« Les petits agriculteurs et les peuples indigènes n’ont pas accès au marché international»

Alors que les incendies reprennent de plus belle en Amazonie, la déforestation avance aussi dans le Chaco, la deuxième forêt la plus importante du continent américain. Quel est son impact sur les petits paysans et les communautés autochtones? 

Quant à l’accord de libre-échange conclu l’année passée entre l’AELE, dont la Suisse est membre, et le Mercosur, peut-il bénéficier aux petits paysans de la région?

Nous l’avons demandé au professeur Graziano Ceddia, chercheur senior au Centre pour le développement et l’environnement de l’université de Berne, et directeur de INCLUDE un projet de recherche qui étudie l’impact de la déforestation sur les petits paysans et les communautés autochtones dans la province de Salta, au Nord-Ouest de l’Argentine.

Quelle est la cause principale de la déforestation dans le Chaco Salteño ?

C’est l’expansion de la frontière agricole. Il y a quelques années encore, c’était pour cultiver du soja transgénique. Aujourd’hui, le soja a atteint sa limite d’extension maximale et pour l’instant la cause de la déforestation est la création de pâturages pour l’élevage du bétail sous une forme plus ou moins intensive.

Quel est l’impact de la déforestation sur les petits agriculteurs et les peuples autochtones ?

En raison de l’expansion de la frontière agricole (soja et pâturages), les petits producteurs (criollos) et les peuples autochtones ont subi des expulsions et des délocalisations. Bien que souvent les petits paysans vivent sur ces terres depuis de nombreuses années (parfois même deux générations), dans la plupart des cas ils n’ont pas de titre de propriété officiel. Dès lors la possession de ces terres n’est souvent pas reconnue car elle est difficile à prouver. En ce qui concerne les autochtones, le discours est similaire. La constitution argentine (dans sa réforme de 1994) intègre la Convention 169 de l’OIT, qui reconnaît le droit des peuples indigènes à la terre et au territoire. Mais dans les faits ce droit reste inapplicable dans la province de Salta puisqu’il  n’existe pas encore de territoire indigène officiel (à l’exception de petits lopins de terre, dans la plupart des cas résultant de dons de l’Église anglicane). Avec la destruction de leur habitat et les expulsions, les populations indigènes vivent dans un état de grave marginalisation économique, d’extrême dégradation et de pauvreté.

Les peuples autochtones sont-ils conscients de leurs droits? Les réclament-ils ou les aidez-vous à le faire ?

Bien que les populations autochtones soient d’une façon ou d’une autre au courant de leurs droits, le processus de reconnaissance des territoires et de revendication des terres est extrêmement long et compliqué. Il y a trois ans, lorsque j’ai visité la région pour la première fois, la province avait entamé le processus de cartographie des territoires indigènes. Pour autant que je sache, ce processus n’est pas encore achevé. Il a été interrompu en 2018 par manque de financements. Les communautés indigènes et les petits agriculteurs du district de Rivadavia méritent une mention particulière. Ici, l’organisation Lhaka Honhat a réclamé 400 000 hectares de terres publiques pour les communautés autochtones et 243 000 hectares pour les familles de petits agriculteurs. Mais c’est un succès relatif car après 35 ans de lutte, elle n’a toujours pas réussi à obtenir les terres qui sont dues aux communautés en vertu de la constitution argentine et aussi en vertu des mesures législatives émises par la province de Salta. Le succès réside donc dans le fait d’avoir réussi à porter l’affaire devant une instance internationale importante telle que la Cour interaméricaine des droits de l’homme. La bataille juridique dure depuis 1984  et l’Argentine est désormais accusée de ne pas remplir ses obligations légales.

Pensez-vous que l’accord de libre-échange conclu l’année passée entre l’Association européenne de libre-échange (AELE, dont la Suisse est membre) et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay,Uruguay) – et dont le texte n’a pas encore été publié – aura un impact sur la déforestation dans le Chaco et sur les petits agriculteurs et les peuples indigènes ? Ne devrait-il pas permettre à ces derniers d’améliorer leur accès au marché international de la viande ?

Je ne connais pas les détails de l’accord. En général, cependant, je pense pouvoir dire que l’ouverture aux marchés internationaux augmentera probablement la pression sur le Chaco Salteño et donc la déforestation. L’accès à ces marchés ne profite certainement pas aux communautés indigènes (qui ne produisent ni soja ni viande) et encore moins aux petits agriculteurs, qui élèvent un type de bétail qui n’a pas les qualités et les exigences du marché international. Les petits agriculteurs sont pauvres et ils n’ont absolument aucune ressource pour répondre aux normes exigées par le marché international. Enfin, l’application des normes sociales et environnementales requises par les accords est difficile dans la pratique. Même si sur le papier la production de soja et de viande dans la province de Salta est dans la plupart des cas légale, cela est aussi dû au fait que les règlements d’application de la loi fédérale sur la protection des forêts sont extrêmement ambigus et flexibles et biaisés en faveur des grands producteurs.


Le Gran Chaco Americano, deuxième forêt la plus importante du continent avec un taux de déforestation les plus élevés au monde

Le Gran Chaco Americano est par extension la deuxième plus grande forêt du continent américain après l’Amazonie. Elle s’étend sur environ 787 000 kilomètres carrés et est située dans 4 pays : l’Argentine (où se trouve environ 60% du Chaco), la Bolivie, le Paraguay et le Brésil. Le Chaco a connu l’un des taux de déforestation les plus élevés au monde, en particulier au cours de la période 2002-2009. Le processus de déforestation se poursuit encore aujourd’hui.  Dans l’ensemble de l’écorégion du Chaco, on estime que jusqu’à la période 1976-2012, environ 15,8 millions d’hectares ont été déboisés (environ 20 % du total).

En Argentine, Salta est la province la plus importante par extension du Chaco (environ 8 millions d’hectares), suivie de Santiago del Estero (7,7 millions d’hectares), du Chaco (4,9 millions d’hectares) et de Formosa (4,4 millions d’hectares). Au cours de la période 1976-2015, environ 2 millions d’hectares de forêts indigènes ont été déboisés uniquement dans la province de Salta.


Une version de cette interview a d’abord été publiée par Le Courrier

Les glaciers de Patagonie sont en danger: le Perito Moreno en Argentine (1/2)

Le sud de la Patagonie recèle la troisième plus grande calotte glaciaire au monde. Mais en Argentine deux grands barrages sont en cours de construction, qui pourraient menacer le Perito Moreno, l’un des rares glaciers stables sur terre.

 Il avance majestueusement dans les flots mugissants du lac Argentino, dont la couleur oscille entre le bleu céruléen et le gris plomb selon les élans impétueux du vent de Patagonie. De temps en temps un morceau de glace s’écrase avec fracas dans l’eau, rompant le silence absolu de ces steppes du bout du monde et rappelant que le Perito Moreno est l’un des rares glaciers stables sur terre. Au lieu de reculer, comme la plupart de ses semblables, il a atteint un équilibre dont seule la nature a le secret : il avance sur le lac face à la péninsule de Magellan. Lorsqu’il l’atteint, le lac se retrouve divisé en deux, ce qui fait monter de 30 mètres le niveau des eaux de son bras Rico. Celui-ci commence alors à entailler le glacier qui, petit à petit, cède sous la pression et s’effondre de façon spectaculaire. Un phénomène de rupture unique au monde et totalement imprévisible, qui a lieu tous les deux à quatre ans.

Le Perito Moreno fait partie du champ de glace Sud de Patagonie – la troisième plus grande calotte glaciaire au monde après l’Antarctique et le Groenland -, situé à cheval entre l’Argentine et le Chili. Il y neige 300 jours par an et ces abondantes précipitations ont donné naissance à 49 glaciers qui, côté chilien, se jettent surtout dans la mer – le plus grand étant le Pie XI qui, lui, augmente – et côté argentin, dans des lacs. Comme le Perito Moreno, d’une superficie de 254 km2 et qu’on peut parcourir crampons aux pieds, pourvu de tenir debout face à des rafales de vent qui peuvent atteindre les 150 km/h.

Le lac Argentino © Isolda Agazzi

Deux barrages en cours de construction sur le fleuve Santa Cruz

Une menace pèse pourtant sur le Perito Moreno: le consortium Represas Patagonicas, dont l’actionnaire majoritaire est l’entreprise chinoise Gezhouba (sise à Wuhan et qui a construit le barrage controversé des Trois Gorges en Chine), est en train de construire les deux plus grands barrages d’Argentine: le Condor Cliff et La Barrancosa, sur le Santa Cruz, le dernier fleuve glaciaire du pays, qui court du lac Argentino à l’océan Atlantique. Le projet avait été adjugé en 2008, sous l’ancienne présidente Cristina Kirchner, mais la crise économique – et une forte opposition des mouvements de protection de l’environnement et des peuples autochtones – avaient empêché l’avancement des travaux, jusqu’à l’entrée en scène du puissant financier chinois, qui a injecté 4’714 millions USD dans le projet.

Après la réalisation d’une étude d’impact environnemental « bâclée » selon les opposants et la tenue d’un débat public en 2017, les travaux ont démarré. « Beaucoup de gens avaient pourtant participé à cette audition publique pour dire qu’ils étaient contre le projet!” s’exclame Soledad Veron, du Movimiento Patagonia Libre.

Prix Berta Caceres à Rios to Rivers, une ONG qui s’oppose aux barrages

Noel Miranda, Silvina Comachi et Sophia Nemenmann lauréates, du Prix Berta Caceres

« Aucune étude d’impact environnemental n’a duré plus de 15 jour! Sans compter la question des communautés Mapuche et Tehuelche, dont les restes fossiles seraient inondés. Je viens de Puerto San Julián et le fleuve Santa Cruz alimente en eau potable trois villes, dont la mienne. Il n’y a aucune garantie que les barrages n’auront pas d’incidence négative sur le champ de glace Sud de Patagonie, où se trouve le Perito Moreno», nous déclare Noel Miranda, de l’ONG Rios to Rivers. Cette journaliste de 31 ans était le 6 mars à Buenos Aires, dans le bâtiment du Sénat,  pour recevoir avec d’autres camarades le prix Berta Caceres, décerné à des organisations ou femmes engagées dans des luttes socio-environnementales en Argentine, en hommage à la militante écologiste hondurienne assassinée il y a quatre ans.

L’ONG Rios to Rivers travaille sur la conservation de l’eau, en particulier en misant sur l’éducation environnementale. «Nous faisons connaître ces rivières aux jeunes, afin qu’ils puissent expérimenter ce qu’est une rivière endiguée et une rivière en liberté. Le fleuve Santa Cruz est encore libre et les travaux sont encore très peu avancés, nous avons pu la naviguer sur 320 km», continue la militante.

 

San Antonio de los Cobres, grosse bourgade minière au nord de l’Argentine © Isolda Agazzi

Le soutien à l’extractivisme continue

En effet, en raison de la crise économique en Argentine et des plaintes des ouvriers, les travaux ont très peu avancé pour ne couvrir que 12% du total à ce jour. «Grâce au prix Berta Caceres, nous pouvons prendre une fois de plus position au Sénat pour défendre l’accès à l’eau, qui est un droit humain. Il n’y a pas de développement social sans eau potable. Nous comprenons le besoin de générer de l’énergie, mais avec tout le vent qu’il y a dans la province de Santa Cruz on pourrait produire de l’énergie éolienne ! »

Elle fait remarquer que les habitants de la région ne voient aucun avantage dans ce projet car l’énergie produite irait à Buenos Aires et les emplois, qui sont dangereux et ne garantissent pas de conditions décentes, ne sont pas destinés aux locaux. « Nous sommes favorables à la création d’emplois décents qui ne mettent pas en danger la qualité de l’eau et les glaciers de Patagonie. Nous avons la troisième réserve d’eau douce à l’état solide au monde, nous ne pouvons pas la mettre en danger pour un accord avec la Chine !  Mais malheureusement le nouveau gouvernement d’Alberto Fernandez a déclaré que le soutien aux activités extractives et à la construction des barrages allait se poursuivre.»


Ce reportage a été publié par Le Courrier. il a a été réalisé avant le confinement de l’Argentine


Voir aussi Extraction minière à Chubut en Patagonie: “non c’est non”!

En train vers les nuages dans la cordillère des Andes

Au nord-ouest de l’Argentine, les villes de Salta et Jujuy sont la porte d’entrée de la partie andine du pays, où l’on sillonne des montagnes colorées dans l’un de trains les plus hauts du monde. Un chef-d’œuvre d’ingénierie, construit en 1921 pour traverser la cordillère et transporter vers la mer les immenses richesses minières de la région. Aujourd’hui c’est le lithium qui attise toutes les convoitises. 

Telle la palette d’un peintre, la montagne aux Sept Couleurs coiffe la bourgade de Purmamarca, nichée dans la cordillère des Andes, en territoire argentin, près de la frontière avec la Bolivie et le Chili. C’est l’un des endroits les plus arides de la planète, où les mouvements telluriques et le retrait de la mer ont créé, il y a des millions d’années, un relief rugueux, composé de canyons (appelés quebradas) et sommets aux différentes tonalités de rouge (dérivé de l’oxyde de fer), vert (dérivé du sulfate de fer) et jaune (dérivé du manganèse). Au fond de la vallée pointent des tâches vertes de végétation, mais au fur et à mesure qu’on prend de la hauteur, seuls des cactus isolés survivent dans ce paysage lunaire, tendant leurs bras comme pour implorer le ciel.

La montagne aux sept couleurs © Isolda Agazzi

C’est l’Argentine andine, habitée par des peuples autochtones qui descendent des Incas et parlent encore le quechua. Largement massacrés au 16ème siècle, lors de la conquête espagnole et de la fièvre de l’or, ils constituent une population à part, attachée à ses racines et à sa culture. Très catholiques, ils vénèrent aussi la Pachamama, la Terre mère, qu’ils célèbrent au mois d’août en enfouissant dans le sol de l’eau, de la nourriture et… leurs soucis. Ils sont agriculteurs et bergers. Ils cultivent du tabac, de la canne à sucre, des pommes de terre, du quinoa, du maïs et des fruits et élèvent des lamas, des guanacos, des vigognes, des moutons et des chèvres. La vie est rude. L’hiver, la température peut descendre jusqu’à – 20 degrés, mais depuis une dizaine d’années les maisons sont équipées de panneaux solaires et il y a un peu plus de confort.

Purmamarca, une bourgade andine tendance bobo

Purmamarca © Isolda Agazzi

On arrive à Purmamarca par une route escarpée aux innombrables virages, qui grimpe à flanc de coteau depuis San Salvador de Jujuy. Pour éviter le mal d’altitude, on mâche consciencieusement des feuilles de coca, un vaso-dilatateur qui stabilise la pression sanguine. Introduite par les Incas il y a plusieurs siècles, cette plante est parfaitement légale dans toute l’Argentine, même si elle n’y pousse pas – nous mâchons donc des feuilles importées de Bolivie. Abondamment utilisée en pharmacopée et cosmétique, elle sert à fabriquer des médicaments, des shampoings et… des rouges à lèvres.

Purmamarca est une bourgade nonchalante, aux maisons en pisé et bois de cactus, devenue relativement bobo et touristique depuis que la vallée a été classée au Patrimoine mondial de l’Unesco et que le réalisateur argentin Gaston Duprat y a tourné son dernier film, Mi Obra Maestra. Sur la place centrale, les marchands exposent des tapis, sacs et pulls bariolés. Un troubadour entonne des mélopées traditionnelles et une chanson à la gloire de Che Guevara, le mythique héro argentin de la révolution cubaine.

Salinas Grandes et le lithium, le nouvel or blanc

En continuant à monter, on arrive à Salinas Grandes, un désert de sel situé à 3’350 m d’altitude, d’où l’on extrait un sel volcanique dépourvu d’iode. La blancheur éclatante du salar  à perte de vue et la très forte réverbération peuvent créer d’étonnantes illusions optiques, mais là non, nous ne rêvons pas : un panneau péremptoire,  « No al litio » trône à l’orée de la saline, dans l’indifférence des touristes.

Salinas Grandes © Isolda Agazzi

Le lithium, présent en grande quantité sous cette saline et celles environnantes de Salar del Hombre Muerto à Catamarca, est devenu le nouvel or blanc de la région – nord de l’Argentine, Chili et Bolivie – et le moteur de la nouvelle économie connectée. Entrant dans la composition des batteries qui alimentent nos téléphones, ordinateurs et voitures électriques, il suscite un engouement croissant de la part des entreprises et des gouvernements, mais l’opposition d’une partie des communautés locales en raison de la grande quantité d’eau douce nécessaire à son extraction, dans une région qui en manque déjà cruellement.

Batteries pas fabriquées sur place, pour l’instant

Beaucoup moins connue que les autres pays du « triangle du lithium », l’Argentine est désormais le 3ème producteur de ce minerai au monde, après l’Australie et le Chili. Si la production n’y atteint pas encore celle du désert d’Atacama au Chili, 53 projets d’extraction sont en cours dans les provinces de Salta, Jujuy et Catamarca, financés par des capitaux étrangers à hauteur de 2 milliards USD.

Comme ses voisins, l’Argentine exporte seulement la matière première, mais elle pourrait commencer à fabriquer des batteries sur place pour ajouter de la valeur et créer des emplois. L’année passée, l’entreprise publique Jemse a conclu une joint-venture avec la société italienne SERI, mais la production n’a pas encore commencé. Auparavant l’ancien président bolivien Evo Morales – actuellement en exil en Argentine – avait essayé d’industrialiser la production de lithium en Bolivie en associant l’entreprise publique YLB à la société allemande ACI Systems, mais le nouveau gouvernement de transition de Jeanine Anez a annoncé son intention d’annuler le contrat.

 

San Antonio de los Cobres © Isolda Agazzi

Le train vers les nuages

C’est pour exploiter l’extraordinaire richesse minière de la région que fut construit le légendaire Tren a las Nubes, ou Train vers les Nuages – qu’en français on continue à traduire par l’ancienne appellation de Train des nuages, nettement moins poétique. L’ingénieur américain Richard Maury rêvait de construire un chemin de fer qui parcoure toute la cordillère des Andes, mais il dut revoir ses ambitions à la baisse. En 1921 il commença la construction d’un train qui, de la ville de Salta, atteignit le Col de Socompa, à 3’800m d’altitude, où il rejoignit la ligne chilienne. Il fallut près de 30 ans pour construire le troisième train le plus haut du monde, qui traverse 29 ponts, 21 tunnels et 13 viaducs et qui, au lieu d’utiliser le système de la crémaillère, monte par zigzag en s’inspirant de la façon dont les animaux gravissent les montagnes. Un exploit pour l’époque !

