Croiser les cultures pour accepter l’autre, dans sa différence

Photo: Croisée des cultures 2017 © Isolda Agazzi

Laurent Aubert, le fondateur des Ateliers d’Ethnomusicologie, s’apprête à passer le flambeau. En 35 ans, il a amené  à Genève des musiques et danses de niche, en provenance des quatre coins du monde. Un plaidoyer pour la diversité culturelle et contre le racisme.

Une sublime danseuse tsigane virevolte dans une robe rouge écarlate, les longs cheveux noirs lâchés sur ses épaules. Un chanteur de flamenco entonne un chant langoureux et puissant, accompagné par le son grave de la guitare. Une jeune femme se met au cajon, un vertueux de la musique tzigane à la contrebasse, un percussionniste jamaïcain au djembé et un enseignant français de musique tzigane à la clarinette. Dans cette chaude soirée de début juillet, le public retient son souffle. Et la magie, une fois de plus, opère : des chanteurs et danseurs issus des traditions les plus diverses fusionnent dans une jam session endiablée qui met le feu au théâtre de la Parfumerie. Dehors, des femmes et des hommes de tous horizons sirotent un jus de bissap, affalés sur un pouf, ou dégustent un curry à la lumière de la roulotte tzigane, les oreilles qui résonnent encore de cette semaine de stages de danses et musiques du monde. L’année passée, une fois de plus, la Croisée des cultures a réussi son pari : faire se rencontrer des gens d’univers géographiquement très éloignés, mais devenus artistiquement et humainement proches dans ce creuset rare qu’est Genève et sous la houlette de cette association unique que sont les Ateliers d’Ethnomusicologie (ADEM). Cette année, la Croisée va relever le défi une fois de plus.

Photo: Croisée des cultures 2017, Photo: © Dora Zarzavatsaki

Mai 1968 : une remise en question la conception du monde

Quelle est donc la philosophie de cette croisée des cultures ? « Si philosophie il y a, elle s’est construite sur le tard, nous répond Laurent Aubert, qui a créé les ADEM en 1983, les dirige depuis lors et s’apprête à prendre la retraite. Cela a commencé par une affinité avec les musiques rarement exposées dans les médias. Adolescent, j’ai d’abord voyagé au Sénégal et, dès l’âge de vingt ans, au Maroc, en Turquie, en Inde et au Népal. C’était les années 1970, une période particulière. Mai 1968 n’a pas été seulement un geste politique, mais une  révolution dans les mœurs et la conception du monde. Il a sonné la remise en question de la suprématie de la civilisation occidentale et de la notion de progrès. C’était une révolution de la pensée, une ouverture sur d’autres cultures, qui sont tout aussi contemporaines que celles dans laquelle on vit ici. Cinquante ans après, le problème n’est pas résolu. »

Alors l’art est-il une forme de révolution ? « Une révolution intérieure, sûrement. Cela change la personne qui le pratique. C’est une sorte d’alchimie, la capacité de transformer une matière brute en quelque chose de fin et subtile. Mais il n’y a pas une seule définition de l’art, il peut être révolutionnaire ou autre chose. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles les gens font de la musique dans le monde. L’une consiste à prôner la révolution, mais c’est un peu réducteur ».

C’est l’aventure des ADEM que le journaliste Arnaud Robert raconte dans Genève aux rythmes du monde, un livre plein de poésie qui, en seize tableaux, relate la genèse de l’association, le lien quasi fusionnel entre Laurent Aubert et la musique du Sud de l’Inde, son flair pour dénicher des talents inconnus et parfois improbables chez les tziganes de Roumanie, les musiciens afghans ou des joueurs de djembé africains. Tout cela avec sa plus fidèle collaboratrice, Astrid Stierlin.

Photo: Laurent Aubert (droite) et Astrid Stierlin (tout à gauche) à la fête de la musique 2017  © Dora Zarzavatsaki

70 cours qui vont du luth persan au….yodel

Mais qu’est-ce que l’ethnomusicologie ? « C’est l’étude de la musique qui tienne compte de manière prépondérante de son contexte et de ses raisons d’être. Quand je suis parti en Inde, j’avais envie d’apprendre le sarod. Mais si mes goûts personnels me portaient plutôt vers la musique indienne, ce n’était pas exclusif et nous avons fait venir des musiciens de beaucoup d’autres cultures.» En effet, les Ateliers proposent pas moins de 70 cours à l’année, qui vont de la danse soufie aux chants polyphoniques de France, en passant par les danses grecques, la pizzica d’Italie du sud, le chant arabe, les percussions japonaises, les danses afro-cubaines et les violons d’Irlande. Leur point commun ? Ce sont des musiques de niche, peu ou pas commerciales – ne les appelez surtout pas « musiques du monde », un terme que l’ethnomusicologue juge trop galvaudé.

Comment choisit-il donc des expressions artistiques aussi variées, provenant autant du Nord que du Sud du monde – une distinction qui lui paraît totalement superflue ? « Je suis mes coups de cœur, répond-il sans hésitation, et comme j’écoute beaucoup de musiques de ce genre, j’ose penser qu’ils sont documentés ». C’est ainsi que le yodel fait partie du domaine que les ADEM se sont auto-attribué, même s’il est récent. Un choix qui peut surprendre. « Les yodleurs ne sont pas tous de vieux Suisses aux bras noueux qui votent extrême droite ! S’amuse-il. En Suisse alémanique il y a beaucoup de yodleurs qui font de la musique expérimentale, électro, et qui ont une approche au deuxième degré. C’est important d’inclure dans notre projet certaines musiques nées en Suisse et de les valoriser au même titre que les autres, pas plus. »

Genève, terreau fertile

La question que se pose tout spectateur régulier est comment les ADEM arrivent à dénicher les groupes extraordinaires qu’ils proposent, pour la plupart inconnus sous nos latitudes. « Au fil des ans on se crée des réseaux. Ensuite ce sont les occasions qui font le larron, sourit-il. Et le public est toujours au rendez-vous, avec un rajeunissement très réjouissant ces dernières années ». Ou plutôt les publics, car les spectateurs varient selon les cycles thématiques proposés, aux noms plus enchanteurs les uns que les autres – Orients du luth, Voix du monde au féminin, Crète en fête, Alla Turca, Afrique plurielle… Parfois il y a plus de Genevois, parfois plus de personnes issues de la culture mise en scène, parfois les deux.

Car c’est clair, Genève, ville multiculturelle où près de la moitié de la population est étrangère, constitue un terreau particulièrement propice. « Certains estiment que nous faisons de la politique au sens large, concède Aubert. Ce qui est sûr, c’est que c’est un plaidoyer pour la diversité culturelle, pour l’acceptation de l’autre dans sa différence et donc contre le racisme. Les Genevois viennent peut-être aussi par conscience politique, par solidarité avec certains peuples, les Syriens, les Irakiens, les Palestiniens… Ou alors parce qu’ils ont voyagé dans ces pays. Mais il n’y a pas que cela, sinon ils ne viendraient qu’une fois.»

 

“Respect pour les acquis de la Révolution cubaine, malgré l’hostilité des USA”

Photo: ambassade des USA à La Havane, © Isolda Agazzi

Michael Parmly a représenté les intérêts américains à La Havane sous la présidence de George W. Bush. Aujourd’hui retraité à Genève, il appelle Washington à rendre la base militaire de Guantanamo et à normaliser les relations commerciales entre les deux pays. Dès lors, il n’y aurait plus de raison de garder l’embargo.

“Guantanamo ? Il y a la plus belle plage de Cuba! » S’exclame le chauffeur de vélo taxi, pédalant vigoureusement sous un soleil de plomb. La plage, ce n’est pas la première chose qui vient à l’esprit du visiteur étranger qui s’enquiert sur Guantanamo… « La base américaine ? Ah oui Fidel [Castro] voulait la fermer, mais il n’est jamais monté au créneau avec les Américains », précise cet ancien enseignant, qui a préféré troquer son salaire de 21 CUC (21 CHF) par mois pour promener les touristes et gagner cette somme en une heure. Une analyse confirmée par Michael Parmly, en charge des intérêts américains à Cuba de 2005 à 2008: « La présence des Etats-Unis à Guantanamo est illégitime ! Nous devons rendre cette base navale à Cuba sans rien demander en échange, même si l’accord de 1934 nous donne le droit d’y rester jusqu’à ce que les deux parties en décident autrement. Quand Fidel Castro a pris le pouvoir, il a clamé haut et fort qu’il était contre la présence américaine, mais c’était de la propagande, il n’est jamais allé plus loin. A nous de le faire donc! » A noter que Barack Obama voulait fermer la prison qui se trouve sur la base, mais pas la base elle-même.

Se coordonner avec la Suisse, représentante des intérêts américains

Qu’était donc allé faire à Cuba cet ancien diplomate américain, qui coule aujourd’hui une retraite paisible à Genève ? « Mettre en œuvre la politique de George W. Bush. Condoleeza Rice [alors secrétaire d’Etat] m’avait dit : « Je veux que vous fassiez de notre politique à Cuba une politique étrangère et non une politique intérieure : que se passe-t-il là-bas ? Comment le pays est-il en train d’évoluer ? » Elle m’a donné carte blanche. Je suis même arrivé à convaincre le président Bush de « venir » virtuellement à Cuba. Nous avons eu des conversations par DVC [l’équivalent du skype de l’époque] cinq fois. » Tout cela en coordination étroite avec la Suisse, qui a représenté les intérêts américains sur l’île jusqu’en 2015, date du rétablissement des relations diplomatiques par Barack Obama.

Convaincu que la connaissance que Washington avait de Cuba s’était arrêtée en 1958, avant la Révolution, Michael Parmly sort de l’ambassade, va à la rencontre des Cubains, les écoute et il encourage son staff (51 personnes tout de même) à faire pareil. Il rencontre régulièrement et publiquement des dissidents, notamment les 75 personnes arrêtées en mars 2004, dont le Cardinal Ortega. « L’une des conversations que George W. Bush a eues était avec les dissidents. Washington aimait penser qu’il y avait 11 millions de dissidents potentiels à Cuba [toute la population], mais ce n’était pas vrai. La plupart des membres du parti communiste cubain, des centaines de milliers de personnes, croyaient sincèrement à la Révolution »

Lever l’embargo va servir aussi les intérêts américains

Pour lui, c’est une évidence : « Nous devons normaliser nos relations commerciales avec Cuba. Dès lors, il n’y aura plus de raison de garder l’embargo. » Celui-ci interdit à tout bateau de charger et décharger aux Etats-Unis s’il a fait du commerce avec Cuba pendant les six derniers mois. Il interdit les voyages des Américains et la plupart des importations et exportations entre les Etats-Unis et Cuba. Pas toutes donc. L’aide humanitaire, les produits agricoles et pharmaceutiques en sont exclus. Cuba achète beaucoup de produits agricoles aux Etats-Unis et les entreprises pharmaceutiques américaines font sur l’île des recherches et des tests qu’elles ne pourraient pas faire chez elles.

“Lorsque j’étais à Cuba, les principaux intérêts que je devais défendre étaient ceux des exportateurs agricoles américains – et cela continue sous Donald Trump. En vertu de notre législation, Cuba doit payer cash les produits agricoles et pharmaceutiques qu’elle nous achète, c’est donc très intéressant pour nos exportateurs. »  D’où une chance, selon lui, que l’embargo américain soit levé tôt ou tard, malgré la rhétorique de Donald Trump.

 

Photo: La Guarida, La Havane © Isolda Agazzi

Michael Parmly en est convaincu : les entrepreneurs sont l’avenir du pays. En 2011, une loi a autorisé les privés à exécuter 127 activités, allant des chauffeurs aux coiffeurs, en passant par les restaurants et les « casas particulares » (maisons privées louées aux touristes). 500’000 personnes se sont enregistrées, ce qui représente 10% de la population active. Depuis quelques mois le gouvernement n’autorise plus de nouveaux commerces, mais les anciens peuvent continuer à exercer. L’ancien diplomate donne l’exemple de La Guarida, le restaurant le plus célèbre du pays, installé dans un ancien palais de Centro Habana où a été tourné Fresa y Chocolate, un film de 1993 qui raconte une rencontre improbable entre un homosexuel qui ne croit pas à la Révolution et un étudiant communiste.

Hôpitaux en piteux état, mais les médecins font des miracles

“Je respecte profondément la Révolution cubaine pour ce qu’elle a été capable de réaliser, malgré l’hostilité des Etats-Unis. Les Cubains ne sont que 11 millions, mais ils ont su garder leur identité bien que les Américains leur mettent les bâtons dans les roues depuis soixante ans », affirme-t-il. Malheureusement les principaux acquis de la Révolution, à commencer par la santé et l’éducation, s’effondrent. Les hôpitaux sont en piteux état, malgré l’excellent niveau de formation des médecins et des infirmières, qui ont tendance à s’expatrier dès qu’ils le peuvent – les services sont le principal produit d’exportation de Cuba, à commencer par le personnel médical.

“J’apprenais à nager à des enfants cubains atteints du cancer, dans ma piscine, nous raconte l’ancien diplomate. Une fois on m’a appelé en pleine nuit : Jacqueline, âgée de 13 ans, était en train de mourir. J’ai filé à l’hôpital. Le médecin savait qui j’étais et d’abord il n’a pas voulu me laisser entrer. Mais quand il a compris que c’était important pour Jacqueline, il m’a ouvert la porte. C’est cela la valeur du système médical cubain : les médecins sont des êtres humains, pas des bureaucrates. Une fois j’ai demandé à un dissident en très mauvaise santé s’il avait accès aux soins. Il m’a répondu : « Mon statut d’opposant affecte ma capacité à appeler une ambulance, car malheureusement les bureaucrates ne sont pas aussi inspirés que les médecins. Mais une fois que j’arrive à l’hôpital, je sais que je suis entre de bonnes mains. »

Hécatombe en Méditerranée

Photo: © SOS Méditerranée

Dans Eldorado, Markus Imhoof montre l’horreur des migrations et … l’absurdité du système commercial international. Depuis le tournage du film, les conditions d’arrivée des migrants se sont encore nettement détériorées. L’ONG SOS MEDITERRANEE, qui a ouvert récemment un bureau à Genève, affrète l’Aquarius, l’un des seuls bateaux qui continuent à leur venir en aide.

Eldorado est probablement l’un des meilleurs films sur le drame des migrants. Le plus humain en tout cas. On y voit un Sénégalais débouté de l’asile, qui accepte de rentrer chez lui en échange d’un chèque de 3’000.- maximum, offert par la Suisse pour démarrer une activité économique sur place. Peu de temps après, très fier, il envoie au cinéaste suisse une photo des deux vaches qu’il a pu s’acheter. Sauf qu’au même moment, nous raconte le film, à savoir en 2014, la Cedeao (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest) signe l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne (UE). Le lait en poudre européen, subventionné, va inonder les marchés d’Afrique de l’Ouest, dont le Sénégal, grâce à la baisse drastique des droits de douane – et alors même que ces pays n’ont pas les moyens de subventionner leur agriculture. Le lait en poudre importé va être moins cher que le lait produit localement et notre paysan risque de mettre la clé sous le paillasson.

Pareil pour les tomates. Le film montre comment la filière de la tomate marche sur la tête. Les migrants africains qui débarquent en Italie (et sont presque systématiquement déboutés de l’asile) se retrouvent à ramasser les tomates dans les campagnes des Pouilles pour 30 euros par jour (dont la moitié va au mafieux qui les a engagés dans des conditions proches de l’esclavage). C’est ces prix imbattables qui permettent à l’industrie italienne de la tomate de survivre. Elle va fabriquer du concentré subventionné, qui sera exporté vers l’Afrique à des prix défiant toute concurrence et, de nouveau, probablement inférieurs aux coûts locaux de production.

« C’est nous qui produisons les réfugiés économiques ! » Assène Markus Imhoof lors d’un débat organisé par le Festival Vision du réel à Nyon. « Quoi faire alors ? » lui demande une spectatrice. « Votez avec votre cœur et soutenez l’Initiative Multinationales responsables ! ». Cette initiative, lancée par 85 ONG, dont Alliance Sud, vise à obliger les entreprises suisses à respecter les droits humains et l’environnement partout dans le monde.

Fin de Mare Nostrum en 2014

Eldorado montre l’humanité de la Marine et des ONG italiennes, qui sauvent les migrants en mer, les accueillent, les nourrissent et les soignent avec une dévotion qui frôle le sacerdoce. Le film a été tourné pendant l’opération Mare Nostrum, qui a pris fin en 2014 car l’UE estimait que l’Italie était en train de créer un appel d’air.

« Mais les arrivées ont continué bien après, ce qui montre qu’il n’y avait pas de corrélation », rétorque Caroline Abu Sa’da, directrice de SOS MEDITERRANEE Suisse, une nouvelle ONG membre du réseau européen SOS MEDITERRANEE. Ce réseau affrète l’Aquarius, un bateau qui a sauvé près de 28’000 personnes depuis février 2016. Une petite équipe d’une trentaine de personnes, en comptant les employés de Médecin Sans Frontières, patrouille les eaux internationales au large de la Libye pour recueillir les rafiots à la dérive. Les autorités italiennes lui disent ensuite où déposer les migrants – en ce moment surtout en Sicile.

« A l’heure actuelle, seul l’Aquarius et le bateau de l’ONG allemande Sea-Eye patrouillent encore en Méditerranée, nous explique Caroline Abu Sa’da. Les naufragés viennent surtout d’Erythrée, de Somalie, du Soudan, mais aussi d’Irak, de Syrie et de Palestine. Ils racontent des histoires assez terribles…. Les raisons de leur départ sont dramatiques, leurs parcours migratoires encore plus, surtout l’arrivée en Libye, avec l’esclavage, la torture, les viols, que nous documentons depuis des années. Leurs conditions médicales et psychologiques se sont nettement aggravées par rapport à l’année passée car les gens restent plus longtemps dans les geôles libyennes. »

 

Photo: © SOS Méditerranée

12’000 francs par jour pour affréter un bateau

Pour rappel, 2015 a vu le plus grand nombre d’arrivées par mer. Avec la fin de Mare Nostrum, de nombreuses ONG se mobilisent pour sauver les migrants. Mais en 2017 le gouvernement italien se crispe et décide de gérer la crise tout seul. Il passe un accord avec la Libye, avec la bénédiction de l’UE qui vient de signer un accord semblable avec la Turquie pour la payer à contenir les migrants.

L’UE lance alors un programme de formation des garde-côtes libyens par le biais de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières. En mai – juin 2017, le ministère de l’Intérieur italien demande aux ONG de signer un code de conduite. « Certaines signent, d’autres refusent, d’autres, comme nous, décident de négocier des clauses qui ne nous convenaient pas : la présence de policiers armés à bord et l’interdiction de transbordement des petits aux gros bateaux, qui obligeait les ONG à faire des aller – retours entre les côtes libyennes et l’Italie, réduisant leur capacité », précise la directrice de SOS MEDITERRANEE Suisse.

Dès lors, à partir de septembre il y a eu beaucoup moins d’ONG en mer et, avec la politique de « containment » qui se met en place en Libye, beaucoup moins de départs. Selon l’Organisation internationale des migrations, 27’000 personnes sont arrivées cette année, avec un taux de mortalité de 2%, ce qui correspond à 560 morts documentés – on ne connaît pas les autres. Mais les ONG qui continuent à se battre contre vents et marées marchent sur un fil rouge. « Nous risquons de nous faire arrêter par les autorités italiennes tous les jours, ou d’avoir un clash avec les garde côtes libyens. Comme nous ne pouvons compter que sur les dons des particuliers, nous avons très peu de financements. Or affréter un bateau coûte 12’000 CHF par jour», continue Caroline Abu Sa’da.

Mi-avril, la cour de justice de Ragusa a dé-séquestré le bateau de l’ONG espagnole Pro Activa Open Arms, mais elle a gardé les poursuites envers les trois personnes qui étaient à bord. « Ce jugement reconnaît enfin que la Libye n’est pas un pays sûr pour renvoyer les gens, soupire Caroline Abu Sa’da. Les ONG présentes en Méditerranée sauvent des vies et témoignent, ce qui est essentiel car Frontex joue un rôle ambigu. Si on part il n’y aura plus de témoins en mer. Mais il faut bien reconnaître que la situation de l’Italie n’est pas tenable. Avec la Grèce, c’est le principal pays d’accueil et elle ne reçoit presque aucun soutien de l’UE. La clé de répartition entre les pays membres (et la Suisse) ne marche pas. »

Reste à savoir si notre paysan sénégalais va retenter de prendre la route de l’exil. Cette fois-ci, son voyage risque d’être encore plus périlleux et inhumain que le précédent.

Les caféiculteurs burundais contre la Banque mondiale

© Solidarité socialiste

Au Burundi, les petits producteurs de café se sont opposés efficacement au projet de la Banque mondiale de confier toute la filière aux multinationales. Même le suisse Webcor a jeté l’éponge…. pour être remplacé par Glencore. Dans un livre qui vient de paraître, Deogratias Niyonkuru raconte ce combat, et tant d’autres, en faveur de la dignité paysanne en Afrique.

« Aujourd’hui, en Afrique, les politiques agricoles ne sont plus dictées par les Etats et encore moins par les paysans, mais par la Banque mondiale. On nous fait miroiter des approches participatives pour aider les paysans à définir leurs besoins, mais elles sont entièrement manipulées. La Banque mondiale est sous la coupe des multinationales, qui cherchent à  contrôler le commerce de tous les produits agricoles » assène Deogratias Niyonkuru, venu à Genève,  à l’invitation de l’IRED (Innovations et Réseaux pour le Développement) et de la Fédération genevoise de coopération, présenter son nouveau livre Pour la dignité paysanne. Deo sait de quoi il parle : avec son ONG, l’Adisco, il a organisé la révolte paysanne au Burundi, qu’il raconte dans un chapitre de son livre.

« Au Burundi, la filière du café fait vivre entre 600’000 et 700’000 paysans. 55% de la population en tire des revenus monétaires et elle représente 80% des recettes en devises du pays», nous explique-t-il. Une filière qui comprend plusieurs systèmes de transformation : le café de base est la cerise rouge et elle est lavée et dépulpée dans les stations de lavage et dépulpage. Le café qui en sort est appelé « café parche ». A son tour, celui-ci est envoyé dans les usines de déparchage, d’où sort le café vert qui est généralement exporté pour être torréfié et consommé. Une petite partie est torréfiée sur place.

Les paysans s’organisent

Au Burundi, la filière café a subi plusieurs séquences. La plus importante a été la construction par le gouvernement, avec l’appui de la Banque mondiale, de 133 stations de lavage. C’était la principale industrie de transformation du pays, surtout dans le monde rural. Ces stations ont d’abord appartenu entièrement à l’Etat, ensuite leur gestion a été confiée à des sociétés privées au capital mixte, les SOGESTAL (Sociétés de gestion des stations de lavage), mais l’Etat restait propriétaire des stations de lavage

Au début des années 1990 le gouvernement, sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, a décidé de libéraliser la gestion de cet outil industriel. Mais malheureusement la guerre civile a éclaté. « A ce moment là l’Office des cultures industrielles du Burundi, qui gérait la filière café, décide d’organiser les caféiculteurs, un processus qui aboutira à la création de la fédération nationale CNAC en 2004 – année qui marque aussi la fin de la guerre civile », continue Deo. A cette époque le gouvernement et les associations de caféiculteurs s’étaient entendus pour résoudre les problèmes de la filière, tellement endettée auprès des banques commerciales que le gouvernement était constamment en train de la subventionner. Les paysans se plaignaient aussi que le prix du café était trop bas et ils avaient une tendance réelle à abandonner la filière. Pour pallier à cela, tous les acteurs ont décidé de mettre en place un système privatisé de commercialisation, qui était porté  par les représentants de la CNAC et des SOGESTAL.

Les problèmes sont réglés, mais la Banque mondiale décide de privatiser

« Le mécanisme a fonctionné entre 2006 et 2008. La filière n’était plus endettée et la reprise de l’encadrement était assurée grâce au prélèvement d’une prime sur le prix », se réjouit Deo. Mais le répit fut de courte durée… « Malheureusement la Banque mondiale n’était pas satisfaite, elle a décidé d’appliquer le même mécanisme que dans la privatisation de toutes les grandes filières d’exportation en Afrique. Elle a lancé un appel d’offres international pour vendre le tissu industriel et elle a obligé le gouvernement à soutenir sa stratégie. Le gouvernement l’a adoptée avec des réserves, mais celles-ci n’ont jamais été prises en compte. C’est à ce moment-là que les caféiculteurs ont décidé de lancer une vaste campagne de protestation. La mobilisation était énorme : on écrivait des lettres chaque semaine pour dire aux acquéreurs potentiels qu’ils étaient en train de nuire aux intérêts des petits entrepreneurs et on organisait des rencontres avec toutes les parties prenantes.»

Le suisse Webcor est le seul groupe international qui postule

Cette mobilisation a découragé tous les groupes internationaux de se porter acquéreurs, à l’exception notable du suisse Webcor, qui a acheté treize stations de lavage. Mais Deo et ses compagnons continuent le plaidoyer : dans l’appel d’offres, il était écrit que pour pouvoir acheter une station de lavage, une entreprise devait avoir au moins 1 million USD de chiffre d’affaires annuel et avoir réalisé un bénéfice minimal de 100’000 USD les trois dernières années. « Aucune entreprise burundaise n’était capable de remplir ces conditions ! Nous avons insisté pour revoir les conditions, de telle sorte que lors du deuxième appel d’offres elles ont été réduites de moitié et quelques Burundais ont pu acheter des stations de lavage. Mais la Banque mondiale restait insatisfaite et exigeait le contrôle total de l’outil industriel par le secteur privé. C’est alors que les paysans ont décidé de se retirer de ce processus   La Banque mondiale a pris peur car les clauses prévoyaient que les paysans possèdent les stations de lavage à 25% (une part réservataire), ce qui était ridicule car cela ne donnait même pas droit à une minorité de blocage. Elle est allée jusqu’à conditionner son soutien budgétaire, qui incluait un programme de gratuité des soins de santé pour les enfants de moins de cinq ans.

Les paysans ne se laissent pas abattre, ils continuent la lutte. Ils décident de porter le débat à haut niveau, contactent l’IRED en Suisse, puis Solidarité socialiste en Belgique qui commence à travailler avec Olivier de Schutter (alors rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation), ils lancent un appel à la Banque mondiale et au secrétaire général de l’ONU pour expliquer que la privatisation en cours au Burundi nuit aux intérêts des petits paysans. En même temps, Deo et ses compagnons commencent à aider les paysans à construire leurs propres stations de lavage, qui sont aujourd’hui au nombre de quarante. « La Banque mondiale ne pouvait plus continuer à affirmer qu’ils n’étaient pas capables de construire et de gérer des stations de lavage. Elle a été obligée de changer de stratégie. Les paysans pouvaient se porter acquéreurs d’usines et d’acquérir d’office le tiers de celles qui restaient . Nous avons gagné ! » s’exclame Deo

Glencore remplace Webcor

Mais malheureusement en 2015 une crise politique éclate et le processus se bloque. Aujourd’hui la filière café est devenue encore plus complexe : une partie est toujours traitée par les SOGESTAL, une partie appartient à des Burundais privés, une partie aux coopératives qui contrôlent 20% du marché et une autre partie aux multinationales. Webcore s’est retirée, mais elle a revendu ses stations de lavage à une autre multinationale suisse, Glencore « Nous allons continuer le combat ! », assure Deo.

Entre temps les cours mondiaux du café ont chuté, avec un risque réel pour les paysans d’abandonner la filière, et  le gouvernement s’est vu obligé de  reprendre la régulation de la filière: il impose des prix- plancher et des règles pour éviter une concurrence féroce entre les acteurs. « C’est positif car c’était devenu une véritable jungle. Le vrai rôle de la filière café est de permettre aux paysans de rassembler de quoi investir dans l’amélioration de l’habitat, le mariage des enfants, la scolarisation. Si c’est pour gagner seulement quelques sous pour parer aux besoins les plus pressants, cela ne sert à rien. Pour améliorer l’agriculture en Afrique, le facteur clé, ce sont les politiques publiques ». Dans son livre, il raconte d’autres plaidoyers passionnants.

Cuba à la croisée des chemins

Photo: Mural à la gloire de la Révolution, La Havane,  © Isolda Agazzi

Alors que Raul Castro va quitter le pouvoir le 19 avril, l’économie cubaine est à bout de souffle. Le salut ne semble pouvoir venir que de l’étranger. Le pays qui défie l’impérialisme américain depuis 60 ans n’aura d’autre choix que de continuer à s’ouvrir, mais à quel rythme?

Impossible de trouver du thé dans les magasins de la Havane. Ils débordent de rhum et de cigarettes à des prix imbattables, proposent du Nescafé  – même si les Cubains boivent de l’excellent café local, très fort -, des biscuits, des bombons, des glaces Nestlé, de l’huile, des shampoings et quelques autres produits. Pas de lait frais non plus, du moins dans la capitale, car Cuba n’en produit pas assez. Si on a de la chance, on trouve du lait en poudre, ou du lait condensé importés. Mais pas de thé donc, puisque les Cubains n’en boivent pas. La fabrique de chocolat de la Havane vend du bon chocolat local et des truffes à différents parfums. Pour faire ses courses (et pour n’importe quoi d’ailleurs) il faut faire la queue – ou plutôt les queues car il y a des caisses différentes selon les produits – et payer en CUC, la monnaie nationale convertible, qui équivaut à 1 USD. Pour trouver des produits locaux, il faut se rendre dans des magasins d’Etat, fréquentés presque exclusivement par les Cubains, nettement moins chers, mais où la qualité est très inférieure et où l’on paie en pesos cubains. Pourtant, quelques restaurants touristiques, gérés par des privés, proposent du thé…. alors en s’enquérant discrètement, on finit par apprendre que oui, il y a un magasin qui vend du thé dans la vieille Havane, mais il faut bien chercher.

Photo: épicerie à La Havane,  © Isolda Agazzi

Double économie

Cette double économie, cette société à deux vitesses – les touristes d’un côté, qui paient en CUC et les Cubains de l’autre, qui paient surtout en pesos – est l’élément qui frappe le plus l’observateur étranger. L’économie de cette île à 150 km de la Floride, qui défie fièrement l’impérialisme américain depuis soixante ans, est à bout de souffle. Elle ne s’est jamais remise de l’effondrement de l’URSS, au début des années 1990, qui portait le pays à bout de bras. Et du blocus américain, quelque peu assoupli par Barak Obama, mais restauré par Donald Trump.

L’économie est entièrement contrôlée par l’Etat. Le salaire moyen est d’une vingtaine de CUC par mois, 40 pour un professeur d’université, 60 pour un médecin. Ce qui ne permet pas de vivre – même un Cubain ne tient pas une semaine avec 20 CUC. Certes, tout le monde reçoit une ration de nourriture mensuelle, mais elle est très insuffisante. Pour la compléter, les gens sont obligés d’acheter de la nourriture qui est extrêmement chère, quand il y en a. Tout comme le transport. Il y a très peu de voitures en circulation et les Cubains dépensent une fortune pour se déplacer en taxi collectif ou en bus en plus ou moins bon état, et ils doivent s’armer d’une patience infinie pour supporter des attentes parfois interminables.

Touristes suisses et sud-américains

Tout le monde a donc une autre source de revenu en plus du salaire officiel, garanti à vie à ceux qui veulent travailler. Pour la plupart, le salut semble venir du tourisme. Si les touristes ont toujours eu libre accès à Cuba, depuis la détente amorcée par Barack Obama il y a une dizaine d’années, ils y affluent (presque) en masse, à la recherche du mythe révolutionnaire et d’un pays encore « authentique ». Selon le journal officiel Granma, un million de touristes ont déjà visité Cuba pendant les trois premiers mois de cette année. Les merveilles architecturales, le riche patrimoine historique, une vie culturelle bouillonnante et des paysages à couper le souffle font de cette île caraïbe un véritable petit bijou, qui attire beaucoup de Canadiens, de Suisses, d’Européens et d’Asiatiques. Avec la chute du tourisme en provenance des Etats-Unis, dû aux errements de la politique de Donald Trump, les prix ont diminué, si bien que beaucoup de Sud-Américains peuvent se permettre d’y venir aussi.

Photo: les voitures américaines des années 1950 font le bonheur des touristes, mais elles sont très polluantes, © Isolda Agazzi

Depuis que Raul Castro a autorisé la propriété privée, les Cubains qui travaillent avec les touristes s’en sortent plutôt bien : ils louent leur casa particular (maison individuelle) – 25 CUC la nuit, l’équivalent d’un salaire mensuel -, ouvrent un restaurant, travaillent comme serveurs, chauffeurs de taxi et de taxi bicyclette, se lancent dans un petit commerce. Mai pour cela il vaut mieux avoir des connexions avec l’étranger car les biens de consommation courante ne sont pas toujours disponibles, ou alors hors de prix : un ventilateur peut coûter 50 USD, deux mois de salaire ! Les Cubains peuvent les importer en petites quantités, pour leur consommation personnelle, mais cela coûte très cher. Les transferts de fonds des familles émigrées sont une autre source de revenu importante.

La révolution, marketing pour touristes

Trinidad est un cas d’école : cette pittoresque petite ville aux maisons bariolées, où le temps semble s’être arrêté à la fin du 19ème siècle, était au cœur de la production de canne à sucre. Avec la fermeture des usines elle s’est endormie…. pour se réveiller sous une horde de touristes qui se déversent dans ses ruelles pavées, surtout à l’approche de Pâques et des processions de la semaine sainte. Chaque maison semble s’être transformée en casa particular, avec patios, meubles d’époques et photos en noir et blanc tout droit sortis de l’époque coloniale.

