminé sa carrière avec deux ou trois incisives.
      Les professeurs peuvent encore – difficilement – se payer des prothèses – délaissant cependant, pour certains, les trous laissés par les molaires, moins visibles.
      Les dentitions des chefs, elles, feraient pâlir de jalousie les grands acteurs hollywoodiens.

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