En marche vers la victoire de l’humanité

Photo: marche de 2005 © Ekta Parishad

L’association Jaijagat Genève est en pleine préparation de la grande marche qui, en 2020, devrait amener au moins 5’000 personnes de Delhi et d’ailleurs à Genève. Pour son inspirateur, Rajagopal, la ville lémanique est la capitale mondiale de la paix et la solidarité internationale et la (dé)marche s’inscrit pleinement dans les Objectifs de développement durable de l’ONU.

A 70 ans, l’Indien Rajagopal est un habitué des grandes marches. C’est sa façon à lui de faire bouger les choses. En 1991, il crée le mouvement Ekta Parishad, qu’on peut comparer au mouvement des sans terres au Brésil, mais avec une composante auto-éducative très forte : les victimes d’oppression, les pauvres, les sans terres, apprennent à résoudre leurs problèmes par eux-mêmes, en se formant aux méthodes de réaction non violentes. Le mouvement grandit, se fédère, est présent dans une dizaine d’Etats indiens et compte trois millions de membres – paysans, Dalits, autochtones… Pour redonner la dignité à ses membres, il organise des marches  inspirées par la marche du sel de Gandhi, qui a amorcé le mouvement vers l’indépendance de l’Inde. Les plus grandes ont lieu en 2007 et 2012, alors que le parti du Congrès est au pouvoir. Elles rassemblent jusqu’à 100’000 personnes et les autorités sont obligées de réagir, les ministres viennent rencontrer les marcheurs en  promettant des réformes agraires qui, en partie, ont été réalisées.

Photo: femmes à la manifestation de Bhopal, Inde © Ekta Parishad

Mondialisation des problèmes

Dès 2014, lorsque le gouvernement de Narendra Modi arrive au pouvoir, une bonne partie des promesses du précédent gouvernement pour améliorer la condition paysanne ne sont pas tenues. « Chaque fois qu’Ekta Parishad organisait des actions, les autorités disaient qu’elles comprenaient, mais qu’elles ne pouvaient pas faire grand-chose à cause du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, des accords de libre-échange et d’investissement conclus avec les Etats étrangers, des contrats passés avec les multinationales et les compagnies minières…. Dès lors, les membres d’Ekta Parishad ont pris conscience de la mondialisation du problème. Ils ont décidé que la prochaine grande marche allait être mondiale et ils ont tout de suite choisi Genève comme objectif », nous explique Daniel Wermus, secrétaire du comité de Jaijagat Genève, l’association créée en mars 2018 pour préparer l’arrivée de ladite marche. « Nous n’avons pas toujours conscience à quel point Genève symbolise dans beaucoup de pays, surtout en Inde, un lieu de paix, de droits humains et de solidarité internationale. Le choix de Genève a été évident – pas New York, Bruxelles, Londres ou Paris. Ils ont eu l’idée folle d’envoyer une colonne de marcheurs sur 8’000 km, on ne sait toujours pas si ça va être possible, mais ça se prépare ! », s’exclame ce militant infatigable de la Genève internationale.

Un pas supplémentaire a été accompli en 2015, lorsque l’Onu a adopté les 17 Objectifs de développement durable (ODD). Dans la tête des organisateurs, cela a fait tilt. « J’ai dit à Rajagopal : tu devrais prendre à la lettre ces objectifs, notamment l’ODD 1 – lutte contre la pauvreté – et l’ODD 16 – questions de gouvernance : participation à la prise de décisions, dignité, justice, droits humains, lutte contre la corruption, droit d’être entendu, liberté, meilleur fonctionnement des institutions. Ce qui manque un peu, c’est les médias », regrette ce journaliste chevronné. « Depuis lors Ekta Parishad  avance quatre points forts : la non-violence et paix (ils sont en train de développer un concept d’économie non violente) ; la réduction de la pauvreté ; l’inclusion sociale et l’égalité de genres ; la durabilité écologique et le changement climatique. »

Photo: manifestation pro-Tibet sur la Place des Nations, Genève, mars 2016 © Isolda Agazzi

Genève, capitale mondiale des Objectifs de développement durable

A la suite de cette prise de conscience du levier des ODD, Ekta Parishad a décidé que les gens d’en bas iraient dire à la communauté internationale qu’ils ont des solutions pour faire appliquer les objectifs sur le terrain. Car si les gens ne s’emparent pas des objectifs, ils ne seront pas appliqués.

Daniel Wermus en est convaincu : Genève est la capitale mondiale des ODD. Pas la capitale politique au sens strict, puisqu’ils ont été adoptés à New York, par l’Assemblée générale de l’Onu, et que c’est là que les pays membres présentent leurs rapports nationaux – dont la Suisse en juillet. Mais la capitale opérationnelle et interdisciplinaire, car c’est à Genève qu’il y a la plus grande concentration d’opérations sur le terrain dans tous les domaines des ODD (normes du travail, santé, normes technologiques, etc.) et toutes les agences de l’ONU concernées par les ODD. La philosophie de ces objectifs est l’interconnexion : on ne peut atteindre l’un sans atteindre les autres. Et sur toutes les questions – changement climatique, lutte contre la pauvreté, droits du travail, etc. – il peut y avoir, dans cette ville, des interactions entre les organisations internationales et les savoirs (CERN, Graduate Institute, EPFL, etc).

« C’est un ensemble qui fait qu’ici on a une intelligence collective qu’on n’a pas ailleurs, continue-t-il. Sous l’impulsion de la Suisse, deux plateformes ont été créées pour faciliter et accélérer l’adoption de pratiques dans le sens des Objectifs de développement durable : le SDG Lab, qui met en contact les gens qui ont des solutions avec les gens qui en cherchent. Et le Geneva 2030 Ecosystem, géré par l’International Institute for Sustainable Development (IISD) et qui regroupe des centaines d’acteurs. L’intérêt est que ces deux entités travaillent ensemble, l’une au sein de l’Onu et l’autre à l’extérieur, avec une liberté de critique plus grande. »

 

Photo: Liliane de Toledo, Daniel Wermus, Rajagopal, Jill Carr Harris et Rémy Pagani à Genève en 2017 © Benjamin Joyeux

Soutien de la Ville de Genève, du Canton et au-delà

Si Ekta Parishad bénéficie de soutiens importants au niveau international, notamment européen, ils ne suffisent de loin pas à organiser une marche mondiale si ambitieuse. Au niveau local, deux motions ont été adoptées, l’une par le Conseil municipal de la Ville de Genève et l’autre par le Grand Conseil du Canton, qui demandent que les autorités soutiennent la préparation de ce projet. Rajagopal a d’ailleurs été reçu en grande pompe par les autorités genevoises en 2017.

Ensuite il faut lever des fonds pour préparer l’arrivée des marcheurs, prévue entre le 25 septembre et le 3 octobre 2020. Un grand concert va les attendre à l’arrivée et pendant une semaine il y aura des rencontres informelles et des dialogues sur la survie de l’humanité. Au niveau mondial il va y avoir de nombreux évènements liés à la marche, organisés par le Forum social mondial, le mouvement Emmaüs et beaucoup d’autres organisations de la société civile. En Inde, il faut trouver des financements pour la formation des leaders villageois qui travaillent pour la marche et des soutiens aux marcheurs eux-mêmes.

« Il n’y aura guère plus de quelques centaines de marcheurs venant d’Inde. Mais ce sera évidemment le tronçon emblématique.  Pour l’instant on table sur le chiffre de 5000 “pélerins” qui convergeront à Genève depuis Gibraltar, Bruxelles, Berlin, Stockholm, France, Balkans, etc), nous explique Daniel Wermus. Parallèlement et simultanément, des dizaines voire des centaines de milliers marcheront dans tous les continents pour les mêmes objectifs et enverront à Genève des “délégués” chargés d’y transmettre les propositions élaborées au sein de chaque marche. Il ne s’agit donc pas d’une problématique indienne exposée à Genève, mais bien d’une campagne mondiale menée par les victimes elles-mêmes des déséquilibres planétaires. Elle vise des problèmes qui nous concernent aussi nous en Europe: exclusion, violence, chômage, précarité, migrations, discriminations, nationalismes, trafics de femmes et d’enfants, etc. »

Top départ le 2 octobre 2019 à Delhi – 150e anniversaire de la naissance de Gandhi. Jai jagat, en hindi, veut dire victoire de l’humanité.

La poussière du monde se lève jusqu’à Genève

Photo: AMIC Band © Isolda Agazzi

Poussière du monde est le plus petit festival de l’été genevois. Le plus attachant aussi. Cette année, en plus des musiques et danses du monde par des artistes affirmés, il propose de jeunes talents locaux, dont des requérants d’asile érythréens. Une initiative dans l’esprit du temps.

C’est une yourte mongole posée dans le Parc Bernasconi, au pied de la colline où, forcément, coule une rivière. Ou plutôt deux yourtes, car il y en a une kirghize aussi, en peu en retrait et qui fait office de loge des artistes. Cette année, ce campement nomade suspendu entre deux mondes s’est enrichi d’une tente caïdale, venue du Maroc pour accueillir la partie « off » de Poussière du monde. Au son du chant des oiseaux, dans un décor paisible et bucolique, pimenté par les effluves de la cuisine indienne, de jeunes musiciens font leurs premières armes. La preuve qu’en 15 ans, le petit festival est devenu grand.

