Automne en vue !

Pensées en vrac sur les pierres, le féminisme post-humain et le nouveau programme à l’Istituto Svizzero

De mes vacances d’été – 10 jours sur Marettimo, l’île Égade la plus éloignée de la côte sicilienne – je rapporte une poignée de galets polis par la mer, des livres, certains à peine parcourus, d’autres lus de A à Z, et de nouvelles idées. Mon séjour sur l’île s’est déroulé en août, à l’issue d’une année intense entre Rome, Milan et Palerme, ponctuée d’échanges avec les artistes et les scientifiques de chaque résidence. Il marque le lancement d’une nouvelle année, qui commence chez nous en automne avec l’arrivée des nouveaux.elles participant.e.s au programme de la résidence, des nouveaux projets d’exposition et évènements.

A ce propos, galets polis par la mer et livres, lus entièrement ou à moitié, sont des choses qui vont bien ensemble. Quel rapport ? Je ne peux l’expliquer que de manière vague, mais elle reflète ma façon de chercher des traits d’union et des parentés : comme curatrice à l’Istituto Svizzero, dans mes rencontres avec les artistes en résidence comme avec le concept de la programmation artistique. Prenons les galets. Les galets, dont la forme est née dans et par l’action de l’eau de mer, me rappellent, dans cet été caniculaire 2022, que ‘ nous ’ existons dans un système d’interdépendances, que sècheresse, raz-de-marée ou processus de désertification forment un tout. Puis les livres, lus intégralement ou à moitié : « ’We’ – who-are-not-one-and-the-same-but-are-in-this-together », écrit la philosophe Rosi Braidotti dans Posthuman Feminism, un livre qui m’a accompagnée sur l’île. A cet égard, le concept de féminisme post-humain propose une redéfinition de l’humain avec en perspective, justement, ces créatures humaines et non-humaines, qui avaient été jusqu’à présent exclues de la grande narration de l’humanisme. Les galets toujours au creux de la main, je pense aussi au livre Bodies of Water d’Astrida Neimanis, théoricienne de la culture, qui nous rappelle que nous sommes non seulement issus de l’eau, mais que l’hydro-constitution de nos corps et de toute créature vivante se voit : « We are all bodies of water. […] As watery, we experience ourselves less as isolated entities, and more as oceanic eddies ». Membranes perméables, coexistence amicale et parasitaire d’organismes, dans le partage et la réciprocité. Et une fusion des représentations des identités et des relations dominantes dans notre Occident.

« Heu…, et l’art dans tout ça ? », pourrions-nous nous demander. Quel rapport avec l’art ou le programme de l’Istituto Svizzero ? Le rapport existe. Les expériences artistiques modernes, tout comme d’ailleurs les pratiques des commissaires d’exposition, se préoccupent intensément des questions de cohabitation et de coexistence des espèces, tout comme des questions relatives aux risques et aux conséquences du changement climatique. A partir de là, les réflexions nous conduisent à de nouvelles définitions de ce ‘ nous ’ (c’est intentionnellement que je conserve les guillemets), puis à l’interprétation des concepts de ‘ culture ’ et de ‘ nature ’ . Les théories sur l’anthropocène sont abondamment reprises dans de nombreux domaines de l’art contemporain. Soit l’époque géochronologique dans laquelle nous vivons et dans laquelle l’homme est devenu le principal facteur d’influence sur toutes les sphères et processus sur Terre, et dans le contexte de la critique exprimée par de nouvelles théories féministes où ‘antrophos’ pourrait simplement évoquer l’homme blanc européen davantage que l’Homme.

Cela signifie que pour nous, à l’Istituto Svizzero, de telles questions ou approches sont récurrentes dans l’échange avec les artistes en résidence, dans nos travaux de recherche et dans notre travail dans les projets d’exposition ou les évènements. La production artistique moderne revêt en ces temps de crises et d’incertitudes – à mon avis, aujourd’hui plus que jamais – une importance majeure. C’est là que sont formulées les questions, que les doutes sont exprimés et que s’esquissent les nouveaux mondes.
Les huit artistes qui viendront vivre et poursuivre leurs recherches dès l’automne 2022 dans les résidences de l’Istituto Svizzero à Rome, Milan et Palerme, travaillent avec différentes approches, avec différents médias et dans diverses disciplines : ils et elles recourent aux installations vidéo, à la peinture, à la céramique, à la performance ou encore au langage pour donner forme à leur sujet et à leurs questions. Ils et elles viennent des arts visuels, de la performance ou du théâtre. Toutes et tous travaillent dans leur langage et, à leur manière,  traitent des questions du vivre ensemble ou cherchent à exprimer à travers leur art de nouvelles formes de pensées et de narration. C’est sur fond de réflexions sur le présent que se situent aussi les prochains projets d’exposition et évènements qui auront lieu à l’Istituto à Rome, à Milan et à Palerme. Enfin mes réflexions insulaires conduiront je l’espère à un grand projet d’exposition à Rome à l’automne 2023, dans lequel seront discutées, de concert avec les artistes,  des questions soulevées par le féminisme post-humain.


