Retour à Rome

La première fois que je suis venue à l’Institut suisse de Rome, c’était lors d’un voyage d’études. Notre guide, professeur de latin, y avait séjourné trois ans. Du haut de la tour de la villa Maraini, j’ai découvert la Ville, qui étalait ses églises et ses terrasses ocres à perte de vue. Je me suis jurée de revenir. Ce fut une dizaine d’années plus tard, pour travailler sur ma thèse. Notre volée était une bonne cuvée, joyeuse et curieuse, et le mélange entre artistes et scientifiques a pris comme une formule magique helvétique. Plusieurs sont devenus des amis, des parrains, des marraines. Je suis revenue souvent, toujours avec le sentiment de rentrer à la maison. En 2008, c’était pour les 60 ans de l’Institut, et nous avons lancé AMA ISR, l’Association des membres et amis de l’Institut suisse de Rome. Me voici aujourd’hui de retour comme « Senior Fellow ». Du cinquième étage, j’ai passé au quatrième, d’une chambre à un appartement avec terrasse et vue sur le Casino Ludovisi. Je ne reçois plus la visite de mes parents, mais celle de mes enfants.

Les membres actuels me demandent ce qui a changé depuis 20 ans : beaucoup. L’Institut bouillonne d’événements, l’équipe a doublé, des antennes se sont ouvertes à Milan et à Palerme, les bureaux de l’administration sont montés d’un étage, la bibliothèque est descendue, les fauteuils du Corbusier ont disparu. Les salons accueillent désormais les expositions, le dîner d’inauguration se sert dans le grand escalier de marbre sous le portrait en pied de la comtesse.

Et Rome ? Je l’ai connue en meilleure forme. Elle croule sous les touristes et les déchets. Les poubelles débordent sur les trottoirs défoncés. Autour de la via Ludovisi, beaucoup d’enseignes ont fermé. Partout, des panneaux « Vendesi ». Le Café de Paris se déglingue tristement derrière son grillage. Les ruines antiques, elles, ressuscitent. Elles offrent des visites virtuelles époustouflantes. J’ai eu des frissons à voir se redresser la faramineuse Domus Aurea et à me promener dans la maison d’Auguste. J’ai découvert la Crypta Balbi et son méandre de couches millénaires. J’ai refait, comme à chaque fois, le chemin des Caravage. Et puis il y a le parc de la villa Borghese, avec ses grands pins et son animation, le dimanche, quand les Romains s’y retrouvent en famille ; les horloges aux heures fantaisistes, qui démultiplient le temps à chaque coin de rue ; la bonne humeur des gens, convaincus que leur ville est éternelle ; cette lumière unique ; ce ciel bleu, traversé de ballets d’étourneaux, de mouettes et de perroquets acidulés. Leurs cris dominent les klaxons exaspérés et le ronflement des bus de touristes parqués devant l’Institut. Le soir, j’entends les grillons dans le jardin et les rires qui descendent des fenêtres ouvertes de la cuisine du cinquième. Ils me disent que les nouveaux membres, là-haut, mangent ensemble, se racontent leur vie, leurs rêves, et partagent gaiement autour de quelques bouteilles de vin le bonheur d’être à Rome.


Danielle van Mal-Maeder est Professeure ordinaire de langue et littérature latines à l’Université de Lausanne et Présidente de l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité.
Après des études à l’Université de Lausanne, elle a fait sa thèse à l’Université de Groningue aux Pays-Bas. En 1995-1996, elle a séjourné comme membre à l’Institut suisse de Rome. Elle y a organisé des événements scientifiques liés à ses recherches, qui portent principalement sur le roman antique et la rhétorique. Actuellement en congé scientifique, elle profite de son séjour à Rome pour rédiger des articles et pour élaborer un projet de recherche sur la renaissance des exercices de rhétorique antique en milieu scolaire et universitaire.

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero célèbre ses 70 ans. Une bonne raison de mieux le faire connaître et d’illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome et de Milan, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques.

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