Grand en taille car, dans l’esprit, le festival le plus inspiré de la ville a toujours été grand. « Après 30 ans sur les routes, nous avons décidé de nous arrêter à Genève et de proposer des danses et musiques du monde. Nous avions les contacts et nous connaissions les musiques…. Lors de notre premier voyage en Inde, en 1971, on nous a volé tous nos disques – Jimi Hendrix, les Stones, les Beatles – et nous avons dû nous mettre à la musique locale ! » S’amuse Tina Perret-Gentil, une grande dame aux longues tresses, toujours habillée à l’indienne, qui vous dévisage d’un large sourire et des yeux bleus encore pétillants de la poussière d’étoiles qui brille sur les chemins du monde. A 23 ans, avec son mari Michel, elle se lance sur les routes de l’Inde. De retour à Genève, le couple tombe sous le charme d’un spectacle de marionnettes et décide de partir au Rajastan apprendre l’art des kathpuli. « Il y avait plein de gens qui cherchaient des gurus, mais moi, il ne faut pas m’en parler, j’ai mes racines ! » s’exclame cette Grisonne qui, avec Michel, a parcouru l’Europe en long et en large, à bord d’un car postal, pour donner des spectacles de marionnettes indiennes, mais aussi sur les mystères de Noël »

Photo: Ham Awa, musiques afghanes © Gennaro Scotti

Des concerts par des réfugiés

Cette année, la yourte traditionnelle à l’intérieur orange, aux tapis épais, poufs et sièges bas, est flanquée d’une tente caïdale,  utilisée notamment par les berbères du désert marocain pour se protéger des tempêtes de sable. « Par ces concerts de fin d’après-midi nous voulons promouvoir des groupes locaux et de jeunes talents inconnus, nous explique Sébastien Lacroix, un Haut-Savoyard qu’on prendrait volontiers pour un Afghan, tant il est impliqué dans la culture afghane et indienne et joue du dilruba et du sitar comme s’il descendait des montagnes du Panchir. On voulait montrer que parmi les migrants ou requérants d’asile on peut trouver des talents artistiques et que cela peut apporter quelque chose à tout le monde. Cela rentre dans la mission de Poussière du monde, qui est de rapprocher les gens. C’est ainsi que nous avons découvert l’Association des médiatrices interculturelles (AMIC). »

Une approche bien dans l’air du temps, dirons-nous, puisque lors de la prochaine fête de la musique de Genève, les Ateliers d’Ethnomusicologie vont présenter un concert de Refugees for Refugees, un groupe de réfugiés de Syrie, Iraq, Afghanistan, Pakistan et Tibet promu par l’association bruxelloise Musiekpublique.

L’AMIC est nichée au cœur des Grottes, à Genève. Melete Solomon, la co-fondatrice, nous reçoit entourée d’une douzaine de garçons et de filles originaires d’Erythrée, le pays dont proviennent la plupart des requérants d’asile en Suisse. «Moi-même Erythréenne, arrivée à leur âge, je me rappelle les difficultés de la traversée et de l’intégration. C’est pour cela que nous avons décidé de créer cette association, il y a cinq ans, avec des femmes réfugiées venues d’ailleurs, nous raconte-t-elle. Le tigrinya est très différent du français, donc nous avons commencé par des cours d’initiation au français, du soutien scolaire, des activités sportives et récemment nous nous sommes lancés aussi dans l’art, avec la musique et le théâtre. On monte des pièces pour parler du pays d’origine, de l’intégration, de pratiques culturelles nocives comme l’excision. »

Photo: AMIC Band © Gennaro Scotti

De jeunes Erythréens menacés d’expulsion

La plupart des jeunes sont des requérants d’asile, dont beaucoup au bénéfice de permis provisoires et donc, depuis l’entrée en vigueur des nouvelles directives, l’année passée, menacés d’expulsion. Quelques uns ont obtenu l’asile, d’autres ont reçu des réponses négatives. Ils ont entre 17 et 22 ans. La plupart sont ici depuis deux à quatre ans. Ils ont fui le pays seuls ou avec des amis de leur âge, ont échoué dans l’enfer libyen, ont traversé la Méditerranée et se retrouvent à Genève souvent seuls. Ils sont partis pour échapper à la perspective du service militaire à durée indéterminée – et dans des conditions inhumaines – qui incombe à tout jeune de 17 ans, garçon ou fille. Ils dénoncent le manque de libertés et d’opportunités professionnelles. Ils habitent dans des foyers ou des familles, certains chez un proche. A leur arrivée, ils intègrent des classes d’accueil  pour apprendre le français, ensuite pour la plupart des classes d’insertion professionnelle.

« On fait tellement d’efforts pour apprendre le français et aller à l’école, mais on ne sait toujours pas si on peut rester, ou si on va devoir partir et quand, c’est très déstabilisant… », se désole une fille. Une autre responsable de l’association AMIC renchérit : « De toute façon ils ne prévoient pas de rentrer en Erythrée. S’ils sont renvoyés ils vont tourner en rond en Europe. En arrivant ici, ils pensent que leur situation va se stabiliser, mais leur demande d’asile reste en suspens pendant très longtemps. A 14 – 15 ans ils ont tout perdu pour arriver en Suisse et quand ils commencent à se stabiliser, à parler la langue, on leur dit qu’ils doivent partir. Pour un jeune, c’est horrible ! »

Alors, en ce lumineux après-midi de juin, ils oublient tout. Un garçon joue du krare, un autre l’accompagne au synthétiseur. Des garçons et des filles, vêtus d’habits traditionnels, improvisent une danse, pieds nus. Dans le public des gens du cru, confortablement installés sous la tente caïdale, et quelques autres jeunes Erythréens, les regardent en battant le rythme. Ils se lèvent et se mettent à danser. Pendant quelques instants au moins, la poussière du monde sera retombée sur leurs pas.

Demain, à Genève, la vie sera plus verte. Ailleurs aussi

Photo: la rade de Genève © Isolda Agazzi

L’engouement pour Demain Genève ne tarit pas. Le documentaire genevois, qui présente des solutions locales pour le développement durable, s’exporte en Suisse romande et fait des émules à l’étranger. Car les problématiques qu’il aborde sont universelles, que ce soit au Nord ou au Sud du monde.  

La file d’attente devant le cinéma Les Scala, à Genève, est exceptionnelle. Le film que la plupart des spectateurs sont venus voir ? Demain Genève, un documentaire qui fait salle comble depuis deux mois et avoisine les 6’000 entrées. Le temps maussade de ce jour férié et la curiosité compréhensible des spectateurs pour des images qui leur sont familières (et un sujet qui ne l’est pas forcément) n’expliquent pas tout : comme son précurseur, Demain, dont il s’inspire ouvertement, Demain Genève est un véritable phénomène de société, destiné à susciter des vocations dans d’autres villes et bien au-delà de la Suisse.

Le sujet est relativement simple : comment réaliser le développement durable, ici et maintenant? De jeunes Genevois ont  pris leur caméra pour montrer que dans leur ville aussi des solutions existent, à commencer par quelques secteurs clé : l’économie sociale et solidaire, l’agriculture de proximité, la gouvernance participative, les énergies alternatives, l’habitat durable. Faute de moyens, et bien dans l’esprit du film, ils se sont tournés tout naturellement vers les réseaux sociaux pour solliciter un financement participatif. «Nous avons rassemblé 106’000 CHF en 45 jours, c’est de la folie ! S’enthousiasme Grégory Chollet, le responsable marketing. Des apports complémentaires par des entreprises privées et des fondations nous ont permis de boucler le budget du film : 250’000 francs. » Un film tourné en un temps record : de juin 2016 à octobre 2017.

400 projets recensés à Genève

« On ne s’attendait pas à trouver autant d’initiatives à Genève ! Renchérit Gwendolyn Cano, une autre responsable de l’équipe. Au début on se demandait même si on allait avoir assez de projets pour nourrir un film, mais finalement il y en a beaucoup plus que nous imaginions. On a reçu des centaines de sollicitations et, lors du lancement de la campagne participative, il y avait 900 personnes ! L’association Demain Genève, que nous avons créée, recense à ce jour 400 initiatives dans la région – et encore, on ne les connaît pas toutes  –  et les informations pour aider les citoyens à adopter les bons gestes.»

Ces initiatives portent sur l’agriculture et l’alimentation, avec des fermes innovantes de la campagne genevoise. Le mot clé : favoriser l’agriculture bio, locale et de saison et éliminer les intermédiaires. Un concept tout droit issu du commerce équitable, dirons-nous, à ce jour utilisé dans les pays en développement, mais qui se révèle très utile sous nos latitudes aussi pour permettre à nos petits paysans de vivre décemment.