Gioia Dal Molin est Head Curator et directrice artistique à l’Istituto Svizzero depuis janvier 2020. Elle a étudié histoire et histoire de l’art aux universités de Zurich et de Rome et a obtenu son doctorat en 2014 avec une thèse sur la promotion des arts visuels en Suisse. De 2015 à 2019, elle a dirigé la fondation culturelle du Canton de Thurgovie. Autrice et curatrice indépendante, elle écrit des textes d’histoire de l’art pour diverses publications et a réalisé de nombreux projets d’exposition et de performance ainsi que des livres d’artiste. Elle est également co-initiatrice de Le Foyer, un format d’exposition et de discussion à Zurich et a travaillé comme consultante externe et mentor dans plusieures académies d’art. De 2016 à 2019 elle a été membre du jury de la Commission Cantonale d’Art dans l’espace public du Canton d’Argovie.

© Gina Folly

De la Voie Royale à la Via dei Fori Imperiali

Découvertes d’un « Senior Fellow » à l’Institut suisse de Rome

Rome, fin juin 2022 – Je viens de passer une bonne partie d’un semestre sabbatique à Rome, histoire d’y poser les premières pierres d’une recherche sur les « œuvres orphelines » , ces biens culturels sans provenance avérée qui puisse attester la validité de leur acquisition par un musée, un collectionneur, un marchand. Il peut s’agir, par exemple, de pièces archéologiques transmises par succession et dont on ne peut plus retracer l’origine, d’objets acquis de bonne foi, mais dont le pédigrée est inexistant ou, pire, se révèle après coup avoir été falsifié, ou encore d’objets acquis en des temps où il était possible de se procurer des biens culturels sans du tout devoir s’intéresser à leur provenance.

Une institution académique – l’Université de Genève –, une organisation internationale gouvernementale basée à Rome – Unidroit – et une collection privée – la Fondation Gandur pour l’Art – unissent leurs forces ici à Rome dans un magnifique projet visant à comprendre ce que sont ces œuvres orphelines, s’il faut leur donner un statut juridique particulier et, pourquoi pas, en rassembler certaines, provisoirement, dans un « orphelinat » réel ou virtuel, avant de décider de leur devenir et surtout d’éviter qu’elles n’alimentent le trafic illicite des biens culturels, fléau de notre société contemporaine.

Mais Rome s’est aussi avérée être bien autre chose pour moi, grâce à l’Institut suisse de Rome. En tant que « Senior Fellow » de cet Institut, j’y ai été hébergé physiquement une partie de mon séjour et intellectuellement pendant l’intégralité de cette « pause romaine » de ma vie académique. D’autres décriront mieux que moi l’incroyable lieu qu’est la Villa Maraini sur la colline du Pincio et ses somptueux jardins, cet ilot de calme et de verdure en plein centre de la Rome historique. Pour ma part, je vanterai le riche mélange de personnes – artistes, historiens, archéologues, intellectuels – toutes et tous jeunes résidents boursiers de l’Institut, sauf quelques chercheurs/ses ou artistes plus confirmé(e)s participant au programme « senior fellowship » , réunis à la Villa grâce au dynamisme communicatif de l’institut et de toute son équipe.

« Vous allez pouvoir relire la Voie Royale ! » me dit Mathilde Jaccard, doctorante en histoire de l’art de l’Université de Genève et résidente boursière de l’Institut, lorsqu’elle apprend mon intérêt pour la lutte contre le trafic illicite des biens culturels. Je lui avoue que je ne l’ai jamais lu – un peu d’humilité est toujours bienvenue – même si je connais les faits autobiographiques derrière ce roman du jeune André Malraux : en 1923 il a organisé dans un but purement financier l’arrachage et le vol de sculptures khmères de temples de la Voie Royale près d’Angkor au Cambodge. Il sera arrêté à Phnom-Penh et condamné. Une de mes premières lectures romaines sera donc ce livre retraçant de manière romanesque un épisode bien peu glorieux de la vie du futur Ministre de la culture du général de Gaulle.

Les résidents, emmenés par les archéologues, ont demandé à mieux comprendre les fors impériaux de Rome et une visite guidée est organisée à laquelle je suis convié. Je découvre, hébété par leur richesse, mais aussi par la chaleur, l’enchevêtrement des forums de César, Auguste, Nerva et Trajan pour me rendre compte qu’ils sont là, devant nos yeux en grande partie grâce à la construction de la Via dei Fori Imperiali, cette large avenue rectiligne reliant la Piazza Venezia au Colisée, traversant les forums impériaux et ardemment voulue et imposée  par Mussolini. Ce que je vois là – et admire – est donc en partie le résultat de l’autoritarisme fasciste de Mussolini !

Est-on complice parce qu’on admire le récit d’un voleur d’antiquités ou les restes romains mis au jour par l’idéologie fasciste ? Comment réconcilier les crimes du passé et leur perpétuation dans le présent ? Les œuvres orphelines, au passé parfois trouble, s’insèrent parfaitement dans cette réflexion suggérée par les résidents de l’Institut que j’ai rencontrés. Une belle surprise.

Deux résidents de l’Institut suisse proposent d’ailleurs une réponse originale à ce dilemme: l’artiste Lou Masduraud et l’historien Ilyas Azouzi ont créé un petit « plug » en forme de bouche qu’ils ont offert aux hôtes de la fête de clôture de l’année de résidence. Ils proposent de l’utiliser pour boucher momentanément, par un acte d’opposition personnelle, les nombreuses fontaines romaines construites à l’époque fasciste.


