Il n’y qu’une seule science au monde

 

Dans le blocage actuel des négociations entre la Confédération et l’UE, les relations bilatérales risquent de disparaître. Auparavant, l’UE exercera une pression, non seulement sur la bourse suisse, mais aussi sur la science et la formation en excluant la Suisse des programmes Erasmus et Horizon 20. Or, il n’y a pas de science possible sans libre communication et échange de tous ses acteurs. Une bonne université comporte plus de chercheurs étrangers que nationaux. Un bon chercheur a séjourné longuement à l’étranger.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises stupidement sous secret dès sa rentrée. En retour pas ou peu de publications d’au-delà du rideau de fer dans les revues scientifiques occidentales. La contrainte était simple : si un savant franchissait le rideau de fer, il risquait de ne jamais revenir. Cette politique de fermeture mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique et finalement la chute de l’empire soviétique, minée par ses contradictions.

La Chine communiste suivit une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger, en particulier à l’EPFL. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe et elle stagna par la politique de fermeture de certains empereurs. Elle a retenu cette leçon.

Les Etats-Unis, modestes contributeurs à la science avant 1930, (premier prix Nobel de physique en 1927) bénéficièrent de leur ouverture. En 1932, dès l’accession d’Hitler au pouvoir, Albert Einstein quitta l’Allemagne. En 1939, il envoya une lettre célèbre à Franklin Roosevelt pour l’avertir de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire. Dans le bureau voisin de celui d’Einstein à Princeton, se trouvait John von Neumann, juif hongrois qui apporta l’informatique à son pays d’adoption. Peu de temps après Werner von Braun, inventeur visionnaire de l’astronautique, passa sans états d’âme du service d’Hitler à celui de Truman. L’arme nucléaire transportée par des missiles intercontinentaux munis d’un guidage informatisé donna aux Etats-Unis l’imperium mondial grâce à la collaboration de deux juifs exilés et d’un transfuge du nazisme.

Telles sont les règles obligatoires du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira déjà à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays. On peut déplorer cette forme de chantage de l’UE, mais elle fait partie des règles d’une négociation. Le plus fort peut dicter sa conduite à l’autre. Il ne sert à rien de pleurnicher, il faut tenir compte de cette réalité. On ne nous fera pas de cadeaux. Nous sommes vraiment engagés dans une compétition.

Une partie de l’opinion publique suisse s’imagine encore que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une fraction insuffisante de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussis à se hisser dans leur position actuelle. C’est en suivant la même politique sous l’égide de Patrick Aebischer que l’EPFL est devenue une université technique de pointe: le passeport d’un candidat n’a aucune importance ; il faut recruter le meilleur dans sa branche. Il n’y a qu’une seule science au monde, indépendante des idéologies, des nationalismes, des religions.

 

 

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

19 réponses à “Il n’y qu’une seule science au monde

  1. Analyse très pertinente. En ce qui concerne les USA, on considère généralement qu’ils ont “gagné la course à la Lune” contre l’URSS. Mais s’il est indéniable que ce sont bien grâce à des capitaux US, et à l’ouverture dont ce pays a fait preuve vis-à-vis d’émigrés, que cette compétition a été gagnée, par contre en ce qui concerne la “matière grise” nécessaire, celle-ci a été au moins aussi européenne qu’américaine. Donc on pourrait aussi prétendre que ce sont en fait les Européens qui sont derrière cet exploit (sans même compter que la plupart des “Américains” ne sont de toute façon que des ex-Européens ou descendants directs d’Européens).

    1. On en trouve dans les universités, dans les entreprises, par dizaines de milliers. Il n’y en a jamais eu autant et on n’a jamais découvert tant de choses.

  2. Argument faible, parler fort!: “Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine (la science de l’Europe voisine – Il n’y (a) qu’une seule science au monde ?), la Suisse s’étiolerait et perdrait sa supériorité.” !

    Pourquoi cela? L’Europe voisine serait-elle l’unique partenaire scientifique possible de la Suisse? Les meilleurs scientifiques européens ne pourraient-ils pas venir travailler en Suisse si l’Union européenne refusait aux Suisses de fréquenter ses écoles et universités?

