Citoyens ou supporteurs?

Même si l’on n’est pas passionné de football, il est impossible de ne pas voir les déferlements de liesse populaire à la télévision. Ce sport mobilise des masses imposantes de fanatiques, porteur de perruques tricolores, maquillés de même et enveloppé du drapeau national, hurlant leur certitude de la victoire avant le match, délirant ou sanglotant après celui-ci. Jamais l’appartenance à une nation ne devient aussi évidente, bien plus que lors de la fête nationale. Nos contemporains se sentent davantage supporteurs d’une équipe sportive que citoyen d’un pays gouverné par une équipe gouvernementale, généralement ignorée.

 

Les sports ont toujours attiré davantage de monde. Dès l’Antiquité la population se passionnait pour les combats de gladiateurs ou les courses de char. On construisait des stades gigantesques (le Colisée plus grand bâtiment de Rome), parce que cela entrainait le soutien populaire pour l’empereur, tout en négligeant l’entretien des aqueducs et des remparts. On sait comment cela a fini.

 

Tout en se réjouissant d’une liesse populaire, expression normale d’une passion, on peut s’interroger sur son ampleur, sur sa signification, sur le désaveu tacite du politique qu’elle témoigne. Il est très ennuyeux de comprendre le fonctionnement des systèmes de pension ou de l’assurance maladie. Les budgets publics n’ont jamais soulevé l’enthousiasme, ni l’entretien du chemin de fer, ni les relations diplomatiques. Il est plus simple de se draper dans un drapeau national pour se sentir citoyen de son pays que de s’intéresser vraiment aux questions qui fâchent, qui ennuient, qui interrogent. Cela explique pourquoi lors d’un vote la moitié des électeurs ne se déplacent pas. Ce sont eux qui portent des perruques tricolores et qui sautillent sur place lorsque leur équipe marque un but.

 

On peut et on doit être fier de son pays mais pour de bonnes raisons, pas seulement pour le résultat d’un match. Tous les dictateurs, à commencer par Hitler, ont masqué leur impéritie en promouvant le sport de compétition, en allant jusqu’à doper leurs athlètes. Ces fausses réussites dissimulaient les véritables échecs. Un pays qui marche se distingue d’abord par la santé des citoyens, leur niveau de formation, la sécurité de leur emploi, le niveau de vie, la longévité, la culture. Le reste est superficiel.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *