Se rendre étrangère à soi-même

Si avec le port du masque, l’humanité perd la face, quoi de mieux pour se rendre étrangère à soi-même ? Après mes trois heures de discussion avec Christian Meuwly, photographe portraitiste, ma tête tourne, ivre d’informations, de thés froids et d’une tranche de gâteau au chocolat. Marchant sous la pluie dehors, je vois Dionysos avec ses Ménades et ses Satyres s’échapper du cadre, sortir de leur fresque, me courir après et sauter dans le tram avec moi. Parvenant à gagner une place assise, je sens alors une étrange atmosphère m’envelopper, un je-ne-sais-quoi d’inhabituel dans le regard des autres. Voient-ils Dionysos pourtant invisible à l’œil nu ? Je tourne mes yeux vers Dionysos qui, sourire en coin, souffle à mon oreille :

« Pourquoi regardes-tu ma nudité ? Nas-tu pas vu la tienne ? »

Et là. Tout à coup. Je me réveille. Je touche ma joue et m’aperçois que j’ai complètement oublié de mettre le masque ! En l’espace de quelques minutes je deviens « l’Autre », celle qui n’est pas comme tout le monde. Mais simultanément, la brume des regards se dissipe et une immense sensation de liberté s’empare de moi. Une liberté qui n’est pas celle de faire ce que je veux, mais celle me délivrant de la peur du regard des autres. Sans panique à bord, je prends alors mon masque pour tranquillement le placer sur ma face. Mais Dionysos se met à rire et me lance :

« Même sans masque, vous les humains, votre visage est un masque »

Alors je lui réponds :

« Dionysos, pardonne-moi mon impertinence, mais tu es complètement hors sujet. Ici, il est question de se protéger contre un virus et cela n’a rien à voir avec une histoire d’authenticité ! »

Malgré son délire, Dionysos poursuit :

« Détrompe-toi, l’authenticité est mère de toutes les sûretés. Grâce à mon vin, vous dévoilez certaines de vos vérités. Je ne parle pas ici de mettre ou de ne pas mettre un masque, mais plutôt de tout ce que vous cachez, vos petits secrets, vos mesquineries et contrefaçons, vos jeux de pouvoirs et j’en passe. Vous les humains, vous calculez un ou deux coups sur votre échiquier, quand nous les Dieux nous en avons déjà cent d’avance sur vous. Vous avez l’art de saucissonner la réalité, car trop complexe (et ce n’est pas la faute à Descartes !). Avec plus d’authenticité, vous seriez prêts à affronter vos manques et vos ressources, vous trouveriez une meilleure manière de cohabiter les uns avec les autres et vous seriez plus enclins à combattre ce virus. Avec moins de conflits et de concurrences déloyales – qui doivent bien vous faire perdre plus de 50% de votre énergie vitale et intellectuelle – votre volonté serait, par exemple, portée vers la création d’emplois utiles, une technologie visant le progrès et la protection de la biodiversité. Cette dernière est d’ailleurs un rempart contre certains dérèglements se répercutant, entre autres, sur la chaîne alimentaire et pouvant favoriser la prolifération de certaines maladies ou virus… Mais bon, voilà je ne suis qu’un Dieu et pas médecin, qui m’écoutera ? »

Voyant Dionysos refaire le monde, je lui lance ironique « quelle tirade dithyrambique » et rajoute dépitée un « si t’es pas content, retourne chez toi ! » Je lui propose de retourner chez lui en Grèce, car il y a très peu de chances que la Suisse accepte sa demande d’asile. Mais Dionysos me foudroie du regard (heureusement qu’il n’est pas Zeus !) :

« Que nenni, je ne suis pas grec ! C’est toi qui es hors sujet ma petite ! Observe encore un peu la fresque et le monde autour de toi. Je parle toutes les langues du monde et suis universel. Je suis un mythe bien réel tiré d’une réalité souvent difficile à voir. Une réalité mythique pour les yeux les plus alertes, mais une Vérité unique pour les âmes en croissance »

Espérant mettre fin à la conversation, je proteste encore :

 « Et moi qui croyais que les Dieux étaient là pour nous aider, on dirait plutôt que tu prends ton pied à nous critiquer, pffff ! Serais-tu un Dieu au rabais ? »

Toujours aussi souriant, Dionysos finit par me donner trois astuces passe-partout comme un couteau suisse :

« Alors voici quelques gouttes de mes pensées dont l’ivresse ne te causera aucun mal. D’abord, évite d’avoir un esprit trop critique qui voit le mal à l’extérieur de soi, mais oublie de se regarder dedans ! Mieux vaut corriger tes défauts et fixer tes propres limites que de masquer tes erreurs en pointant le doigt sur les autres.

Ensuite, si tu joues à Tetris, fais-le avec modération. Coller des étiquettes et en avoir c’est rassurant mais étouffant. Si on te met dans une case, explore-en tous les côtés, mais sors-y le plus vite possible. N’hésite pas à te remettre en question, même lorsqu’il s’agit de tes origines et de toutes tes appartenances pour toucher à quelque chose de plus grand… 

Pour terminer, il n’est jamais trop tard pour aller vers l’inconnu, pour te rendre étrangère à toi-même, explorer d’autres potentialités et ressources qui sommeillent en toi »

En voilà tout un programme ! Il ne me reste plus qu’à le remercier et à lui laisser le dernier mot :

« Merci Dionysos ! Est-ce que tu pourrais maintenant nous laisser un peu tranquilles, ma conscience et moi ? »

 

«  Absolument! mais n’oublie pas : une fois que l’on m’a vu, il est difficile de m’oublier ! Je serai toujours à tes côtés pour te rappeler ton étrangeté »

Hélène Agbémégnah

Juriste de formation, ses expériences professionnelles et personnelles lui ont permis, entre autres, de côtoyer des problématiques liées à la migration et à la diversité. Elle a été membre de la Commission fédérale des migrations (CFM) pendant quatre ans et s’intéresse, dans ce blog, à partager ses vues et réflexions multiples.

3 réponses à “Se rendre étrangère à soi-même

  1. Chère Hélène, demandez au Temps, ou à votre photographe, de ne pas vous aplatir la tête, sur le Pic des blogs, c’est fort dommage 🙂

    P.S. Remarquez, ils vont sûrement dire que c’est de votre faute?
    Bon, ça me navre seulement, car vous le valez mieux (comme disait, je ne sais plus quelle pub)
    🙂

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