Photo: procession du vendredi saint, Trinidad, © Isolda Agazzi

Les touristes viennent à Cuba chercher une révolution qui est devenue un produit de marketing. La photo mythique de Che Guevara par Alberto Korda, les casquettes au drapeau cubain et autres souvenirs se vendent à tous les coins de rue – le Che se retournerait dans son mausolée de Santa Clara. Ils viennent prendre des cours de salsa, se déversent dans les bars à musique où le rhum coule à flots, mais les Cubains ne dansent plus beaucoup la salsa, lui préférant le reggaeton, nettement plus monotone.

Education, culture et santé assurées, mais la consommation est à la traîne

Un voyage à Cuba laisse un sentiment étrange. Celui d’un pays à la croisée des chemins, où le salut ne semble pouvoir venir que de l’étranger. Un pays qui s’ouvre lentement, mais où les réformes semblent beaucoup trop lentes. Difficile de dire si les Cubains croient encore à la Révolution.

Photo: maison à La Havane,  © Isolda Agazzi

Certes, ils habitent des maisons mises gratuitement à disposition par le gouvernement, qu’ils peuvent désormais acheter et vendre et plus seulement échanger. Souvent des bâtisses magnifiques du début du 19ème siècle, devant lesquelles les touristes s’extasient, mais où une famille entière s’entasse parfois dans une seule pièce, avec salle de bain commune à l’étage. La Havane, qui fêtera l’année prochaine son 500ème anniversaire, est un musée à ciel ouvert, où des efforts impressionnants ont été consentis pour restaurer un patrimoine architectural unique, mais où les besoins sont encore énormes. La population bénéficie de la santé et l’éducation gratuite, d’une sécurité à toute épreuve et d’une offre culturelle impressionnante à des prix imbattables – la Fabrica del Arte cubano, haut lieu de la culture cubaine contemporaine, en est l’un des meilleurs exemples.

 

Photo: les droits de douane sur les voitures sont de 800% , © Isolda Agazzi

 

Mais les gens veulent consommer, ne serait-ce que le strict minimum. Ils voudraient pouvoir s’offrir une nouvelle montre, acheter des biens d’équipement pour la maison, au lieu de rafistoler les anciens jusqu’à l’os. Les voitures américaines des années 1950 aux couleurs bombons, devant lesquelles se pâment les touristes, sont un pis-aller, très polluant de surcroît. Les Cubains passent leur temps à les rafistoler et les repeindre, la musique à fond, car en acheter une autre est quasiment impossible, vu la pénurie sur le marché et les prix exorbitants dus à des droits de douane prohibitifs.

Fin de la double monnaie promise pour bientôt

Sans parler d’internet, qui ouvre une fenêtre sur le monde, même s’il est fortement restreint. Pour se connecter, il faut aller dans les quelques endroits où il y a du wifi, acheter une carte en présentant son passeport et insérer les données à chaque connexion.

Photo: le transport est un problème à Cuba, © Isolda Agazzi

Malgré ces difficultés de la vie quotidienne, la population cubaine fait preuve d’une débrouille, une joie de vivre et une ouverture impressionnante. Elle s’entraide par la force des choses et accueille le touriste avec un sourire désarmant. Comme les gens ne sont pas connectés en permanence, ils se parlent. Comme ils doivent partager les taxis collectifs, les astuces et les galères, ils affichent une solidarité et une chaleur humaine rare. La musique est partout, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit – parfois même trop pour des oreilles qui n’y sont pas habituées.

 

Raul Castro a promis de supprimer la double monnaie avant de partir, mais c’est si compliqué que cela a été repoussé. Cuba est à la croisée des chemins. Celui de gauche est une impasse, il a fait son temps. Un virage à droite trop brusque n’est ni souhaité ni souhaitable. Pourtant le pays n’a pas le choix : il doit continuer à s’ouvrir. A quelle vitesse ? Selon quelles modalités ? Les années de l’embargo américain sont probablement comptées. Y a-t-il une voie médiane entre la pénurie et la « macdonalisation » d’un des derniers pays communistes au monde, qui va fêter l’année prochaine le 60ème anniversaire de la Révolution ?

Photo: Tribuna antimperialista sur le Malecon, sous les fenêtres de l’ambassade américaine et à 150 km de la Floride, © Isolda Agazzi

 

Argentine : les retraités trinquent, les investisseurs jubilent

Photo: manifestation à Buenos Aires, décembre 2017 © Isolda Agazzi

La réforme des retraites adoptée en décembre passé est censée amener 6 milliards USD d’économies. Alors que l’Argentine doit 8 milliards 650 millions USD (au moins) aux investisseurs étrangers et a déjà payé 11 milliards USD aux fonds vautour…

Le 19 décembre dernier, le rideau venait à peine de tomber sur la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce, à laquelle j’avais participé comme représentante d’Alliance Sud, que les rues de Buenos Aires se transformaient en champ de bataille. Malgré des manifestations incessantes et des grèves générales depuis un mois, le président Mauricio Macri avait fait passer au forceps la très controversée réforme qui prévoit l’augmentation de l’âge de la retraite et une limitation de l’indexation des pensions sur l’inflation. Pourtant, avec une inflation record de 20% par an, beaucoup de retraités peinent à joindre les deux bouts et les travailleurs voient leur pouvoir d’achat dégringoler. Le taux de pauvreté officiel se situe à 28,6%. Le bras de fer entre le président libéral et la gauche péroniste et les syndicats a entraîné l’embrasement des rues de Buenos Aires et une répression brutale, comme cela ne s’était jamais vu depuis la crise financière de 2001.

Le but affiché du gouvernement, élu en 2015, est de réduire un déficit budgétaire de 31 milliards d’USD en faisant 6 milliards USD d’économies. Mais prendre l’argent des retraités est-ce la meilleure façon d’y parvenir, me suis-je demandé ? Pour répondre à cette question, il suffit de comparer ce montant aux sommes astronomiques que l’Argentine doit aux investisseurs étrangers.

Crise financière, état d’urgence et avalanche de plaintes

Pour comprendre les origines de la crise de 2001, qui avait mis le pays à genoux, il faut remonter au début des années 1990. L’Argentine croulait sous les dettes. Pour y faire face, le gouvernement avait privatisé nombre d’entreprises publiques, les cédant notamment à des investisseurs étrangers, et avait conclu, pour les attirer, une cinquantaine d’accords de protection des investissements (API). Malgré ces ouvertures, le pays n’est pas arrivé à rembourser sa dette publique. En 2001 il a fait faillite.

Prenant des mesures exceptionnelles, le nouveau gouvernement Duhalde a alors déclaré l’état d’urgence. Il a dû abandonner la parité du peso et d’USD, entraînant une brusque dévaluation de la monnaie nationale et une perte du pouvoir d’achat de la population sur les produits importés. Il a gelé les prix et obligé les investisseurs étrangers à percevoir les recettes en pesos. Ceux-ci tenaient pourtant à continuer à être payés en USD, ou alors en pesos, mais à la même valeur que lors de la réalisation des investissements, ce qui aurait signifié une augmentation de 200, 300 ou 400% – insupportable pour des clients déjà étranglés par l’inflation et le chômage.

Pour protester contre ces mesures exceptionnelles, mais nécessaires, les investisseurs étrangers ont déposé une avalanche de plaintes : 60, un record mondial ! Il n’y a aucune plainte d’entreprise suisse. Leur particularité est que beaucoup portent sur des services publics, certains de base, comme la fourniture d’eau, d’électricité et de gaz

Issue des plaintes

L’issue de ces plaintes est la suivante :

Décidées en faveur d’aucune des deux parties: 1

Données non disponibles :     3

Décidées en faveur de l’Etat          : 5 (seulement)

Abandonnées:            9

En cours : 9. La plus récente est celle déposée en 2017 par un investisseur américain, MetLife, suite à la nationalisation du système privé des retraites en 2008. D’autres font suite aux mesures susmentionnées d’après-crise, comme celle de l’investisseur Luxembourgeois Camuzzi, un distributeur de gaz naturel actif dans sept provinces.

Réglées : 14. Il s’agit de plaintes où les deux parties ont pu trouver un accord sur le montant du dédommagement, mais seulement deux de ces arrangements sont publics : 5 milliards USD accordés à la compagnie pétrolière espagnole Repsol pour expropriation (un record absolu !) et 1 milliard 350 millions USD pour régler le cas Abaclat vs. Argentina, une plainte déposée par 60’000 épargnants ayant perdu leurs obligations souveraines suite à la restructuration de la dette publique en 2001.

