L’Odyssée, deux fois millénaire et si moderne

Photo: le temple de Segesta en Sicile © Isolda Agazzi

Dans le sillage d’Ulysse, Sylvain Tesson revisite l’épopée d’Homère dans un film plein de poésie. Il nous fait naviguer en Méditerranée au contact de personnages mythologiques, qui se reflètent dans notre monde comme dans un miroir

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » chantait George Brassens au-début des années 1970, une époque dont les soubresauts paraissent presque légers par rapport à ceux d’aujourd’hui. C’est le cas de Sylvain Tesson : l’année passée il a parcouru la Méditerranée dans un bateau à voile, sur les traces du héros grec chanté par Homère il y a 2’500 ans. Un périple filmé par Christophe Freylat dans Dans le sillage d’Ulysse, diffusé cette semaine sur Arte et qu’on peut voir sur Arte.tv. Une perle qui ne pouvait mieux tomber en ces temps obscurs : « en période de confinement nous n’avons pas seulement besoin de nourriture et de médicaments, mais aussi de poésie », déclarait le célèbre écrivain voyageur sur le plateau de 28 Minutes. Qui pourrait lui donner tort ? Car « Homère n’est pas mort, il existe dans le paysage, la langue, la philosophie, les objets.»

Après l’Iliade, où il raconte les dix ans de la guerre de Troie, Homère écrit l’Odyssée pour narrer le long voyage d’Ulysse pour rentrer chez lui, à Ithaque. Bien que les deux villes soient relativement proches, le héros va errer pendant dix ans en Méditerranée, au gré des tempêtes et des rencontres. Au début du 20ème siècle, le géographe Victor Bérard a essayé de situer les lieux de l’épopée, inventant une nouvelle science : la géographie poétique.

Île des Cyclades © Isolda Agazzi

De Troie au Vésuve, l’antre de Polyphème

Tout comme le voyage d’Ulysse, celui de l’écrivain et de ses compagnons débute sur les ruines de Troie, « où la civilisation mycénienne, très connectée, s’est effondrée. Peut-être un miroir pour nous…», relève Sylvain Tesson, qui voit dans l’Odyssée un reflet de l’actualité. Leur première escale se fera à Mykonos, l’île des Lotophages, les mangeurs de lotos, une plante qui détruit la conscience. « Aujourd’hui on perd le contrôle de soi-même autrement, commente-il dans une discothèque bondée, ou les jeunes s’oublient au son de la techno. Mais pour Homère l’oubli est le pire des vices ». A noter que la plupart des historiens situent les Lotophages plutôt sur l’île de Djerba, en Tunisie, qui était à l’époque un comptoir phénicien.

Le voyage continue. Cap sur le Vésuve, près de l’antre de Polyphème, « qui mange les marins comme des petits fours. » Mais Ulysse est rusé : il arrive à l’aveugler, ordonne à son équipage de s’agripper sous le ventre des béliers et, disant au cyclope que son nom est Personne pour le berner, il arrive à s’enfuir.

Eole, le dieu des vents et la magicienne Circé

Le Stromboli en éruption © Fred Lang

Autre volcan, autre divinité. Eole, le dieu des vents, habite juste en face, sur le Stromboli, le célèbre volcan des îles Eoliennes encore très actif. « C’est ça la pensée païenne : le sentiment que quelque chose vibre dans l’air, que quelque chose existe qui n’est pas uniquement le réel, à moins que le réel ne soit le reflet de toute poésie… Le Grec pense qu’il y a une manifestation divine dans le vivant : la mer, le ciel, les dieux sont parmi nous. Alors le monde se met à pétiller, c’est ça la géographie poétique», commente Tesson, assis près du cratère.

Pendant un mois Ulysse est l’invité d’Eole. A la fin du séjour, celui-ci lui offre une outre qui contient tous les vents, lui enjoignant cependant de ne pas l’ouvrir. Mais ses compagnons, mauvais et jaloux, vont braver l’interdiction. Les vents s’échappent et déclenchent l’énième tempête. Quant à Tesson, tout au long de son voyage il commente les faits et gestes racontés par Homère avec des personnages qui semblent tout droit sortis de l’Odyssée. Comme Gaetano, le pêcheur de Stromboli « qui ressemble à Ulysse comme tous les pêcheurs de l’île ».

 

La côte au nord de la Sardaigne © Isolda Agazzi

Le héros et ses compagnons reprennent la mer pour échouer chez les Lestrygons, des géants anthropophages qui habitent au nord de la Sardaigne et ne vont faire qu’une bouchée de leur flotte. Mais Ulysse ne se laisse pas abattre: avec un bateau et une quarantaine de marins, il reprend la mer et accoste chez la magicienne Circé, qui vit sur une petite île dans le golfe de Naples. Il restera un an auprès de cette femme ensorceleuse, « un esprit de la forêt » qui transforme les hommes en pourceaux et les met tous à ses pieds. Sauf Ulysse, qui se garde bien de boire le filtre magique, devient son amant et vit avec elle des amours interdites.

Circé est une femme libre, la première sorcière de l’histoire. Elle est dangereuse, perfide même et échappe au contrôle des hommes. Une vision typiquement patriarcale que Tesson adoucit, voyant dans les femmes un lien à la nature, à la terre-mère, aux cycles de la vie.

La porte de l’enfer et le chant des sirènes, aussi envoûtant que les nouvelles technologies

Circé dit aux marins d’aller à la rencontre de la mort. Pour les Grecs, la porte des enfers se situait dans les Champs Phlégréens, près de Naples, une zone volcanique potentiellement encore très active et dangereuse. Tesson visite des catacombes impressionnantes, construites par les premiers chrétiens, où s’amoncellent des cranes et des crucifix, et où s’est déroulé, assure-t-il, « le chant le plus cauchemardesque de l’Odyssée ».

C’est dans les îles Galli, près de Capri, que vivent les sirènes. Non pas des femmes à la queue de poisson, comme elles seront imaginées plus tard par la mythologie, mais des oiseaux qui voltigent au-dessus des hommes, les envoûtent jusqu’à ce qu’ils s’oublient et s’échouent sur les rivages. Prudent, Ulysse écoute leur chant ligoté au mât, tandis que ses marins se bouchent  les oreilles. Zoom avant: « Les sirènes disent : nous savons tout ce qui se passe sur la terre, comme les GAFA et les nouvelles technologies, avec leur pouvoir d’hypnotisation et de surveillance générale de la planète, croit savoir Sylvain Tesson. Homère a eu l’inspiration géniale de décrire ce qui se passe aujourd’hui. C’est ça les sirènes. Il n’y a pas de différence entre Zuckerberg de Facebook et les sirènes. Homère avait pressenti que cela ne serait pas bénéfique. Certes on n’en meurt pas, mais on se dessèche, fascinés, l’œil rivé sur l’écran qui nous surveille totalement.»

 

Les Champs Phlégréens © Isolda Agazzi

L’Etna, siège du dieu du soleil, et la nymphe Calypso

L’Etna © Fred Lang

Après avoir passé entre Charybdes et Scylla dans le détroit de Messine, Ulysse est ses compagnons arrivent en Sicile, l’île d’Hélios, le dieu du soleil. Ils vont y rester un mois, bloqués par les vents, une fois de plus. L’Etna était le siège d’Hélios, le dieu du soleil, et d’Héphaïstos, le dieu des forges. Tesson reçoit un « cadeau des dieux de l’Olympe » : une éruption comme elle n’avait pas eu lieu depuis quatre ans.  «Chez les Titans, la lave est un monde de cauchemars qui descend très doucement vers le monde de la culture, des hommes, de l’agriculture. La lave va devenir de la terre fertile, le volcan une île, le désordre l’ordre. Les Grecs étaient toujours obsédés par l’idée qu’on allait du désordre vers l’ordre »

A Corfou, il arrive chez la nymphe Calypso, une femme qui vit seule dans un lieu étrange et pense pouvoir retenir le héros en l’isolant du monde. Elle représenterait donc le sentiment de possession plus que d’amour. « Veux-tu rester avec moi ou partir ? Veux-tu l’immortalité ou retourner voir ta femme ? » lui-demande-t-elle. « Le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer chez moi », répond Ulysse, qui restera tout de même sept ans chez Calypso…

Après Nausicaa, l’amour platonique, retour chez Pénélope

Ile des Cyclades © Isolda Agazzi

A Corfou, il fait la connaissance de Nausicaa, fille du roi des Phéaciens. La jeune princesse tombe amoureuse du héros, mais elle renonce à la possibilité d’une relation sans avenir. «C’est la seule femme qui est vraiment amoureuse d’Ulysse, qui le respecte et se respecte soi-même.»

Sur les côtes albanaises, Tesson rencontre un peuple descendant des Illyriens, dans un pays fermé au monde pendant très longtemps, mais qui s’ouvre depuis deux décennies en essayant de ne pas oublier sa culture. En son honneur les habitants organisent un festin, «qui pour les Grecs est comme un don des dieux » et entonnent des polyphonies albanaises « qui viennent du chant des dieux ».

Finalement, au bout de dix interminables années d’errance, Ulysse remet pied à Ithaque. Un retour qui hélas n’a rien de romantique. Voulant remonter sur son trône, il commet l’un des pires massacres de la littérature. Avec l’aide de  son fils Télémaque et d’Athéna, la déesse de la guerre, il veut rétablir l’ordre et tuer les prétendants qui, depuis vingt ans, veulent se marier avec Pénélope et prendre le pouvoir. Pénélope qui l’aura attendu patiemment pendant tout ce temps et berné les prétendants en tissant la fameuse toile… «Le grand enjeu de l’Odyssée, c’est le rétablissement de l’ordre », conclut Sylvain Tesson. Un ordre plein de poésie, tout de même.

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

8 réponses à “L’Odyssée, deux fois millénaire et si moderne

    1. J’avais commencé à voir 3 épisodes et demie, à 9.00 – 4 gmt, quand la luz (le courant) s’est éteinte.
      A 14.21, pas de restauration…
      Non, je dis ça seulement pour ceux qui se plaignent de n’avoir point une armoire remplie de papier WC 🤣
      Ou de masques à gaz

      1. En effet.. haha vous me faites rire! Là je suis obligée de vous demander où vous vivez… et si la lumière est revenue ce matin

  1. Instructif et passionnant, merci. Espérons que le souffle épique d’Homère ne soit pas totalement éteint à notre époque. Cette nous avons maintenant exploré l’entier de notre bonne vieille planète (du moins, lorsque les voyages sont possibles :-(!), mais un champ nouveau s’offre à nous avec l’exploration spatiale (voir blog de M. Pierre Brisson), pour une véritable Odyssée du XXIème siècle tout aussi palpitante que les aventures d’Ulysse!

  2. Deux mots sur Homère et l’Iliade.
    Hemœra est une Déesse dont le nom et l’histoire remplissaient l’Europe, qui joua un grand rôle en Grèce et particulièrement dans l’ancienne Achaïe. On confond Eôs, l’aurore, avec Hemœra, Déesse du jour ; elle a des ailes aux épaules, elle plane dans l’espace et verse la rosée sur la terre.
    De ce nom Hemœra, on fit, par la suite, un nom collectif : les Hemœrides, désignant les prêtresses de la grande Déesse. Dans de nombreuses inscriptions trouvées sur les bords de la Méditerranée, les Prêtresses sont appelées Mœres, d’où le mot Mère. Hemoera, c’est la mère spirituelle. Les Muses sont surnommées Moemonides.
    Il est facile de comprendre comment le nom fut altéré : en voulant le masculiniser, on remplaça l’article féminin He par l’article masculin Ho, et Hemœra devint alors Homeros (Homère). Ce fut tout simplement un changement de genre pour consacrer un changement de sexe.
    Donc, c’est par antithèse que de mœra, lumière, voyance, on fait d’Homère un aveugle.
    Le sujet de l’Iliade est la colère d’Achille. Or, pour qu’Achille ait été en colère, comme Médée, à propos de la conquête du pays par les hommes, il faut qu’Achille ait été, dans le poème primitif, une personne bien attachée à l’ancien régime gynécocratique. Du reste, on nous dit que sa Mère l’avait rendu invulnérable, excepté au talon, en le trempant dans le Styx.
    Or, nous savons que cette légende représentait alors la Femme « mordue au talon » par le serpent, qui représente l’homme vil, celui qui l’attaque lâchement, « par en bas », c’est-à-dire dans son sexe.
    Alors, Achille, c’est la Femme outragée ! On en fait un « fils » de Téthys et de Pelée, roi des Myrmidons, et il aurait été élevé par le centaure Chiron (Khi/Chi-Ro), qui lui enseigna l’art de guérir (1). Donc Achille guérissait. Mais c’est la Femme qui exerçait la médecine dans les temples à cette époque ! Du reste, toutes ses occupations sont féminines : dans l’Iliade, nous voyons qu’Achille prépare elle-même (?) le repas qu’elle (?) veut offrir à Agamemnon.
    Puis on nous dit que, quand éclata la guerre de Troie, sa mère, sachant qu’il y devait périr, l’envoya déguisé en femme à la cour de Lycomède, roi de Scyros. Voilà donc Achille devenu femme, dans la rédaction revisée, mais à titre de déguisement ; combien cela est significatif ! Ulysse l’emmena au siège où il se signala par les plus glorieux exploits, tua Hector, puis, après dix ans de siège, fut tué par Paris qui lui lança une flèche empoisonnée au talon, seul endroit où il fût vulnérable.
    Tout ceci est évidemment arrangé par les reviseurs. L’Iliade est le récit devenu allégorique de la lutte de sexes en Grèce. On y voit Penthésilée, reine des Amazones, tuée devant Troie. Du reste, les premiers vers le disent :
    Déesse ! viens chanter la colère d’Achille
    Fatale, et pour les Grecs si fertile en malheurs,
    Qui d’avance, aux enfers, précipitant en foule
    Les âmes des héros, livra leurs corps sanglants
    Aux dogues affamés : ainsi Jupiter même
    Le voulut, quand la haine eut divisé les cœurs
    Du roi des rois Atride et du divin Achille.
    Ce qualificatif divin indique encore qu’il s’agit d’une femme, car, à l’époque d’Homère, l’homme n’est pas encore divinisé. L’Iliade dit :
    « Achille, l’illustre Eacide, né d’une mère immortelle ».
    Cette Mère, c’est Téthys « qui donna le jour à six filles divines », dit la Fable ; elle n’eut aucun fils.
    (1) Or nous savons que c’étaient des femmes qui exerçaient la médecine, on les appelait les Asclépiades, nom dont on fera Esculape. Dans l’Iliade, on lit : « La blonde Agamède qui connaissait toutes les plantes salutaires que nourrissent les champs » (Chant XI). La médecine était enseignée dans le temple de la déesse Hygie. Le commandant Espérandieu, correspondant de l’Académie des Inscriptions, a retrouvé un de ces sanctuaires sur le Mont-Auxois.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/la-grece-antique.html
    Cordialement.

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