Rome par le nez

Pourquoi fuir la Suisse, me demande l’amie romaine avec laquelle je déambule au milieu du Parco degli Acquedotti. La question me semble bien incongrue, n’ayant jamais eu l’impression d’échapper complètement à mon pays. En ai-je même eu un jour le désir sincère ? Ici, à Rome, je me laisse entretenir par la patrie. L’Istituto Svizzero me livre l’Italie sur un plateau, à la mode helvétique : repas équilibré à 13h30 pétante, compagnie plaisante de scientifiques et d’artistes de premier ordre et toilettes ripolinées à tous les étages. Comme à Lausanne. Ma volonté de tourner des films en Pologne, au Portugal et maintenant en Sicile répond bien plus à une curiosité pour les autres, qu’à un rejet des miens. D’ailleurs comment haïr des hommes et des femmes aussi courtois ? On n’attaque pas un peuple qui témoigne de son assujettissement en répondant « service » chaque fois qu’un « merci » lui est adressé. Les Helvètes font usage de la politesse comme d’autres de la bombe atomique. Dissuasion policée. Mais ces bonnes manières ont un revers. La Suisse est un pays qui ne sent rien. De Genève à St-Gall, aucune agression olfactive. Juste une impression de frais et de pureté qui assiège le territoire. Certes, on peut y déceler la neige en hiver et le foin coupé en été. Mais ces variations aromatiques se mélangent doucement, comme dans un très long fondu enchainé, afin qu’aucun accroc sensoriel ne vienne perturber le citoyen. Lui-même ne porte que peu de parfum pour ne pas incommoder les autres avec une fragrance qu’il faudrait subir. Une odeur de savon noir à la rigueur, et un peu de laque bon marché pour les cheveux.

Rome, elle, sent. Comme souvent dans les grandes villes, il y a d’ailleurs plus à renifler qu’à regarder. D’abord la pierre froide le matin. Le marbre des bâtiments officiels et des palais qui se réchauffe doucement au soleil. C’est la Toscane de Carrare qui prend le contrôle des rues. Une odeur basique, minérale, qui crée comme une première couche sur laquelle vient vite se greffer le fumet plus charpenté des gommes de pneus. L’état endémique des transports publics oblige les Romains à se déplacer en voiture privée ou en deux roues. Les Pirelli étant ce qu’ils sont à force de s’user sur les pavés noirs et irréguliers du centre ville, un air odorant s’en échappe à chaque pincement de trottoir. Ce parfum pneumatique est accompagné, pour quelques temps encore, par le besogneux fumet du diesel, et, particularité locale, par un reste de molécules issues de la combustion du GPL. Le bois bien sûr. Celui qui brûle dans les fours à pizza, mais aussi celui bien vivant des pins parasols, comme autant d’hérauts annonçant la Méditerranée voisine. Les essences arboricoles sont nombreuses, car la nature est présente au centre ville : Parc de la Villa Borghese, Villa Ada Savoia, Villa Glori, Appia Antica, des campagnes qui obligent les avenues à prendre le large. En ce moment, c’est le tilleul qui domine. En fermant les yeux, je voyage : ma chère Varsovie de juillet n’est qu’à un nez de la ville éternelle. Jean-Paul II devait se sentir à la maison quelques jours par an.

Et puis l’odeur des Italiens bien sûr. Le maquillage imposant des femmes, les eaux de Cologne capiteuses des hommes, leur propension à signaler leur passage par une trainée aérienne de musk, de rose ou d’orange amère. Comme une invitation à les suivre. Les chaussures fraichement cirées, et la naphtaline émanant des imperméables qui passent de longs mois dans les armoires : « ça sent l’Italie ».

Rome pue délicieusement la merde, l’égout qui refoule, la pisse des fêtards, la glace vomie des touristes, la crasse des sans abris, la transpiration des travailleurs au noir. Autant d’agressions nasales qui célèbrent l’humanité, qui donnent un sens aux idées, à l’indignation, à l’envie d’agir.

Je ne fuis jamais la Suisse, pourrais–je répondre à mon amie romaine. Je fais travailler mon odorat plusieurs fois par an. Pour ne pas voir le monde me passer sous le nez.


Lionel Baier naît en 1975 à Lausanne dans une famille suisse d’origine polonaise. Dès 1992, il programme et cogère le Cinéma Rex à Aubonne. Depuis 2002, il est également responsable du département cinéma de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Lionel Baier est membre fondateur de la société́ de production Bande à part Films avec Ursula Meier, Fréderic Mermoud et Jean-Stéphane Bron.
En 2000 il réalise son premier film, Celui au pasteur (ma vision personnelle des choses), un documentaire sur son père, pasteur en terre vaudoise. La Parade (notre histoire) réalisé un an plus tard, suit la mise en place de la première parade homosexuelle dans le canton catholique du Valais. Ces deux films ont eu un bon succès dans les salles de cinéma helvétiques et dans de nombreux festivals internationaux contribuant à faire connaître Lionel Baier du grand public. Le cinéaste passe alors à la fiction en réalisant Garçon Stupide (2004), puis Comme des voleurs (à l’est) (2006). Son troisième long-métrage de fiction Un autre homme était en compétition au festival de Locarno 2008. En 2010, il réalise Low Cost (Claude Jutra), filmé avec un téléphone portable. En 2011, il réalise Bon Vent Claude Goretta et en 2013 Les Grandes Ondes (à l’Ouest), les deux présentés au Festival de Locarno. Son film, La Vanité (2015), a été présenté au Festival de Cannes en 2015 et nominé aux Prix Lumières en 2016.

En tant que Senior Fellow résidant à l’Istituto Svizzero, Lionel Baier a travaillé sur un projet de film pendant un mois et rencontré régulièrement les jeunes artistes et chercheurs du programme Roma Calling.

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero célèbre ses 70 ans. Une bonne raison de mieux le faire connaître et d’illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome et de Milan, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques.

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