Les autres arrangements ne sont pas publics, mais l’Argentine a aussi dû délier les cordons de la bourse.

Décidés en faveur de l’investisseur :        19

Il s’agit du nombre le plus élevé. D’après nos calculs, basés sur les données de la CNUCED, l’Argentine doit payer 2 milliards 295 millions USD de dommages et intérêts.

D’après nos propres calculs toujours, si on additionne ce montant à celui mentionné précédemment, l’Argentine doit payer au moins 8 milliards 650 million. Comme déjà dit, en réalité c’est beaucoup plus puisque tous les montants ne sont pas connus et il faut ajouter à cela les frais de justice. Une plainte coûte en moyenne 8 millions USD, partagés différemment entre le plaignant et l’Etat hôte selon l’issue de celle-ci.

Attirer les investissements étrangers d’accord, mais à quel prix ?

Depuis son élection en décembre 2015, le président Mauricio Macri a adopté des mesures pour faire revenir les investisseurs étrangers : élimination du contrôle des capitaux, dévaluation du peso, baisse des impôts sur les entreprises, réduction des obstacles bureaucratiques. Il s’apprête à libéraliser aussi le droit du travail, ce qui augure de nouvelles manifestations dans les rues de Buenos Aires… Pour l’instant en tout cas il n’a pas touché aux mesures contestées par les investisseurs étrangers, mais les temps ont changé et il n’est plus question de revenir à la parité du peso et du USD, par exemple (aujourd’hui 1 USD s’échange contre 20 pesos).

Les plaintes auxquelles l’Argentine a dû et doit faire face – 9 sont encore en cours et de nouvelles ne sont pas exclues – posent énormément de questions: en principe, la souveraineté de l’Etat ne peut pas être engagée lorsque surviennent des évènements économiques tels qu’une crise financière, l’effondrement d’une devise ou du cours mondial d’un produit. Dès lors, puisque les mesures prises par l’Argentine étaient directement liées à la situation économique du pays et de la région, elles devraient être considérées comme faisant partie des risques économiques que les investisseurs étrangers doivent assumer et dégager le pays de sa responsabilité juridique internationale.

Pourtant, le fait que l’Argentine ait été condamnée 19 fois et n’ait obtenu gain de cause que cinq fois montre que ce principe n’a presque jamais été respecté. Visiblement, l’obligation d’un gouvernement de fournir les services publics de base et de respecter les droits humains de la population passe après ses obligations envers les investisseurs étrangers.

 A ne pas confondre avec les 11 milliards USD payés aux fonds vautour !

A ces chiffres astronomiques il faut ajouter les 11 milliards USD que l’Argentine a accepté de payer aux fonds vautours américains en février et mars 2016. Cette bataille juridique est aussi interminable que scandaleuse: en 2005 et 2010, les gouvernements Kirchner avaient réussi à négocier une restructuration de la dette avec 93% de leurs créanciers, qui avaient accepté une décote de 70%. Mais les fonds spéculatifs américains, qui détenaient 7% de la dette, n’ont pas accepté cet arrangement. Ils ont saisi les tribunaux new-yorkais pour obtenir un remboursement total des obligations argentines, qu’ils avaient pourtant achetées à prix cassé.  Ils ont fini par toucher le jackpot : 2 milliards USD pour des obligations achetées 80 millions dans les années 2000 ! L’Argentine a pu retourner sur les marchés financiers internationaux, mais à quel prix ?

 

Cet article est d’abord paru dans Global + 67, Printemps 2018, le magazine d’Alliance Sud

 

« La définition du réfugié est dépassée »

Photo: Migrants en Grèce, 2016 © Lefteris Partsalis

La Suisse a accueilli 18’000 requérants d’asile en 2017, une goutte d’eau par rapport aux pays voisins de la Syrie. Les inégalités criantes du monde expliquent les mouvements migratoires autant que les guerres, mais le réfugié reste officiellement celui qui fuit une persécution. Caritas Suisse s’insurge contre l’instrumentalisation de la coopération au développement.

« Dans la « jungle » de Calais, j’ai vu des gens patauger dans la boue en claquettes de plage. C’est l’allégorie parfaite de la vie de migrant : au bout de nos jambes nous avons des pieds et non des racines. Ils servent à nous déplacer. Nous sommes des voyageurs, non des arbres. Le mot « racine » a une connotation suspecte » assenait  Alessandro Monsutti, professeur à l’Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement (IUHEID), lors d’une soirée organisée par Caritas Suisse dans le même institut. « En 2015, l’Europe a accueilli 1,3 millions de réfugiés, ce qui représente 0,25% de la population.  Comment se fait-il que la mobilité de si peu de personnes plonge le vieux continent dans le doute identitaire, qu’elle suscite autant d’émotions et de polarisations? Je traverse l’Europe depuis plusieurs années et je vois partout des expressions de xénophobie, mais aussi de grande solidarité. »

Les inégalités, source de migration autant que les conflits

Pour ce spécialiste des questions migratoires, qui a suivi le chemin d’exil des Afghans, nul doute : la définition du réfugié, basée sur la dichotomie entre « vrai » réfugié (migrant politique) et migrant économique, ne nous permet pas de comprendre ce qui se passe, ni d’agir. Car, comme le relevait Oxfam dans un récent rapport, 1% population mondiale possède autant que le reste. Plus explicite encore : huit personnes possèdent autant que 50% de la population mondiale. 200 milliards USD échappent à la fiscalité internationale. « Malgré tout ce qu’on dit, on vit dans le monde le plus inégalitaire de l’histoire humaine. Jamais les inégalités n’ont été aussi criantes et cela ne va pas s’améliorer. Il faut s’en souvenir pour comprendre pourquoi il y a autant de réfugiés. Au-delà des conflits, les mouvements de population sont des témoignages de l’immoralité du monde d’aujourd’hui ». L’exemple par l’Afghanistan : dans ce pays encore en guerre, près de la moitié de la population a moins de 15 ans. Il faudrait créer  800’000 emplois par an… Les jeunes Afghans sont donc destinés à migrer, la seule variable du conflit ne permet pas de l’expliquer.

La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés a été écrite par des hommes (il n’y avait aucune femme) pour accueillir les transfuges du système communiste. Pour obtenir le statu de réfugié il faut réunir trois conditions : la peur  d’être persécuté ; le fait d’avoir traversé une frontière internationale et la perte de la protection de son pays d’origine. Le problème, reconnaît Alessandro Monsutti, est que les conditions politiques et historiques ont changé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Si on voulait changer la définition aujourd’hui, on arriverait à quelque chose de beaucoup plus faible car le climat est plutôt hostile à l’asile. Cela semble donc être, pour l’instant, la définition la moins mauvaise possible.

La plupart des Syriens sont restés chez eux

Hugo Fasel, directeur de Caritas Suisse, vient de rentrer de Syrie, du Liban et de Jordanie. Il assène quelques chiffres coup de poing : en Syrie, qui compte aujourd’hui, après sept ans de guerre, 23 millions habitants, 19 sont restés dans le pays ; 2,7 millions sont allés en Turquie, 1 million au Liban et 1 million en Jordanie. « Les grandes villes sont en ruine. Au nord la guerre continue autour de Damas. Il y a beaucoup de tristesse, mais je suis toujours surpris de constater avec quel engagement les gens essaient de retrouver une perspective. Ils veulent survivre, ils sont toujours contents de voir que vous ne les avez pas oubliés.»

Au Liban, une personne sur trois est réfugiée (en comptant les Palestiniens). La Jordanie, qui compte 7 millions d’habitants, doit faire face à l’afflux d’un million de réfugiés. « La ministre des affaires sociales m’a dit qu’elle doit bien faire quelque chose… donc l’Etat s’endette. Ils ne savent pas comment ils vont s’en sortir, mais ils sont toujours prêts à accepter les Syriens qui arrivent. Les écoles travaillent par deux – trois tournus. Beaucoup de jeunes sont au chômage, la violence augmente. »

Face à ces chiffres qui donnent le vertige, la Suisse a accueilli 18’000 requérants d’asile en 2017. En 2015, 2/3 venaient de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et d’Erythrée. Or, malgré ce nombre limité, certains parlementaires cherchent à instrumentaliser la coopération au développement. « La Suisse alloue trois milliards CHF par an à la coopération. Quand je suis face à la ministre des affaires sociales à Amman, comment voulez-vous que je lui dise que la Suisse veut négocier avec la Jordanie pour qu’elle reprenne les requérants déboutés, alors que nous en avons moins de 20’000 et eux un million ? S’insurge-t-il. Le monde est devenu fou ! Est-ce qu’on va dire à Assad qu’on va aider Homs s’il est prêt à reprendre les Syriens renvoyés de Suisse ? On ne soutient jamais un gouvernement, mais les gens sur place par des projets de terrain. »

Caritas Suisse est présente en Syrie depuis le début de la guerre. Les besoins sont énormes : en sept ans, l’économie locale s’est effondrée ; 10,5 millions de personnes sont menacées par la faim ; 4,2 millions n’ont pas d’endroit où habiter ; 11,3 millions n’ont pas accès à des soins de santé convenables.