Marc-André Renold a étudié à Genève, Bâle et Yale (USA), et est professeur ordinaire à l’Université de Genève, responsable de l’enseignement du droit de l’art et des biens culturels. Il a également été professeur associé de 2006 à 2019, chargé de cours à l’Université de Genève de 2003 à 2006, professeur invité à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève (2004) et à l’Institut Duke-Genève de droit transnational (2005) ; il a été professeur invité à l’Université de Paris 11 (2006-2007). Il dirige également l’Art Law Center, une institution dédiée à la recherche et à l’enseignement sur les questions juridiques liées aux œuvres d’art et aux biens culturels. En outre, depuis 2012, il est titulaire de la Chaire UNESCO de droit international pour la protection des biens culturels. Marc-André Renold est également membre du Barreau de Genève où il pratique dans les domaines du droit de l’art, du droit international civil et commercial et du droit de la propriété intellectuelle. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreuses publications dans le domaine du droit de l’art et des biens culturels aux niveaux suisse et international ; il est également co-éditeur de la série Etudes en droit de l’art publiée par l’Art Law Center.

Une seule vie ne suffit pas

À quelques 91 mètres au-dessus du niveau de la mer

Du haut de la tour Belvédère de la Villa Maraini, qui abrite l’Institut suisse et surplombe la mer de brique de Rome, j’entends résonner le bruit ininterrompu de la ville. Mouettes, klaxons, bus de touristes ; le bourdonnement incessant du quotidien vibrant de millions de vies. Comme des rochers émergeant des profondeurs, les édifices les plus imposants reflètent les différentes palettes de tons créées par la lumière du soleil au fil de la journée : le « Cupolone » (la coupole qui coiffe la basilique Saint-Pierre), le Vittoriano (le monument à Victor-Emmanuel II), le Colisée. Des massifs de pierres érigés pour le pouvoir ? Pour l’adoration ? Pour le peuple ?

© Ilaria Gullo

À 21 mètres au-dessus du niveau de la mer

« Pour voir Rome, une seule vie ne suffit pas », m’a-t-on dit dès mon arrivée dans la capitale. Déambulant dans les rues bondées du centre, perdue dans ce qui ressemble au labyrinthe de Minos, je me dis qu’en dix mois ici, je devrais tout de même réussir à voir un petit quelque chose, non ? Entre les grands palais du XIXesiècle et les attractions touristiques au coin de la rue, je suis prise d’une légère angoisse. Si seulement, comme les chats, j’avais sept vies.

Les innombrables églises de Rome qui se dressent au milieu des magasins et des restaurants présentent des façades sobres, trompeuses pour les visiteurs. Car l’extérieur reflète rarement l’intérieur. Qui en franchit le seuil, par curiosité, par spiritualité ou simplement à la recherche d’un peu fraîcheur, ne sera pas déçu : travertin, porphyre, or et parfois même un Caravage niché dans une cavité. Le silence donne au lieu une atmosphère solennelle et je me sens toute petite face à tant d’œuvres d’art. Évidemment, les colonnes d’époque romaine réutilisées pour la construction n’échappent pas à mon regard, ni les fragments d’épigraphes et d’ornements, enchâssés dans les murs comme on accroche des tableaux dans les musées. Qui sait de quelles profondeurs ils sont issus ?

© Ilaria Gullo

Le long des rues se dressent çà et là des aqueducs et des bouts de murailles. Déchargés aujourd’hui du rôle pour lequel ils avaient été construits, ils se fondent dans le paysage, comme des cicatrices décoratives. En passant la porte de San Sébastiano et en continuant vers le sud sur une rue bordée de catacombes et pavées de ces petites pierres que l’on appelle «sanpietrini» qui secouent les bus ATAC, on arrive sur la Via Apia, l’un des grands axes qui, dès le IIe siècle av. notre ère, reliait Rome au port de Brundisium, aujourd’hui devenu Brindisi. Nous sommes déjà sortis de la ville et tout semble plus calme. Combien de chaussures, de charrettes et de chevaux ont foulé les pierres de cette grande voie ? Je suis émue de me retrouver sur ce sol antique. Sur le bord de la route, je vois les vestiges de monuments funéraires, alignés les uns à côté des autres, comme s’ils voulaient être aux premières loges pour assister à ce trépidant spectacle de va-et-vient quotidien.