Estelle est membre de l’association AOC, qui fait partie du collectif Beaulieu, créé dans les années 2000. Lorsque la Ville de Genève a abandonné la petite zone horticole du parc Beaulieu, des habitants se sont associés pour lancer un projet social et d’agriculture urbaine.  « Le collectif regroupe une dizaine d’associations qui cultivent des plantons bio qu’elles vendent au printemps, vendent des légumes en accès libre et essaient d’entretenir des espèces de légumes et de plantes locales pour favoriser la biodiversité. On a aussi des poules locales et des abeilles et on collecte du miel. Une autre association fait pousser de l’indigo pour faire de la couleur et produit des tisanes bio. Avant il y avait même des producteurs de bière. J’habite à côté et c’est magnifique d’apprendre à cultiver des légumes et des fruits, à connaître le cycle des saisons et de voir pousser ce qu’on plante ! »

Photo: projet d’agroécologie au Myanmar © Isolda Agazzi

Inspiré des projets de développement dans les pays du Sud

Il y a ensuite des restaurants qui, en plus des francs suisses, acceptent le Léman, une monnaie complémentaire qui ne peut être utilisée qu’entre acteurs du bassin lémanique, dans le but de promouvoir l’économie locale et de limiter la spéculation. Côté économie on trouve des entreprises sociales et solidaires qui se soucient du bien-être de leurs collaborateurs, essaient de préserver l’environnement, ou qui, comme la Banque alternative, ne financent que des projets répondant à des critères socio-environnementaux stricts. Des entreprises qui essaient autant que possible de réparer, récupérer et recycler au lieu de jeter.

Dans le secteur de l’énergie figurent des entreprises ou sociétés de conseil qui s’efforcent de consommer moins d’énergie et de promouvoir une énergie verte et locale, comme un ingénieux système de refroidissement des bâtiments grâce à l’eau du lac Léman. Les initiatives urbanistiques, quant à elles, se déclinent en coopératives et projets d’éco-quartiers avant-gardistes. Tout cela, évidemment, dans une approche participative, où les décisions se prennent ensemble et de bas en haut, tant au niveau de l’entreprise, de la communauté, du quartier que de la ville. Ce qui nous frappe c’est que, de nouveau, c’est une approche traditionnellement utilisée dans les projets de développement au Sud ! La démocratie directe suisse favorise évidemment ce genre d’approche, mais elle ne suffit pas, il faut une réelle volonté d’aller plus loin.

Photo: approche participative au Myanmar © Isolda Agazzi

Première à Lausanne complète, mais les projections continuent

Dernièrement, le film a franchi les frontières du canton pour être projeté ailleurs en Suisse romande. Une avant-première est organisée le 28 avril à Lausanne, en présence de l’équipe. Les billets sont partis en quatre jours ! Elle est co-organisée par Pain pour le prochain, une ONG active dans le développement des pays du Sud. Elle y soutient la souveraineté alimentaire, la protection des semences, les droits humains, l’accès à la terre et à l’eau. « Depuis deux ans, nous essayons de promouvoir cette vision de l’économie et de l’environnement aussi en Suisse, pour donner une cohérence à notre discours, nous explique Daniel Tillmanns, le chargé de communication. Nous avons créé un laboratoire de la Transition pour susciter une réflexion sur un nouveau paradigme social et économique qui respecte le vivant. D’où notre soutien pour des initiatives de transition locale. »

Mais comment expliquer un tel engouement pour des modèles autrefois considérés comme « alternatifs » et de niche ? « Notre système dominant de consumérisme montre ses limites. Les gens veulent donner un sens à leur vie et à leur travail. Ce film illustre des initiatives concrètes et porteuses d’espoir, à la portée de tous. Il montre que tu peux donner ta petite contribution et faire partie d’un mouvement qui, un jour, va amener un véritable changement. Peut-être que ça sera une révolution… »

L’association Demain Genève a été approchée par un groupe de jeunes qui souhaitent tourner Demain Portugal. Un réalisateur libanais serait aussi intéressé… Nul doute, au niveau local la révolution du développement durable est bel et bien en marche. Aujourd’hui déjà.

Croiser les cultures pour accepter l’autre, dans sa différence

Photo: Croisée des cultures 2017 © Isolda Agazzi

Laurent Aubert, le fondateur des Ateliers d’Ethnomusicologie, s’apprête à passer le flambeau. En 35 ans, il a amené  à Genève des musiques et danses de niche, en provenance des quatre coins du monde. Un plaidoyer pour la diversité culturelle et contre le racisme.

Une sublime danseuse tsigane virevolte dans une robe rouge écarlate, les longs cheveux noirs lâchés sur ses épaules. Un chanteur de flamenco entonne un chant langoureux et puissant, accompagné par le son grave de la guitare. Une jeune femme se met au cajon, un vertueux de la musique tzigane à la contrebasse, un percussionniste jamaïcain au djembé et un enseignant français de musique tzigane à la clarinette. Dans cette chaude soirée de début juillet, le public retient son souffle. Et la magie, une fois de plus, opère : des chanteurs et danseurs issus des traditions les plus diverses fusionnent dans une jam session endiablée qui met le feu au théâtre de la Parfumerie. Dehors, des femmes et des hommes de tous horizons sirotent un jus de bissap, affalés sur un pouf, ou dégustent un curry à la lumière de la roulotte tzigane, les oreilles qui résonnent encore de cette semaine de stages de danses et musiques du monde. L’année passée, une fois de plus, la Croisée des cultures a réussi son pari : faire se rencontrer des gens d’univers géographiquement très éloignés, mais devenus artistiquement et humainement proches dans ce creuset rare qu’est Genève et sous la houlette de cette association unique que sont les Ateliers d’Ethnomusicologie (ADEM). Cette année, la Croisée va relever le défi une fois de plus.

Photo: Croisée des cultures 2017, Photo: © Dora Zarzavatsaki

Mai 1968 : une remise en question la conception du monde

Quelle est donc la philosophie de cette croisée des cultures ? « Si philosophie il y a, elle s’est construite sur le tard, nous répond Laurent Aubert, qui a créé les ADEM en 1983, les dirige depuis lors et s’apprête à prendre la retraite. Cela a commencé par une affinité avec les musiques rarement exposées dans les médias. Adolescent, j’ai d’abord voyagé au Sénégal et, dès l’âge de vingt ans, au Maroc, en Turquie, en Inde et au Népal. C’était les années 1970, une période particulière. Mai 1968 n’a pas été seulement un geste politique, mais une  révolution dans les mœurs et la conception du monde. Il a sonné la remise en question de la suprématie de la civilisation occidentale et de la notion de progrès. C’était une révolution de la pensée, une ouverture sur d’autres cultures, qui sont tout aussi contemporaines que celles dans laquelle on vit ici. Cinquante ans après, le problème n’est pas résolu. »

Alors l’art est-il une forme de révolution ? « Une révolution intérieure, sûrement. Cela change la personne qui le pratique. C’est une sorte d’alchimie, la capacité de transformer une matière brute en quelque chose de fin et subtile. Mais il n’y a pas une seule définition de l’art, il peut être révolutionnaire ou autre chose. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles les gens font de la musique dans le monde. L’une consiste à prôner la révolution, mais c’est un peu réducteur ».

C’est l’aventure des ADEM que le journaliste Arnaud Robert raconte dans Genève aux rythmes du monde, un livre plein de poésie qui, en seize tableaux, relate la genèse de l’association, le lien quasi fusionnel entre Laurent Aubert et la musique du Sud de l’Inde, son flair pour dénicher des talents inconnus et parfois improbables chez les tziganes de Roumanie, les musiciens afghans ou des joueurs de djembé africains. Tout cela avec sa plus fidèle collaboratrice, Astrid Stierlin.

Photo: Laurent Aubert (droite) et Astrid Stierlin (tout à gauche) à la fête de la musique 2017  © Dora Zarzavatsaki

70 cours qui vont du luth persan au….yodel

Mais qu’est-ce que l’ethnomusicologie ? « C’est l’étude de la musique qui tienne compte de manière prépondérante de son contexte et de ses raisons d’être. Quand je suis parti en Inde, j’avais envie d’apprendre le sarod. Mais si mes goûts personnels me portaient plutôt vers la musique indienne, ce n’était pas exclusif et nous avons fait venir des musiciens de beaucoup d’autres cultures.» En effet, les Ateliers proposent pas moins de 70 cours à l’année, qui vont de la danse soufie aux chants polyphoniques de France, en passant par les danses grecques, la pizzica d’Italie du sud, le chant arabe, les percussions japonaises, les danses afro-cubaines et les violons d’Irlande. Leur point commun ? Ce sont des musiques de niche, peu ou pas commerciales – ne les appelez surtout pas « musiques du monde », un terme que l’ethnomusicologue juge trop galvaudé.

Comment choisit-il donc des expressions artistiques aussi variées, provenant autant du Nord que du Sud du monde – une distinction qui lui paraît totalement superflue ? « Je suis mes coups de cœur, répond-il sans hésitation, et comme j’écoute beaucoup de musiques de ce genre, j’ose penser qu’ils sont documentés ». C’est ainsi que le yodel fait partie du domaine que les ADEM se sont auto-attribué, même s’il est récent. Un choix qui peut surprendre. « Les yodleurs ne sont pas tous de vieux Suisses aux bras noueux qui votent extrême droite ! S’amuse-il. En Suisse alémanique il y a beaucoup de yodleurs qui font de la musique expérimentale, électro, et qui ont une approche au deuxième degré. C’est important d’inclure dans notre projet certaines musiques nées en Suisse et de les valoriser au même titre que les autres, pas plus. »

Genève, terreau fertile

La question que se pose tout spectateur régulier est comment les ADEM arrivent à dénicher les groupes extraordinaires qu’ils proposent, pour la plupart inconnus sous nos latitudes. « Au fil des ans on se crée des réseaux. Ensuite ce sont les occasions qui font le larron, sourit-il. Et le public est toujours au rendez-vous, avec un rajeunissement très réjouissant ces dernières années ». Ou plutôt les publics, car les spectateurs varient selon les cycles thématiques proposés, aux noms plus enchanteurs les uns que les autres – Orients du luth, Voix du monde au féminin, Crète en fête, Alla Turca, Afrique plurielle… Parfois il y a plus de Genevois, parfois plus de personnes issues de la culture mise en scène, parfois les deux.

