Les baleines, toujours plus nombreuses, gardent leur mystère

Photo: Gouffre de l’Etang-Salé, La Réunion © Isolda Agazzi

Depuis l’entrée en vigueur du moratoire sur la chasse commerciale, le nombre de baleines à bosse a explosé – preuve que la sauvegarde de la biodiversité est possible. Présentes depuis 2007 à La Réunion, elles sont devenues une attraction touristique, mais cette année il y en a eu moins. Jean-Marc Gancille, en charge de la sensibilisation de l’ONG Globice, avance des explications. Nous l’avons rencontré les pieds dans l’eau, face à l’Océan Indien.

Jean Marc Gancille est un militant écologiste français installé à La Réunion. Depuis quelques mois il travaille pour Globice, une ONG créée en 2001 pour approfondir la connaissance des baleines et sensibiliser le public au sort des cétacés. Membre de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), elle est devenue une référence dans l’Océan Indien. Interview sous les filaos (des conifères tropicaux), face au lagon de Saint Leu, le clapotis des vagues en bruit de fond.

Qu’est-ce qui vous a amené à La Réunion ?

Jusqu’à l’année passée j’étais actif à Bordeaux, dans un lieu que j’ai cofondé et qui s’appelle Darwin, une ancienne caserne militaire que nous avons transformée en lieu de transition écologique et d’entrepreneuriat social. Ce sont quatre hectares de friche qui ont été reconvertis au cœur de la ville et qui accueillent des associations, des entreprises et des citoyens actifs en matière de transition, qui cherchent à inventer des alternatives pour faire face à la perspective d’un monde beaucoup plus difficile. Avec mes associés, on a œuvré pendant dix ans pour que ce lieu vive.

Mais récemment j’ai souhaité me consacrer à un sujet qui m’est très cher : l’effondrement de la  biodiversité et du monde sauvage, qui se réduit à sa portion congrue. La Réunion est un haut lieu de la biodiversité, il y a encore énormément de vie marine et quoi de plus emblématique que les baleines?

Comment se portent les baleines dans le monde?

C’est une population en forte augmentation, du moins en ce qui concerne les baleines à bosse. En 1982 a été adopté un moratoire qui interdit la chasse commerciale à la baleine. Depuis lors les populations se sont largement multipliées. A cette époque-là on comptait quelques centaines d’individus seulement, car les baleines avaient été décimées à 98% par la chasse, mais aujourd’hui il y en a plusieurs dizaines de milliers. La fiche de l’UICN en recense 84’000. C’est remarquable car on est à rebours de la tendance qu’on voit partout dans le vivant : lorsqu’on laisse des populations tranquilles, elles commencent à reprendre de la vitalité et se développent très fortement.

Et à La Réunion?

Les baleines ont une charge affective et émotionnelle très forte dans le grand public, notamment ici. Dans les archives de La Réunion il y a très peu de témoignages de la présence des baleines, mais  depuis un peu plus de dix ans on les voit régulièrement, entre juin et fin octobre, lorsqu’elles viennent dans les eaux plus chaudes de l’Océan Indien pour mettre bas et s’accoupler. Cela a démarré véritablement en 2007 – 2008 avec depuis lors des aléas assez forts : il y a des saisons très fastes avec énormément de baleines et des saisons où on n’en  voit pratiquement pas. Ce n’est donc pas un phénomène linéaire, même si la tendance est plutôt à la hausse.  En tout 1477 baleines à bosse ont été photo-identifiées par Globice à La Réunion entre 2001 et 2018.

Qu’en est-il cette année ?

On est dans une saison plutôt timide, pour ne pas dire mauvaise, puisqu’on a compté 4 à 5 fois moins d’individus que l’année précédente – un peu plus de 80 en tout. Il faut dire que 2018 avait été une année record avec 300 baleines ! Pour les compter on utilise des méthodes scientifiques, notamment la photo identification. Chaque baleine a des caractéristiques qui lui sont propres, à commencer par sa nageoire caudale, qui constitue un peu sa carte d’identité – couleur, forme, stigmates. On a des bases de données qui comptabilisent toutes les caudales qu’on a pu photographier depuis 2001. Nous faisons aussi des études acoustiques car les baleines communiquent entre elles grâce au chant.

La Réunion n’est qu’un lieu de passage : 62% des baleines ne restent qu’un jour ici, 38% plusieurs jours, mais au maximum un mois.

Quelles sont les raisons de cette diminution ?

On ne sait pas. Ce qui est plutôt réjouissant, c’est de constater que les baleines à bosse viennent chaque année de façon assez régulière depuis l’Antarctique – où elles trouvent leur nourriture, le krill, en abondance. Pourquoi la fréquence d’observation n’est-elle pas récurrente tous les ans? On a plusieurs hypothèses, parmi lesquelles bien entendu le changement climatique et les bouleversements qu’il peut provoquer sur les courants marins. On étudie aussi la corrélation qu’il pourrait y avoir entre la disponibilité de la nourriture en Antarctique et la capacité à migrer vers des zones comme les nôtres. Cette hypothèse est assez intéressante parce qu’on voit que lorsque la chlorophylle présente en Antarctique – et qui est la base pour que se développe le krill – chute, quelques années plus tard il y a moins de baleines dans l’Océan Indien.

Est-ce inquiétant?

On ne sait pas. Est-ce la prémisse d’un effondrement des populations parce qu’elles sont mal nourries? Est-ce qu’elles ne parviennent plus à migrer du fait de cette malnutrition et perdent leurs petits? Est-ce qu’elles vont ailleurs, dans des zones qui sont devenues plus chaudes et propices à la mise bas et à l’accouplement, plus proches de l’Antarctique ? Personne ne le sait sur le globe, on ne sait pas non plus pourquoi elles sont venues ici il y a 10 – 12 ans et si cela va durer. Tout cela est fragile, aléatoire, inexpliqué. Cela fait l’objet d’études scientifiques comme celles qu’on fait ici.

Récemment on a mené une opération qui s’appelle Miromen II et qui visait à équiper les baleines à bosses de balises Argos pour voir où elles allaient, afin d’étudier les facteurs environnementaux qui pourraient expliquer les variations. Nous suivons en direct sur notre site le trajet d’une baleine, que nous avons appelée OusaNousava (Où vas-tu en créole).

Le tourisme n’est donc pas en cause?

Le tourisme est une menace parmi d’autres, mais on la prend très au sérieux parce que les activités touristiques liées au whale watching se sont beaucoup développées  ces dernières années – La Réunion est l’un des derniers six spots sur terre où on a le droit de se mettre à l’eau avec les cétacés, dauphins et baleines. C’est une préoccupation qui nous a mobilisés, tout comme les autorités publiques. On a édicté une charte qui régule les pratiques des uns et des autres et les autorités ont adopté un arrêté préfectoral pour réglementer les activités d’observation et de mise à l’eau. Mais tant qu’il n’y a pas de contrôles suffisants, il peut arriver que les gens fassent n’importe quoi. Si la pression continue, ne trouvant pas les conditions de quiétude suffisante, les cétacés pourraient  aller ailleurs, à Madagascar par exemple, où il y a moins de pression touristique.

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi

Isolda Agazzi est la responsable du bureau romand d’Alliance Sud, la coalition des principales ONG suisses de développement. Après des études en relations internationales à Genève et des voyages aux quatre coins du monde, elle travaille depuis plus de 20 ans dans la coopération internationale, en Suisse et dans les pays du Sud. Elle est journaliste RP et a enseigné à l’université en Italie.

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