L’angoisse irrésistible des antennes

 

L’utilisateur suisse du téléphone mobile réclame le téléphone pour lui-même et refuse l’antenne pour les autres. Or, il y a de plus en plus d’utilisateurs. En 2014, il y avait dans le monde 7 175 milliards d’habitants et 6 915 milliards d’abonnements au mobile, ce qui correspond à un taux de pénétration global de 96 %, qui atteint même en Suisse 136 %. Aucun appareil n’a effectué une percée aussi fulgurante en un quart de siècle. Le superflu est toujours plus attrayant que le nécessaire. Les frais de santé n’ont pas cru dans la même proportion, mais pour eux c’est toujours trop.

Or sans antenne, il n’est point de téléphonie sans fil. Peu d’antennes de faible puissance signifie des communications aléatoires, plus lentes que celles possibles avec un réseau 5G. Or l’usager suisse est exigeant. Le volume total des données par accès du mobile à Internet a été multiplié par 30 entre 2009 et 2016.

La population méfiante attribue aux antennes une nocivité d’autant plus inquiétante qu’elle est mal définie. En dehors d’un effet thermique identique à celui des fours micro ondes mais négligeable, le rayonnement est accusé de maux divers, insomnies, maux de têtes, etc. Bien que les symptômes soient reconnus, le lien de causalité n’est pas confirmé. Les essais cliniques, où les patients sont exposés à des champs tantôt réels, tantôt factices, ont démontré que les personnes hypersensibles étaient incapables de les distinguer. Aucune étude publiée ne permet de conclure à l’existence d’un lien de causalité entre ces troubles revendiqués et les ondes. Leur cause est sans doute l’angoisse de les éprouver.

L’usager s’expose à un risque supplémentaire  lorsqu’il porte l’appareil à son oreille au lieu d’utiliser une oreillette. Une étude, dont les premiers résultats ont été publiés en mai 2010,ne montre pas de corrélation entre l’utilisation du téléphone mobile et le risque de tumeurs au cerveau .En 2007 une étude israélienne financée en partie par l’OMS a par contre mis en évidence un risque de tumeur de la glande parotide  accentué chez les personnes utilisant leur téléphone mobile plus de 45 minutes par jour. Ce ne sont pas les antennes qui sont dangereuses mais l’usage abusif du téléphone lui-même.

Une ordonnance suisse du 1 février 2000 limite les émissions des champs électriques et magnétiques, générées par des installations stationnaires dans une gamme de fréquence allant de 0 Hz à 300 GHz, à une norme dix fois plus faible que celles de l’UE. Le Conseil des Etats a refusé de relever cette norme, soutenu par la FMH. On se retrouve donc dans la situation du moratoire des OGM. Le peuple souverain veut le beurre et l’argent du beurre, la jouissance de la technique de pointe sans courir aucun risque. Puisque tel est son caprice, on ne peut que s’incliner.

Néanmoins  il faudrait lui expliquer que toute technique comporte des avantages, y compris en matière de santé, de sécurité et de longévité,  mais aussi des dangers. Peut-être certaines personnes sont-elles vraiment hypersensibles aux rayonnements, comme d’autres aux pesticides, aux métaux lourds et à la fumée passive. Aucune étude statistique ne peut mettre en évidence ces effets marginaux. Pour préserver quelques individus, on peut maintenir des normes très strictes. La question insoluble est de savoir s’il le faut, et jusqu’où il faut aller. Ne périssons-nous pas tous un jour par une cause aléatoire, imprévue, mais fatale ?

 

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.