    Comme si le fait qu’une seule frontière est à franchir pour passer de la Suisse à l’Europe empêchait les scientifiques suisses de quitter la Suisse pour aller faire leurs recherches dans tout le reste du monde! Et les scientifiques européens et du monde entier, même d’Europe, de venir poursuivre leurs recherches en Suisse.

    Cela sous le titre “Il n’y (a) qu’une seule science au monde” !

    « Il n’y a pas de science possible sans libre communication et échange de tous ses acteurs. Une bonne université comporte plus de chercheurs étrangers que nationaux. Un bon chercheur a séjourné longuement à l’étranger. » Fort bien ! Mais l’Union Européenne aurait tout-de-même raison de menacer la Suisse de ne plus vouloir cette « libre communication et échange de tous les acteurs », parce qu’elle la plus forte ? Beau raisonnement de Gribouille, qui se jette à l’eau par crainte de la pluie !

    Au fond, quel est votre message ? Vous parlez science, mais peut-être pensez-vous argent ? de l’UE ?

    1. Effectivement l’argent joue un rôle en science comme ailleurs.
      Erasmus est intéressant parce que ce programme d’échange de troisième année entre universités européennes permet d’envoyer largement à l’étranger et d’accueillir tout autant sans que cela coûte plus que les frais de déplacement.Nous n’avons rien de pareil avec les Etats-Unis et la Chine qui ne nous le proposent pas.
      Horizon 2020 est encore plus intéressant parce que la participation à de vastes projets implique des investissements que la Suisse seule ne peut consentir. D’ailleurs, elle touchait plus qu’elle ne cotisait. Depuis la rupture de 2014, il y a un manque à gagner estimé à un milliard et demi, financé maintenant par nos impôts.
      L’UE peut continuer à échanger ses étudiants et à monter des programmes de recherche sans pâtir de l’absence de la Suisse. Mais l’inverse n’est pas vrai.

      1. “un manque à gagner estimé à un milliard et demi” ?! Mais ce n’est rien du tout! Le subventionnement par les collectivités publiques du chemin de fer suisse se monte à elle seule à 10 milliards par an. (OFS – Office fédéral de la statistique, (avril 2011), Le Compte ferroviaire suisse 2011, Neuchâtel) Chapitre 4.3.

        1. Si la votation de 2014 sur la libre circulation n’avait pas donné le résultat que l’on sait, la Suisse aurait engrangé un milliard et demi de subsides de plus que maintenant. C’est un manque à gagner. Il a fallu puiser cet argent dans le budget fédéral alors qu’on aurait pu éviter de le faire. Par ailleurs le budget fédéral subventionne une foule d’autres objets, mais cela n’a rien à voir avec la subvention de l’UE que nous avons perdue.

          1. Mais non! Ce milliard et demi n’a pas dû être puisé dans le budger fédéral. Lorsque l’UE nous a retiré notre particpation à ses programmes de recherche, nous n’avons pas continué à travailler sur ces recherches. Ce milliard et demi n’a donc pas été dépensé.

            Pour parler en termes financiers, ce que nous avons perdu, c’est le bénéfice que nous aurions tiré de notre activité de recherche, mais pas le chiffre d’affaire. De l’ordre de 10 à 20 % de 1,5 milliard, et encore, hypothétique.

  3. La question plus fondamentale est de savoir si la science accumulée depuis des siècles a permis d’améliorer les rapports humains ? Et malheureusement, il faut bien se rendre à l’évidence que la technologie d’aujourd’hui semble détruire toujours plus le peu d’humanité qui reste .
    On a bien perfectionné les outils de toutes sortes, mais pas les utilisateurs qui les manipulent .
    La diminution de la mortalité entraine une surpopulation qui ruine les biotopes et nous mène à des problèmes de famine à l’échelle mondiale.
    Les chercheurs en OGM cloîtrés dans leur laboratoires ne voient pas que leurs semences deviennent inoffensives après quelques générations d’insectes et que les paysans doivent pulvériser des produits de plus en plus toxiques rendant les terres impropres aux cultures.
    Les Chinois déploient des systèmes de communications surveillant les moindres faits et gestes de leurs concitoyens et bientôt les nôtres pour mieux les encadrer et limiter leur liberté.
    (….)
    Science sans conscience…….

