Le moratoire de trop

Le parlement fédéral vient de renouveler pour quatre ans le moratoire sur les OGM, alors qu’on ne connait aucun exemple d’accidents de santé liés à la consommation de ces produits. D’autre part l’interdiction de la publicité pour le tabac a été refusée lors d’une session précédente, alors qu’il n’y a plus de doute sur le caractère dangereux, voire fatal, de sa consommation. En résumé, on se prémunit contre un danger imaginaire, tout en acceptant de courir un risque avéré et mortel.

Du point de vue de la santé publique, c’est évidemment contradictoire. Mais dans la logique du pouvoir helvétique, c’est cohérent. Le parlement respecte les pouvoirs concrets : d’une part l’opinion publique qui ne veut pas des OGM et qui a imposé en 2002 au parlement un moratoire sur l’application d’une loi dûment votée par celui-ci ; d’autre part le lobby du tabac qui pèse plusieurs milliards de chiffre d’affaire. On cède devant le peuple, inculte et versatile, et on capitule devant une féodalité bien établie. Le conseil fédéral est désavoué, pour mieux souligner sa nature d’exécutif faible.

Inutile de rappeler ici la nocivité du tabac. Plus de 9000 personnes décèdent en Suisse chaque année des suites du tabagisme, soit 15% des décès; 30% des décès qui surviennent chez les hommes âgés de 35 à 69 ans sont dus au tabagisme et 8% chez les femmes du même âge. La cause est entendue. Autoriser la publicité pour le tabac, c’est convenir de détériorer la santé publique et d’accroitre les charges de l’assurance maladie.

Mais les OGM de leur côté ne seraient-ils pas tout aussi nuisibles ? Ne risque-t-on pas des graves dégâts pour la santé des consommateurs ?

Cette crainte repose sur l’obsession du naturel. Il y aurait d’une part des végétaux sains, créés une fois pour toute dès le Paradis terrestre et confiés aux descendants d’Adam et d’autre part des organismes artificiels fabriqués par des savants fous dans des laboratoires de chimie. Cette opposition entre le bien et le mal repose sur le refus de l’idée même d’évolution et, pire, sur l’ignorance de l’intervention humain dans celle-ci depuis des millénaires.

Tout d’abord le matériel génétique des êtres vivants fit l’objet de nombreuses modifications naturelles, sans intervention humaine, au cours de l’évolution. Cette évolution provient d’un continuel réarrangement des génomes du vivant, suite à l’introduction de nouveaux gènes dans des cellules existantes par des virus. Sinon, il n’y aurait pas d’évolution et la terre serait peuplée des organismes primitifs.

Ensuite, depuis la révolution du néolithique voici douze mille ans, l’homme est intervenu dans ce processus en sélectionnant les animaux et les végétaux les plus utiles pour son usage. En ce sens, tous les organismes de l’agriculture sont des OGM : il n’y a ni vache, ni blé dans la Nature. Il a donc fallu concevoir une définition tarabiscotée dans la loi pour définir ce qu’est un OGM condamnable : il ne peut être produit ni par la reproduction, ni par la sélection. En d’autres mots les OGM produits traditionnellement dans les stations agronomiques sont sains ; ceux créés par des techniques plus avancées sont malsains. On ne se préoccupe pas du résultat mais de la méthode par laquelle on est arrivé à ce résultat. Si l’on reproduit en laboratoire le processus naturel de modification du génome par l’introduction d’un virus, on commet une faute. La Nature, elle, ne commet jamais de faute parce qu’elle agit au hasard ; elle n’en a commis qu’une seule, la sélection de l’homme, parce que celui-ci est doté de raison et l’utilise pour améliorer son sort.

On pourrait par les méthodes traditionnelles obtenir l’équivalent d’un OGM conçu par manipulation génétique. Il n’est pas exclu qu’à la longue en observant bien un champ de maïs attaqué par la pyrale on découvre soudain un épi intact. Cela signifierait que le maïs a muté spontanément, parce que des virus ont apporté le morceau d’ADN adéquat. En semant les grains de ce maïs, on arriverait au même résultat que par les techniques avancées, mais il faudrait avoir la patience d’attendre que la mutation désirée se produise spontanément. La technique moderne des OGM constitue une façon d’accélérer et d’orienter les mutations faites par la Nature selon des méthodes analogues, ni plus, ni moins.

Les chercheurs suisses constatent que le malaise de l’opinion publique est réel et freinent leurs travaux. Les expérimentations conduites sur des animaux génétiquement modifiés (en particulier les lapins), dans le but de leur faire produire des molécules utiles en pharmacologie, ont toutes été abandonnées. L’industrie chimique et pharmaceutique suisse a jugé que ce secteur avait peu d’avenir et a pratiquement cessé tous ses financements. Seules des recherches en biologie fondamentale utilisent, actuellement, des souris transgéniques.

En aucun cas du point de vue global de la société, il n’y a de bénéfice à demeurer ignorant. La science doit progresser parce que c’est sans doute le trait caractéristique de notre espèce de vouloir toujours en savoir plus. Toutes les tentatives historiques pour réfréner cette curiosité, pour dissimuler ou contrefaire les résultats de la recherche scientifique se sont retournés contre les sociétés qui en ont pris la décision. C’est cette funeste orientation qui a été prise par le Parlement fédéral sous la pression de l’opinion publique manipulée par les partis écologistes. Puisque le savoir est dangereux, magnifions l’ignorance. Puisque l’habileté technique contrevient à l’ordre naturel, lions-nous les mains.

 

 

 

 

 

 

 

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

Une réponse à “Le moratoire de trop

  1. Monsieur, merci.pour votre article très intéressant. Je partage avec vous l’idée de la recherche et donc aussi de la science. Les OGM feront partie de notre quotidien à brève échéance.
    La ou je vois un problème c’est l’attitude des multinationales en mesure de commercialiser ces découvertes pour le bien de tous. Elles ont trop souvent préoccupation prioritaire d’occuper une position commerciale dominante sur les marchés.
    Il faudra mettre en place un contre-pouvoir politique et démocratique, sinon il me semble qu’il y aura un risque d’abus de position dominante par ces sociétés commerciales, non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *