Un tramway nommé délire

Milonga, tableau de Cynthia Saïdi

Les musiciens sont très affectés par la fermeture des salles de spectacle car la plupart ne reçoivent aucun soutien. Alors certains n’hésitent pas à aller jouer dans les espaces publics, comme Cynthia Saïdi, une chanteuse et peintre qui fait vivre le tango et la culture latino-américaine à Genève. Rencontre avec une battante

Un tramway passe dans la soirée maussade de début du confinement. Urgence sanitaire oblige, Genève se retrouve de nouveau recroquevillée, isolée, les ailes coupées. Le moral aussi sombre que le ciel de novembre, on rêve de s’envoler vers des horizons plus cléments, à l’instar des dernières nuées d’oiseaux qui virevoltent au-dessus du Rhône. Mais ce n’est pas possible…. Alors on chante. Où ? Dans le tram, pardi !

Un couple vient de monter, guitare en bandoulière, et entonne des chansons en espagnol et en français dont certaines me sont familières. « Soutenez la dernière salle de concert ouverte à Genève ! » lance la femme avec un grand sourire, tendant le chapeau aux passagers. Lorsqu’elle passe à côté de moi, malgré son masque et le bonnet en laine vissé sur la tête, je la reconnais : c’est Cynthia Saïdi, une peintre et chanteuse très connue dans le milieu du tango. Intriguée, j’ai envie de savoir ce qui pousse une artiste comme elle à jouer dans les transports publics – après tout, avec son compagnon elle aura été le seul rayon de soleil de la journée.

Cynthia Saidi et Leandro Rouco

Une association pour promouvoir la culture sudaméricaine

« Depuis quatre ans j’organise des évènements de tango et en juillet 2019 j’ai co-fondé Casita Tango, une association qui promeut tout ce qui est en lien avec le tango, la musique et la culture sud-américaine. Ces évènements se déroulent principalement à l’API, l’association qui valorise le patrimoine industriel genevois, avec laquelle nous avons des échanges constants. Nous organisons des milongas [bals de tango] et évènements liés au tango 7 – 8 fois par mois et je fais venir des musiciens pour jouer en live. En décembre nous prévoyons, en collaboration avec l’API, une exposition sur le tango avec des gramophones et des boîtes à musique, mais toutes nos activités sont à l’arrêt», nous raconte la rayonnante quadragénaire autour d’un café moka et d’une tarte aux poires « du jardin ».

Elle nous reçoit dans une vieille maison à l’ambiance bohème, aussi chaleureuse que le soleil de Tunisie, le pays de son père. Ses tableaux, épars pêle-mêle, illustrent des scènes de tango inspirées de l’ambiance intimiste des milongas qu’elle organise.  Elle vit avec ses cinq grands enfants, qui vont et viennent, et y accueille des artistes de passage.

Concert, tableau de Cynthia Saïdi

« On joue dans le tram pour subvenir à nos besoins et continuer à transmettre notre art»

L’un d’eux est Leandro Rouco, le guitariste du tram, un compositeur de tango, folklore et musique populaire argentine, venu en mars dernier pour un concert et resté coincé à Genève par la pandémie. « Nous avons vécu en communauté cette semi-quarantaine bizarre, surréaliste. Nous avons transformé les restrictions en créativité et composés des chansons. Le germe a été le premier confinement. Avec cette deuxième vague de pandémie, nous continuons notre projet d’écriture commune pour un futur album » nous explique-t-il.

« La situation est compliquée ici, comme partout ailleurs, renchérit-il, alors nous utilisons l’espace public en tant qu’espace d’expression artistique, comme à Buenos Aires. Je suis arrivé en tournée il y a six ans en Europe grâce au patrimoine culturel d’Argentine et depuis je reviens régulièrement en tant qu’artiste indépendant. Mais dans mon pays il n’y a pas de politique culturelle pour soutenir cet art et encore moins d’assurance pour les artistes qui se retrouvent au chômage ».

En effet, en Argentine le tango est à l’arrêt depuis mars et le millier de personnes qui en vivent, rien qu’à Buenos Aires, ne reçoivent aucun soutien de l’Etat. Toute proportion gardée, en Suisse c’est la même chose : « Nous avions beaucoup de projets, j’avais préparé des concerts avec tous les plans de sécurité nécessaires, alors quand la nouvelle du re-confinement est tombée, début novembre, j’étais très fâchée et triste », ajoute la Suissesse. Qui, comme à son habitude, ne s’est pas laissé abattre : « Depuis on joue dans les transports publics parce qu’on n’a pas encore d’autre rentrée d’argent. Cela permet d’avoir un revenu régulier, bien que modeste. Comme beaucoup de chanteurs et musiciens, je ne reçois aucune aide – hier il y avait quatre fois plus de musiciens dans la rue. Je suis peintre aussi, mais je ne peux pas exposer. Je donne des cours de peinture, mais ils ont été annulés. »

Anibal Troilo, tableau de Cynthia Saïdi

A Zurich, le tango ne résonne plus du côté de la Bahnhofstrasse

Les notes mélancoliques du bandonéon résonnent dans la soirée pluvieuse, accompagnant langoureusement les gouttes qui battent la mesure derrière la porte ouverte. Lovés dans la lumière tamisée, des couples esquissent des ochos et des sacadas, au son déchirant de chansons qui célèbrent le paseo Colon, le barrio de Once et la calle Corrientes. Buenos Aires ? Non Zurich, à quelques arrêts de tram de la Bahnhofstrasse.

Les danseurs affluent dans la petite salle où les photos d’époque et les ornements bariolés côtoient le gel alcoolique posé scrupuleusement sur les tables. Peut-être des banquiers arrivés directement de la Paradeplatzt, mais on n’est pas là pour parler boulot. L’ambiance est chaleureuse, les nationalités et les origines sociales se mélangent et, un verre de Malbec aidant, le Schwitzerdütsch se mêle à l’espagnol, le Hochdeutsch au français.

C’était il y a un siècle…. Aujourd’hui le Cafetin de Buenos Aires, du nom d’une célèbre chanson de tango jouée par les plus grands musiciens, dont Anibal Troilo, a dû fermer ses portes, comme toutes les salles de bal de Suisse. « Je ne reçois aucune aide, ni de l’Etat ni des associations culturelles. J’ai pu survivre au premier confinement, mais là, je ne sais pas », soupire Tomas Reyes, le patron du mythique établissement zurichois.

Un Helvète rencontré il y a deux ans à Cuba me disait que lorsqu’il était jeune, il voulait devenir musicien, mais son père lui avait conseillé de faire « un vrai métier ». Il avait donc opté pour un travail sûr. « Cuba a ses limites, mais si tu veux être artiste, tu peux, l’Etat te verse un salaire. Si j’étais né cubain, je serais devenu artiste. »

« Le capitalisme n’est pas toujours fait pour certains artistes, mais la joie de vivre est toujours là », conclut Cynthia Saïdi, toujours positive.


Une version de cette chronique a été publiée par l’Echo Magazine

 

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

5 réponses à “Un tramway nommé délire

  1. Bravo à Cynthia pour sa créativité, son rayonnement et sa gentillesse.
    Bravo à Isolda pour le chouette article.
    Je me réjouis tellement de vous revoir à une Milonga. Bientôt j’espère !

  2. Cynthia ou le tango fait bonheur en toute circonstance, sous toutes ses formes d’expression.
    Résilience, passion et énergie ! Éres una Señora !
    RESPECT !
    Grazie Isolda per la pubblicazione !

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