Les aveugles et malvoyants à la conquête des sommets

En Suisse romande, les déficients visuels peuvent pratiquer toute sorte de sports grâce à une association unique en son genre et à des guides bénévoles. Les nouvelles technologies, à commencer par l’iPhone, leur permettent de mener une vie aussi autonome que possible  

« Viens, on va voir la vue » lance Nicole à Hervé, l’entraînant au bord d’un précipice s’ouvrant sur un paysage à couper le souffle. Cela pourrait sonner comme une insulte ou une mauvaise blague, mais il n’en est rien. Les deux marcheurs ont le sens de l’humour, alors même qu’ils forment un tandem surprenant : Hervé Richoz est malvoyant et Nicole, professeur de yoga dans la vie, son guide du jour sur les chemins escarpés du Haut Valais.

Ils sont membres du Groupe sportif des handicapés de la vue (GSHV,) une association unique en Suisse romande, créée il y a 35 ans pour permettre à des personnes aveugles ou malvoyantes de pratiquer du sport. Mais quel plaisir y a-t-il à randonner dans l’obscurité, ou presque ? « Je suis dans le ressenti. Plus je suis dans l’élément, plus je vois. En marchant, j’ai le temps de voir comment le paysage se transforme. Au début c’est flou, après les informations se rajoutent. Je ressens l’énergie que dégagent les sapins, le vent, c’est trop beau !» s’exclame Hervé Richoz qui, atteint d’une DMLA (Dégénérescence maculaire liée à l’âge), voit les contours des choses, mais pas l’intérieur. Poète à ses heures, il est le rédacteur du journal de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Donner du sens à sa vie

En ce dimanche, une vingtaine d’aveugles et malvoyants, chacun accompagné par son guide, se retrouvent dans le train qui file de Genève à Viège. Ils convergent de toute la Suisse romande, certains s’étant levés à l’aube pour participer à cette randonnée mensuelle qu’ils ne rateraient pour rien au monde. Leur bonne humeur, volonté et résilience éblouissent d’emblée les guides du jour.

Vincent Tourel, le président du GSHV, 52 ans, nous accueille chaleureusement. « Depuis quelques années ma vue a nettement baissé, aujourd’hui je ne vois presque plus rien et depuis cinq ans j’ai complètement arrêté de travailler. Alors j’ai assumé la présidence de cette association pour donner un sens à ma vie », nous confie-t-il.  Le club compte 140 membres – la moitié ont un déficit visuel et la moitié sont des guides – dont une cinquantaine pratique régulièrement. Avec le temps, certains guides ont pris de l’âge si bien que le club en cherche des nouveaux. Il a mis au point un manuel pour adapter son guidage au type de handicap. La DMLA est l’affection la plus courante, suivie par la rétinite pigmentaire, où le champ de vision se ferme de plus en plus et la vision devient tubulaire.

Arrivés au point de départ de la marche, le président souhaite la bienvenue aux participants et annonce les activités à venir. Le programme est chargé : aviron, sorties à vélo en tandem, initiation au paddle, assemblée générale, prochaine course en montagne… En hiver, six des personnes présentes skient avec le Groupement romand pour skieurs aveugles et malvoyants, guidées par leur tandem grâce à la voix ou à un micro relié à un casque.

 Le chien comprend trois langues

La petite caravane s’ébranle. Le plus souvent, les aveugles tiennent leur guide par le sac à dos et les malvoyants suivent les instructions du leur à la voix : « Marche, racine, obstacle », illustre Pietro, un retraité lausannois et guide assidu, à sa coéquipière malvoyante. « Il y a de jolies bruyères, quelques campanules, des mélèzes très verts, deux ou trois racines », conte Nicolas Xanthopoulos,  chef de course du Club alpin suisse et participant occasionnel, à Viviana, qui ne voit pas du tout.

Elle est venue avec Pancho, son labrador noir de trois ans. Après l’avoir menée jusqu’à la gare, celui-ci profite pleinement de son jour de congé, sans toutefois quitter sa maîtresse d’une semelle. La semaine, il l’amène au bureau où elle travaille comme traductrice. Tout comme elle, il est polyglotte : il comprend le français, l’allemand et l’italien, mais reçoit les ordres uniquement en italien, une langue plus adaptée à la formation des chiens- guide car plus phonique et précise que les autres.

La façon de marcher, nous explique-t-on, raconte un peu où les personnes en sont dans l’acceptation de leur handicap : certaines ont lâché prise et sont complètement dans la confiance et le ressenti. D’autres s’accrochent à leur reste de vue pour se rassurer, ou par habitude.

C’est le moment de la pause pique-nique près de la rivière. Marie-Pierre et Jenny, son amie et guide fidèle, partagent chaleureusement tortilla, guacamole et un délicieux cake au thon préparé par la marcheuse aveugle. Mais comment fait-on pour cuisiner sans voir ? « Je suis très organisée dans ma cuisine, je ne risque pas de mélanger le sel et le sucre, s’amuse Marie-Pierre. Et pour les mesures, j’ai une balance qui parle. »

Balance qui parle

Qui parle ? Oui, c’est l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA) qui fournit les « moyens auxiliaires » – thermomètres et autres balances qui parlent. La Fédération suisse des aveugles et malvoyants propose, quant’ à elle, plusieurs applications dont E-kiosk, qui permet de lire une soixantaine de journaux au prix de 120.- par an. Pour les sorties cinéma, c’est l’application Greta qui fournit l’audiodescription.

Après une bonne marche de dix kilomètres – il faut compter environ une fois et demie le temps indiqué par les panneaux jaunes de randonnée – le petit groupe arrive à Moosalp et goûte au tant soupiré mille-feuille dont la renommée s’étend bien au-delà de la vallée. « On s’adapte au tandem, c’est un moment d’échange, de générosité et de partage », conclut Hervé. Quant à nous, on ne sait plus trop qui s’est adapté à qui, qui est aveugle et qui ne l’est pas.


Accessibilité des sites web

Les nouvelles technologies ont permis aux handicapés de la vue de faire des pas de géants vers une vie la plus autonome possible. Dès le début, Apple a installé Voiceover sur l’iPhone, une synthèse vocale qui lit tout ce qui est l’écran. Les autres marques ont suivi, « mais ce n’est pas aussi bien », nous assure-t-on. Pour aider les aveugles à utiliser toutes ces fonctionnalités insoupçonnées, la Fédération a soutenu un projet d’entraide devenu l’Ecole de la pomme, une plateforme de formation et d’échange de bonnes pratiques, notamment par WhatsApp.

« L’un de nos grands combats à la Fédération, c’est l’accessibilité des sites web, continue Hervé. Tous les sites ont désormais des « textes alternatifs » lisibles par synthèse vocale comme Voiceover, qui expliquent par l’audio les commandes et les boutons et nous permettent de faire nos courses en ligne, par exemple. Mais il arrive qu’on soit bloqué bêtement à la fin du processus ne sachant pas si l’ultime bouton est commander ou annuler la commande ! Alors nous contactons les webmasters qui, la plupart du temps, se montrent très disponibles. »


Ce reportage a été publié dans l’Echo Magazine 

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du commerce international romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie. Elle s'exprime ici à titre personnel.

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