Sensibilités polymorphiques et sexe moléculaire

Installation vidéo et performance

Les paléontologues comprendraient peut-être l’époque actuelle comme le résultat d’une expérience sexuelle ratée. Mon prochain travail présente un certain nombre de propositions sur la façon dont les conceptions récentes de la molécularisation du corps pourraient se cristalliser dans une redistribution du sensible. La mobilité du plaisir et du savoir en tant que capital, l’expansion des chaînes d’approvisionnement mondiales et les transformations des systèmes écologiques ont toutes des répercussions sur les relations humaines et les configurations politiques. Ces nouveaux ordres économiques et sociaux ont largement bénéficié des progrès de la recherche moléculaire, de la biologie hormonale et libidinale, de la virologie et du sexe/design. J’entends la molécularisation du corps comme la pénétration croissante de nos corps par des micro et nanostructures artificielles, afin de fournir des ensembles de données pour des applications économiques et politiques.

Par exemple, notre matériel biologique est utilisé pour former la base de l’invention de nouveaux corps physiques et artificiels et explorer comment leur sexualité pourrait fonctionner. Les nanotechnologies façonnent aussi l’expérience humaine du plaisir par des interventions techniques et biomédicales.

Comment ces scénarios, dans lesquels le corps est jeté dans un monde moléculaire imprévisible, peuvent-ils mettre en scène des situations particulières permettant de réordonner les régimes sex/design actuels en faveur d’une micropolitique du sensible ?

Dans ce contexte de transformation du monde par les corps moléculaires, mon installation vidéo Molecular Sex propose un robot sexuel, physiquement et numériquement mis en scène, visant à libérer des visions normatives et technologiques des relations intimes.

Je m’intéresse particulièrement au lien entre le sexe, le plastique et la non-reproductivité.

Je mets en question les processus chimiques-biotiques-économiques que les rencontres humaines (et plus qu’humaines) avec les plastiques mettent en mouvement. Les plastiques connotent les métamorphoses indéfinies à tel point qu’ils perdent leur substance, leur matérialité, pour devenir matière malléable, une réalité virtuelle. Les objets du plaisir sexuel sont chimiquement liés aux plastiques, dans leur texture moléculaire, et rendent possible les indifférenciations sexuelles. Lorsque les bactéries pénètrent dans les composites plastiques, elles sont synthétisées pour produire de nouvelles formes de vie et accomplir des tâches technologiques. Des agencements changeants de molécules émergent de l’enchevêtrement de ces matériaux avec les plastiques.

Tout au long de l’œuvre, le robot, travailleur du carbone, apprend son existence en tant qu’être technoïde trans/matériel et, ce faisant, transforme les principes existants du plaisir. Il se comporte comme une étoile de mer fragile, un animal sans cervelle des grands fonds dont le corps est un système optique et sensuel en constante métamorphose. Puis, comme un hôte de la bactérie Wolbachia, il déforme l’amour et le sexe, dont les fluides corporels agissent comme des bombes intelligentes pour la spéciation aléatoire. Les plastifiants en forme d’hormones voyagent dans le corps jusqu’à ce qu’ils rencontrent un récepteur sur une cellule dont la forme complète la leur. Ces nouveaux ” corps en construction ” queer (Hawaway/Harvew) sont des conjonctures desquels des possibilités politiques peuvent émerger incluant des nouveaux matériaux ainsi que de nouveaux modes de travail.

Ces modes d’action sont générateurs d’occasions et d’effets politiques concrets, comme l’est devenu le Mouvement Sud-Africain Intersexuel. Après tout, il semblerait que l’exigence la plus urgente pour l’humanité soit un ordre politique qui corresponde aux pratiques techno-scientifiques corporelles. Dans les refuges ou espaces pour les formes de vie indisciplinées, les foyers pour invertébrés, les microbes techno-queer et les formes de vie doivent également être inclus. Il n’existe pas encore d’économie des transformations technologiques des désirs polymorphes, affinités liées au sexe et travail reproductif. C’est à nous qu’il incombe de créer des systèmes dans lesquels ces nouveaux ordres libidinaux peuvent trouver une place, pour affirmer le présent et l’avenir des réseaux non/humains d’affinités et leurs temporalités communes. Comment des êtres humains, en tant que partie intégrante de ces processus matériels, peuvent-ils modifier les pratiques et les conceptions de la politique ? Ces possibles de la politique se situent dans des formes de travail qui transforment et concrétisent les pratiques quotidiennes dans leur spécificité dynamique et les collectifs micro-matériels de la vie microbienne.


Johanna Bruckner (1984, Vienne) – Art visuels
A obtenu un MA in Fine Arts à la Hochschule für Bildende Künste (HFBK) à Hambourg. Elle a exposé récemment à 57ème Biennale de Venise, Despar Cinema Teatro; CAC-Centre d’art contemporain, Genève, (2019); galerie EIGEN+ART Lab (Berlin); 16. Biennale de Venise, Exposition internationale d’architecture, Venise; Galerie Reflector Contemporary (Berne); Deichtorhallen Hamburg; Sammlung Falckenberg (Hamburg), (2018), Migros Musem für Gegenwartskunst (Zurich); KW – Institut d’art contemporain (Berlin), (2017), Musée d’art contemporain Villa Croce (Gênes), (2016). Elle a donné des conférences dans différentes universités et institutions, dont la Bauhaus-Universität Weimar, l’Ecole d’art et design de Lucerne, la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK), le Bâtiment d’art contemporain (BAC) à Genève. Pour son travail elle a reçu de nombreuses bourses d’études, a reçu le Hamburg Stipendium for Fine Arts (2016), elle est actuellement membre du Banff Center for Visual Arts au Canada et a été nominée pour un College Fellow in Media Practice à la Harvard University, USA. Elle enseigne au MA of Arts in Fine Arts à la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK) et à la Hochschule der Künste Bern HKB.

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero a plus de 70 ans. Il souhaite se faire mieux connaître et illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome, Milan ou Palerme, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques. Sous l’impulsion d’une nouvelle équipe et de Joëlle Comé, sa directrice depuis quatre ans, l’institut a ouvert des résidences à Milan, la ville du design, de l’architecture et de la mode. Mais aussi à Palerme, la cité qui se situe depuis toujours au carrefour des civilisations et de la Méditerranée. Le blog donne la parole aux résidents et permettra de suivre ces chercheurs tout au long de leur séjour et de leur cohabitation inédite à l’Istituto svizzero. Il informera de l’avancée de leurs recherches qui vont, de l’archéologie à l’architecture, en passant par les arts visuels, la composition musicale ou l’histoire de l’art. Et ainsi de les accompagner dans leur découverte de l’Italie et des trois villes de résidence.

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