© Ilaria Gullo

Altitude précise inconnue – égale ou inférieure au niveau de la mer

Rome est déjà spectaculaire vue des toits et elle réserve d’innombrables surprises à hauteur de rue, mais il n’y a pas de mots pour décrire ce que l’on ressent quand on plonge dans les entrailles de la ville par des rampes, des escaliers de pierre et de métal cachés derrière des grilles discrètes au coin d’une cour. Je m’immerge dans le noir sur un sol parfois adapté aux sandales de touristes, parfois exigeant des chaussures de sécurité. Dans certains cas, les interventions modernes de restaurations sont aisément reconnaissables et des parcours montrent le chemin, offrant une vue presque parfaite sur les vestiges. Dans d’autres cas, en revanche, il faut veiller à ne pas se cogner la tête, espérer que les piles ne vont pas se décharger et se protéger des assauts de répugnantes araignées-criquets (connues en entomologie sous le nom de petaloptila andreinii Capra et totalement inoffensives). On trouve de tels souterrains un peu partout, mais compte tenu de leur nature symbolique et spirituelle, ils se cachent surtout sous les églises. À quelques mètres en dessous du niveau du sol actuel, on se retrouve au contact de domus romaines, de mithraea, d’églises paléochrétiennes, de catacombes et de nécropoles. Un enchevêtrement de structures, piliers et fondations qui retracent des milliers d’années d’histoire de l’humanité. J’admire les petits trésors inattendus qu’ils recèlent : les décorations murales en excellent état de conservation, les urnes cinéraires, les squelettes sur des lits de tuiles, les niches qui longent de multiples niveaux de galeries, les fragments de mosaïques, les dalles funéraires, autant de morceaux de mémoire. Une immersion spatiale et temporelle. Combien de restes humains se cachent encore sous la masse de terre et de ciment ? Peut-être vaut-il mieux qu’ils restent là, inconnus, et qu’ils reposent comme il était prévu. Je repense à une inscription lue sur le petit autel funéraire d’un enfant dans le jardin de l’Institut suisse, sur lequel la mère avait fait graver «sit tibi terra levis», autrement dit «que la terre te soit légère». Oui, que la terre leur soit légère.

© Ilaria Gullo

Quelque part, au niveau entre le cœur et l’esprit

Pour l’archéologue que je suis, travailler avec les vestiges fragmentés de vies passées fait partie du quotidien. En étudiant les contextes funéraires, dont j’essaie de comprendre les dynamiques et de restituer le cadre historique, je prends conscience de la difficulté de raconter leur histoire de la façon la plus honnête possible. Il faut de la curiosité, mais aussi beaucoup de respect pour ceux qui ont été des êtres humains comme moi, même s’il m’arrive de l’oublier. Ces pièces et ces sites contiennent tant de choses qui échappent à mon regard analytique : la douleur suscitée par la perte d’un être cher, une vie qui s’éteint alors que tant d’autres qui continuent, l’espoir d’un voyage serein vers l’outre-tombe.

Alors que je respire et que j’embrasse mentalement cette ville, je comprends parfaitement pourquoi on la dit éternelle, et presque instantanément me vient l’image d’une énorme fouille constituée de millions de structures qui se s’entremêlent, se coupent, se recouvrent et s’enchevêtrent. Que je regarde des maisons romaines à dix mètres de profondeur sous des églises paléochrétiennes, sous des églises de la Renaissance ou des colonnes antiques réutilisées pour construire les palazzi du XIXe, Rome m’apparaît comme une immense et complexe stratigraphie de morceaux de vies. Je me promets d’en découvrir les moindres recoins. Il reste seulement une ombre au tableau : je n’aurai qu’une vie pour le faire.

© Ilaria Gullo

Ilaria Gullo (1989) – Archéologie

Ilaria Gullo est titulaire d’une maîtrise en archéologie classique et en histoire de l’antiquité de l’Université de Zurich. Doctorante en archéologie classique à l’Université de Bâle, sa thèse s’inscrit dans le cadre du projet FNS Investigating Colonial Identity. Ses recherches portent sur les rites funéraires au VIe siècle avant J.-C. dans la Sibaritide (nord-est de la Calabre), sur la base des découvertes faites dans la nécropole de Macchiabate. À Rome, elle a poursuivi son projet qui, à travers l’étude des rites funéraires, explore les dynamiques socioculturelles de la région et l’identité de la communauté.

© Rebecca Bowring

Mon séjour de senior fellow à l’Institut Suisse

L’Institut suisse est un lieu idéal pour travailler. C’est aussi un lieu d’inspiration permanente grâce aux nombreuses impulsions qu’on reçoit lors des discussions avec les jeunes boursiers et les autres boursiers seniors. Les déjeuners en commun, la possibilité de se retrouver de manière informelle pendant la journée, les nombreuses initiatives proposées par l’institut (expositions, conférences, performances, etc.) offrent toujours de nouvelles occasions de se rencontrer et de discuter de ses propres recherches et intérêts, mais aussi de soi-même et du monde qui nous entoure. La guerre en Ukraine a touché tout le monde et c’est un sujet qui revient fréquemment dans les conversations depuis la fin du mois de février.

Je suis une historienne de l’époque moderne qui enseigne à l’Université de Berne et à l’EPFL de Lausanne et je suis arrivée à l’Istituto Svizzero à Rome début février 2022 et mon séjour en tant que senior fellow s’est terminé fin mars. Le projet sur lequel j’ai travaillé consistait à préparer pour l’impression le manuscrit de mon dernier livre, qui doit être livré avant l’été à l’éditeur Viella à Rome. L’atmosphère de l’institut m’a permis de travailler dans le calme, avec enthousiasme et inspiration; j’ai eu accès à diverses bibliothèques autres que celle de l’institut et j’ai pu profiter de mon séjour pour établir des contacts avec d’autres chercheurs et chercheuses travaillant dans la ville. J’ai également beaucoup apprécié l’opportunité d’entrer en contact direct avec les maisons d’éditions situées à Rome, avec lesquelles j’ai des projets de publication en cours. La première publication, mon projet à l’institut, est consacrée au médecin et naturaliste suisse Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) et à ses recherches scientifiques sur les montagnes. Scheuchzer a été le premier et le seul naturaliste sur le continent à imprimer un questionnaire sur la nature et l’ethnographie de l’Ancienne Confédération et des régions alpines en 1699. Les pratiques de recherche de Scheuchzer montrent la réception des pratiques d’exploration « globales » qui caractérisent le développement de la présence coloniale européenne dans les Amériques et en Asie à cette époque. 

Johann Jakob Scheuchzer, Lettre d’invitation à l’étude des merveilles naturelles qui se trouvent en Suisse, Zürich, 1699, p. 1 (Googlebooks); Online.

Mais quel est le rapport entre Rome et les montagnes alpines de la Suisse ? Rome, au XVIIe siècle, était un centre important de médiation des informations et des savoirs, notamment en ce qui concerne la réception des nouveautés médicales et botaniques en provenance des Amériques. C’est à Rome, en effet, qu’a été publiée une version latine des recherches médicales et botaniques entreprises par le médecin espagnol Francisco Hernández de Toledo (1514-1587) lors de son séjour au Mexique dans les années 1570, un voyage d’exploration soutenu par la couronne espagnole. Cette publication et d’autres encore dans la lingua franca de l’époque, le latin, ont favorisé la réception de connaissances botaniques inconnues avant le début du XVIe siècle. Leur circulation a permis aux médecins européens, et en particulier à un médecin et naturaliste comme Scheuchzer, qui travaillait dans une ville suisse éloignée des grands ports commerciaux, de réfléchir à l’importance de la flore, de la faune et des minéraux locaux dans les régions autour de Zurich et, surtout, dans d’autres territoires peu connus à la fin du XVIIe siècle, comme les Alpes. En ce sens, l’exploration des Alpes et d’autres montagnes en Europe est étroitement liée à l’expansion européenne de l’époque moderne, notamment en Asie et aux Amériques.

Francisco Ximenez. Quatro libros de la natvraleza, y virtvdes de las plantas, y animales que estan receuidos en el vso de Medicina en la Nueua España, y la Methodo, y correcion, y preparacion, que para administrallas se requiere con lo que el Doctor Francisco Hernandez escriuio en lengua Latina. Mexico: Viuda de Diego Lopez Daualos; 1615. Frontespizio (Public domain)

Ces réflexions m’ont conduite à Rome, et mon séjour à l’institut m’a permis de comprendre encore mieux les réseaux de circulation du savoir et des informations qui reliaient Rome au reste du monde, et en particulier les liens qui liaient les savants de l’Ancienne Confédération aux nombreux centres italiens et aux collègues (et peut-être aussi collègues italiennes) entre les XVIIe et XVIIIe siècles, notamment à Bologne, Turin, Venise et Padoue. 

Outre ces aspects scientifiques, mon séjour à l’Istituto a été encore plus fructueux car il a permis à mon fils cadet de fréquenter l’École suisse de Rome pendant deux mois. En conclusion, ma résidence a non seulement débouché sur une monographie, mais aussi sur toute une série d’idées de collaborations futures !


Simona Boscani Leoni est professeur d’histoire moderne aux universités de Berne et de Lausanne. Elle propose à ses étudiants des séminaires consacrés à de grands thèmes d’actualité tels que le climat et les catastrophes naturelles à l’époque moderne, la mondialisation du savoir dans le monde moderne, l’histoire de l’environnement et l’histoire fascinante des Alpes. Après le diplôme de l’Université de Bologne, elle a obtenu un master à l’EHESS de Paris et a effectué un doctorat en histoire médiévale en collaboration avec l’ETH de Zurich. Elle a également travaillé comme assistante à l’ETH de Zurich et a occupé le même poste à l’Università della Svizzera italiana, où elle s’est consacrée en particulier au Laboratoire d’histoire des Alpes. Elle a également été professeur invité à l’EHESS à Paris, à l’Université de Provence, à Lucerne, à Dresde et à l’Institut de recherche sur la culture des Grisons à Coire. Ses principaux domaines d’étude sont l’histoire sociale, religieuse et de l’image de la fin du Moyen Âge, l’histoire sociale de la connaissance et de l’environnement à l’époque moderne, et l’espace alpin.

Le Grand Dé-Tour

Je quitte Genève avec en mémoire la leçon d’adieu du professeur Dario Gamboni. Son propos était de dire que la trajectoire du savoir n’est point une ligne droite mais comporte de nombreux détours. Entendre dire tout haut un éminent professeur ce que l’on pressent tout bas en tant que doctorante a un effet salutaire indéniable.

Il est vrai que l’on questionne fréquemment les chercheurs quant au sujet de leur recherche : « Mais dans le fond, qu’est-ce que tu cherches ? » Ma réponse reste invariablement la même : « Si je savais ce que je cherchais, je ne serais certainement pas en train de le chercher. » On connaît toujours notre point de départ, mais la destination nous est bien souvent inconnue.

Cet aspect en fait assurément aussi bien le charme que le défaut du métier. On n’est jamais à l’abri d’une grande intuition au tournant d’une rue – je tiens pour exemple la découverte de la pénicilline -, alors que l’on côtoyait plus tôt dans la même journée dépression et crise de nerfs.

© Mathilde Jaccard

La traversée des Alpes

À mon arrivée à Rome, je me sentais à l’image de Stendhal ou de Goethe, la traversée des Alpes en calèche en moins. Je rêvais de venir me noyer dans cette source sans fin d’enrichissement. En d’autres termes, j’aspirais à faire ce que l’on appelle communément le Grand Tour.

Cette échappée temporelle et géographique comprend un avant et un après. Longtemps vu comme passage obligatoire, le Grand Tour est un privilège que peu ont pu s’offrir. Partir plusieurs mois, seul ou en compagnie d’un tuteur particulier, devait fournir aux jeunes hommes de la haute société l’occasion d’engranger quantités de connaissances, et j’allais bientôt faire de cette expérience mienne.

L’entreprise, en plusieurs siècles, a certes perdu de son prestige et les conditions ont considérablement changé. Le cœur du projet reste néanmoins le même : aller expérimenter in situ. Les musées n’y changeront rien, la confrontation au terrain est souvent un catalyseur de sensations et de réflexions.

La première étape n’a toutefois pas été celle attendue. En effet, l’épreuve initiatique a été de découvrir les aléas de la bureaucratie, où, rien que pour un abonnement de métro, il s’est avéré nécessaire de fournir le troisième prénom de ma tantième aïeul, mais passons.

Place du Capitole, Rome. © Mathilde Jaccard

À la recherche du temps perdu

Je suis donc arrivée à Rome avec un secret espoir, celui de retrouver la ville que j’ai pu côtoyer au fil de mes lectures et autres recherches. Je songe en particulier à la cité du pape Léon X (1475-1521), né Jean de Médicis, et à son théâtre provisoire construit sur la place du Capitole.

Sur l’arc-de-triomphe qui constituait le décor se jouait un étonnant duo. Des scènes de l’Énéide, récit de la fondation de Rome, s’opposent aux Étrusques, prétendus ancêtres de Florence. Mon objectif durant ce séjour de dix mois est, entre autres, de comprendre les motivations derrière ce choix.

C’est ainsi en toute naïveté que mes premiers pas m’ont conduite au sommet de cordonata capitolina, escalade qui mène à ladite place. Bien imprudente a été cette entreprise puisqu’elle a abouti à une crise personnelle. Rien ne reste évidemment de l’évènement, voire pire : la Rome renaissance que j’espérais tant retrouver n’existe simplement plus, elle a été complètement remodelée par le passage du temps.

Monument à Victor-Emmanuel II, Rome © Mathilde Jaccard.

Je tiens notamment pour coupable le monument à la mémoire de Victor-Emmanuel II (1820-1878), premier roi d’Italie. Construit dans la continuité des forums impériaux, cette protubérance de marbre blanc s’impose par son envergure comme le point culminant de la Rome actuelle.

La piazza del Campidoglio a perdu de sa grandeur en raison de sa proximité avec le Vittoriano et de la disproportion entre eux. Par la présence de ce qu’on surnomme communément la machine à écrire, la place qu’a occupé le pouvoir durant des siècles se retrouve dans l’ombre, et paraît décentrée et sans plus la moindre importance.

 

Une naine sur les épaules d’une géante

En fin de compte, je ne suis qu’une naine sur les épaules d’une géante, pour reprendre les termes attribués à Bernard de Chartres. La géante en question est faite de pierre, j’ai nommé la cité du Tibre. Elle se meut en silence, prête à vous emporter par-delà votre propre horizon. 

Ses pavés ne sont certes pas planes et ne facilitent point la marche, mais ce sont eux qui vous baladent à travers temps. Ils m’ont fait voir ses basiliques antiques hors de ses murs, ses obélisques extradés, ses nécropoles souterraines, ses galeries et jardins cachés, comme ils m’ont fait connaître ses pins majestueux, ses bains impériaux, son baroque le plus extravagant, son architecture fasciste, ou encore ses clairs-obscurs caravagesques.

On la dit éternelle, cette ville qui n’a connu que deux sacs, et pourtant elle a failli connaître la poussière après avoir été capitale d’un empire et avant d’accueillir les papes. Rome est une géante aux pieds d’argile. Je ne sais où elle me mènera. Peu m’importe, le détour en vaut bien la peine.


Mathilde Jaccard (1995) – Histoire de l’art

Mathilde Jaccard est titulaire d’une licence en histoire de l’art et anthropologie culturelle de l’Université de Bâle et d’un master en histoire de l’art de Fribourg. Sa thèse de doctorat à l’Université de Genève fait partie du projet FNS De la restauration comme fabrique des origines, Une histoire matérielle et politique de l’art à la Renaissance italienne. À Rome, elle poursuivra ses recherches, qui portent sur la gestion du patrimoine étrusque en Italie aux XVe et XVIe siècles.

