La démocratie est une culture, sinon rien

En votant in extremis une loi d’application, le parlement fédéral vient de résoudre la crise provoquée par la votation populaire sur l’« immigration massive » de 2014. Les chroniqueurs ont amplement disserté sur la lenteur du processus, sur l’inertie et l’impuissance du gouvernement refilant la charge au législatif, sur l’incompatibilité entre l’article constitutionnel et la loi d’application, sur le bricolage, le ravaudage et le replâtrage auxquels cette loi a donné lieu. Inutile d’y revenir. Cela saute aux yeux.

En fin de compte, on peut se satisfaire que les institutions aient bien fonctionné, mais on doit s’inquiéter de l’épreuve qu’elles ont subie et qui n’est pas sans conséquences. Car ce qui vient de se passer n’est pas anodin. La Suisse s’est empêtrée dans cette impasse suite à une votation populaire, censée représenter l’expression ultime de la démocratie. De cette démarche, les initiants n’attendaient surtout pas qu’elle réussisse, mais qu’elle recrute à bon compte des adhérents à leur parti. L’idée était d’agiter le peuple avant de s’en servir, pour s’en débarrasser après coup.

Or, certains dégâts prévisibles, tout en ayant été faussement démentis durant la campagne, sont maintenant irréversibles. Par exemple, l’exclusion partielle du Plan de recherche européen Horizon 2020, sans parler d’Erasmus et de Media, pendant trois ans : la Suisse touchait plus en aides qu’elle ne subsidiait ce plan. Selon certaines sources, le déficit serait de l’ordre de 400 millions par an. Mais personne au Conseil fédéral n’a franchement annoncé le bilan financier exorbitant de l’opération électoraliste conduite par l’UDC en 2014. Le scandale eut été insupportable et la puissance de ce parti est bien trop grande pour l’ébranler par des vérités élémentaires. Au final, personne ne peut évaluer combien de chercheurs, de cadres, de techniciens, d’entreprises ont été détournés de la Suisse par cette incertitude sur les relations avec l’UE. Ce que l’on observe indubitablement, c’est que l’immigration a été ralentie et que l’industrie suisse commence à en pâtir. En d’autres mots, l’initiative a d’une certaine façon réalisé l’obstruction des frontières, en démontrant sa nocivité.

Dès lors, on peut s’interroger sur ce qu’a signifié la « démocratie » dans cette gabegie. Selon la doxa helvétique, celle-ci est présenté comme le bien suprême, la meilleure des institutions imaginable. Cependant toute conception politique n'est jamais qu’une croyance parmi d’autres, fragile, périssable, transitoire. Pendant des siècles, on a cru très sérieusement que le roi de France et l’empereur du Saint Empire germanique étaient les représentants de Dieu sur terre. La suite de l’Histoire a démontré que la validité de cette croyance diminuait avec le changement de la société sous pression de la révolution industrielle. Actuellement, la croyance en la démocratie est encore confortée par la réussite des régimes républicains depuis deux ou trois siècles. Mais le monde continue à changer sous pression de la mondialisation. Ce qui a si bien marché cesse de fonctionner. La croyance en la démocratie, dans sa forme actuelle, peut s’effondrer par sa contradiction avec la réalité.

En sus de la péripétie helvétique, cette lassitude se répand partout sous l’impulsion de partis populistes, matrices de futur mouvements fascistes, visant à éreinter les institutions démocratiques et à confier le pouvoir à un individu providentiel, Poutine, Trump, Orban, Le Pen, Blocher… : c’est-à-dire un monarque désigné par la Providence, avatar laïque du Dieu antérieur. On régresse dans la croyance précédente, sans les ors, les couronnes et les flonflons. Si le roi est en veston cravate, façon François Hollande, ultime avatar de Louis XVI, on vient de lui couper politiquement le cou, pour défaut de prestance. Un président ne peut pas être « ordinaire » dans une période extraordinaire.

Afin de se justifier au regard de l’opinion publique, la démocratie doit : maintenir la paix mondiale, mieux répartir les richesses entre les pays et entre les personnes, lutter contre la destruction de l’environnement, étendre la formation. Le peut-elle encore ? Car ces objectifs louables entrent en conflit avec une autre croyance bien enracinée, celle dans la société de consommation. Si le seul but proposé aux citoyens est de consommer de plus en plus d’objets, chaque année davantage, pour assurer la croissance et le plein emploi, si c’est l’unique critère de réussite de toute politique, alors la contradiction entre les objectifs louables et l’objectif productiviste suscitera de plus en plus la désillusion des masses et leur déni de démocratie.

Cette contradiction peut être levée par l’appareil de la culture, qui seule influence en profondeur la mentalité du peuple, que les discours théoriques ennuient. Il faut vendre l’idée impopulaire que la sobriété, la retenue, la simplicité sont des valeurs essentielles. La raison l’indique mais elle est insuffisante. De toutes pièces au Siècle des Lumières, on a fabriqué la croyance actuelle en une société, prétendument démocratique, de citoyens tous identiques et raisonnables, sans souci de leurs disparités, une société hors sol, sans autres croyances qu’en elle-même. Or, le seul appel à la raison est inefficace, car chacun possède sa propre « raison », qui n’est que la somme de ses préjugés. Pour les ébranler, pour les modifier, il faut parler aux sens, aux passions, aux ferveurs, en un mot au cœur. Celui-ci est informé plus fortement par les artistes, les écrivains, les comédiens, les musiciens, les peintres que par les politiciens.

Au milieu du dédale de la politique suisse, un fil d’Ariane pourrait être le recours au peuple dans ce qu’il a de plus véritable, sa culture, ses traditions, ses coutumes, sa sagesse, pas l’addition de bulletins de votes manipulés par la propagande. On ne retournera pas simplement aux « racines judéo-chrétiennes » de l’Europe, on les réinventera en profondeur.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

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