Histoire d’un sauvetage
La Triennale de Milan expose actuellement les meubles créés par l’architecte Carlo Mollino pour la Casa Albonico à Turin (1944 – 1946), édités par Apelli, Varesio & C. L’exposition fait suite à l’acquisition récente de ces pièces par l’Etat italien, qui en avait préalablement annulé la vente sur le marché international, empêchant ainsi que ces œuvres de design ne sortent du pays. Intitulée «Carlo Mollino Allusioni Iperformali» (en français, Carlo Mollino Allusions hyperformelles), l’exposition célèbre ce «sauvetage» d’une partie de l’héritage du design italien.
Carlo Mollino est une des grandes figures du design italien du vingtième siècle. Ses créations sont très prisées des collectionneurs internationaux. La Suisse compte d’ailleurs elle aussi un important collectionneur en la personne de Bruno Bischofberger. Modèles uniques pour la plupart, les pièces de Mollino atteignent des prix records sur le marché international du design. En accueillant les meubles créés pour la Casa Albonico, la Triennale de Milan donne au public l’occasion rare de voir des réalisations originales de Mollino.
Sons, miroirs, ombres et lumières
Une table, six chaises, un meuble de séparation, un buffet, deux fauteuils et un sofa composent la suite de meubles exposés. Ces pièces, créés par Mollino en 1945 pour l’ingénieur Paolo Albonico et sa fiancée Giuseppina Regalia sont présentées sur des miroirs, éclairées par en dessus et disposées librement dans un espace d’exposition noir. Les miroirs reflètent la lumière vers le haut, orientant le regard vers le jeu d’ombres et de lumières, aux contours fragmentés et erratiques, qui se dessine au plafond, mais aussi vers le bas, où se reflète un élément caractéristique: les piètements sculptés en bois laqué, aux formes organiques, qui forment les élégants supports de tous les éléments présentés, des buffets rectangulaires au plateau en verre enchâssé de la table, en passant par les fauteuils et les sofas rembourrés.
En regardant à travers le plateau de la table (et dans le miroir sur lequel elle est exposée), on peut pleinement apprécier la qualité du piètement en bois sculpté et des très beaux joints en laiton.
Sur le meuble de séparation, l’élément qui attire l’attention est une petite sculpture en bronze d’Umberto Mastroianni. La figurine féminine est posée sur la partie inférieure du buffet et soutient la partie supérieure, telle une cariatide. Le buffet, conçu pour servir de séparation, est double face. Les deux côtés sont composés de surfaces de bois plaqué laqué, qui contrastent avec une série de tiroirs de finition rustiquée en forme de diamants (finition que l’on retrouve dans les projets architecturaux de Mollino, tels que le club hippique de Turin et le Teatro Reggio).
Sur le mur opposé aux meubles sont exposés des dessins de Mollino ainsi que deux lettres manuscrites adressées par l’artiste à la Triennale. Les dessins permettent au visiteur de comparer les ébauches aux meubles auxquelles elles se réfèrent, de rechercher les similitudes et les différences entre les croquis et leur réalisation. Parfois, les différences sont importantes: les dessins montrent diverses ébauches de versions précoces et de pièces jamais réalisées. Les croquis au crayon montrent le trait reconnaissable de Mollino et ses talents de dessinateur. Ils sont toutefois un peu moins détaillés que ses dessins habituels, ce qui conduit certains spécialistes à penser qu’ils n’ont peut-être pas servi de base d’exécution exacte, mais plutôt de supports de discussion avec les artisans de l’atelier de menuiserie de Francesco Apelli et Lorenzo Varesio. Les lettres, pour leur part, confirment la désaffection de Mollino pour le design industriel encouragé par la Triennale Milano et sa détermination à travailler sur des commandes privées avec de petits artisans, convaincu de leur «compréhension et de leur sens inné du goût».
En fond sonore, une boucle répétitive crée une atmosphère mystérieuse au sein de l’espace d’exposition obscur et entraîne le visiteur vers la pièce suivante: Ritratti ambientati di Carlo Mollino, un volume rare de la série de livres de photographies Occhio Magico, publiée en 1945. La petite publication, de la taille d’un livre de poche et regroupant des portraits de femmes, est délicatement exposée dans une vitrine éclairée dans le noir. Au-dessus, un diaporama en feuillette le contenu, avec pour accompagnement des sons futuristes, auxquels se mêle une voix féminine hâchée lisant des passages de la préface signée Ermanno Scopinich. L’auteur s’interroge sur la façon dont la femme photographiée est entrée dans le «monde fantastique de Mollino». Faisant écho à ces mots, l’environnement sonore évoque le monde intérieur «magique» de l’artiste turinois. Cette partie de l’exposition donne une vision étrangement anachronique du travail photographique de Mollino, qui laisse peu de doute quant à sa propension à transformer les femmes en objets.
Re-lire Mollino?
Le catalogue éponyme de l’exposition, Carlo Mollino Allusioni Iperformali, édité par Marco Sammicheli, cherche toutefois à dresser un portrait plus complexe de Carlo Mollino au travers des contributions de différents spécialistes. A partir d’objets de design, éléments de l’œuvre de l’artiste bien connus du-grand public, il s’efforce d’aller au-delà des lectures réductrices antérieures qui regardent Mollino par le prisme de l’érotisme, de l’ésotérisme et du surréalisme, en apportant d’autres perspectives, comme le rôle du futurisme, l’influence de ses collaborations avec des artistes et des artisans et sa correspondance avec des figures importantes de la culture italienne, telles que Gio Ponti. Le catalogue comprend également des témoignages, des interprétations artistiques et des hommages émanant de contemporains masculins et d’admirateurs plus tardifs de Mollino. Si ces derniers reflètent l’influence durable de Mollino sur de nombreux créateurs, ils comportent le risque de contribuer à la mythification même que la publication cherche à combattre. Dans l’ensemble, néanmoins, le catalogue parvient à donner une impulsion salutaire à une relecture nécessaire du travail et de la personnalité de Carlo Mollino et ouvre des voies prometteuses à de nouvelles explorations.
Gerlinde Verhaeghe (1986) – Histoire et théorie de l’architecture
Gerlinde Verhaeghe (1986) est titulaire d’une maîtrise en histoire de l’architecture de la Bartlett School of Architecture (UCL) et d’une maîtrise en architecture de la faculté d’architecture de la KU Leuven, où elle a également été assistante de recherche. En tant qu’architecte, elle a travaillé dans plusieurs studios en Europe et a écrit des articles pour le magazine d’architecture belge A+. Depuis 2018, elle mène des recherches doctorales à l’Institut d’histoire et de théorie de l’architecture de l’ETH Zurich. À Milan, elle poursuivra ses recherches sur l’architecte turinois Carlo Mollino.