« Ces mouvements migratoires sont inéluctables, conclut Alessandro Monsutti. Il faut l’accepter, les Etats n’ont pas les moyens de les stopper. Mais gare à démoniser les  « xénophobes. » Ce sont des anxieux. La situation de la classe moyenne dans nos pays s’est terriblement détériorée, ne jugeons pas avant de comprendre. Ce qui n’est pas légitime, c’est leur cible. Ils ont raison d’être anxieux, mais ce n’est pas juste de se tourner vers les migrants. »

Quand marcher dans la rue devient un acte de résistance

 

La réalisatrice Sadaf Fertrat a filmé le harcèlement de rue à Kaboul. Elle affirme qu’être femme est le plus grand problème en Afghanistan, même si de timides progrès ont eu lieu depuis la chute des Talibans.

Munies de petites caméras, Sadaf Fertrat, 26 ans, et deux amies, se sont promenées dans les rues de la capitale afghane pour filmer la réaction de la gent masculine à leur simple présence. Se promener, un bien grand mot…. Car marcher dans la rue habillées à l’occidentale, un foulard sur la tête, « est un défi, un acte de résistance, une façon de se respecter et se préparer à la révolution », vu le harcèlement constant des hommes et les noms d’oiseaux qui fusent. Conduire, ce n’est pas mieux. Si quelques hommes soutiennent malgré tout leur démarche militante, l’espace public reste dangereux pour les femmes car aux insultes et attouchements s’ajoute la peur constante des attentats. « Les rues sont comme s’il y pleuvait de la mort… C’est traumatisant de se réveiller le matin avec le bruit des explosions, insupportable de ne pas savoir quand tu vas mourir ! »  confie l’une des amies.

« Nous avons voulu montrer ce que les gens font dans leur temps libre et qu’on ne voit pas dans les médias traditionnels », explique Sadaf Fertrat, invitée par la section lausannoise d’Amnesty International, devant une salle archi-comble à Pôle Sud, où se mélangent chaleureusement des gens du cru, des requérants d’asile afghans passionnés par le débat et de jeunes Afghans nés en Suisse qui n’ont jamais mis les pieds dans leur pays d’origine. Kabul Cards n’est d’ailleurs pas projeté en Afghanistan car il y serait trop mal accueilli.

Foulard ou burka, même combat

Sur l’écran défilent des rues grouillantes de voitures et de mobylettes, où hommes et femmes pataugent dans la neige, vaquent à leurs occupations, vont au marché, ou mangent un doughnut au chocolat dans un fast food. Des images bien différentes de celles que l’Occident avait découvertes en 2001, lors de la chute des Talibans : si quelques femmes sont en burka, la plupart ne portent qu’un foulard. Cela n’a pourtant pas l’air de faire de différence : une femme couverte de la tête aux pieds se plaint d’être harcelée autant que les autres et affirme ne porter la burka que pour faire plaisir à sa famille. Du coup, assure une autre, ce n’est plus une promenade qu’elle fait, mais une recherche du trajet le plus court et une course pour se réfugier dans un bus ou un taxi… où les remarques désobligeantes et les regards lubriques dans le rétroviseur reprennent parfois de plus belle.

« Le harcèlement n’est pas reconnu comme un problème social, s’emporte l’une des amies. Cela ruine psychiquement votre journée de se faire toucher ou harceler verbalement, quel que soit l’âge d’ailleurs puisque une fillette de huit ans a été harcelée par un homme qui pouvait être son père… C’est une source de stress et les femmes finissent par rester chez elles.»

En juin 2011 les jeunes militantes ont organisé une grande manifestation contre le harcèlement de rue, à laquelle ont participé des femmes de tous les âges. Elles ont pu distribuer des flyers avec le soutien de la police et des médias. Elles ont aussi lancé un programme d’aide aux femmes victimes de violences. « Le gouvernement ne se prononce pas contre les violences faites aux femmes, c’est devenu normal. Récemment une femme a été pendue. Ici les gens décrètent la peine eux-mêmes et s’il y a une enquête, elle n’aboutit à rien. Les premières femmes qui ont réclamé des droits, en 1905, n’étaient pas bien vues, tout le monde se moquait d’elles. Si nous ne nous levons pas pour nos droits, personne ne le fera à notre place. »

Loi par appliquée

« Je suis une citoyenne de seconde classe à cause de mon genre, conclut Sadaf. J’ai voulu capter en vidéo toute la douleur des femmes. C’est un pays anti-femmes où le fait d’être une femme est le plus grand problème. Il faut reconnaître cependant que le harcèlement a diminué depuis une dizaine d’années. Cela change gentiment, mais il faut beaucoup travailler sur l’éducation. Les lois existent, mais elles ne sont pas appliquées. »

En 2015, la rapporteuse spéciale du Conseil des droits de l’homme sur la violence envers les femmes, Rashida Manjoo, relevait en effet que des progrès ont été accomplis depuis la chute des Talibans, tant au niveau institutionnel que législatif, notamment grâce à l’adoption d’une Loi sur la violence envers les femmes. Mais le tableau reste sombre : près de 300 femmes ont été tuées en deux ans par des membres de leur famille, la plupart pour avoir refusé un mariage arrangé. 58% des femmes qui se trouvent en prison ont été condamnées pour  « crimes moraux », y compris l’adultère et les relations sexuelles hors mariage. Très peu de cas de violence et de harcèlement sont dénoncés car la violence domestique est considérée comme une affaire privée et les femmes ont peur d’être stigmatisées.

 

Kabul Cards, le 8 mars à 20h à la Maison des Associations de Genève, en présence de la réalisatrice

Les Tunisiens pressés comme des citrons

Photo: Marché de Halfaouine, Tunis
© Isolda Agazzi

Un expert de l’ONU vient de tirer la sonnette d’alarme au Conseil des droits de l’homme : le programme d’austérité imposé à la Tunisie n’est pas compatible avec le respect des droits économiques, sociaux et culturels. A terme, il pourrait même déstabiliser le pays.

Début janvier, c’est par d’importantes manifestations de rue que les Tunisiens ont marqué le septième anniversaire de la révolution qui, le 14 janvier 2011, avait chassé le dictateur Zine El Abidine Ben Ali. Ils protestaient contre une inflation à 6,9% et l’adoption de la Loi de finances. Pour réduire le déficit budgétaire, celle-ci prévoit d’augmenter la TVA de 1% et le prix du pétrole, du diesel et du gaz, largement utilisés pour la cuisine et le chauffage dans cet hiver glacial, de 4% – pour la deuxième fois en six mois.

Aujourd’hui, les Tunisiens viennent de recevoir un appui de taille : l’expert indépendant de l’ONU sur les effets de la dette extérieure, Juan Pablo Bohoslavsky, a présenté au Conseil des droits de l’homme de Genève un rapport qui remet les pendules à l’heure. Il rappelle que les mesures d’austérité qui limitent la jouissance des droits économiques, sociaux et culturels ne doivent être imposées que si elles sont inévitables, proportionnelles et nécessaires et rester en place aussi peu de temps que possible. Ce qui n’est visiblement pas le cas des conditionnalités imposées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale à la Tunisie.

Le tableau est sombre. Si les libertés ont fait des progrès spectaculaires depuis la révolution, il n’en va pas de même des indicateurs macro-économiques, tous dans le rouge à cause d’un contexte économique défavorable et de la chute brutale du tourisme depuis les attentats de 2015. La croissance stagne à 2% – elle était de 4,5% durant les cinq années précédant la révolution, mais sa répartition très inégale a contribué à mettre le feu aux poudres. Le taux de chômage est de 15,5%, avec des taux beaucoup plus élevés chez les diplômés chômeurs, en raison d’un système qui favorise les études universitaires au détriment des emplois manuels et de l’apprentissage, peu valorisé. Le déficit budgétaire est de 6% et la dette extérieure est devenue complètement incontrôlable, avoisinant les 80% du PIB – ce que la dévaluation du dinar tunisien (DT) préconisée par le FMI n’a fait qu’empirer. Le service de la dette, à savoir le simple paiement des intérêts, est devenu insoutenable. L’expert indépendant appelle les créanciers internationaux à la soulager.

Programme de réformes économiques draconien

Pour essayer de remonter la pente, le gouvernement a emprunté 4,6 milliards USD au FMI. En contrepartie, il a dû se serrer la ceinture : gel des salaires des fonctionnaires et réduction de leur nombre, ce qui va faire augmenter le chômage, alors même qu’il n’est pas prouvé que ce genre de mesures relance la croissance économique. Les personnes à bas et moyen revenu vont être taxées davantage, tandis que les hauts revenus (plus de 50’000 DT[1] par an) vont continuer à payer 35% d’impôts. Mais 30% de l’économie a lieu dans le secteur informel et n’est pas taxée du tout et la moitié des entrepreneurs et des professions libérales échappent aussi à l’impôt. L’imposition des entreprises a tellement baissé qu’elle ne contribue plus qu’à 11% du revenu fiscal. Avec la libéralisation du commerce, les droits de douane ne représentent plus que 8% des taxes indirectes, alors que la TVA a explosé. Problème : elle est très inégalitaire car elle s’applique à tout le monde, indépendamment du revenu.

Le programme de réformes économiques imposé par le FMI prévoit aussi une réduction des subventions à l’énergie, au transport et à l’alimentation. Or l’expert fait remarquer que l’augmentation du prix de l’électricité et la suppression d’autres subventions aux carburants feraient augmenter la pauvreté de 2,5%. Il s’inquiète aussi de l’augmentation des prix des biens de première nécessité : 8,3% pour la nourriture; 4,3% pour l’eau, l’électricité et le gaz ; 6% pour le transport et l’habillement

Associer davantage le parlement et les citoyens

Le premier remède préconisé par Juan Pablo Bohoslavsky est de s’attaquer à la corruption, qui aurait même augmenté depuis la chute de Ben Ali, malgré les efforts du gouvernement. Quant à son corollaire, l’évasion fiscale et les flux financiers illicites vers les pays étrangers, ils coûteraient 2 milliards USD par an à la Tunisie. En ce qui concerne les 42 milliards USD détournés par Ben Ali et son clan, seule une infime partie a été récupérée : 28 millions du Liban et un peu plus de 4 millions de Suisse, où quelques 56 millions restent encore gelés.

L’expert indépendant soutient les propositions du parlement tunisien de procéder à un audit de la dette publique pour déterminer les responsabilités des bailleurs étrangers qui ont soutenu le régime de Ben Ali. Il demande d’inclure davantage le parlement et la société civile dans la mise sur pied de programmes de réformes économiques d’envergure, avant de contracter des prêts. Il exhorte le gouvernement et les institutions financières internationales à revoir le programme d’ajustement structurel pour s’assurer que, s’il est absolument nécessaire, il soit réparti équitablement et non enduré seulement par les plus faibles. Il réclame une analyse d’impact sur les droits humains avant toute réforme économique majeure. Car les dernières mesures d’ajustement pourraient non seulement mettre à mal la croissance économique, mais aussi menacer la paix et la stabilité de la Tunisie.

 

[1] 1 CHF = 2,5 DT

Cultiver le bonheur dans son jardin

Photo: paysanne dans l’Etat Shan, Myanmar, © Isolda Agazzi

Changer soi-même pour changer le monde. Passer du local au global. Le mouvement de la Transition renverse les perspectives : la recette du bonheur serait à portée de main, pourvu de bien mélanger le spirituel, le social et l’environnemental. 

C’est un formidable mouvement d’espoir qui prend de plus en plus d’ampleur. « Il faut une grande transition : spirituelle, environnementale et sociale. Ces trois éléments doivent aller de pair, comme les trois fleuves sacrés de l’Inde – le Gange, le Jamuna et le Saraswati –, célébrés tous les trois ans dans le plus grand pèlerinage du monde, le Kumba Mela » s’exclame Satish Kumar, invité par Action de Carême et Pain pour le prochain pour parler de la Transition, le thème de la campagne œcuménique 2018.

Né au Rajastan en 1936, mais installé de longue date en Angleterre, cet ancien moine jaïn est l’un des pionniers de la Transition, un mouvement lancé en 2006 dans la ville anglaise de Totnes avec un autre militant célèbre, Rob Hopkins, et devenu mondialement connu grâce au film Demain. La transition extérieure consiste à passer des énergies fossiles aux renouvelables et de la mondialisation à des systèmes économiques plus localisés. Elle vise à réduire les inégalités et accroître la justice sociale. Elle exhorte à se prendre en main sans attendre que le gouvernement, ou le secteur privé, le fassent. Mais elle ne peut réussir que si elle va de pair avec une transition intérieure, spirituelle et psychologique, car l’avidité se niche au cœur de l’homme. «Quand on reçoit quelque chose dont on a besoin, il y a abondance. Mais quand on achète par avidité, la rareté s’installe car ce n’est jamais assez », assure cet hédoniste, qui appelle à croquer la vie à pleines dents et à ne pas travailler plus de quatre heures par jour « car le temps et les relations sont plus importantes que l’argent. Il faudrait utiliser son temps pour nourrir son âme, son imagination et son esprit par une spiritualité qui transcende les religions». Ce qu’on appelle la frugalité heureuse.

Si une récente étude semble lui donner raison – elle affirme qu’au-delà de 7’800.- de revenu mensuel notre bonheur n’augmente pas – cette philosophie, qui est aussi un projet politique et économique, est-elle pour autant réaliste ? Satish Kumar en est convaincu. Et de citer l’exemple des villes anglaises en transition, où les jeunes et les personnes âgées travaillent dans les mêmes jardins potagers et se partagent les récoltes, les habitants lancent des projets d’énergie renouvelable qui appartiennent à la communauté et non aux grandes entreprises et, quand on tombe malade, on se demande pourquoi avant d’aller chez le médecin. Comme la réponse se trouve souvent dans la solitude et l’isolement, les habitants prennent soin les uns des autres. Un appel qui semble avoir été entendu : la Grande Bretagne vient de créer un ministère de la solitude pour faire face à un fléau social qui touche neuf millions de personnes.  Une première mondiale.

Comment passer du local au global ?

Lorsqu’on objecte que ce genre d’initiatives marchent au niveau local, mais beaucoup moins au niveau national et international, Satish Kumar ne se laisse pas désarçonner. Il cite l’exemple du Bouthan, qui a adopté le Bonheur national brut, un indicateur qui mesure le développement socio-économique, mais aussi le bien-être psychologique, la santé, l’utilisation du temps, l’éducation, la diversité culturelle, la bonne gouvernance, la vitalité de la communauté, la diversité et résilience écologique et les standards de vie. « Le Bouthan est en transition d’une société agricole, qui était très pauvre, à une société écologique basée sur la justice sociale et la durabilité économique et imprégnée d’une grande spiritualité. » Il cite aussi le cas de l’Inde, avec des personnalités comme Vandana Shiva et les mouvements inspirés de Gandhi, encore très vivants. Ou le Danemark, où 40% de l’énergie est désormais produite à partir de sources renouvelables.

Il affirme que la transition est un processus qui se déploie en plusieurs niveaux : le premier est celui de la transition personnelle, où l’on essaie de consommer moins, travailler moins, cultiver son jardin, méditer, s’adonner à la vie spirituelle et participer à la vie de la communauté. Ensuite vient le niveau de la famille, où l’on essaie d’adopter une attitude écologique en polluant moins. Vient ensuite le niveau de la ville (en Suisse romande des initiatives intéressantes fleurissent à Genève, Bienne et Meyrin, entre autres) ; et pour finir le niveau national et même international.

« Le mouvement de la transition est très vaste, conclue-t-il. Des millions de personnes s’engagent dans le monde – défenseurs de l’environnement, activistes sociaux, défenseurs des droits humains, adeptes de l’agro-écologie, personnes actives dans la santé holistique. Parfois ils ne mettent pas d’étiquette, mais la grande transition consiste à voir tout cela dans son ensemble. Un grand changement est en marche, qui touche même les gouvernements : voyez l’accord de Paris sur le changement climatique ».

Pourvu que des gouvernements peu intéressés ne viennent pas torpiller ce bel élan, se dit-on… Après on pense aux grandes villes, Etats fédéraux et entreprises américaines qui ont décidé de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre malgré le retrait annoncé des Etats-Unis de l’accord de Paris et on se dit que oui, c’est un beau message d’espoir.