Photo by Rebecca Bowring

Fontaines publiques

La fontaine est une fleur ou un champignon émergeant d’un grand système sous-terrain prosaïque et mystérieux composé d’histoires, d’argent, de plomb, de salive et de pressions
Fontaine via Paolina © Lou Masduraud, Rome, 2021

J’aime bien les fontaines. Je les aime pour leurs formes, leurs histoires et les flux généreux qui rafraîchissent nos bouches asséchées par la ville.
Je m’intéresse aux fontaines en tant qu’objet politique – symbole de la profusion du bien commun, de sa spectacularisation et donc de son contrôle.
Une fontaine c’est aussi la fleur d’un système, l’histoire de son acheminement depuis la source captée jusqu’à la bouche du mascaron me fascine. Son chemin par les terres, les pierres, les citernes, les valves, les pompes, les tuyaux d’argile cuite, de plomb, d’acier et de béton jusqu’à notre langue.

A qui appartient la terre sur laquelle se trouve la source ? Qui paie l’ouvrier qui nettoie ces conduits?
Est-ce qu’il y a des femmes dans le service d’eau et de maintenance des infrastructures souterraines de Rome ? Est-ce qu’on abreuve les fontaines de jardin de ces villas avant de desservir la place publique ?
Combien de particules de terre, de plomb, d’acier et de béton se trouvent suspendues dans les eaux de fontaine en fonction du chemin parcouru ?
Combien de pièces ont-elles eu le temps de rouiller dans le fond de ce bassin avant d’être récupérées par les services de la ville ?
Combien de vœux ont-ils été exaucés ?

 

Nasone © Lou Masduraud, Rome 2021

Là où on a trouvé la première source, la toute première fois, c’était aux flanc d’une colline, sous les orangers et les bergamotiers. Le verger diffusait des senteurs d’agrumes dans la vallée, et, de façon plus discrète mais tout aussi vraisemblable, infusait abondamment la nappe souterraine de son arôme. Le réseau racinaire des arbres fruitiers instillent les eaux par les sèves et les sucs acides des agrumes dans un échange chimique des plus secret. Et puis il y a la pluie qui ruisselle sur les fruits puis le long des troncs, entraînant avec elle quelques huiles. Chaque goutte d’eau se fraie un chemin pour rejoindre ses sœurs sous la terre. Bain collectif, nappe phréatique et tout le monde dans le même tuyaux. Vas-y qu’on se serre, qu’on se glisse enrichi de parfums, qu’on se bouscule, dévale la pente et serpente sous la ville pour l’abreuver de ces acides fruitées. Extase citoyenne. Miracle.

Fontaine du Pantheon, © Lou Masduraud, Rome 2021

La fontaine est une fleur ou un champignon. C’est la partie visible d’un grand système souterrain, relativement comparable au mycélium courant dans les sous-bois. Le bitume recouvre un large réseau prosaïque et mystérieux, rhizome de circulations fluides, de forces contraires, de pressions, de tourbillons, de frottement liquides, d’air enfermé dans des bulles le long de kilomètre de tuyaux qui fleurissent, jaïssent en fontaine de surface et s’épanouissent à l’air libre. Là, ce sont des bouches ouvertes en forme de O qui déversent le liquide en continu, chuchotant les secrets mouillés de chaque place publique. L’eau passe directement du petit tuyau de bronze à la commissure des lèvres dures et pulpeuses, caressant aux passage ces dents de marbre et transformant cette bouche en terrain légèrement moussu vert noir, carriant ainsi le sourire de la nayade.
Une eau claire et vive sans gaz ni plomb se jette enfin dans le vide. Un vide de quelques centimètre – pas le grand saut, pas de grande chute – mais simplement ce petit vide à traverser librement, relaxée de toute contrainte, libre de forme, se délaissant même de quelques gouttes le temps de savourer l’air ambiant, d’entrevoir le soleil ou la lune et sentir l’air contre son corps d’eau avant de rejoindre le bassin avec permanence.

Une bouche s’approche, différemment cariée, différemment mouillée, un terrain plus acide encore que les agrumes vient interrompre le flux de la fontaine. Bouche de chair contre bouche de pierre. L’eau s’engouffre dans un second système.

Citoyen à la fontaine, © Lou Masduraud, Rome 2021

Lou Masduraud (1990) – Arts visuels

Lou Masduraud (1990) vit et travaille à Genève, où elle développe un travail artistique, critique et féministe. Elle a obtenu un MA en arts plastiques à la HEAD Genève et a participé au programme de recherche postgrade de l’ENSBA Lyon de 2017 à 2019. Sa pratique artistique analyse les mécanismes du pouvoir, du désir et de l’émancipation. À Rome, elle réalisera un projet sur les fontaines publiques en tant que symbole de la vie politique.

Photo by Rebecca Bowring

Trovarmi

Cet hiver, BellWald suivait le parcours amoureux d’un couple à travers l’Europe, de ville en ville, entre rêve et réalité ; ce printemps, il reprend la route vers une nouvelle escale italienne. L’occasion de prolonger l’histoire de La Disparition, son dernier album. 

Prologue

Je suis musicien, j’écris des chansons. Certaines se déclinent en vidéo. Pour ce séjour romain, j’inverserai mon processus de fabrication et ferai de la musique sans instrument. A l’instar du groupe OuLiPo, le jeu des contraintes me permettra d’ouvrir les fenêtres de ma résidence sur des horizons inexplorés.

Je sillonnerai Rome pendant deux mois à la vitesse du marcheur. Au hasard, sans but précis. Avec comme unique mantra : regarder / écouter / filmer / enregistrer. Tel un touriste muni de son téléphone portable, je capterai ce qui se présente à moi. Plus tard, ces impressions numériques seront assemblées dans un montage vidéo. Puis, je créerai une musique mixant les échantillons sonores collectés. Au final, j’y ajouterai ma voix.

 

Belvedere del Gianicolo, Rome – 9 mai 2021 © BellWald

 

Une invitation, une résidence 

Villa Maraini, point d’arrivée et de départ idéal pour découvrir la capitale. Au kiosque, je choisis un plan de la ville. Tutta Roma, son titre annonce clairement mon ambition. Je déplie la carte et planifie mes errances urbaines. Municipio I, Municipio II, Municipio III, … Quinze arrondissements à parcourir durant deux mois. L’affaire semble faisable, la contrainte tolérable. Des questions me viennent…

Peut-on reconnaître une ville aux sons qu’elle produit ? 

Une chanson appartient-elle à un lieu ? 

Le décrit-elle vraiment, s’en inspire-t-elle seulement ?

Est-elle le récit d’une réalité fantasmée, réinventée ?

Que reste-t-il du passé dans mon présent ?

Peut-on « fabriquer » des chansons sans instrument de musique ?

Je n’ai encore aucune réponse à ces questions mais une intuition s’impose déjà : ce matériau brut collecté méritera sans doute plus qu’una canzone d’amore.

 

Viale dei Santi Pietro e Paolo, EUR, Rome – 6 juin 2021 © BellWald

 

Marcello, where are you ?

Méthodiquement, jour après jour, je traverse les quartiers. Pas à pas, je deviens romain. Être ici, c’est aussi rejoindre la fiction projetée dans notre mémoire collective. La dolce vita, Accattone, Roman Holiday, … autant de visions cinématographiques de cette ville que je (re)garde entre deux balades. À mon tour de rentrer dans le champ et de me fondre dans ce décor monumental.

À l’aube, quand la voix d’Anita résonne près de Trevi, je me mets en quête de magie. J’aime ces moments suspendus. Lorsqu’un prêtre en trottinette file vers St-Pierre, je remercie le ciel. Quand une joggeuse fluo se selfie devant le Colisée, je bénis Instagram. J’affectionne tous ces instants volés. Le cri des mouettes rieuses animent les rues désertes. Des sans-abris hagards replient leurs cartons sous l’imposante colonnade du Panthéon. Il est six heures, Rome s’éveille.

 

La dolce vita – 1960 © Federico Fellini

 

Si tu me veux, tu peux me trouver

Lors d’une excursion dans le quartier de l’EUR, un champignon géant retient mon attention. Une impression de déjà-vu me hante jusqu’à ce que je revoie L’Eclipse d’Antonioni. Les corps se frôlent, les doigts s’effleurent. Michelange sculpte ses personnages en noir et dépeint leur incommunicabilité en blanc. Il cadre la nouvelle cité dans des compositions géométriques où le champignon panoramique vient prendre place. Toutes ces images égarées dans ma mémoire remontent à la surface avec une émotion intacte. Sa fiction rejoint ma réalité.

Quelques jours plus tard, j’y retourne au petit matin. À l’angle d’Esperanto et d’Antartide, je croise Monica qui rentre chez elle. Je l’accompagne quelques pas. Elle semble fatiguée, absente. Elle dit qu’elle a passé una notte orribile. On marche jusqu’à un chantier près du vélodrome où on se donne rendez-vous pour le dimanche suivant. Alors que je l’observe s’éloigner dans la rue déserte, subitement elle se retourne. Quelques secondes de silence, gros plan sur son visage… moment suspendu. 

 

L’éclipse – 1962 © Michelangelo Antonioni

 

et puis… je vais commencer à t’oublier !

Personne ce jour-là devant le chantier. Si ce n’est un homme qui attend. A-t-il aussi rendez-vous avec Monica ? Je crois reconnaître Delon, l’échine voûtée, figé devant son écran plasma. Vision étrange. L’air est doux, les derniers rayons du soleil éteignent la tête des immeubles. L’odeur entêtante du jasmin se mélange aux effluves légers des tilleuls. Tout est là devant mon objectif à l’identique quoique différent.

Qu’est-ce qui a changé en soixante ans ? Le noir et blanc s’est colorisé. Les tons verts des arbres dominent. Le vélodrome en amiante a été démoli pour laisser place à un vaste terrain en jachère dont Rome abonde. Mais à part cela ? Rien n’a changé, le bâtiment est toujours en construction. Sur la palissade, Monica a laissé un message : Se mi vuoi puoi trovarmi, poi… inizierò a dimenticarti !

 

Viale della Tecnica, EUR, Rome – 6 juin 2021 © BellWald

 


BellWald (1962, Genève) – Musicien

Il fait de la vidéo, de la photo et des chansons. On l’a vu aussi vu battre des records au flipper, escalader des montagnes et danser des nuits entières en rave. Lui, c’est Antoine Bell et Pierre Wald, soit BellWald, auteur de quatre albums qui lui ont valu l’étiquette de chanteur minimaliste.