Car c’est clair, Genève, ville multiculturelle où près de la moitié de la population est étrangère, constitue un terreau particulièrement propice. « Certains estiment que nous faisons de la politique au sens large, concède Aubert. Ce qui est sûr, c’est que c’est un plaidoyer pour la diversité culturelle, pour l’acceptation de l’autre dans sa différence et donc contre le racisme. Les Genevois viennent peut-être aussi par conscience politique, par solidarité avec certains peuples, les Syriens, les Irakiens, les Palestiniens… Ou alors parce qu’ils ont voyagé dans ces pays. Mais il n’y a pas que cela, sinon ils ne viendraient qu’une fois.»

 

“Respect pour les acquis de la Révolution cubaine, malgré l’hostilité des USA”

Photo: ambassade des USA à La Havane, © Isolda Agazzi

Michael Parmly a représenté les intérêts américains à La Havane sous la présidence de George W. Bush. Aujourd’hui retraité à Genève, il appelle Washington à rendre la base militaire de Guantanamo et à normaliser les relations commerciales entre les deux pays. Dès lors, il n’y aurait plus de raison de garder l’embargo.

“Guantanamo ? Il y a la plus belle plage de Cuba! » S’exclame le chauffeur de vélo taxi, pédalant vigoureusement sous un soleil de plomb. La plage, ce n’est pas la première chose qui vient à l’esprit du visiteur étranger qui s’enquiert sur Guantanamo… « La base américaine ? Ah oui Fidel [Castro] voulait la fermer, mais il n’est jamais monté au créneau avec les Américains », précise cet ancien enseignant, qui a préféré troquer son salaire de 21 CUC (21 CHF) par mois pour promener les touristes et gagner cette somme en une heure. Une analyse confirmée par Michael Parmly, en charge des intérêts américains à Cuba de 2005 à 2008: « La présence des Etats-Unis à Guantanamo est illégitime ! Nous devons rendre cette base navale à Cuba sans rien demander en échange, même si l’accord de 1934 nous donne le droit d’y rester jusqu’à ce que les deux parties en décident autrement. Quand Fidel Castro a pris le pouvoir, il a clamé haut et fort qu’il était contre la présence américaine, mais c’était de la propagande, il n’est jamais allé plus loin. A nous de le faire donc! » A noter que Barack Obama voulait fermer la prison qui se trouve sur la base, mais pas la base elle-même.

Se coordonner avec la Suisse, représentante des intérêts américains

Qu’était donc allé faire à Cuba cet ancien diplomate américain, qui coule aujourd’hui une retraite paisible à Genève ? « Mettre en œuvre la politique de George W. Bush. Condoleeza Rice [alors secrétaire d’Etat] m’avait dit : « Je veux que vous fassiez de notre politique à Cuba une politique étrangère et non une politique intérieure : que se passe-t-il là-bas ? Comment le pays est-il en train d’évoluer ? » Elle m’a donné carte blanche. Je suis même arrivé à convaincre le président Bush de « venir » virtuellement à Cuba. Nous avons eu des conversations par DVC [l’équivalent du skype de l’époque] cinq fois. » Tout cela en coordination étroite avec la Suisse, qui a représenté les intérêts américains sur l’île jusqu’en 2015, date du rétablissement des relations diplomatiques par Barack Obama.

Convaincu que la connaissance que Washington avait de Cuba s’était arrêtée en 1958, avant la Révolution, Michael Parmly sort de l’ambassade, va à la rencontre des Cubains, les écoute et il encourage son staff (51 personnes tout de même) à faire pareil. Il rencontre régulièrement et publiquement des dissidents, notamment les 75 personnes arrêtées en mars 2004, dont le Cardinal Ortega. « L’une des conversations que George W. Bush a eues était avec les dissidents. Washington aimait penser qu’il y avait 11 millions de dissidents potentiels à Cuba [toute la population], mais ce n’était pas vrai. La plupart des membres du parti communiste cubain, des centaines de milliers de personnes, croyaient sincèrement à la Révolution »

Lever l’embargo va servir aussi les intérêts américains

Pour lui, c’est une évidence : « Nous devons normaliser nos relations commerciales avec Cuba. Dès lors, il n’y aura plus de raison de garder l’embargo. » Celui-ci interdit à tout bateau de charger et décharger aux Etats-Unis s’il a fait du commerce avec Cuba pendant les six derniers mois. Il interdit les voyages des Américains et la plupart des importations et exportations entre les Etats-Unis et Cuba. Pas toutes donc. L’aide humanitaire, les produits agricoles et pharmaceutiques en sont exclus. Cuba achète beaucoup de produits agricoles aux Etats-Unis et les entreprises pharmaceutiques américaines font sur l’île des recherches et des tests qu’elles ne pourraient pas faire chez elles.

“Lorsque j’étais à Cuba, les principaux intérêts que je devais défendre étaient ceux des exportateurs agricoles américains – et cela continue sous Donald Trump. En vertu de notre législation, Cuba doit payer cash les produits agricoles et pharmaceutiques qu’elle nous achète, c’est donc très intéressant pour nos exportateurs. »  D’où une chance, selon lui, que l’embargo américain soit levé tôt ou tard, malgré la rhétorique de Donald Trump.

 

Photo: La Guarida, La Havane © Isolda Agazzi

Michael Parmly en est convaincu : les entrepreneurs sont l’avenir du pays. En 2011, une loi a autorisé les privés à exécuter 127 activités, allant des chauffeurs aux coiffeurs, en passant par les restaurants et les « casas particulares » (maisons privées louées aux touristes). 500’000 personnes se sont enregistrées, ce qui représente 10% de la population active. Depuis quelques mois le gouvernement n’autorise plus de nouveaux commerces, mais les anciens peuvent continuer à exercer. L’ancien diplomate donne l’exemple de La Guarida, le restaurant le plus célèbre du pays, installé dans un ancien palais de Centro Habana où a été tourné Fresa y Chocolate, un film de 1993 qui raconte une rencontre improbable entre un homosexuel qui ne croit pas à la Révolution et un étudiant communiste.

Hôpitaux en piteux état, mais les médecins font des miracles

“Je respecte profondément la Révolution cubaine pour ce qu’elle a été capable de réaliser, malgré l’hostilité des Etats-Unis. Les Cubains ne sont que 11 millions, mais ils ont su garder leur identité bien que les Américains leur mettent les bâtons dans les roues depuis soixante ans », affirme-t-il. Malheureusement les principaux acquis de la Révolution, à commencer par la santé et l’éducation, s’effondrent. Les hôpitaux sont en piteux état, malgré l’excellent niveau de formation des médecins et des infirmières, qui ont tendance à s’expatrier dès qu’ils le peuvent – les services sont le principal produit d’exportation de Cuba, à commencer par le personnel médical.

“J’apprenais à nager à des enfants cubains atteints du cancer, dans ma piscine, nous raconte l’ancien diplomate. Une fois on m’a appelé en pleine nuit : Jacqueline, âgée de 13 ans, était en train de mourir. J’ai filé à l’hôpital. Le médecin savait qui j’étais et d’abord il n’a pas voulu me laisser entrer. Mais quand il a compris que c’était important pour Jacqueline, il m’a ouvert la porte. C’est cela la valeur du système médical cubain : les médecins sont des êtres humains, pas des bureaucrates. Une fois j’ai demandé à un dissident en très mauvaise santé s’il avait accès aux soins. Il m’a répondu : « Mon statut d’opposant affecte ma capacité à appeler une ambulance, car malheureusement les bureaucrates ne sont pas aussi inspirés que les médecins. Mais une fois que j’arrive à l’hôpital, je sais que je suis entre de bonnes mains. »

Hécatombe en Méditerranée

Photo: © SOS Méditerranée

Dans Eldorado, Markus Imhoof montre l’horreur des migrations et … l’absurdité du système commercial international. Depuis le tournage du film, les conditions d’arrivée des migrants se sont encore nettement détériorées. L’ONG SOS MEDITERRANEE, qui a ouvert récemment un bureau à Genève, affrète l’Aquarius, l’un des seuls bateaux qui continuent à leur venir en aide.

Eldorado est probablement l’un des meilleurs films sur le drame des migrants. Le plus humain en tout cas. On y voit un Sénégalais débouté de l’asile, qui accepte de rentrer chez lui en échange d’un chèque de 3’000.- maximum, offert par la Suisse pour démarrer une activité économique sur place. Peu de temps après, très fier, il envoie au cinéaste suisse une photo des deux vaches qu’il a pu s’acheter. Sauf qu’au même moment, nous raconte le film, à savoir en 2014, la Cedeao (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest) signe l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne (UE). Le lait en poudre européen, subventionné, va inonder les marchés d’Afrique de l’Ouest, dont le Sénégal, grâce à la baisse drastique des droits de douane – et alors même que ces pays n’ont pas les moyens de subventionner leur agriculture. Le lait en poudre importé va être moins cher que le lait produit localement et notre paysan risque de mettre la clé sous le paillasson.

Pareil pour les tomates. Le film montre comment la filière de la tomate marche sur la tête. Les migrants africains qui débarquent en Italie (et sont presque systématiquement déboutés de l’asile) se retrouvent à ramasser les tomates dans les campagnes des Pouilles pour 30 euros par jour (dont la moitié va au mafieux qui les a engagés dans des conditions proches de l’esclavage). C’est ces prix imbattables qui permettent à l’industrie italienne de la tomate de survivre. Elle va fabriquer du concentré subventionné, qui sera exporté vers l’Afrique à des prix défiant toute concurrence et, de nouveau, probablement inférieurs aux coûts locaux de production.

« C’est nous qui produisons les réfugiés économiques ! » Assène Markus Imhoof lors d’un débat organisé par le Festival Vision du réel à Nyon. « Quoi faire alors ? » lui demande une spectatrice. « Votez avec votre cœur et soutenez l’Initiative Multinationales responsables ! ». Cette initiative, lancée par 85 ONG, dont Alliance Sud, vise à obliger les entreprises suisses à respecter les droits humains et l’environnement partout dans le monde.

Fin de Mare Nostrum en 2014

Eldorado montre l’humanité de la Marine et des ONG italiennes, qui sauvent les migrants en mer, les accueillent, les nourrissent et les soignent avec une dévotion qui frôle le sacerdoce. Le film a été tourné pendant l’opération Mare Nostrum, qui a pris fin en 2014 car l’UE estimait que l’Italie était en train de créer un appel d’air.

« Mais les arrivées ont continué bien après, ce qui montre qu’il n’y avait pas de corrélation », rétorque Caroline Abu Sa’da, directrice de SOS MEDITERRANEE Suisse, une nouvelle ONG membre du réseau européen SOS MEDITERRANEE. Ce réseau affrète l’Aquarius, un bateau qui a sauvé près de 28’000 personnes depuis février 2016. Une petite équipe d’une trentaine de personnes, en comptant les employés de Médecin Sans Frontières, patrouille les eaux internationales au large de la Libye pour recueillir les rafiots à la dérive. Les autorités italiennes lui disent ensuite où déposer les migrants – en ce moment surtout en Sicile.

« A l’heure actuelle, seul l’Aquarius et le bateau de l’ONG allemande Sea-Eye patrouillent encore en Méditerranée, nous explique Caroline Abu Sa’da. Les naufragés viennent surtout d’Erythrée, de Somalie, du Soudan, mais aussi d’Irak, de Syrie et de Palestine. Ils racontent des histoires assez terribles…. Les raisons de leur départ sont dramatiques, leurs parcours migratoires encore plus, surtout l’arrivée en Libye, avec l’esclavage, la torture, les viols, que nous documentons depuis des années. Leurs conditions médicales et psychologiques se sont nettement aggravées par rapport à l’année passée car les gens restent plus longtemps dans les geôles libyennes. »

 

Photo: © SOS Méditerranée

12’000 francs par jour pour affréter un bateau

Pour rappel, 2015 a vu le plus grand nombre d’arrivées par mer. Avec la fin de Mare Nostrum, de nombreuses ONG se mobilisent pour sauver les migrants. Mais en 2017 le gouvernement italien se crispe et décide de gérer la crise tout seul. Il passe un accord avec la Libye, avec la bénédiction de l’UE qui vient de signer un accord semblable avec la Turquie pour la payer à contenir les migrants.

L’UE lance alors un programme de formation des garde-côtes libyens par le biais de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières. En mai – juin 2017, le ministère de l’Intérieur italien demande aux ONG de signer un code de conduite. « Certaines signent, d’autres refusent, d’autres, comme nous, décident de négocier des clauses qui ne nous convenaient pas : la présence de policiers armés à bord et l’interdiction de transbordement des petits aux gros bateaux, qui obligeait les ONG à faire des aller – retours entre les côtes libyennes et l’Italie, réduisant leur capacité », précise la directrice de SOS MEDITERRANEE Suisse.

Dès lors, à partir de septembre il y a eu beaucoup moins d’ONG en mer et, avec la politique de « containment » qui se met en place en Libye, beaucoup moins de départs. Selon l’Organisation internationale des migrations, 27’000 personnes sont arrivées cette année, avec un taux de mortalité de 2%, ce qui correspond à 560 morts documentés – on ne connaît pas les autres. Mais les ONG qui continuent à se battre contre vents et marées marchent sur un fil rouge. « Nous risquons de nous faire arrêter par les autorités italiennes tous les jours, ou d’avoir un clash avec les garde côtes libyens. Comme nous ne pouvons compter que sur les dons des particuliers, nous avons très peu de financements. Or affréter un bateau coûte 12’000 CHF par jour», continue Caroline Abu Sa’da.

Mi-avril, la cour de justice de Ragusa a dé-séquestré le bateau de l’ONG espagnole Pro Activa Open Arms, mais elle a gardé les poursuites envers les trois personnes qui étaient à bord. « Ce jugement reconnaît enfin que la Libye n’est pas un pays sûr pour renvoyer les gens, soupire Caroline Abu Sa’da. Les ONG présentes en Méditerranée sauvent des vies et témoignent, ce qui est essentiel car Frontex joue un rôle ambigu. Si on part il n’y aura plus de témoins en mer. Mais il faut bien reconnaître que la situation de l’Italie n’est pas tenable. Avec la Grèce, c’est le principal pays d’accueil et elle ne reçoit presque aucun soutien de l’UE. La clé de répartition entre les pays membres (et la Suisse) ne marche pas. »

Reste à savoir si notre paysan sénégalais va retenter de prendre la route de l’exil. Cette fois-ci, son voyage risque d’être encore plus périlleux et inhumain que le précédent.

Les caféiculteurs burundais contre la Banque mondiale

© Solidarité socialiste

Au Burundi, les petits producteurs de café se sont opposés efficacement au projet de la Banque mondiale de confier toute la filière aux multinationales. Même le suisse Webcor a jeté l’éponge…. pour être remplacé par Glencore. Dans un livre qui vient de paraître, Deogratias Niyonkuru raconte ce combat, et tant d’autres, en faveur de la dignité paysanne en Afrique.

« Aujourd’hui, en Afrique, les politiques agricoles ne sont plus dictées par les Etats et encore moins par les paysans, mais par la Banque mondiale. On nous fait miroiter des approches participatives pour aider les paysans à définir leurs besoins, mais elles sont entièrement manipulées. La Banque mondiale est sous la coupe des multinationales, qui cherchent à  contrôler le commerce de tous les produits agricoles » assène Deogratias Niyonkuru, venu à Genève,  à l’invitation de l’IRED (Innovations et Réseaux pour le Développement) et de la Fédération genevoise de coopération, présenter son nouveau livre Pour la dignité paysanne. Deo sait de quoi il parle : avec son ONG, l’Adisco, il a organisé la révolte paysanne au Burundi, qu’il raconte dans un chapitre de son livre.

« Au Burundi, la filière du café fait vivre entre 600’000 et 700’000 paysans. 55% de la population en tire des revenus monétaires et elle représente 80% des recettes en devises du pays», nous explique-t-il. Une filière qui comprend plusieurs systèmes de transformation : le café de base est la cerise rouge et elle est lavée et dépulpée dans les stations de lavage et dépulpage. Le café qui en sort est appelé « café parche ». A son tour, celui-ci est envoyé dans les usines de déparchage, d’où sort le café vert qui est généralement exporté pour être torréfié et consommé. Une petite partie est torréfiée sur place.

Les paysans s’organisent

Au Burundi, la filière café a subi plusieurs séquences. La plus importante a été la construction par le gouvernement, avec l’appui de la Banque mondiale, de 133 stations de lavage. C’était la principale industrie de transformation du pays, surtout dans le monde rural. Ces stations ont d’abord appartenu entièrement à l’Etat, ensuite leur gestion a été confiée à des sociétés privées au capital mixte, les SOGESTAL (Sociétés de gestion des stations de lavage), mais l’Etat restait propriétaire des stations de lavage

Au début des années 1990 le gouvernement, sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, a décidé de libéraliser la gestion de cet outil industriel. Mais malheureusement la guerre civile a éclaté. « A ce moment là l’Office des cultures industrielles du Burundi, qui gérait la filière café, décide d’organiser les caféiculteurs, un processus qui aboutira à la création de la fédération nationale CNAC en 2004 – année qui marque aussi la fin de la guerre civile », continue Deo. A cette époque le gouvernement et les associations de caféiculteurs s’étaient entendus pour résoudre les problèmes de la filière, tellement endettée auprès des banques commerciales que le gouvernement était constamment en train de la subventionner. Les paysans se plaignaient aussi que le prix du café était trop bas et ils avaient une tendance réelle à abandonner la filière. Pour pallier à cela, tous les acteurs ont décidé de mettre en place un système privatisé de commercialisation, qui était porté  par les représentants de la CNAC et des SOGESTAL.

Les problèmes sont réglés, mais la Banque mondiale décide de privatiser

« Le mécanisme a fonctionné entre 2006 et 2008. La filière n’était plus endettée et la reprise de l’encadrement était assurée grâce au prélèvement d’une prime sur le prix », se réjouit Deo. Mais le répit fut de courte durée… « Malheureusement la Banque mondiale n’était pas satisfaite, elle a décidé d’appliquer le même mécanisme que dans la privatisation de toutes les grandes filières d’exportation en Afrique. Elle a lancé un appel d’offres international pour vendre le tissu industriel et elle a obligé le gouvernement à soutenir sa stratégie. Le gouvernement l’a adoptée avec des réserves, mais celles-ci n’ont jamais été prises en compte. C’est à ce moment-là que les caféiculteurs ont décidé de lancer une vaste campagne de protestation. La mobilisation était énorme : on écrivait des lettres chaque semaine pour dire aux acquéreurs potentiels qu’ils étaient en train de nuire aux intérêts des petits entrepreneurs et on organisait des rencontres avec toutes les parties prenantes.»

Le suisse Webcor est le seul groupe international qui postule

Cette mobilisation a découragé tous les groupes internationaux de se porter acquéreurs, à l’exception notable du suisse Webcor, qui a acheté treize stations de lavage. Mais Deo et ses compagnons continuent le plaidoyer : dans l’appel d’offres, il était écrit que pour pouvoir acheter une station de lavage, une entreprise devait avoir au moins 1 million USD de chiffre d’affaires annuel et avoir réalisé un bénéfice minimal de 100’000 USD les trois dernières années. « Aucune entreprise burundaise n’était capable de remplir ces conditions ! Nous avons insisté pour revoir les conditions, de telle sorte que lors du deuxième appel d’offres elles ont été réduites de moitié et quelques Burundais ont pu acheter des stations de lavage. Mais la Banque mondiale restait insatisfaite et exigeait le contrôle total de l’outil industriel par le secteur privé. C’est alors que les paysans ont décidé de se retirer de ce processus   La Banque mondiale a pris peur car les clauses prévoyaient que les paysans possèdent les stations de lavage à 25% (une part réservataire), ce qui était ridicule car cela ne donnait même pas droit à une minorité de blocage. Elle est allée jusqu’à conditionner son soutien budgétaire, qui incluait un programme de gratuité des soins de santé pour les enfants de moins de cinq ans.

Les paysans ne se laissent pas abattre, ils continuent la lutte. Ils décident de porter le débat à haut niveau, contactent l’IRED en Suisse, puis Solidarité socialiste en Belgique qui commence à travailler avec Olivier de Schutter (alors rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation), ils lancent un appel à la Banque mondiale et au secrétaire général de l’ONU pour expliquer que la privatisation en cours au Burundi nuit aux intérêts des petits paysans. En même temps, Deo et ses compagnons commencent à aider les paysans à construire leurs propres stations de lavage, qui sont aujourd’hui au nombre de quarante. « La Banque mondiale ne pouvait plus continuer à affirmer qu’ils n’étaient pas capables de construire et de gérer des stations de lavage. Elle a été obligée de changer de stratégie. Les paysans pouvaient se porter acquéreurs d’usines et d’acquérir d’office le tiers de celles qui restaient . Nous avons gagné ! » s’exclame Deo

Glencore remplace Webcor

Mais malheureusement en 2015 une crise politique éclate et le processus se bloque. Aujourd’hui la filière café est devenue encore plus complexe : une partie est toujours traitée par les SOGESTAL, une partie appartient à des Burundais privés, une partie aux coopératives qui contrôlent 20% du marché et une autre partie aux multinationales. Webcore s’est retirée, mais elle a revendu ses stations de lavage à une autre multinationale suisse, Glencore « Nous allons continuer le combat ! », assure Deo.

Entre temps les cours mondiaux du café ont chuté, avec un risque réel pour les paysans d’abandonner la filière, et  le gouvernement s’est vu obligé de  reprendre la régulation de la filière: il impose des prix- plancher et des règles pour éviter une concurrence féroce entre les acteurs. « C’est positif car c’était devenu une véritable jungle. Le vrai rôle de la filière café est de permettre aux paysans de rassembler de quoi investir dans l’amélioration de l’habitat, le mariage des enfants, la scolarisation. Si c’est pour gagner seulement quelques sous pour parer aux besoins les plus pressants, cela ne sert à rien. Pour améliorer l’agriculture en Afrique, le facteur clé, ce sont les politiques publiques ». Dans son livre, il raconte d’autres plaidoyers passionnants.

Cuba à la croisée des chemins

Photo: Mural à la gloire de la Révolution, La Havane,  © Isolda Agazzi

Alors que Raul Castro va quitter le pouvoir le 19 avril, l’économie cubaine est à bout de souffle. Le salut ne semble pouvoir venir que de l’étranger. Le pays qui défie l’impérialisme américain depuis 60 ans n’aura d’autre choix que de continuer à s’ouvrir, mais à quel rythme?

Impossible de trouver du thé dans les magasins de la Havane. Ils débordent de rhum et de cigarettes à des prix imbattables, proposent du Nescafé  – même si les Cubains boivent de l’excellent café local, très fort -, des biscuits, des bombons, des glaces Nestlé, de l’huile, des shampoings et quelques autres produits. Pas de lait frais non plus, du moins dans la capitale, car Cuba n’en produit pas assez. Si on a de la chance, on trouve du lait en poudre, ou du lait condensé importés. Mais pas de thé donc, puisque les Cubains n’en boivent pas. La fabrique de chocolat de la Havane vend du bon chocolat local et des truffes à différents parfums. Pour faire ses courses (et pour n’importe quoi d’ailleurs) il faut faire la queue – ou plutôt les queues car il y a des caisses différentes selon les produits – et payer en CUC, la monnaie nationale convertible, qui équivaut à 1 USD. Pour trouver des produits locaux, il faut se rendre dans des magasins d’Etat, fréquentés presque exclusivement par les Cubains, nettement moins chers, mais où la qualité est très inférieure et où l’on paie en pesos cubains. Pourtant, quelques restaurants touristiques, gérés par des privés, proposent du thé…. alors en s’enquérant discrètement, on finit par apprendre que oui, il y a un magasin qui vend du thé dans la vieille Havane, mais il faut bien chercher.

Photo: épicerie à La Havane,  © Isolda Agazzi

Double économie

Cette double économie, cette société à deux vitesses – les touristes d’un côté, qui paient en CUC et les Cubains de l’autre, qui paient surtout en pesos – est l’élément qui frappe le plus l’observateur étranger. L’économie de cette île à 150 km de la Floride, qui défie fièrement l’impérialisme américain depuis soixante ans, est à bout de souffle. Elle ne s’est jamais remise de l’effondrement de l’URSS, au début des années 1990, qui portait le pays à bout de bras. Et du blocus américain, quelque peu assoupli par Barak Obama, mais restauré par Donald Trump.

L’économie est entièrement contrôlée par l’Etat. Le salaire moyen est d’une vingtaine de CUC par mois, 40 pour un professeur d’université, 60 pour un médecin. Ce qui ne permet pas de vivre – même un Cubain ne tient pas une semaine avec 20 CUC. Certes, tout le monde reçoit une ration de nourriture mensuelle, mais elle est très insuffisante. Pour la compléter, les gens sont obligés d’acheter de la nourriture qui est extrêmement chère, quand il y en a. Tout comme le transport. Il y a très peu de voitures en circulation et les Cubains dépensent une fortune pour se déplacer en taxi collectif ou en bus en plus ou moins bon état, et ils doivent s’armer d’une patience infinie pour supporter des attentes parfois interminables.

Touristes suisses et sud-américains

Tout le monde a donc une autre source de revenu en plus du salaire officiel, garanti à vie à ceux qui veulent travailler. Pour la plupart, le salut semble venir du tourisme. Si les touristes ont toujours eu libre accès à Cuba, depuis la détente amorcée par Barack Obama il y a une dizaine d’années, ils y affluent (presque) en masse, à la recherche du mythe révolutionnaire et d’un pays encore « authentique ». Selon le journal officiel Granma, un million de touristes ont déjà visité Cuba pendant les trois premiers mois de cette année. Les merveilles architecturales, le riche patrimoine historique, une vie culturelle bouillonnante et des paysages à couper le souffle font de cette île caraïbe un véritable petit bijou, qui attire beaucoup de Canadiens, de Suisses, d’Européens et d’Asiatiques. Avec la chute du tourisme en provenance des Etats-Unis, dû aux errements de la politique de Donald Trump, les prix ont diminué, si bien que beaucoup de Sud-Américains peuvent se permettre d’y venir aussi.

Photo: les voitures américaines des années 1950 font le bonheur des touristes, mais elles sont très polluantes, © Isolda Agazzi

Depuis que Raul Castro a autorisé la propriété privée, les Cubains qui travaillent avec les touristes s’en sortent plutôt bien : ils louent leur casa particular (maison individuelle) – 25 CUC la nuit, l’équivalent d’un salaire mensuel -, ouvrent un restaurant, travaillent comme serveurs, chauffeurs de taxi et de taxi bicyclette, se lancent dans un petit commerce. Mai pour cela il vaut mieux avoir des connexions avec l’étranger car les biens de consommation courante ne sont pas toujours disponibles, ou alors hors de prix : un ventilateur peut coûter 50 USD, deux mois de salaire ! Les Cubains peuvent les importer en petites quantités, pour leur consommation personnelle, mais cela coûte très cher. Les transferts de fonds des familles émigrées sont une autre source de revenu importante.