Aujourd’hui, faute d’investissements, la ligne ferroviaire est réduire à sa portion congrue, mais peut-être la plus spectaculaire. On emprunte la dizaine de wagons peints en bleu sur 22 km, de San Antonio de los Cobres, une grosse bourgade minière, au vertigineux viaduc de la Polvorilla. Tirés par une locomotive thermo-diesel qui dégage une épaisse fumée noire, on traverse des terres arides et inhospitalières, on passe aux pieds de volcans éteints depuis des millions d’années et on borde des eaux thermales. On entrevoit aussi plusieurs mines abandonnées d’où l’on extrayait du plomb, du zinc et de l’argent.

 

Le viaduc de la Polvorilla © Isolda Agazzi

Le viaduc de la Polvorilla et l’élan patriotique argentin

Le service marchandises, par contre, continue à fonctionner jusqu’au port international d’Antofagasta, au Chili, pour transporter surtout du lithium et le matériel nécessaire à son extraction. Tout comme les camions, dont le ballet incessant ponctue la Ruta 40, qui longe le chemin de fer et traverse toute l’Argentine du nord au sud, jusqu’à Ushuaia.

Le clou du voyage est le viaduc de la Polvorilla, d’une hauteur maximale de 63 mètres et qui culmine à 4’220 m d’altitude. Il a été construit par Richard Maury avec l’aide de l’ingénieur Gustave Eiffel, qui avait fait ses preuves avec la fameuse tour. On le traverse en grande pompe, au son solennel des Chariots de feu. Une femme souffrant du mal d’altitude souffle dans le masque à oxygène. Touchant le ciel avec un doigt, un touriste du Paraguay pose un genou à terre et demande sa belle en mariage. Descendus du train, les Argentins, très patriotiques, entonnent l’hymne national en regardant le drapeau se hisser.

Salta, danseuses de folklore © Isolda Agazzi

Salta la belle, petit bijou d’architecture coloniale

Retour à Salta, surnommée «la belle », la capitale régionale, qui conserve quelques beaux bâtiments coloniaux. Sur la place centrale, des groupes folkloriques composés d’enfants et de  jeunes chantent et dansent la zamba et la chacarera, des danses populaires du nord de l’Argentine, encore très répandues. Les passants s’arrêtent pour les écouter en dégustant un tamale ou une humita, une pâte de maïs concassé emballé dans des feuilles. Au restaurant, on tente le asado (rôti) de lama – une viande maigre, très fibreuse -, de chèvre ou de lapin, accompagné des immanquables empanadas saltenas, les meilleures d’Argentine, paraît-il. Dans les rues animées de la ville on découvre des ateliers de collage et des cours de quechua et de folklore.

« Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas et les Argentins des bateaux » affirmait le poète mexicain Octavio Paz, en référence à la forte vague d’immigration européenne du 19ème  siècle. Rien n’est plus faux. Ce pays a aussi une très forte identité autochtone et andine que les Argentins semblent friands d’apprendre à connaître autant que les étrangers.


Une version de ce reportage a été publiée par l’Echo Magazine


Voir aussi Le lithium, une fausse bonne idée? 

Le lithium, une fausse bonne idée?

Après la Bolivie et le Chili, l’Argentine s’est lancée dans l’extraction du lithium, composante essentielle des batteries d’ordinateur et des voitures électriques. Mais l’impact sur l’environnement est important et certaines communautés autochtones s’y opposent fermement.  

No al litio (non au lithium) est écrit sur un panneau à l’orée de Salinas Grandes, un désert de sel situé à 3’350 m d’altitude dans la province de Salta, au nord-ouest de l’Argentine. C’est l’un des côtés du « triangle du lithium » qui, à cheval entre la Bolivie, le Chili et l’Argentine, recèle 70% des réserves mondiales de ce minerai. Un nouvel or blanc indispensable à la production des batteries qui entrent dans la composition de nos smartphones, ordinateurs et voitures électriques et dont la demande explose, surtout depuis que Tesla s’est lancée dans la construction à grande échelle de voitures électriques et que les autres constructeurs automobiles essaient de lui emboîter le pas.

Beaucoup moins connue que ses voisins andins, l’Argentine est désormais le 3ème producteur mondial de lithium, après l’Australie et le Chili. Si la production n’y atteint pas encore celle du désert d’Atacama, dans le Chili voisin, 53 projets d’extraction sont en cours dans les provinces de Salta, Jujuy et Catamarca, financés par des capitaux étrangers à hauteur de 2 milliards USD.

Près de deux millions de litres de solution saline pour extraire une tonne de lithium

Pourtant l’impact sur l’environnement est énorme: pour produire une tonne de lithium il faut environ deux millions de litres de solution saline.

La Fundacion Ambiente y Recursos Naturales (« Lithium extraction in Argentina » 2019), qui  a interviewé les dix communautés vivant près de deux salines, le Sales de Jujuy et Minera Exar, constate qu’elles sont partagées. Certaines voient dans le lithium une opportunité d’emploi dans une région qui n’en offre aucune à part l’extraction minière – les hautes Andes sont très riches en minerais (or, argent, plomb, zinc, etc.) et la plupart des hommes travaillent dans les mines depuis toujours, ou alors les familles pratiquent l’élevage, l’agriculture de subsistance et un peu d’artisanat. D’autres s’inquiètent de l’impact à long terme du lithium sur l’environnement, à commencer par la baisse de la nappe phréatique, affirmant que des bêtes ont déjà commencé à périr. Soit elles s’opposent carrément à l’extraction du lithium, soit elles voient l’impact sur l’environnement comme un dégât collatéral, un mal nécessaire à un certain développement économique. Il faut souligner que l’extraction du lithium a un impact sur tout l’écosystème, avec des effets imprévisibles à ce jour et qui risquent d’affecter bien plus de personnes que les peuples autochtones de l’Altiplano.

Communautés autochtones peu ou mal consultées

85% des sondés des deux communautés situées le plus près des lieux d’extraction affirment ne pas avoir été consultés. « Il y a un déséquilibre énorme entre les communautés, qui attendent des emplois, et les multinationales. Le processus de consultation devrait avoir lieu avec la participation de l’Etat, mais à Jujuy cela n’a pas été le cas », affirme l’étude.

« D’une façon générale, les peuples indigènes sont dispersés, divisés, marginalisés et vulnérables. C’est pourquoi il est assez facile de “persuader” certaines communautés de la justesse d’une initiative. Étant très pauvres, ils se contentent de très peu. J’ai donc beaucoup de doutes sur ce que les compagnies de lithium disent des accords passés avec les communautés » commente le professeur Graziano Ceddia, du Centre pour le développement et l’environnement de l’Université de Berne, qui mène un projet de recherche avec les communautés autochtones dans la province de Salta.

Au Chili, d’où provient depuis 20 ans le 40% du lithium extrait dans le monde, les communautés autochtones autour du désert d’Atacama sont fortement mobilisées contre l’expansion des licences minières et elles ont porté plainte devant trois tribunaux, dont la Cour interaméricaine des droits de l’homme.


Pain pour le prochain plaide pour le recyclage du lithium

En Suisse, les œuvres des Eglises, Pain pour le prochain et Action de Carême, commencent à travailler sur le lithium et d’autres matières premières dans le cadre de leur analyse des chaînes de production de l’électromobilité. « Notre souci, c’est le besoin d’extraire toujours plus de matières premières pour fabriquer les batteries, qui sont l’élément central dans ces véhicules, souligne Karin Mader, la responsable du dossier. Nous aimerions savoir quel type de véhicules utilise quel type de batteries et d’où proviennent les matières premières de ces batteries. Ce que nous demandons, c’est la transparence dans les chaînes d’approvisionnement. L’électromobilité est saluée comme la solution à la crise climatique, mais nous soupçonnons que cette solution cause des dégâts sociaux et environnementaux si l’extraction ne se fait pas de manière respectueuse de l’environnement et des populations locales. »

Les deux organisations militent donc pour ne pas extraire à chaque fois de nouvelles matières premières du sous-sol, mais pour les recycler. Le problème est le suivant : le recyclage est courant pour certains métaux lourds (comme le cuivre et le nickel), mais pour le lithium il est techniquement plus difficile et donc plus cher. « Le pouvoir politique devrait définir un cadre et promouvoir le recyclage des matières premières problématiques comme le lithium, ce qui nécessitera un important engagement au niveau de la recherche et la mise en place d’usines spécialisées. Ce n’est pas gagné car l’extraction est encore trop bon marché. Pourtant, on ne peut pas prétendre résoudre la crise climatique au moyen de l’électromobilité sans résoudre les nouveaux problèmes causés par la production des batteries», conclut Karin Mader


Une version de cet article a d’abord été publié par Le Courrier 

En Argentine, de plus en plus de gens à la rue

Photos © Isolda Agazzi

A Buenos Aires, les personnes pauvres ou en situation de vulnérabilité représentent désormais 30% de la population. Alors que tous les indicateurs macro-économiques sont au rouge, les Argentins accusent tour à tour la corruption de leurs dirigeants et les mesures d’austérité. Le nouveau gouvernement vient de créer une unité spéciale pour renégocier la dette avec le FMI.

Impossible de s’asseoir à la terrasse d’un restaurant de l’une des rues les plus centrales de Buenos Aires sans se faire interpeller sans cesse par des vendeurs de mouchoirs et des mendiants qui demandent de l’argent ou, tout simplement, un bout de pain. « La pauvreté a augmenté de façon spectaculaire ! » lâche le serveur, corroborant une opinion largement répandue et qui saute cruellement aux yeux: à Buenos Aires, des familles entières, souvent avec des enfants en bas âge, sont à la rue. Elles campent sur des matelas de fortune et tendent la main aux passants qui, souvent, leur glissent un billet ou déposent un café et un croissant. Il y a moins d’un an il n’y en avait pas autant, et de loin. « Tous les jours nous donnons à manger à une famille entière qui vit en-dessous de chez nous », glisse un Helvète venu passer un mois à Buenos Aires, visiblement ému.

Des scènes hélas familières dans les pays pauvres, mais l’Argentine n’en était pas un. Jusqu’en 2019, elle était même classée comme « pays à haut revenu» (PIB/habitant de plus de 12’056 USD par an) par la Banque mondiale, qui l’a déclassée l’année passée à «pays à revenu moyen supérieur» (PIB/habitant compris entre 3’896 – 12’055 USD). Aussi limités que soient ces classements, qui ne tiennent compte que d’indicateurs macro-économiques, ils donnent une idée de la crise profonde que traverse le pays depuis plusieurs années.

Inflation à 53,8%, la plus élevée en 28 ans

Dans leur vie quotidienne, les Argentins le ressentent douloureusement. En 2019, l’inflation a atteint 53,8% – le taux le plus élevé en 28 ans – et la valeur du dollar par rapport au peso a augmenté de près de 63%. Dans l’une des rues principales de la capitale – au marché noir, mais au vu et au de tout le monde – il s’échangeait à 46 pesos en avril, à 74 aujourd’hui. Officiellement, les Argentins ne peuvent plus acheter que 200 dollars par mois. Selon les cas, les salaires et les retraites sont plus ou moins ajustés à l’inflation, mais les dépenses de santé, communication, ménage et alimentation ont augmenté plus que le prix du dollar. Les données officielles sont implacables : 30% des portenos sont pauvres ou en situation de vulnérabilité.

A qui la faute? S’ils sont de droite, les Argentins pointent du doigt la corruption de leurs anciens dirigeants. Christina Kircher, présidente de 2007 à 2015, est mise en examen dans huit affaires de corruption pour l’attribution de marchés publics en Patagonie, mais elle est protégée par son immunité parlementaire et, depuis le 10 décembre, par son statut de vice-présidente. L’enquête pour corruption et blanchiment d’argent touche nombre de ses ex-ministres et des entrepreneurs dont le plus connu est Lazaro Baez. Le jugement est prévu pour avril. La justice argentine a demandé à plusieurs reprises à la Suisse l’extradition de son supposé homme de paille, mais la procédure est en cours et on n’en saura pas plus.

Manifestation pour demander la libération de Milagro Sala, leader de Tupac Amaru

S’ils sont de gauche, ils accusent la politique libérale de l’ancien président. «Mauricio Macri nous a laissé beaucoup de pauvreté. Dans mon comedor (cantine, une sorte de soupe populaire) j’accueille 114 enfants par jour, alors qu’auparavant ils venaient surtout pour jouer et faire du sport », se désole Norma Diaz, de l’association indigène Tupac Amaru. Le 16 janvier, elle est venue manifester sous l’Obélisque, au centre de Buenos Aires, pour demander la libération de la leader Milagro Sala, condamnée à 13 ans de prison pour association illicite, fraude et extorsion dans l’affaire des « Pibes Villeros ». Elle est accusée d’avoir participé au détournement de 60 millions de pesos de fonds publics, destinés à la construction de logements sociaux qui n’ont jamais vu le jour.

En 2016 et 2017 (avant sa condamnation) le Groupe de travail de l’ONU sur les détentions arbitraires et le Comité de l’ONU contre la discrimination raciale avaient demandé sa libération. Ses partisans voient en elle une « prisonnière politique », condamnée sous l’ancien gouvernement pour sa lutte en faveur des droits des peuples autochtones. Interpellé sur son cas, le nouveau président de gauche, Alberto Fernandez, bien embarrassé, a affirmé dans une pirouette oratoire qu’il n’y a pas de prisonniers politiques en Argentine et que Milagro Sala est une «détenue arbitraire ».

Il faut dire que l’ancien président Mauricio Macri avait appliqué à la lettre les mesures d’austérité imposées par le Fonds monétaire international en échange d’un prêt record de 57 milliards USD, dont 44 ont déjà été versés. Le 27 janvier, le nouveau gouvernement a annoncé la création d’une unité spéciale pour renégocier cette dette qui met le pays à genoux.


Une version courte de cette chronique a d’abord été publiée par l’Echo Magazine

Savoir traditionnel et bio piraterie: où est la frontière ?

Photos © Isolda Agazzi

Dans la région des célèbres chutes d’Iguazu, les Guaranis ont d’abord été évangélisés par les missionnaires jésuites.  Vinrent ensuite des colons, dont des Suisses, qui divulguèrent leur savoir traditionnel. La stevia, utilisée comme édulcorant par les multinationales, est un cas connu de bio piraterie. Aujourd’hui l’engouement pour leurs plantes médicinales et cosmétiques continue, mais ils n’en bénéficient pas. Pourtant le droit a évolué et désormais c’est illégal.

Tout  à coup, un abîme s’ouvre sous nos pieds et des murs d’eau dévalent la pente rocheuse, dans un fracas apocalyptique. Les flots mugissants se bousculent dans une chevauchée sauvage et les embruns giclent vers le ciel pour se mélanger aux nuages bas, chargés de pluie. Les éléments se déchaînent. La nature déploie toute sa force et seuls quelques vautours virevoltent au-dessus de ce scénario de fin du monde, qui semble tiré de l’enfer de Dante.  Du haut de ses 80 mètres, la Garganta del diablo (la gorge du diable) est la plus majestueuse des chutes d’Iguazu, un château d’eau de trois kilomètres qui marque la frontière entre l’Argentine et le Brésil.

Iguazu signifie « les grandes eaux » en guarani, la langue des populations autochtones, aujourd’hui dispersées entre le Brésil, le Paraguay et Misiones, en Argentine. La province tire son nom des missions jésuites qui fleurirent dans cette région sauvage, perdue en pleine jungle, entre le XVII et le XVIII siècle et dont l’épopée a été relatée dans le film Mission. Une aventure humaine et civilisationnelle exceptionnelle, bien que non dépourvue de controverses: pour défendre les Guaranis des esclavagistes portugais du Brésil, les Jésuites construisirent une trentaine de missions, où les Indiens étaient évangélisés, mais libres. Ils purent ainsi s’adonner en toute sécurité à l’art et à la science, dans une démocratie relative. En 1767, l’expulsion définitive des Jésuites mit fin à celle que certains considèrent comme une utopie socialiste chrétienne. Une bonne partie des Guaranis fut exterminée et il n’en resterait que 80’000 en tout, dont 14’000 au nord de l’Argentine.

La Triple Frontera, terre de passage entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay

Aujourd’hui encore la province de Misiones, coincée entre trois pays, a le charme énigmatique des lieux de passage, avec ses trafics improbables et son brassage des cultures. La ville de Puerto iguazu, située à la confluence du fleuve Parana et Iguazu, marque la Triple Frontera. En se promenant dans la province, ou en remontant le fleuve par bateau, les repèrent se perdent… On ne sait plus si on est en Argentine, au Brésil ou au Paraguay, tant les nourritures s’influencent et les langues se confondent (on entend souvent le portugnol, un mélange d’espagnol et de portugais, auquel vient s’ajouter le guarani). Une région qui fascine par son histoire complexe et tourmentée, mais qui, loin d’être figée dans le temps, doit affronter des défis on ne peut plus modernes.

Comme l’opposition à Oportunitades naturales, un projet hôtelier que le gouvernement voudrait construire dans le parc national d’Iguazu, mais qui se heurte aux protestations des écologistes. Ou les tracas de l’Argentine en crise : à la sortie de Puerto Iguazu, la route nationale est bloquée. Laissant le chauffeur pester contre l’énième barrage et « ces gens qui ne veulent pas travailler », nous allons à la rencontre des manifestants. « La province de Misiones a été déclarée capitale de la biodiversité en Argentine, pourtant nous ne sommes pas rétribués à notre juste valeur, s’emporte Claudio Cardoso, garde forestier provincial, employé par le ministère de l’Ecologie. Nous gagnons 20’000 pesos par mois (444 CHF au taux de change actuel), dont la valeur ne cesse de diminuer à cause de l’inflation. Nous réclamons de toucher au moins le montant de la canasta basica (le panier de la ménagère), qui est de 32’800 pesos (730 CHF) par mois pour une famille de quatre personnes. Car avec notre salaire nous ne pouvons pas manger ! »

Les immigrés suisses : la stevia de Moises Bertoni et les pionniers de la yerba mate

Le barrage sera vite levé et nous poursuivons la route vers l’est. Des maisonnettes cossues et un nombre croissant d’églises évangéliques défilent sur la terre rouge foncé, riche en fer. La région est relativement prospère : dès le début du XXème siècle, de nombreux immigrés, dont beaucoup de Suisses, vinrent s’installer sur ces terres fertiles pour échapper à la pauvreté qui sévissait en Europe. Si quelques ecclésiastiques helvétiques avaient gagné les missions jésuites dès leur fondation, c’est le scientifique tessinois Moises Bertoni qui en 1884 essaya le premier de faire venir des compatriotes de façon officielle. Mais son projet échoua et il alla s’installer de l’autre côté de la frontière, au Paraguay, où il étudia les plantes médicinales et le savoir traditionnel des Guaranis. C’est lui qui fit connaître au monde la stévia, un édulcorant naturel dont des multinationales comme Nestlé et Coca-Cola tirèrent plus tard une molécule, le glycoside de stéviol, qu’elles patentèrent et utilisèrent pour remplacer le sucre. Les Guaranis du Paraguay et du Brésil considèrent cela comme de la bio piraterie, c’est-à-dire l’appropriation illégitime des ressources de la biodiversité et des connaissances traditionnelles autochtones qui peuvent y être associées.

En 1902, à l’invitation du président argentin, un autre Suisse, Julio Ulises Martin, commença à cultiver la yerba mate dans la province de Misiones, faisant des Suisses les pionniers de la culture industrielle de cette plante, dont la décoction a été consommée de tout temps par les Guaranis. Dès les années 1920 cette culture fut réglementée et les immigrés suisses ultérieurs se tournèrent vers la culture industrielle du tabac, du thé et du bois. Le pic d’immigration eut lieu entre les deux guerres, lorsque quelques 40’000 Suisses vinrent s’établirent en Argentine, formant à cette époque la deuxième colonie helvétique à l’étranger. Lors des crises qui suivirent beaucoup partirent et aujourd’hui il en reste environ 15’000 dans le pays, ce qui en fait la plus importante communauté helvétique en Amérique latine.

L’aldea guaranie de Teko Arandu Azul : un autre monde

Nous arrivons enfin à Pozo Azul, mais personne n’a l’air de connaître l’aldea (village) des Mbiya Guaranis. Nous demandons notre chemin au poste de police, d’où s’échappe une délicieuse odeur de pâtes au ragout. Un aimable policier monte prestement dans sa voiture, file se renseigner à l’école toute proche et revient nous donner quelques indications… avant de retourner en toute hâte surveiller son dîner. Nous ressortons de la petite ville, parcourons encore quelques kilomètres et trouvons enfin le chemin de l’aldea de Teko Arandu, un petit village où vivent une centaine de familles. Et là, c’est un autre monde : le goudron cède la place à la terre battue, la plupart des maisons sont en bois, l’électricité est précaire, la pauvreté frappante. Au bout du village, l’école interculturelle bilingue où se tient un tournoi de foot féminin avec des  filles guaranis et de la région.

C’est là qu’enseigne Liliana Frias, candidate maire aux élections du 2 juin [nous venons d’apprendre qu’elle n’a pas été élue] – une première pour une femme guarani dans cette municipalité – sur une liste de gauche qui comprend des Guaranis et des « colons » comme ils les appellent encore. « Cela fait onze ans que j’enseigne, mais au noir, car le clientélisme est très fort ici et on ne donne pas d’emplois aux Guaranis, nous explique-t-elle. J’ai décidé de me lancer en politique pour chercher des alternatives pour notre peuple, mais les colons [tous ceux qui ne sont pas Guaranis] n’aiment pas cela car ils ont l’habitude de venir le jour des élections appeler les Mbyas et les faire voter  pour eux.»

« Nous ne voulons pas être assistés »

Son programme électoral est simple, mais percutant: « Nous ne voulons pas être assistés. Ce que nous voulons, c’est un travail intégré – un enseignant doit s’occuper aussi de la santé et l’éducation des enfants – mais il n’y a pas d’activité économique ici. Les colons plantent le tabac, le manioc, la yerba mate, mais ils les vendent à l’extérieur, alors qu’il faudrait les transformer sur place pour créer de la valeur ajoutée. Les producteurs de tabac offrent des emplois aux Mbya, mais ils sont mal payés, et quand ils vont aux champs ils se font contaminer par les pesticides et laissent leurs enfants tout seuls. »

Liliana Frias ajoute qu’un organisme provincial est en train de développer un projet d’apiculture, mais il n’y a plus de fleurs dans la montagne. Les seules qui restent sont celles du tabac et elles sont contaminées. La production agricole n’est pas suffisante car la terre appartient aux colons qui font de la monoculture – surtout du pin et de l’eucalyptus, en déboisant la montagne – au détriment de l’agriculture vivrière. La fondation Arandu de Pozo Azul, qu’elle préside,  a présenté un projet de reboisement à la Banque mondiale dont elle attend la décision.

« Pourtant nous avons toutes les variétés de maïs ici et des légumes, que nous cultivons dans nos potagers communautaires et dont nous pourrions augmenter la production. Les communautés guaranis du Brésil, qui sont nos parents et avec lesquelles nous maintenons des contacts étroits, ont 35 sortes de pommes de terre que nous voudrions cultiver aussi, mais c’est compliqué de les importer», se désole-t-elle.

Patrimoine culturel menacé

Nous sommes reçus ensuite par les deux jeunes caciques de la communauté, Epifanio Chamorro et Martin Fernandez, très préoccupés par les tentatives d’appropriation du savoir traditionnel guarani. « Aujourd’hui presque toutes les 120 communautés de la province reçoivent des visites d’entreprises ou de personnes proches de l’Etat qui essaient de s’approprier leur savoir originel. Certains fabriquent et commercialisent des produits médicinaux et cosmétiques à base de plantes utilisées par les Guaranis, sans nous consulter et sans que nous n’en tirions le moindre bénéfice. Au sein d’Aty Nhechiro, l’organisation des caciques, nous essayons de sensibiliser notre peuple et de protéger notre patrimoine culturel immatériel. »

Ils nous montrent un CD de sensibilisation, qui présente une pipe traditionnelle appartenant aux Guaranis, afin d’éviter que des personnes extérieures ne la commercialisent. « Nous essayons d’inscrire les droits des Guaranis dans la constitution de la province de Misiones, sinon ils vont pouvoir continuer à voler nos connaissances en toute impunité ! » ajoutent-ils. José Fernandez, un autre membre de la communauté, renchérit : « Notre culture n’est pas basée sur l’argent, mais sur l’échange. Les connaissances médicinales ne se vendent pas chez nous, elles se conservent et se partagent. S’ils veulent fabriquer des crèmes à partir de nos plantes, ou autre chose, nous voulons être formés et équipés pour les fabriquer nous-mêmes! »

Est-ce de la bio piraterie ?

De retour en Suisse, nous avons demandé son avis à Cyril Costes, avocat expert de bio piraterie, qui travaille pour des ONG dont la Fondation France-Libertés.” Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’utiliser des savoirs traditionnels associés à une plante sans le consentement préalable des communautés autochtones ou locales détentrices de ces savoirs, peu importe que le produit fabriqué et commercialisé soit ensuite breveté ou pas, nous répond-t-il. Cela résulte du Protocole de Nagoya – protocole additionnel à la Convention sur la diversité biologique de 1992- entré en vigueur en 2014 et ratifié par 193 pays. Les Etats parties au Protocole de Nagoya sont censés prendre des mesures au plan interne pour réguler l’accès aux ressources génétiques et aux savoirs traditionnels des communautés autochtones. Si des personnes ou des entreprises veulent les exploiter, elles doivent d’abord demander l’autorisation de l’Etat, ensuite établir un accord de bio-prospection qui prévoit en retour un partage des avantages, en faveur de l’Etat lui-même, mais aussi pour les populations autochtones qui ont communiqué leurs connaissances. Ce partage des avantages peut être monétaire ou non monétaire, comme la création d’un fonds de soutien aux communautés par exemple. Si les personnes qui utilisent les ressources biologiques et les savoirs traditionnels qui y sont associés ne respectent pas le processus mis en place par Nagoya, elles sont susceptibles de se mettre dans l’illégalité, on parle alors de bio piraterie. L’Etat peut prévoir des sanctions contre les contrevenants. Le protocole de Nagoya est très récent (la Suisse et la France l’ont mis en œuvre seulement en 2016). L’Argentine l’a semble-t-il ratifié en décembre 2016, il faut voir si elle l’a mis en œuvre, à quel niveau et avec quelles nuances.» Affaire à suivre.


Une version de cet article a d’abord été publiée dans Le Courrier

 

 

 

 

 

Argentine : le tango pour envoyer valser la crise

Photos de milongas à Buenos Aires © Isolda Agazzi

La troisième économie d’Amérique latine s’enfonce dans le marasme, mais à Buenos Aires la classe moyenne court les milongas plus que jamais. Dans les périodes difficiles, le tango est une douce thérapie et il semble renouer avec ses origines humbles, issues de l’immigration.

 « Il y a trop de monde dans cette milonga, on ne peut pas bouger ! » s’énerve Alberto, me faisant virevolter avec précaution pour ne pas marcher sur les pieds des autres danseurs. En effet, la milonga (le bal) de cette salle prisée du centre de Buenos Aires est pleine à craquer. Des hommes et des femmes dansent à la lumière tamisée des lustres peinturlurés, suspendus au plafond en bois, dans une ambiance surannée au charme typiquement porteño. Ils enchaînent tango, valse et milonga (les principaux styles de danse) au son mélancolique du bandoneon, qui semble s’accorder langoureusement aux feuilles jaunissantes de l’automne austral. Pourtant, pour aller danser, aujourd’hui j’ai dû traverser une manifestation d’employés de justice qui réclamaient des hausses salariales et, les autres jours, des mobilisations syndicales de différents corps de métier, à n’importe quelle heure et par tous les temps. C’est que l’automne est chaud à Buenos Aires : le délégué du Fonds monétaire international (FMI) était en ville début mai pour négocier un nouveau prêt de plus de 5 milliards USD, qui viennent s’ajouter aux 56 milliards déjà prêtés à l’Argentine, un record ! En échange, le FMI impose des conditions particulièrement dures, qui vont du gel des salaires dans la fonction publique à la réduction des subventions à certains produits de base.

 

« Jusqu’au 15 du mois on a de l’argent, après on pleure »

Je ne m’attendais donc pas à trouver autant de monde dans les salles de bal de la capitale. L’Argentine n’est-elle pas en crise? « N’oublie pas que nous sommes au début du mois, m’explique Ugo, un quinquagénaire qui va régulièrement aux milongas à la sortie du travail. Jusqu’au 15 nous avons de l’argent pour aller danser, le 20 on pleure », plaisante-t-il. Comme les Argentins aiment faire la conversation entre deux morceaux de musique – c’est même impoli de montrer trop d’empressement à continuer la danse, comme en Europe – j’en profite pour mener une petite enquête. Auprès d’hommes essentiellement, il est vrai, très nombreux dans les milongas porteñas (« sauf quand Messi joue, mais ils vont arriver ! »), en raison de la structure même du bal, qui rend la discussion beaucoup plus aisée avec son partenaire de danse qu’avec sa voisine de table. Dans la plupart des milongas de Buenos Aires, les plus traditionnelles en tout cas, les hommes et les femmes sont assis séparément, les uns en face des autres. Les femmes, impeccablement habillées, attendent une invitation à danser en dégustant un thé avec un morceau de gâteau, ou un verre de vin et une empanada, selon l’heure. Elles montrent leur intérêt par une mirada, un regard ciblé, mais jamais elles ne lancent une invitation.

« Le tango est une thérapie, il crée du lien social »

De l’autre côté de la salle, un vieux monsieur me fait un signe discret de la tête – le fameux cabeceo, très pratiqué à Buenos Aires, un peu moins sous nos latitudes, si bien que les étrangers ont toujours un peu de mal à s’y faire. « Mais non, tu le fais très bien ! » m’assure un jeune Australien qui n’avait pas compris, précisément, que j’avais acquiescé au cabeceo de son voisin… Pour éviter des moments de grande solitude, le code de la milonga porteña veut que le cavalier vienne chercher la dame à sa table et qu’il la raccompagne galamment à la fin de la tanda, une série de trois ou quatre morceaux. Lors de la tanda suivante, nous étant enfin compris, le vieux monsieur se lève avec distinction, boutonne soigneusement son costume, traverse la salle, passe son bras autour de ma taille et m’entraîne sur la piste. « Le tango est une thérapie, il crée du lien social, souligne-t-il. Même si les gens n’ont pas d’argent pour payer la facture du gaz, ils préfèrent ne pas manger que renoncer à aller danser et retrouver leurs amis.»

« Tu es d’où ? » me demande un autre danseur – la question qui démarre toutes les conversations. Lui, il est d’origine italienne, comme la majorité des milongueros semble-t-il, et une bonne moitié des Argentins. «Dans les périodes de crise le tango renaît car l’abrazo, la danse, la musique, ça remonte le moral. Il renoue alors avec ses racines humbles, issues de l’immigration. Lorsque les gens ont de l’argent, ils font autre chose ». A 160 pesos en moyenne (3,5 CHF au taux de change actuel), la milonga reste relativement abordable pour la classe moyenne (supérieure) du centre-ville. Une entrée aux très nombreux théâtres coûte environ 700 pesos. « La crise ne se fait pas tellement sentir au centre de Buenos Aires, où il y a une classe moyenne, mais surtout dans les périphéries pauvres et dans certaines régions du pays, continue-t-il. Mais il est vrai que nous sommes une communauté relativement petite, d’ailleurs on se connaît tous. » Il y a aussi des aficionados étrangers, qui tombent sous le charme du tango et de la ville et y reviennent régulièrement, voire s’y installent carrément.

Rue de Buenos Aires, paralysée par la manifestation des employés du judiciaire le 8 mai © Isolda Agazzi

Le tango, né avec l’immigration

Ce sont les immigrés italiens, espagnols et français de la fin du 19ème siècle qui ont donné naissance au tango, dans les ports du Rio de la Plata, le grand fleuve qui sépare l’Argentine de l’Uruguay. Les hommes esseulés pratiquaient d’abord la danse entre eux, puis s’aventuraient dans les bordels et plus tard dans les bals, à la recherche de l’âme sœur – si possible une femme de la même région, qui parle le même dialecte. Ils dansaient le cachenge, un tango saccadé, où l’on avance de biais, le dos courbé et le bras sur l’épaule de son partenaire, à petits pas rythmés, adaptés aux pavés de l’époque. C’est après avoir débarqué à Paris, à la Belle Epoque, que le tango devint plus stylisé, perdit sa mauvaise réputation, gagna ses lettres de noblesse et accéda aux salles de bal. Les grands compositeurs du début du siècle et de l’âge d’or du tango, dans les années 1940, y ajoutèrent des textes truffés de lunfardo (un mélange d’espagnol et d’italien) qui racontent, avec une nostalgie addictive, les rues de Buenos Aires, les quartiers de l’enfance, la mère, les femmes et bien entendu l’amour perdu. Dans le tango l’homme souffre toujours pour une femme et pleure sur sa vie, devenue un « chemin de croix. » L’inverse est aussi vrai évidemment, mais bien que des chanteuses de tango existent, on ne les entend quasiment jamais dans les milongas. Dans les années 1960 et 1970 le tango perdit de son éclat à Buenos Aires et les salles de bal fermèrent les unes après les autres. Une fois de plus, c’est à l’étranger que se ralluma la flamme, au début des années 1980, pour regagner ensuite Buenos Aires.

Café de Los Angelitos © Isolda Agazzi

200 lieux de danse et une trentaine de milongas par jour

« Pour les retraités, le tango est une thérapie, m’explique Pedro Bonilla, un enseignant de cette discipline. Les médecins leur recommandent de faire du sport, alors ils préfèrent aller danser quelques heures que marcher dix cuadras (une cuadra, qui équivaut à 100 m et mesure la distance entre deux rues, est l’unité de mesure de la distance en Argentine). Mais aussi pour les gens actifs, qui enfilent leurs chaussures de danse à la sortie du travail, ou entre deux boulots.» Il y a 200 lieux de danse dans la capitale argentine et une trentaine de milongas par jour, de 14h à 6h du matin, avec un public essentiellement local, qui va en rajeunissant au fur et à mesure que la nuit avance. Ou en se mélangeant : « Nous sommes là depuis le début de l’après-midi, maintenant nous allons à une milonga près de l’Obélisque, où un orchestre formidable va jouer jusqu’à 2h du matin. Tu viens ? » Me lance Edoardo, un pimpant octogénaire qui arbore une flamboyante cravate rouge. Le tango, sûrement pas à la portée de toutes les bourses, mais un facteur important d’intégration sociale et intergénérationnelle à Buenos Aires. Et un antidote à la crise, quelle qu’elle soit.


Cet article a été publié aussi dans Bon pour la Tête

Les ONG latino-américaines disent Basta à 25 ans de libre-échange!

Photo: manifestation anti-G20, Buenos Aires, 27 novembre 2018 © Isolda Agazzi

La Plataforma « America latina mejor sin TLC » a été lancée le 27 novembre à Buenos Aires, dans le cadre de la semaine d’action contre le G20. Elle demande aux gouvernements de la région de ne plus signer de nouveaux traités de libre-échange et d’investissement et de faire réaliser des études d’impact des traités existants.

“En Amérique latine, le commerce intra régional est déjà libéralisé à 95%. Alors pourquoi les gouvernements continuent-ils à négocier des accords de libre-échange (ALE)? Parce que les nouveaux ALE traitent de thèmes qui vont au-delà des frontières et affectent le pouvoir de décision des Etats. Un exemple patent, c’est le mécanisme de cohérence réglementaire, qui implique de rendre compatibles et homogénéiser les législations internes et prévoit le dialogue avec les « parties intéressées » du secteur privé. Ces questions régulatrices confèrent des privilèges exorbitants aux multinationales étrangères !  » S’exclamaient les représentants des ONG latino-américaines lors du lancement de la Plateforme Amérique latine mieux sans ALE, le 27 novembre à Buenos Aires. Ajoutant que : « 25 ans de libre-échange, ça suffit ! Il y a dix ans, nous nous sommes opposés avec succès à l’Area de Libre Comercio de las Americas (ALCA) [Zone de libre-échange des Amériques, un projet de traité de libre-échange continental], mais aujourd’hui les nouveaux ALE vont dans le même sens que l’ALCA ! »

Lancement de la plateforme © Isolda Agazzi

Manifestations contre le G20 pour protester contre le libre-échange

« Nous sommes membres d’organisations sociales, syndicales, de femmes, de jeunes. Cette plateforme, qui réunit des plateformes nationales, était en gestation depuis longtemps. Ce n’est que par le dialogue que nous pouvons remettre en question les ALE, notamment en ouvrant un espace de discussion avec les parlements», soulignait Luciana Ghiotto, de l’Assemblée Argentine mieux sans ALE, saluant le fait que le lancement eût lieu dans les locaux du Sénat argentin.  Deux sénateurs étaient présents pour soutenir la plateforme – Fernando Solanas, président de la commission environnementale, et Magdalena Odarda, de Patagonie, présidente de la commission des peuples autochtones, très inquiète de l’avancée de l’extractivisme en Amérique latine. « Nous sommes contre tous les ALE car ils détruisent l’environnement et limitent la capacité de régulation des Etats. Il n’y a pas d’accords bons ou moins mauvais ! » Précisait Luciana Ghiotto.

