En Argentine, de plus en plus de gens à la rue

Photos © Isolda Agazzi

A Buenos Aires, les personnes pauvres ou en situation de vulnérabilité représentent désormais 30% de la population. Alors que tous les indicateurs macro-économiques sont au rouge, les Argentins accusent tour à tour la corruption de leurs dirigeants et les mesures d’austérité. Le nouveau gouvernement vient de créer une unité spéciale pour renégocier la dette avec le FMI.

Impossible de s’asseoir à la terrasse d’un restaurant de l’une des rues les plus centrales de Buenos Aires sans se faire interpeller sans cesse par des vendeurs de mouchoirs et des mendiants qui demandent de l’argent ou, tout simplement, un bout de pain. « La pauvreté a augmenté de façon spectaculaire ! » lâche le serveur, corroborant une opinion largement répandue et qui saute cruellement aux yeux: à Buenos Aires, des familles entières, souvent avec des enfants en bas âge, sont à la rue. Elles campent sur des matelas de fortune et tendent la main aux passants qui, souvent, leur glissent un billet ou déposent un café et un croissant. Il y a moins d’un an il n’y en avait pas autant, et de loin. « Tous les jours nous donnons à manger à une famille entière qui vit en-dessous de chez nous », glisse un Helvète venu passer un mois à Buenos Aires, visiblement ému.

Des scènes hélas familières dans les pays pauvres, mais l’Argentine n’en était pas un. Jusqu’en 2019, elle était même classée comme « pays à haut revenu» (PIB/habitant de plus de 12’056 USD par an) par la Banque mondiale, qui l’a déclassée l’année passée à «pays à revenu moyen supérieur» (PIB/habitant compris entre 3’896 – 12’055 USD). Aussi limités que soient ces classements, qui ne tiennent compte que d’indicateurs macro-économiques, ils donnent une idée de la crise profonde que traverse le pays depuis plusieurs années.

Inflation à 53,8%, la plus élevée en 28 ans

Dans leur vie quotidienne, les Argentins le ressentent douloureusement. En 2019, l’inflation a atteint 53,8% – le taux le plus élevé en 28 ans – et la valeur du dollar par rapport au peso a augmenté de près de 63%. Dans l’une des rues principales de la capitale – au marché noir, mais au vu et au de tout le monde – il s’échangeait à 46 pesos en avril, à 74 aujourd’hui. Officiellement, les Argentins ne peuvent plus acheter que 200 dollars par mois. Selon les cas, les salaires et les retraites sont plus ou moins ajustés à l’inflation, mais les dépenses de santé, communication, ménage et alimentation ont augmenté plus que le prix du dollar. Les données officielles sont implacables : 30% des portenos sont pauvres ou en situation de vulnérabilité.

A qui la faute? S’ils sont de droite, les Argentins pointent du doigt la corruption de leurs anciens dirigeants. Christina Kircher, présidente de 2007 à 2015, est mise en examen dans huit affaires de corruption pour l’attribution de marchés publics en Patagonie, mais elle est protégée par son immunité parlementaire et, depuis le 10 décembre, par son statut de vice-présidente. L’enquête pour corruption et blanchiment d’argent touche nombre de ses ex-ministres et des entrepreneurs dont le plus connu est Lazaro Baez. Le jugement est prévu pour avril. La justice argentine a demandé à plusieurs reprises à la Suisse l’extradition de son supposé homme de paille, mais la procédure est en cours et on n’en saura pas plus.

Manifestation pour demander la libération de Milagro Sala, leader de Tupac Amaru

S’ils sont de gauche, ils accusent la politique libérale de l’ancien président. «Mauricio Macri nous a laissé beaucoup de pauvreté. Dans mon comedor (cantine, une sorte de soupe populaire) j’accueille 114 enfants par jour, alors qu’auparavant ils venaient surtout pour jouer et faire du sport », se désole Norma Diaz, de l’association indigène Tupac Amaru. Le 16 janvier, elle est venue manifester sous l’Obélisque, au centre de Buenos Aires, pour demander la libération de la leader Milagro Sala, condamnée à 13 ans de prison pour association illicite, fraude et extorsion dans l’affaire des « Pibes Villeros ». Elle est accusée d’avoir participé au détournement de 60 millions de pesos de fonds publics, destinés à la construction de logements sociaux qui n’ont jamais vu le jour.