La révolution, marketing pour touristes

Trinidad est un cas d’école : cette pittoresque petite ville aux maisons bariolées, où le temps semble s’être arrêté à la fin du 19ème siècle, était au cœur de la production de canne à sucre. Avec la fermeture des usines elle s’est endormie…. pour se réveiller sous une horde de touristes qui se déversent dans ses ruelles pavées, surtout à l’approche de Pâques et des processions de la semaine sainte. Chaque maison semble s’être transformée en casa particular, avec patios, meubles d’époques et photos en noir et blanc tout droit sortis de l’époque coloniale.

Photo: procession du vendredi saint, Trinidad, © Isolda Agazzi

Les touristes viennent à Cuba chercher une révolution qui est devenue un produit de marketing. La photo mythique de Che Guevara par Alberto Korda, les casquettes au drapeau cubain et autres souvenirs se vendent à tous les coins de rue – le Che se retournerait dans son mausolée de Santa Clara. Ils viennent prendre des cours de salsa, se déversent dans les bars à musique où le rhum coule à flots, mais les Cubains ne dansent plus beaucoup la salsa, lui préférant le reggaeton, nettement plus monotone.

Education, culture et santé assurées, mais la consommation est à la traîne

Un voyage à Cuba laisse un sentiment étrange. Celui d’un pays à la croisée des chemins, où le salut ne semble pouvoir venir que de l’étranger. Un pays qui s’ouvre lentement, mais où les réformes semblent beaucoup trop lentes. Difficile de dire si les Cubains croient encore à la Révolution.

Photo: maison à La Havane,  © Isolda Agazzi

Certes, ils habitent des maisons mises gratuitement à disposition par le gouvernement, qu’ils peuvent désormais acheter et vendre et plus seulement échanger. Souvent des bâtisses magnifiques du début du 19ème siècle, devant lesquelles les touristes s’extasient, mais où une famille entière s’entasse parfois dans une seule pièce, avec salle de bain commune à l’étage. La Havane, qui fêtera l’année prochaine son 500ème anniversaire, est un musée à ciel ouvert, où des efforts impressionnants ont été consentis pour restaurer un patrimoine architectural unique, mais où les besoins sont encore énormes. La population bénéficie de la santé et l’éducation gratuite, d’une sécurité à toute épreuve et d’une offre culturelle impressionnante à des prix imbattables – la Fabrica del Arte cubano, haut lieu de la culture cubaine contemporaine, en est l’un des meilleurs exemples.

 

Photo: les droits de douane sur les voitures sont de 800% , © Isolda Agazzi

 

Mais les gens veulent consommer, ne serait-ce que le strict minimum. Ils voudraient pouvoir s’offrir une nouvelle montre, acheter des biens d’équipement pour la maison, au lieu de rafistoler les anciens jusqu’à l’os. Les voitures américaines des années 1950 aux couleurs bombons, devant lesquelles se pâment les touristes, sont un pis-aller, très polluant de surcroît. Les Cubains passent leur temps à les rafistoler et les repeindre, la musique à fond, car en acheter une autre est quasiment impossible, vu la pénurie sur le marché et les prix exorbitants dus à des droits de douane prohibitifs.

Fin de la double monnaie promise pour bientôt

Sans parler d’internet, qui ouvre une fenêtre sur le monde, même s’il est fortement restreint. Pour se connecter, il faut aller dans les quelques endroits où il y a du wifi, acheter une carte en présentant son passeport et insérer les données à chaque connexion.

Photo: le transport est un problème à Cuba, © Isolda Agazzi

Malgré ces difficultés de la vie quotidienne, la population cubaine fait preuve d’une débrouille, une joie de vivre et une ouverture impressionnante. Elle s’entraide par la force des choses et accueille le touriste avec un sourire désarmant. Comme les gens ne sont pas connectés en permanence, ils se parlent. Comme ils doivent partager les taxis collectifs, les astuces et les galères, ils affichent une solidarité et une chaleur humaine rare. La musique est partout, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit – parfois même trop pour des oreilles qui n’y sont pas habituées.

 

Raul Castro a promis de supprimer la double monnaie avant de partir, mais c’est si compliqué que cela a été repoussé. Cuba est à la croisée des chemins. Celui de gauche est une impasse, il a fait son temps. Un virage à droite trop brusque n’est ni souhaité ni souhaitable. Pourtant le pays n’a pas le choix : il doit continuer à s’ouvrir. A quelle vitesse ? Selon quelles modalités ? Les années de l’embargo américain sont probablement comptées. Y a-t-il une voie médiane entre la pénurie et la « macdonalisation » d’un des derniers pays communistes au monde, qui va fêter l’année prochaine le 60ème anniversaire de la Révolution ?

Photo: Tribuna antimperialista sur le Malecon, sous les fenêtres de l’ambassade américaine et à 150 km de la Floride, © Isolda Agazzi

 

Argentine : les retraités trinquent, les investisseurs jubilent

Photo: manifestation à Buenos Aires, décembre 2017 © Isolda Agazzi

La réforme des retraites adoptée en décembre passé est censée amener 6 milliards USD d’économies. Alors que l’Argentine doit 8 milliards 650 millions USD (au moins) aux investisseurs étrangers et a déjà payé 11 milliards USD aux fonds vautour…

Le 19 décembre dernier, le rideau venait à peine de tomber sur la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce, à laquelle j’avais participé comme représentante d’Alliance Sud, que les rues de Buenos Aires se transformaient en champ de bataille. Malgré des manifestations incessantes et des grèves générales depuis un mois, le président Mauricio Macri avait fait passer au forceps la très controversée réforme qui prévoit l’augmentation de l’âge de la retraite et une limitation de l’indexation des pensions sur l’inflation. Pourtant, avec une inflation record de 20% par an, beaucoup de retraités peinent à joindre les deux bouts et les travailleurs voient leur pouvoir d’achat dégringoler. Le taux de pauvreté officiel se situe à 28,6%. Le bras de fer entre le président libéral et la gauche péroniste et les syndicats a entraîné l’embrasement des rues de Buenos Aires et une répression brutale, comme cela ne s’était jamais vu depuis la crise financière de 2001.

Le but affiché du gouvernement, élu en 2015, est de réduire un déficit budgétaire de 31 milliards d’USD en faisant 6 milliards USD d’économies. Mais prendre l’argent des retraités est-ce la meilleure façon d’y parvenir, me suis-je demandé ? Pour répondre à cette question, il suffit de comparer ce montant aux sommes astronomiques que l’Argentine doit aux investisseurs étrangers.

Crise financière, état d’urgence et avalanche de plaintes

Pour comprendre les origines de la crise de 2001, qui avait mis le pays à genoux, il faut remonter au début des années 1990. L’Argentine croulait sous les dettes. Pour y faire face, le gouvernement avait privatisé nombre d’entreprises publiques, les cédant notamment à des investisseurs étrangers, et avait conclu, pour les attirer, une cinquantaine d’accords de protection des investissements (API). Malgré ces ouvertures, le pays n’est pas arrivé à rembourser sa dette publique. En 2001 il a fait faillite.

Prenant des mesures exceptionnelles, le nouveau gouvernement Duhalde a alors déclaré l’état d’urgence. Il a dû abandonner la parité du peso et d’USD, entraînant une brusque dévaluation de la monnaie nationale et une perte du pouvoir d’achat de la population sur les produits importés. Il a gelé les prix et obligé les investisseurs étrangers à percevoir les recettes en pesos. Ceux-ci tenaient pourtant à continuer à être payés en USD, ou alors en pesos, mais à la même valeur que lors de la réalisation des investissements, ce qui aurait signifié une augmentation de 200, 300 ou 400% – insupportable pour des clients déjà étranglés par l’inflation et le chômage.

Pour protester contre ces mesures exceptionnelles, mais nécessaires, les investisseurs étrangers ont déposé une avalanche de plaintes : 60, un record mondial ! Il n’y a aucune plainte d’entreprise suisse. Leur particularité est que beaucoup portent sur des services publics, certains de base, comme la fourniture d’eau, d’électricité et de gaz

Issue des plaintes

L’issue de ces plaintes est la suivante :

Décidées en faveur d’aucune des deux parties: 1

Données non disponibles :     3

Décidées en faveur de l’Etat          : 5 (seulement)

Abandonnées:            9

En cours : 9. La plus récente est celle déposée en 2017 par un investisseur américain, MetLife, suite à la nationalisation du système privé des retraites en 2008. D’autres font suite aux mesures susmentionnées d’après-crise, comme celle de l’investisseur Luxembourgeois Camuzzi, un distributeur de gaz naturel actif dans sept provinces.

Réglées : 14. Il s’agit de plaintes où les deux parties ont pu trouver un accord sur le montant du dédommagement, mais seulement deux de ces arrangements sont publics : 5 milliards USD accordés à la compagnie pétrolière espagnole Repsol pour expropriation (un record absolu !) et 1 milliard 350 millions USD pour régler le cas Abaclat vs. Argentina, une plainte déposée par 60’000 épargnants ayant perdu leurs obligations souveraines suite à la restructuration de la dette publique en 2001.

Les autres arrangements ne sont pas publics, mais l’Argentine a aussi dû délier les cordons de la bourse.

Décidés en faveur de l’investisseur :        19

Il s’agit du nombre le plus élevé. D’après nos calculs, basés sur les données de la CNUCED, l’Argentine doit payer 2 milliards 295 millions USD de dommages et intérêts.