L’évènement avait lieu dans le cadre de la semaine d’action contre le G20, organisée par les mouvements sociaux pour protester contre le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement qui se tenait dans la capitale argentine – et pour la première fois en Amérique latine. Des ateliers contre le libre-échange et l’extractivisme se sont succédé à l’université et sur la place du Congreso (le parlement argentin), où des citoyens concentrés ont bravé la pluie diluvienne pour refaire le monde sous des bâches en plastique. La mobilisation a culminé dans la manifestation du 30 novembre, où des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de Buenos Aires, scandant des slogans au son de la musique, dans une ambiance militante mais entièrement pacifique. En tête du cortège, une représentante des grand-mères de la Plaza de Mayo, le caractéristique fichu blanc sur la tête, et Perez Esquivel, rescapé de la dictature argentine et lauréat du Prix Nobel de la Paix, opposé aux accords de libre-échange et qui a servi de médiateur entre les autorités, qui craignaient des débordements et voulaient dans un premier temps interdire la manifestation, et les mouvements sociaux

Manifestation anti-G20 Buenos Aires, 27 novembre 2018 © Isolda Agazzi

Scepticisme sur l’amélioration de l’ALENA

« Le premier traité signé a été l’ALENA, qui a ouvert la porte à tous les autres, a ajouté le Mexicain Alberto Arrojo à la conférence de presse. Aujourd’hui le Mexique a des ALE avec plus de 50 pays. Dans le cadre de la renégociation de cet accord, Donald Trump était prêt à laisser tomber le mécanisme de règlement des différends investisseur – Etat (ISDS), mais le Mexique a demandé de le garder, c’est absurde ! Donc il va s’appliquer au Mexique [mais sa portée a été limitée au secteur de l’énergie, des télécommunications et à d’autres projets d’infrastructure], mais pas au Canada… Le nouveau chapitre sur le droit du travail n’a rien d’exceptionnel, il n’est pas contraignant, ce ne sont que des recommandations. Le chapitre sur les règles d’origine exige une augmentation du salaire et l’indépendance syndicale des travailleurs du secteur automobile reliés aux chaînes globales de production, mais ceux-ci ne représentent que 2,8% de l’emploi du pays. De plus, son application va dépendre de la loi sur le travail au Mexique, qui est en train d’être réformée.»

Le nouvel ALENA, rebaptisé Accord Etats-Unis – Mexique – Canada, prévoit que pour que les véhicules automobiles puissent entrer sur le marché nord – américain à des conditions préférentielles, 40% – 45% de leur valeur soit produite par des ouvriers gagnant au moins 16 USD de l’heure. Pour l’instant nul ne sait si cette disposition va faire augmenter les salaires du secteur au Mexique ou relocaliser la production aux Etats-Unis.

Inquiétudes pour le TPP 11, entré en vigueur le 30 décembre

Ana Romero, du Pérou, s’est inquiétée de la pression exercée par son gouvernement sur le parlement pour qu’il ratifie le Traité Trans Pacifique 11 (le TPP sans les Etats-Unis, entré en vigueur le 30 décembre), malgré l’opposition du ministère de la Santé, qui craint une limitation de l’accès aux médicaments. Ignacio Latorre, sénateur chilien, a aussi pointé du doigt la  ratification du TPP 11 en cours dans son pays et le fait que les dispositions de cet accord se retrouvent déjà dans les nouveaux accords de libre-échange, négociés ou en cours de négociation, – selon la fameuse « technique du salami », dénoncée par Alliance Sud dans le cadre du TISA et du CETA.

La Plateforme demande aux gouvernements latino-américains de ne plus signer d’accords de libre-échange et d’investissement. Comme Alliance Sud, elle exige la réalisation d’études d’impact, dont sur les droits humains, par des entités indépendantes et un audit citoyen indépendant des accords existants. Celui-ci devrait être  contraignant, contrairement à ce qui s’est passé en Equateur, où une commission indépendante, la CAITISA, avait conclu au caractère néfaste des accords d’investissement, mais le gouvernement n’en a pas tenu compte.

Cet article a d’abord été publié dans Global, le magazine d’Alliance Sud

Extraction minière à Chubut, en Patagonie : «non c’est non» !

Photo de Puerto Piramides et de la Péninsule Valdes © Isolda Agazzi

Dans la Péninsule Valdes – réserve naturelle de baleines, pingouins et lions de mer – comme dans le reste de la province de Chubut, en Argentine, la population se mobilise contre l’intention d’exploiter des mines à ciel ouvert, pourtant interdites par la loi.

« No a la megamineria » [non à l’extraction minière] est écrit blanc sur noir sous la sculpture  de la queue de baleine qui borde l’Avenue du 25 septembre à Puerto Piramides. Cette date a été déclarée Journée internationale de la baleine en hommage à une baleine franche australe venue s’échouer en 2003 dans la baie de ce hameau de 500 âmes, perdu au fond de la Patagonie argentine. C’est le seul et unique village de la Péninsule Valdes, une réserve naturelle où les baleines viennent se reproduire entre juillet et décembre et qui abrite aussi, selon les saisons, pingouins, éléphants et lions de mer, dauphins, orques, guanacos (une sorte de lama) et d’autres animaux marins et terrestres protégés.

A l’autre bout de la plage, la meseta (haut plateau) qui plonge directement dans la mer et l’absence quasi-totale de végétation donnent à la petite baie un aspect lunaire, complètement surréaliste. Une petite maison qui sert à recueillir l’eau de mer pour l’usine de désalinisation porte une inscription aux couleurs criardes, qui attire mon attention dans la lumière rosée du soleil couchant « Non c’est non ». « Que signifie cette inscription ? » je demande à la vendeuse d’empanadas dans un petit snack près de la plage. « Je ne sais pas, cela doit être pour la question de la femme…», me réponde-elle évasive. Possible en effet, vu les inscriptions et murales contre le patriarcat qui ornent les deux ou trois rues, dont l’Avenida de las Ballenas [l’avenue des baleines !], de ce petit village du bout du monde, décidément très militant. Rentrant à pied sur la plage, en essayant de ne pas glisser sur les algues laissées par la marée basse et qui donnent l’impression de marcher sur un gazon en bord de mer, je pose à nouveau la question à un vieil homme buriné, qui promène son chien dans le vent capricieux de Patagonie. « C’est contre l’extraction minière », me répond-il sans hésitation. Ils ont beaucoup de projets dans la région. » Et ce n’est pas bien l’extraction minière ? Vous n’en voulez pas ? Je continue. « Non, c’est pas bien », me répond-il, hochant la tête.

Extraction minière refusée par plébiscite à 81%

De retour au village, voulant en avoir le cœur net, je pose la même question à d’autres habitants et la réponse est toujours la même: non aux méga projets miniers ! Certes, lors d’un séminaire à Buenos Aires, il y a deux mois, j’avais entendu parler par des associations locales de l’opposition aux projets miniers en Patagonie,  mais je ne pensais pas qu’elle était aussi généralisée.

En Argentine, Etat fédéral, la législation minière est du ressort des provinces. A Chubut, la province où se trouve la Péninsule Valdes, eut lieu en 2003, dans le village d’Esquel, le premier plébiscite de la République pour décider si la population autorisait l’extraction de l’or et de l’argent dans les environs. Et la réponse fut sans appel : 81% de non. Quelques mois plus tard, une loi fut adoptée pour interdire les mines à ciel ouvert dans toute la province. Mais  depuis lors, les tentatives de relancer et autoriser cette activité n’ont pas cessé, sous la pression des multinationales et selon le changement de gouverneur de la province et de gouvernement central – l’actuel, celui de Mauricio Macri,  y est très favorable. Au point que fin octobre de l’année passée, les directeurs de sept instituts scientifiques de Puerto Madryn, la capitale provinciale, ont signé une déclaration pour refuser le projet de « zonification » minière qui autoriserait cette activité dans plus de 60% du territoire. Ils y dénoncent, entre autres, le fait que le syndicat minier ASIJEMIN ait commencé à recueillir les curriculums des personnes intéressées à travailler dans les mines, où les places de travail sont précaires et la plupart des travailleurs amenés de l’étranger par les multinationales, selon un modèle économique qui ne crée pas de valeur ajoutée.

Selon le média en ligne El Malvinense, la province de Chubut recèle surtout de l’or et de l’uranium, que quatre entreprises canadiennes au moins ont l’intention d’exploiter. Les défenseurs de l’environnement s’inquiètent aussi d’un grand projet d’extraction d’argent, le Projet Navidad, par la multinationale canadienne Pan American Silver. Pour l’instant l’extraction minière est interdite, mais les tentatives de contourner ou modifier la loi vont bon train. Par ailleurs, une centrale nucléaire financée par la Chine va être construire dans la province voisine du Rio Negro, ce qui inquiète aussi les habitants de Chubut.

