L’art, arme de révolution massive

Dans Patria y vida, des chanteurs cubains demandent la fin de 60 ans de verrouillage et la liberté d’expression. La chanson, devenue virale, fait trembler le régime. Alors que Raul Castro, 89 ans, quitte demain la tête du Parti communiste cubain, elle montre un abîme peut être insurmontable entre les générations

 « L’art est une arme de la révolution » clamait un écriteau aperçu il y a trois ans dans un bar de La Havane, sous quelques bouteilles vides de rhum. C’est le titre d’une exposition qui s’est tenue dans la ville en 1974, dans le cadre de la sixième réunion des ministres de la Culture des pays socialistes, et une devise militante qui a inspiré la politique cubaine depuis la révolution de 1959. Dès le début, le régime castriste a promu la culture et garanti aux artistes un salaire régulier, ce qui a permis l’explosion de la musique, la danse et le cinéma cubain et leur rayonnement dans le monde entier.

Mais voilà que Gente de Zona – un groupe qui mélange savamment reggaeton et salsa cubaine-, après avoir bénéficié de cette politique généreuse et avoir migré à Miami, s’est mis à cracher dans la soupe. Avec d’autres chanteurs et rappeurs cubains installés entre la Floride et l’île caraïbe, ils ont produit Patria y vida, une chanson qui fait le pied de nez à Patria o muerte, le célèbre slogan de la révolution. Après 60 ans de verrouillage, « ne crions plus patrie ou mort, mais patrie et vie », car « mon peuple pleure et j’entends sa voix », « mon peuple demande la vérité, plus de mensonge », « que le sang ne continue pas de couler pour vouloir penser différemment » et « si mon Cuba appartient à tout mon peuple, ton temps est écoulé, le silence est rompu » dit le texte, accompagné d’une musique engageante.

Levée de boucliers chez les dirigeants

Lancé il y a deux mois, le clip approche les cinq millions de vues sur Youtube (il existe aussi une version avec des images beaucoup plus dures), au point de provoquer une levée de boucliers chez les dirigeants. Réunis dans le congrès du Parti communiste cubain, ils devraient acter demain le départ de Raul Castro qui, à l’âge canonique de 89 ans, va céder sa place de premier secrétaire au président de la République, Miguel Diaz- Canel. Une page d’histoire se tourne.

La chanson montre surtout une énorme fracture entre les générations : « entre toi et moi il y a un abîme » et « c’est terminé, vous 59 [1959], moi double deux [2022] » répète le refrain. C’est un fait : ceux qui ont fait la révolution ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans (lorsqu’ils sont encore en vie) et si les personnes âgées semblent y croire encore, celles d’âge moyen sont très partagées et pour les jeunes elle ne veut plus rien dire.

A cela s’ajoute la force prodigieuse d’internet, qui a permis la circulation foudroyante de la chanson sur l’île, malgré les tentatives de censure. Et là, c’est un peu l’arrosoir arrosé. Le 19 avril 2018, lorsque Miguel Diaz-Canel a succédé à Raul Castro – à la présidence de la République, cette fois-là – on ne trouvait que quelques bornes wifi très contrôlées dans les rues, où les rares propriétaires d’un smartphone s’agglutinaient pour essayer de capter une mauvaise connexion.

Depuis l’arrivée de l’internet mobile, tout a changé

C’est le nouveau président lui-même, féru de nouvelles technologies et très actif sur Twitter, qui a encouragé l’introduction de l’internet mobile. Le Mouvement San Isidro, un collectif d’artistes et d’universitaires qui réclame la liberté d’expression et qui était jusque-là inconnu du grand public, en a profité tout de suite pour élargir son audience. Des chanteurs de Patria y vida en font partie.

Ces trois dernières années, la situation économique, déjà tendue, est devenue intenable : l’embargo américain, quelque peu assoupli sous Barak Obama, a été fortement durci par Donald Trump, qui a interdit aux bateaux de croisière d’accoster et à Western Union d’effectuer les transferts de fonds des migrants. La réunification des deux monnaies – le peso pour les locaux et le CUC pour les étrangers – a précipité la crise économique. Bien que le pays s’en sorte très bien au niveau de la gestion de la pandémie – 476 décès covid officiels sur 11 millions d’habitants – et qu’il s’apprête à mettre sur le marché le premier vaccin entièrement conçu et produit en Amérique latine (appelé fièrement Soberania), l’arrêt du tourisme, principale source de devises, a mis l’économie à genoux. Aujourd’hui les gens ont faim.

Patria y vida ne dit rien d’autre : « publicité pour un paradis à Varadero », « alors qu’à la maison les casseroles n’ont plus de repas », « les gens changent Che Guevara et Marti pour des devises ». La révolution d’internet est en marche et elle ne semble pas pouvoir arrêter la liberté d’expression. L’art est une arme de la révolution…. mais laquelle ?


Voir Cuba à la croisée des chemins, avril 2018

 

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

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