    1. On ne pourrait interdire la recherche scientifique que par décision planétaire, impossible à prendre. Les problèmes surgissent avec la technique qui en est l’application. Elle comporte par nature des avantages et des inconvénients. Elle ne pourrait être freinée que pas décision planétaire. Est-ce souhaitable, est-ce possible? J’en doute.

    2. La science fournit des outils (au sens large du terme) à l’Humanité pour progresser, … et pas que dans les “rapports humains” d’ailleurs. La responsabilité de ce qui en est fait ne peut lui être imputée exclusivement; il y aura toujours des malintentionnés pour dévoyer même les découvertes scientifiques potentiellement les plus prometteuses pour le genre humain. C’est une responsabilité collective de la Société de veiller à ce qu’un bon usage soit fait de ces découvertes. Maintenant, votre position me semble excessivement pessimiste; dans nos contrées en tout cas, on ne peut pas nier que l’on vive globalement plutôt mieux (et aussi plus longtemps) que dans les siècles passés (relisez Zola par exemple!).

    3. La science va dans la direction que l’homme lui donne pour survivre, se fortifier, parfois au détriment des autres. Sans armes il resterait encore les mains pour se faire la guerre.
      La science accumulée depuis des siècles n’a peut-être pas amélioré les rapports humains, mais ceux-ci n’étaient pas meilleurs avant qu’elle ne se développe. L’idée d’une science qui nous échappe est une fiction, il importe plutôt que notre destin ne nous échappe pas.
      Le domaine primordial de l’alimentation en est un exemple, c’est en pleine conscience que des chercheurs généticiens travaillent dans ce sens. Pensez-vous que le promeneur dans les champs ou le paysan voit “ce que les chercheurs cloîtrés dans leurs laboratoires ne voient pas ?..” Que chacun apporte ses opinions relatives à sa vision d’accord, mais dans l’exemple que vous citez ce n’est pas le tuyau d’arrosage et le râteau qui doivent entrer dans le laboratoire, pas plus que le microscope dans la grange pour mieux savoir où entreposer les bottes de foin. Il semble que l’on assiste de plus en plus à une recherche de simplicité qui s’oppose à ce que la science peut et doit continuer à nous apporter, ne serait-ce que pour tenter de conserver ce que l’on a déjà dans notre qualité de vie !

  4. Votre analyse est pertinente et je la soutiens. La pratique des sciences et les découvertes qui en découlent sont le fait d’une libre circulation des personnes, d’une ouverture de l’esprit implicite à ce qui est diffèrent, des moyens financiers bien évidemment. Réduire l’homme à l’idée d’une Nation unique et exemplaire, comme tentent de le faire certaines personnes, repose sur une croyance et une doctrine absconse. Dommage que les négociations CH-CE actuelles sur une mise à jour des bilatérales soient compromises et dont la responsabilité incombe à mon humble avis, aux intransigeances inappropriées des deux parties.

  5. Bien que je sois partisan de l’accord, je me risque à minimiser l’argument avancé par J. Neyrinck. L’UE n’a heureusement pas le monopole de la science en Europe! Son meilleur sujet en la matière (tous les classements placent en effet les universités anglaises d’Oxford et de Cambridge en tête du continent, suivies de l’ETHZ) s’apprête même à la quitter. La Suisse pourrait ainsi avoir avantage à s’arrimer à ce qu’il y a de meilleur en en Europe au sens le plus large.

    1. L’intérêt d’être arrimé à une UE de 500 millions d’habitants c’est qu’elle seule peut mobiliser facilement les milliards nécessaires aux plus grands projets et en faire bénéficier la Suisse. Je doute que l’Angleterre à elle seule soit capable de nous financer à hauteur d’un milliard et demi ou qu’elle le veuille. Ne parlons même pas des Etats-Unis et de la Chine qui ne vont pas se préoccuper de la minuscule Suisse

  6. Comment concevoir les marches intermédiaires ? l’actualité des revendications coté France concernant le RIC etc ouvre la possibilité de régions frontières à double commandes ; ex: bourgogne franche comté

  7. Si je vous comprend bien, nous devons nous mettre à genoux face à la dictature de l’UE au nom de la science , de la recherche, de l’économie et sans tenir compte des problèmes sociaux qui en découleront ? Il y a aussi d’autres choses en dehors de votre monde!

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