La megamineria pollue, les normes environnementales ne marchent pas

“Nous n’avons qu’un cours d’eau dans cette province, le fleuve Chubut, nous explique Liliana, une habitante de Puerto Piramides. Toute la province manque d’eau et l’extraction minière en nécessite beaucoup. Et elle pollue, malgré les prétendues précautions et respect des normes environnementales. Aujourd’hui il faut une nouvelle conscience environnementale sur toute la planète.Nous devons éduquer, nous respecter et respecter l’environnement pour les générations futures. A Piramides il y a une conscience écologique très forte. Pour l’instant on ne voit pas de pollution ici, même si dans le port de Puerto Madryn [à une centaine de kilomètres] Aluminio Argentino, une entreprise de production d’aluminium, pollue beaucoup. Nous avons les baleines, 200 km de réserves d’éléphants et lions de mers, des réserves de pingouins. C’est un lieu très spécial ici, un paradis naturel.”

ninsule Valdes, paradis sur terre

En effet, la Péninsule Valdes est un vrai paradis sur terre. On peut faire le tour en un jour, en voiture, et se promener sur la plage au milieu des pingouins, voir les éléphants et lions de mer nager avec une étonnante agilité, se vautrer nonchalamment sur le sable et se bagarrer souvent – chaque mâle a un harem comptant jusqu’à 100 femelles, les disputes sont fréquentes ! Avec un peu de chance, on peut voir passer des orques et des dauphins, croiser un guanaco qui court au milieu des arbustes jaunes balayés par le vent, tomber sur un pangolin perdu au milieu de la route, voir les flamands roses élégamment posés en bord de mer. En cette saison, faute de pouvoir observer les baleines, on peut même se risquer dans l’eau (plutôt fraîche!) lorsque la marée monte, toutes les douze heures. Aucun bruit ne vient rompre cette quiétude, à part le souffle du vent qui se lève à l’improviste, change les couleurs du ciel et de la mer et fait que les paysages, pourtant monotones, ne sont jamais tout à fait les mêmes. En Patagonie la terre est privée, souvent entre les mains de propriétaires étrangers. Dans la péninsule Valdes il y a 53 estancias [grandes fermes], dont le tiers appartient aux Ferro, une famille italienne venue exploiter les salines du sud de l’île. Sur cette terre aride, où rien ne pousse, on élève surtout les moutons merinos,  qui donnent la célèbre laine, à moins que les agneaux ne soient grillés sur une broche géante pour donner le succulent cordero patagonico.

Manifestations dans toute la province tous les 4 du mois

On comprend donc que les habitants aient une forte conscience environnementale. « Dans ce village nous sommes depuis longtemps contre l’intention d’installer de grands projets miniers dans la province de Chubut, nous explique Sonia, une autre habitante de Puerto Piramides. Certes, ils seraient dans la meseta, pas sur la côte, mais la pollution de l’eau nous affecterait quand même. Les entreprises minières viennent, nous prennent les ressources naturelles et nous laissent les problèmes environnementaux. A Madryn, à Trelew, les gens ordinaires, comme moi qui suis serveuse, ou le kiosquero [tenancier d’un petit kiosque où l’on vend toutes sortes de choses] du coin, ont une conscience citoyenne, ils veulent protéger les ressources naturelles, à commencer par l’eau douce. »

Tout le monde est donc contre ce projet ? « Oui, dans ce village je ne connais personne qui soit particulièrement en faveur, ou alors s’ils le sont, ils n’osent pas le dire, s’amuse-t-elle. Mais ailleurs aussi. Tous les 4 du mois, sur les places des villages de la province de Chubut, il y a une manifestation. C’est une lutte qui a commencé lorsqu’ils ont essayé d’installer une megamineria dans la zone de la cordillère [en 2003 à Esquel]. De là démarrèrent les assemblées citoyennes et les mouvements de gens ordinaires, qui se réunissent pour rendre visible cette lutte silencieuse. Car ceux qui sont en faveur de la megamineria ont beaucoup d’argent, ce sont des multinationales. Et tous les jours les médias parlent de la megamineria, de ses bénéfices, de tel politicien qui est en faveur… Mais personne ne fait attention à l’opposition d’un peuple entier. Pourtant à San Juan et Santa Marca, où il y a déjà des mines, c’est un désastre. A Vaca Muerta, dans la province de Neuquen, ils sont en train d’extraire du pétrole et du gaz par la technique du fracking, c’est un naufrage environnemental, la province n’en tire aucun bénéfice. »

Mercuria sur les rangs pour extraire du pétrole et du gaz à Vaca Muerta 

Dans la province voisine de Neuquen, toujours en Patagonie, ou l’extraction minière est autorisée, Greenpeace a dénoncé récemment un désastre environnemental. Sur les 10 pétroliers principaux, quatre sont étrangers – Total, Exxon, Shell et Vista Oil and Gaz.  L’américaine Chevron arrive en 10ème position. L’entreprise nationale argentine YPF détient 35% de la superficie. Mais les capitaux suisses arrivent aussi : Mercuria est sur les rangs pour y extraire du pétrole et du gaz.

 

 

 

L’aventure d’une jeune actrice dans la jungle d’une ville étrangère

Dans Aventurera, Mélanie Delloye Betancourt explore les difficultés de percer dans le cinéma sans céder au harcèlement, mais aussi de poursuivre ses rêves et savoir ce qu’est le bonheur. Sorti trois ans avant l’éclatement de l’affaire Weinstein, le film est présenté dans le cadre du festival Filmar en America Latina de Genève.

Le monde entier se souvient encore du visage poupin, doux, mais déterminé de cette jeune fille qui, âgée d’une vingtaine d’années à peine, crevait les écrans de télévision pour réclamer la libération de sa mère, Ingrid Betancourt, détenue par les FARC dans la jungle colombienne  et finalement libérée en 2008, après plus de six ans de captivité. Aujourd’hui âgée de 33 ans, Mélanie Delloye Betancourt est à Genève, à l’invitation du festival Filmar en America Latina, présenter Aventurera, où elle joue le rôle principal. Un film qu’elle a co-écrit avec son mari, Leonardo D’Antoni, et qui a valu à ce dernier le prix du meilleur réalisateur argentin au Festival international du cinéma de Mar del Plata, en 2014. Trois ans avant l’éclatement de l’affaire Weinstein, la jeune femme faisait (une fois de plus) preuve de courage, en s’attaquant à un sujet encore tabou: la difficulté de percer dans le cinéma sans céder aux avances sexuelles des producteurs. A la différence qu’Aventurera se déroule à Buenos Aires… Alors l’Argentine et Hollywood, même combat ?

« Léonardo et moi avons fait nos études ensemble aux Etats-Unis, où nous avons côtoyé de nombreux acteurs et avons couru beaucoup de castings. Quand nous sommes allés à Buenos Aires, j’ai été frappée par les points communs entre cette ville et New York. Il y a énormément de théâtres, c’est la Mecque du cinéma en Amérique latine, un passage obligé pour les acteurs et actrices qui veulent se lancer», nous explique Mélanie Delloye Betancourt, alors qu’une ribambelle d’enfants et un public pétillant se pressent autour de nous, savourant une empanada ou un alfajor et sirotant un mojito – c’est aussi cela l’ambiance chaleureuse de Filmar ! « Pour écrire le film, j’ai beaucoup parlé avec des actrices d’Uruguay, du Paraguay, du Chili, de Colombie, de Costa Rica, et je me suis rendue compte à quel point c’est difficile d’être artiste, surtout quand on est étrangère. Léa, le personnage principal du film, est Colombienne. Elle est loin de chez elle, la solitude lui pèse, elle cherche des liens et les trouve auprès de ses amis acteurs, de la vieille dame dont elle s’occupe, mais aussi dans sa communauté d’origine. »

#Metoo en Amérique latine : puissant, mais fragile

Alors qu’en est-il de la lutte contre le harcèlement sexuel en Amérique latine ? « Les réseaux sociaux ont permis la propagation du mouvement #Metoo, c’est très important, nous répond-elle sans hésitation. Il y a toute une génération de jeunes femmes, mais aussi d’hommes, qui sont beaucoup plus conscients du harcèlement et veulent sortir du système patriarcal. Mais ce n’est pas simple, regardez les élections au Brésil – elles montrent que la misogynie est toujours présente – ou l’Argentine, où le parlement vient de refuser la légalisation de l’avortement. Dans les sociétés latino-américaines le machisme est toujours ambiant, mais il y a des femmes extraordinaires, qui jouent des rôles très forts !» En effet, seuls trois pays – l’Uruguay, la Guyane et Cuba – autorisent l’avortement sans condition sur le continent.

Pourtant il serait réducteur de ne voir dans Aventurera qu’un film sur le harcèlement sexuel. Il aborde, avec beaucoup de délicatesse, des thèmes plus larges, comme la difficulté de suivre son ambition et de répondre à sa vocation – jusqu’où est-on prêt à aller pour réaliser ses rêves? « C’est une histoire sur les dangers qu’on porte en nous-mêmes, continue Mélanie. On croit qu’on est prêt à se battre pour un idéal, mais le bonheur est peut-être déjà là, à côté de nous. Béa, la protagoniste, fait l’impasse sur les vraies relations qu’elle est en train de construire, elle se fait avaler par une spirale qu’elle ne contrôle plus. Mais tout n’est pas noir ou blanc, la fin est ouverte…. »

Cinéma colombien en pleine expansion

Aujourd’hui, quelle est la relation de cette battante avec la Colombie, dont elle doit garder aussi des souvenirs douloureux ? « J’y ai passé toute mon enfance, nous réponde-elle émue. J’ai dû partir à 16 ans, avec mon frère, car ma mère était candidate à la présidence et cela devenait trop dangereux pour nous. C’est un pays que j’aime profondément. Je suis ravie de voir à quel point il se développe, j’ai envie de croire que la paix va arriver de façon durable et qu’on va transcender le traumatisme de la guerre. Les FARC ont été intégrés à la vie politique et c’est positif car le dialogue est important, on ne peut pas s’exprimer par la violence. Mais il faut qu’il soit respecté. De très beaux efforts sont faits. Le gouvernement aide à financer le cinéma, qui se développe de façon spectaculaire – aujourd’hui il y a beaucoup plus de film qu’il y a cinq ans! »

Installée en France, cette actrice, réalisatrice et cinéaste très prometteuse est en train d’écrire un long métrage, très personnel, sur la destruction de la maison de sa grand-mère à Reims, « avec un personnage féminin très fort ». Comment dire… ? Cela ne nous étonne pas vraiment.