Mafalda à la rescousse

L’héroïne de bande dessinée aurait beaucoup à dire sur les absurdités du monde d’aujourd’hui. Pourtant, en cherchant bien, quelques perles d’espoir viennent illuminer la morosité ambiante : de la Thaïlande au Chili, en passant par la Libye et le Soudan, des peuples se soulèvent, des accords de paix sont signés et les droits humains avancent. En Suisse aussi, peut-être…

Je me sens très Mafalda ces jours. A l’instar de l’adorable petite fille créée par Quino pour parler de la guerre, la démocratie et autres sujets censurés dans l’Argentine des années 1970, j’ai envie de crier contre les injustices et ce satané virus qui nous pourrit la vie, quand il ne nous l’enlève pas. Un personnage de bande dessinée mythique, créé par un dessinateur génial décédé le 30 septembre en pleine pandémie, justement.

Alors quand je vois qu’en Thaïlande des jeunes manifestent pour la démocratie, osant même s’attaquer à la figure « sacrée » du roi Rama X, j’en reste bouche bée. Comme Mafalda. Car c’est un tournant historique. En mai 1992 je me trouvais par hasard à Bangkok, où 200’000 personnes étaient descendues dans la rue pour réclamer la démission du premier ministre, le général Suchinda Kraprayoon. Faisant fi des ambassades, qui conseillaient aux farang (étrangers) de quitter le pays, je rejoignais les manifestants autour de Democracy Monument et, fascinée par cette explosion d’énergie et de solidarité, les aidais à distribuer les bouteilles d’eau indispensables à la survie d’un soulèvement populaire sous le soleil des tropiques. Après quatre jours, l’armée a lancé une répression sanglante qui a fait officiellement 52 morts, des milliers de prisonniers et des centaines de disparus.

Le 20 mai, le roi Bhumibol, sortant enfin de sa réserve, est apparu à la télévision pour demander la paix. Comme par enchantement, les manifestations se sont arrêtées et Suchinda a démissionné. J’ai été scotchée par le respect, pour ne pas dire la vénération quasi religieuse, que les Thaïs vouaient à leur roi.

La Milk Tea Alliance fédère les mouvements prodémocratie d’Asie

Certes, aujourd’hui le titulaire du trône n’est plus le même et l’actuel, qui passe plus de temps en Bavière avec ses maîtresses qu’au pays, a perdu toute légitimité. Mais quand même, comment un tel tabou a-t-il pu sauter? Internet n’y est probablement pas étranger. Les militants se mobilisent via les réseaux sociaux, à l’instar de la Milk Tea Alliance, une alliance virtuelle de partisans prodémocratie issus de pays d’Asie où le thé se boit rigoureusement au lait – thaïlandais, hongkongais, ouighours, taiwanais. Et qui s’opposent plus ou moins directement au seul pays de la région où il se boit sans lait (et plutôt au jasmin).

Ce qui n’est pas une mince affaire puisque la Chine vient de signer avec les pays d’Asie du Sud-Est, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande le plus vaste accord de libre-échange au monde, le RCEP, dont les implications iront sans doute au-delà des questions commerciales. La grande absente est l’Inde, éternelle rivale de la Chine, grande buveuse de masala chaï (thé au lait aux épices) et dont les membres de la Milk Tea Alliance essaient de rallier les partisans prodémocratie.

El pueblo unido jamas sera vencido

Autre continent, même combat. Le 25 octobre les Chiliens ont approuvé à une écrasante majorité le referendum sur une nouvelle constitution. Cette victoire du oui représente l’apothéose des manifestations contre la crise sociale, entamées un an plus tôt au son de El pueblo unido jamas sera vencido, une chanson chilienne de 1970 devenue au fil du temps le slogan de ralliement des citoyens opprimés du monde entier. Le processus démocratique ainsi lancé devrait permettre à l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine de tourner définitivement la page de la constitution, et donc du modèle de société, héritée de la dictature d’Augusto Pinochet.

Une autre avancée majeure a eu lieu sur le continent africain. Le 3 octobre les autorités soudanaise – un pouvoir hybride civil et militaire, mis en place après la révolte populaire qui avait mis fin à 30 ans de dictature de Omar El Bashir – ont fait la paix avec les principaux groupes rebelles issus des minorités ethniques. Cet accord, qualifié d’historique, doit mettre fin à 17 ans de guerre civile, notamment au Darfour où elle a fait 300’000 morts.

Il ne faut pas être naïf : sa mise en œuvre sera sans doute une perpétuelle négociation et il y aura des moments difficiles, mais les experts le considèrent assez solide et réaliste pour tenir sur le long terme.

Elections prévues en Libye le 24 décembre 2021

Il suffit de passer la frontière pour voir briller une autre lueur d’espoir. Le 23 octobre, l’ONU a annoncé la conclusion d’un accord de cessez-le-feu permanent en Libye, après cinq jours de négociations à Genève. Le pays nord-africain était plongé dans la guerre civile depuis la chute de Kadhafi en 2011. « Cet accord est un développement tardif mais néanmoins bienvenu, qui pourrait constituer un tremplin vers des discussions politiques plus larges et une issue au conflit armé, a déclaré Claudia Gazzini, de l’International Crisis Group. Le texte de l’accord est vague sur les termes exacts des actions de suivi et laisse la place à des interprétations divergentes, des malentendus et/ou une refonte intentionnelle pour servir les intérêts de l’une ou l’autre des parties ou de leurs patrons étrangers. » En clair, sa grande lacune est qu’il ne couvre pas les forces étrangères à l’œuvre dans le pays (Turquie, Emirats Arabes Unis, Russie, Egypte) et il y a une forte probabilité qu’elles trouveront une raison quelconque pour ne pas respecter le cessez-le-feu.

« Afin d’éviter son effritement, l’ONU doit aider les signataires à transformer les principes généraux de l’accord en actions spécifiques que les deux parties devraient mettre en œuvre», continue l’experte. Un premier pas a été fait la semaine passée à Tunis, où un dialogue politique a eu lieu sous l’égide de l’ONU. Les délégués ont décidé la tenue d’élections législatives et présidentielles le 24 décembre 2021 au plus tard et elles ont demandé la mise en place d’une nouvelle constitution avant les élections. Auparavant, il faudra que tous les mercenaires et les combattants étrangers quittent le sol libyen, ce qui est une autre affaire.

Bien que dans la paisible Suisse nous soyons loin de ces turbulences, si l’Initiative  multinationales responsables est acceptée le 29 novembre, ce sera la confirmation que si le peuple veut, il peut exiger le respect des droits humains. Cela montrerait à Mafalda que le monde d’aujourd’hui va peut-être un peu mieux que celui contre lequel elle s’insurgeait.

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

3 réponses à “Mafalda à la rescousse

  1. Vive Mafalda et vive Isolda,

    L’intiative va passer, malgré tous les vents autistes et contraires.
    Alors, bien sûr, ce ne sera qu’un maigre signal, mais un signal fort d’une Suisse solidaire 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *