La science chinoise sera la première du monde

 

 

Dans le classement des dix pays produisant le plus de publications scientifiques, la Chine (293 mille) se situe au deuxième rang depuis 2006, juste après les Etats-Unis (354 mille), et largement au-dessus de la Grande Bretagne (83 mille). Cette ascension était prévisible depuis 2000 où ce pays n’occupait encore que la huitième place. Si on recense en commun les publications de tous les pays de l’UE, on arrive à 432 mille publications, ce qui classerait ce pays à venir en première position. Erasmus et Horizon 2020 jouent donc un rôle essentiel. L’Afrique est quasiment inexistante. La Russie avec 34 mille publications a disparu du palmarès où elle se trouvait encore en neuvième position en 2000. Le déni sournois de démocratie, le nationalisme borné et la régression dans l’obscurantisme se paient.

Bien entendu le nombre de publications n’est qu’un critère grossier et massif, mesurant le poids mondial d’un pays. Autre chose est la densité de publication mesurée par rapport à la population. La Suisse est le pays le plus productif: avec 4’286 publications par an et par million d’habitants, elle se place au premier rang, suivie du Danemark, de l’Islande, de l’Australie, de la Finlande, et des Pays-Bas. Les États-Unis, le pays qui a publié le plus (22,9% du total mondial), occupait le 17e rang dans ce classement. Et encore faudrait-il défalquer tous les chercheurs aspirés par le brain drain, qui représentent plus de la moitié du personnel des meilleurs universités des Etats-Unis.

Notre pays tient donc son rang, qui ne peut être que le premier si l’on vise l’excellence économique qui découle de cette densité scientifique. Celle-ci dépend dans une large mesure de la circulation des idées, à quoi les publications servent, mais aussi de celle des chercheurs. Car un laboratoire de pointe ne publie pas tout, tout de suite. Il reste une marge de savoir-faire, qui fait partie de la culture interne, de ces tours de mains qui se transmettent plus dans les cafétérias que dans les colloques.

Si l’on tient compte de sa population, la Chine est donc en train de devenir le leadeur mondial, tout en ne se reposant que sur ses propres forces. C’est la consécration d’une très vieille culture, sur laquelle s’est enté le greffon de la science  mondiale. Aussi étrange que cela puisse paraître à certains technocrates, le mouvement scientifique n’est pas une entreprise que l’on peut susciter par le seul biais d’investissements financiers. Ceux-ci sont nécessaires mais non suffisants. Il y faut aussi la curiosité cérébrale, la liberté de parole, le goût de l’aventure intellectuelle, la stimulation du milieu.

La flatteuse position de la Suisse dépend aussi de sa capacité à attirer des chercheurs étrangers et surtout à les garder. La vie d’Einstein résume cet impératif : successivement Allemand, Suisse, Allemand de nouveau, finalement Américain, mais toujours Juif errant dans un siècle perturbé. Il faut s’y résoudre. Il n’y a pas de science qui soit nationale. Elle ne progresse que dans la mesure où elle saute les frontières. Les politiques qui veulent la capter, la négocier, l’exploiter, la laissent filer entre leurs doigts.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

13 réponses à “La science chinoise sera la première du monde

  1. J’aime beaucoup la conclusion pacifique de votre article. Vous l’avez déjà exprimé avec justesse d’ailleurs : la science et la paix doivent toujours aller de pair. J’hésite entre “doivent” et “devraient” : malheureusement, les conflits entre nations n’ont-ils pas quelquefois provoqué des avancées scientifiques?

  2. Franchement, on s’en tape de savoir qui publie le plus grand nombre de documents scientifiques. Ce qui importe, c’est la qualité des publications et surtout leur pertinence par rapport aux besoins des humains et de cette planète au bord d’une catastrophe écologique, économique et sanitaire .
    Les Chinois feraient mieux de réduire leurs émissions toxiques que de comptabiliser de la paperasserie académique.
    En fin de compte, on pourrait imaginer que les peuples premiers non connectés à la civilisation dite moderne restent les derniers survivants de cette planète en pleine décadence !

    1. Non, on ne s’en tape pas de la publication scientifique pourvu bien entendu que l’on tienne compte de sa qualité, ce qui est fait par les procédures de lecture par les pairs. A moins de considérer que la science échappe à toute mesure et à toute surveillance, il faut bien trouver des critères et, rassurez-vous, les publications ne sont qu’un critère parmi d’autres.

    1. Il est exact que l’Europe unie, y compris la Suisse, peut mieux répondre au défi lancé par la Chine, surtout si les Royaume Uni s’en écarte.

      1. Le défi de la Chine ? Pourquoi parlons-nous de la Chine toujours en termes conflictuels ? Je me rappelle d’une époque où on s’apitoyait sur les images des chinois affamés avec un seul bol de riz à la main ou à la vue de millions de vélos à Pékin et pas une seule voiture…que les temps changent !
        “Corsi e Ricorsi” dans l’histoire des peuples sont, comme dans l’histoire des familles, tout à fait naturels et nous devrions nous réjouir des succès de la Chine. La Chine est le Pays du monde en terme de population, ça avoisine 1’500 milliard, voulons-nous vraiment continuer à le traiter comme ennemi et à l’humilier ou devons-nous composer avec la réalité historique ? Qui est, selon moi, la Renaissance du Pays du Milieu.

        1. Défi n’est pas conflit. On peut se lancer un défi à soi-même.Je n’ai pas transmis ces informations sur le mode conflictuel. J’ai rapporté des faits qui nous instruisent sur notre propre démarche à venir. Je me réjouis de l’éveil de la Chine en souhaitant que nous ne nous endormions pas.

  3. Vous écriviez, il y a peu, «que l’enjeu traditionnel de la science était le savoir pur, désintéressé». Regrettez-vous donc, monsieur Neyrinck, qu’on ait tellement fait honte aux professeurs d’être de vieilles barbes académiques qu’ils n’aient rien su de mieux que de se jeter à l’autre extrême, vers l’idolâtrie de la technique et de l’objectivité? Je n’ose penser que l’université soit devenue une composante du dispositif industriel, financier contemporain ou qu’elle se réclame, dans ce sens, de l’économie du savoir. L’université – ou la science – est devenue un marché comme un autre!

    Des universitaires et philosophes nord-américains (C. Hedges, A. Denault) ont dépeint les universitaires, «incapables de conscience critique», «avalés par les tactiques d’avancement de carrière» et leur ont attribué tous nos maux historiques: «la crise écologique en progression, les inégalités de revenus menant à des exclusions à une échelle nationale et mondiale, la surconsommation et l’obsolescence programmée, le renversement de la culture en une industrie du divertissement, la colonisation de l’esprit par la publicité (neuroscience, critiquée par le professeur honoraire EPFL Libero Zuppiroli), la prédominance du système financier international sur l’économie et son instabilité». Des critiques fortes et saillantes, venant de gens nourris dans le sérail et en connaissant tous les détours, qui font réfléchir, en dépit d’une certaine exagération, qui n’ont rien d’une phraséologie marxiste.

    Vous mentionnez le «nombre de publications», assimilé à la densité scientifique. Cet élément quantitatif (comme le nombre de diplômés et le ratio de placement) ou d’autres critères (revues scientifiques choisies, thèmes dans l’esprit du temps, partenariats, présence dans les médias) ne produisent-ils pas une théorie qui tend à devenir inflationniste? La machine s’emballe et ne produit de valeur que pour satisfaire un productivisme d’appareil qui n’a plus rien à voir avec l’acte de penser ou de développer des connaissances à partir de méthodes d’investigation rigoureuses, vérifiables et reproductibles. Comment le chercheur peut-il «garder l’esprit» devant la montagne de références qui le précède et face à l’infinie petitesse de la question qu’on lui propose de creuser?

    Il faut considérer le paradigme financier opposé à «la curiosité cérébrale, la liberté de parole, au goût de l’aventure intellectuelle, à la stimulation du milieu». Pourquoi la Suisse et l’Europe sont-elles en retrait dans la création de grandes sociétés dans les nouvelles technologies, par rapport aux États-Unis et à la Chine, géants profitant de l’espace de leurs marchés intérieurs? La quote-part de leurs prélèvements fiscaux, très faibles, à 25%, contraste avec l’État-Providence qui retire 50% du PIB (Suisse = 28% ou 40% si l’on ajoute les assurances privées de prévoyance professionnelle, maladie et accidents, selon l’OCDE). Les promesses de sécurité et la «garantie tous risques», le sacrifice d’une certaine idée de la liberté, dans un univers suivant un rythme de changement ultrarapide, ne réduisent-elles pas la volonté de prendre des risques, la responsabilité personnelle d’essayer ou de s’aventurer vers de nouveaux horizons?

    1. En fait je suis d’accord avec votre analyse: l’université traditionnelle s’est transformée en annexe de l’économie. A ce jeu l’Occident va perdre parce qu’une dictature efficace peut entrer en compétition sur ce terrain. J’ai essayé de montrer à quel point la Chine est en train de nous damer le pion.

  4. Oui , la science Chinoise ( et l’innovation Chinoise) avance très vite : un exemple .Je travaille dans l’I.A(intelligence artificielle) .Et bien dans notre métier , le problème n’est pas le logiciel qui est relativement simple à faire , c’est de labelliser ,de caractériser les images ou les parties des images , cela demande des centaines d’opérateurs et d’opératrices de saisies.La Chine a une avantage énorme en la matière.

    1. Et essayez de tirer votre épingle du jeu avant que l’Inde se réveille, car elle n’a pas la dictature chinoise et est encore sous le joug de la corruption anglo-saxonne, mais ça ne va pas durer deux siècles!

  5. Franchement, on s’en tape de savoir qui publie le plus grand nombre de documents scientifiques. Ce qui importe, c’est la qualité des publications et surtout leur pertinence par rapport aux besoins des humains et de cette planète au bord d’une catastrophe écologique, économique et sanitaire .
    Les Américains, premiers en tout, ne sont pas capables d’assurer une espérance de vie à leurs citoyens digne de leur capacité financière et scientifique !
    Les Chinois , ainsi que tous les autres , feraient mieux de réduire leurs émissions toxiques et de respecter les espèces menacées que d’entasser de la paperasserie académique.
    En fin de compte, on pourrait imaginer que les peuples premiers non connectés à la civilisation dite moderne restent les derniers survivants de cette planète en pleine décadence !

    1. La Suisse est riche parce qu’elle produit des biens et des services de pointe qui reposent sur la qualification des travailleurs, qui dépend du système de formation. On peut critiquer l’économie et l’industrie, mais cela ne va pas changer le système tel qu’il existe. On a fait l’expérience d’une économie dirigiste centralisée entre les mains du pouvoir politique et ce fut un désastre. L’évolution technique de l’humanité suit le schéma général de l’évolution biologique. Elle produit des réussites et des ratés, mais il n’y a pas de pouvoir organisateur. Nous sommes livrés au hasard et à la nécessité. Ce n’est pas satisfaisant du point de vue intellectuel ou affectif, mais c’est comme cela.

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