En 2016 et 2017 (avant sa condamnation) le Groupe de travail de l’ONU sur les détentions arbitraires et le Comité de l’ONU contre la discrimination raciale avaient demandé sa libération. Ses partisans voient en elle une « prisonnière politique », condamnée sous l’ancien gouvernement pour sa lutte en faveur des droits des peuples autochtones. Interpellé sur son cas, le nouveau président de gauche, Alberto Fernandez, bien embarrassé, a affirmé dans une pirouette oratoire qu’il n’y a pas de prisonniers politiques en Argentine et que Milagro Sala est une «détenue arbitraire ».

Il faut dire que l’ancien président Mauricio Macri avait appliqué à la lettre les mesures d’austérité imposées par le Fonds monétaire international en échange d’un prêt record de 57 milliards USD, dont 44 ont déjà été versés. Le 27 janvier, le nouveau gouvernement a annoncé la création d’une unité spéciale pour renégocier cette dette qui met le pays à genoux.


Une version courte de cette chronique a d’abord été publiée par l’Echo Magazine

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

6 réponses à “En Argentine, de plus en plus de gens à la rue

  1. La pauvreté de l’Argentine a une raison simple, à mon avis.

    Toute la richesse produite ne reste pas dans le pays, soit accaparée par des multinationales (aussi de la finance), soit sous forme d’évasion fiscale. Miami devient presque territoire argentin.

    Ils ont aussi une génétique à 60% d’immigrés italiens et le lien avec le fonctionnement italien saute aux yeux.

    On accuse Macri d’avoir triplé la dette de l’Argentine en quatre ans, mais on ne signale jamais comment et pourquoi. Quant à Kirchner, avoir autant de casseroles ne l’empêche pas de regouverner, car c’est bien elle qui est à nouveau aux commandes et non son homme de paille, Fernandez 🙂

    1. Macri a blanchi de l’argent. Il y a des comptes en Panamá. Et l’argent demandé au FMI en 2019, le pais ne l’a pas vu. Il l’a partager avec ses amies aussi au gouvernement. Macri est un mafioso, voleur et sans escrupule. Je vous invite a lire plus sur lui. Ou me contacter.
      Salutatión.

      1. Kirchner, elle, a des comptes en Suisse, des escroqueries en Uruguay (on y retrouve Baez), des casseroles en Patagonie… et c’est ce que font malheureusement tous les dirigeants latinos et quel que soit leur parti, depuis des décennies. Etre élu, ici signifie avoir droit au gateau.

        On a créé le mythe de Mujica, le Président uruguayen le plus pauvre du monde, qui se fait photographier sur un vieux tracteur, dans sa modeste chacra. Mais jamais on ne mentionne que sa femme possède des centaines d’hectares de campo et qu’il a aussi un tracteur à USD 100’000.

        Ils ne sont pas bien meilleurs qu’en Afrique, puisque l’Amérique latine est le continent où il y a le plus d’inégalités… au monde.

        En douze années record du prix de matières premières, aucun pays n’a fait les efforts nécessaires en formation, infrastructure, ils n’ont fait que distribuer l’argent pour faire diminuer le taux de pauvreté et comme ils n’ont plus d’argent, le taux remonte. Le Vénézuela en est la meilleure caricature. Chavez avec un baril à plus de USD faisait le roi bolivarien (il a aussi amassé une fortune).

        La baisse depuis trois ans des commodities (et on ne parle pas encore du coronavirus) va sans doute précipiter tout ce continent dans des mains totalement étrangères, sans n’avoir plus rien à dire sur son destin.

        On ne gouverne pas des pays de manière alternée et bipolaire, et en Amlat on nait avec une couleur politique génétique, jusqu’à sa mort.
        On le voit bien en France, en Espagne, en Italie, etc, pour ne pas parler des US.

    1. quelle est votre analogie vs. analogie entre le Vénézuela et l’Argentine?
      Je ne vois pas trop, sinon qu’ils sont les deux latinos?

      (Vous connaissez la différence entre un cheval et une vache?
      “Ils ont les deux des cornes, sauf le cheval”)

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