D’après nos propres calculs toujours, si on additionne ce montant à celui mentionné précédemment, l’Argentine doit payer au moins 8 milliards 650 million. Comme déjà dit, en réalité c’est beaucoup plus puisque tous les montants ne sont pas connus et il faut ajouter à cela les frais de justice. Une plainte coûte en moyenne 8 millions USD, partagés différemment entre le plaignant et l’Etat hôte selon l’issue de celle-ci.

Attirer les investissements étrangers d’accord, mais à quel prix ?

Depuis son élection en décembre 2015, le président Mauricio Macri a adopté des mesures pour faire revenir les investisseurs étrangers : élimination du contrôle des capitaux, dévaluation du peso, baisse des impôts sur les entreprises, réduction des obstacles bureaucratiques. Il s’apprête à libéraliser aussi le droit du travail, ce qui augure de nouvelles manifestations dans les rues de Buenos Aires… Pour l’instant en tout cas il n’a pas touché aux mesures contestées par les investisseurs étrangers, mais les temps ont changé et il n’est plus question de revenir à la parité du peso et du USD, par exemple (aujourd’hui 1 USD s’échange contre 20 pesos).

Les plaintes auxquelles l’Argentine a dû et doit faire face – 9 sont encore en cours et de nouvelles ne sont pas exclues – posent énormément de questions: en principe, la souveraineté de l’Etat ne peut pas être engagée lorsque surviennent des évènements économiques tels qu’une crise financière, l’effondrement d’une devise ou du cours mondial d’un produit. Dès lors, puisque les mesures prises par l’Argentine étaient directement liées à la situation économique du pays et de la région, elles devraient être considérées comme faisant partie des risques économiques que les investisseurs étrangers doivent assumer et dégager le pays de sa responsabilité juridique internationale.

Pourtant, le fait que l’Argentine ait été condamnée 19 fois et n’ait obtenu gain de cause que cinq fois montre que ce principe n’a presque jamais été respecté. Visiblement, l’obligation d’un gouvernement de fournir les services publics de base et de respecter les droits humains de la population passe après ses obligations envers les investisseurs étrangers.

 A ne pas confondre avec les 11 milliards USD payés aux fonds vautour !

A ces chiffres astronomiques il faut ajouter les 11 milliards USD que l’Argentine a accepté de payer aux fonds vautours américains en février et mars 2016. Cette bataille juridique est aussi interminable que scandaleuse: en 2005 et 2010, les gouvernements Kirchner avaient réussi à négocier une restructuration de la dette avec 93% de leurs créanciers, qui avaient accepté une décote de 70%. Mais les fonds spéculatifs américains, qui détenaient 7% de la dette, n’ont pas accepté cet arrangement. Ils ont saisi les tribunaux new-yorkais pour obtenir un remboursement total des obligations argentines, qu’ils avaient pourtant achetées à prix cassé.  Ils ont fini par toucher le jackpot : 2 milliards USD pour des obligations achetées 80 millions dans les années 2000 ! L’Argentine a pu retourner sur les marchés financiers internationaux, mais à quel prix ?

 

Cet article est d’abord paru dans Global + 67, Printemps 2018, le magazine d’Alliance Sud

 

« La définition du réfugié est dépassée »

Photo: Migrants en Grèce, 2016 © Lefteris Partsalis

La Suisse a accueilli 18’000 requérants d’asile en 2017, une goutte d’eau par rapport aux pays voisins de la Syrie. Les inégalités criantes du monde expliquent les mouvements migratoires autant que les guerres, mais le réfugié reste officiellement celui qui fuit une persécution. Caritas Suisse s’insurge contre l’instrumentalisation de la coopération au développement.

« Dans la « jungle » de Calais, j’ai vu des gens patauger dans la boue en claquettes de plage. C’est l’allégorie parfaite de la vie de migrant : au bout de nos jambes nous avons des pieds et non des racines. Ils servent à nous déplacer. Nous sommes des voyageurs, non des arbres. Le mot « racine » a une connotation suspecte » assenait  Alessandro Monsutti, professeur à l’Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement (IUHEID), lors d’une soirée organisée par Caritas Suisse dans le même institut. « En 2015, l’Europe a accueilli 1,3 millions de réfugiés, ce qui représente 0,25% de la population.  Comment se fait-il que la mobilité de si peu de personnes plonge le vieux continent dans le doute identitaire, qu’elle suscite autant d’émotions et de polarisations? Je traverse l’Europe depuis plusieurs années et je vois partout des expressions de xénophobie, mais aussi de grande solidarité. »

Les inégalités, source de migration autant que les conflits

Pour ce spécialiste des questions migratoires, qui a suivi le chemin d’exil des Afghans, nul doute : la définition du réfugié, basée sur la dichotomie entre « vrai » réfugié (migrant politique) et migrant économique, ne nous permet pas de comprendre ce qui se passe, ni d’agir. Car, comme le relevait Oxfam dans un récent rapport, 1% population mondiale possède autant que le reste. Plus explicite encore : huit personnes possèdent autant que 50% de la population mondiale. 200 milliards USD échappent à la fiscalité internationale. « Malgré tout ce qu’on dit, on vit dans le monde le plus inégalitaire de l’histoire humaine. Jamais les inégalités n’ont été aussi criantes et cela ne va pas s’améliorer. Il faut s’en souvenir pour comprendre pourquoi il y a autant de réfugiés. Au-delà des conflits, les mouvements de population sont des témoignages de l’immoralité du monde d’aujourd’hui ». L’exemple par l’Afghanistan : dans ce pays encore en guerre, près de la moitié de la population a moins de 15 ans. Il faudrait créer  800’000 emplois par an… Les jeunes Afghans sont donc destinés à migrer, la seule variable du conflit ne permet pas de l’expliquer.

La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés a été écrite par des hommes (il n’y avait aucune femme) pour accueillir les transfuges du système communiste. Pour obtenir le statu de réfugié il faut réunir trois conditions : la peur  d’être persécuté ; le fait d’avoir traversé une frontière internationale et la perte de la protection de son pays d’origine. Le problème, reconnaît Alessandro Monsutti, est que les conditions politiques et historiques ont changé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Si on voulait changer la définition aujourd’hui, on arriverait à quelque chose de beaucoup plus faible car le climat est plutôt hostile à l’asile. Cela semble donc être, pour l’instant, la définition la moins mauvaise possible.

La plupart des Syriens sont restés chez eux

Hugo Fasel, directeur de Caritas Suisse, vient de rentrer de Syrie, du Liban et de Jordanie. Il assène quelques chiffres coup de poing : en Syrie, qui compte aujourd’hui, après sept ans de guerre, 23 millions habitants, 19 sont restés dans le pays ; 2,7 millions sont allés en Turquie, 1 million au Liban et 1 million en Jordanie. « Les grandes villes sont en ruine. Au nord la guerre continue autour de Damas. Il y a beaucoup de tristesse, mais je suis toujours surpris de constater avec quel engagement les gens essaient de retrouver une perspective. Ils veulent survivre, ils sont toujours contents de voir que vous ne les avez pas oubliés.»

Au Liban, une personne sur trois est réfugiée (en comptant les Palestiniens). La Jordanie, qui compte 7 millions d’habitants, doit faire face à l’afflux d’un million de réfugiés. « La ministre des affaires sociales m’a dit qu’elle doit bien faire quelque chose… donc l’Etat s’endette. Ils ne savent pas comment ils vont s’en sortir, mais ils sont toujours prêts à accepter les Syriens qui arrivent. Les écoles travaillent par deux – trois tournus. Beaucoup de jeunes sont au chômage, la violence augmente. »

Face à ces chiffres qui donnent le vertige, la Suisse a accueilli 18’000 requérants d’asile en 2017. En 2015, 2/3 venaient de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et d’Erythrée. Or, malgré ce nombre limité, certains parlementaires cherchent à instrumentaliser la coopération au développement. « La Suisse alloue trois milliards CHF par an à la coopération. Quand je suis face à la ministre des affaires sociales à Amman, comment voulez-vous que je lui dise que la Suisse veut négocier avec la Jordanie pour qu’elle reprenne les requérants déboutés, alors que nous en avons moins de 20’000 et eux un million ? S’insurge-t-il. Le monde est devenu fou ! Est-ce qu’on va dire à Assad qu’on va aider Homs s’il est prêt à reprendre les Syriens renvoyés de Suisse ? On ne soutient jamais un gouvernement, mais les gens sur place par des projets de terrain. »

Caritas Suisse est présente en Syrie depuis le début de la guerre. Les besoins sont énormes : en sept ans, l’économie locale s’est effondrée ; 10,5 millions de personnes sont menacées par la faim ; 4,2 millions n’ont pas d’endroit où habiter ; 11,3 millions n’ont pas accès à des soins de santé convenables.

« Ces mouvements migratoires sont inéluctables, conclut Alessandro Monsutti. Il faut l’accepter, les Etats n’ont pas les moyens de les stopper. Mais gare à démoniser les  « xénophobes. » Ce sont des anxieux. La situation de la classe moyenne dans nos pays s’est terriblement détériorée, ne jugeons pas avant de comprendre. Ce qui n’est pas légitime, c’est leur cible. Ils ont raison d’être anxieux, mais ce n’est pas juste de se tourner vers les migrants. »