De Rerum Natura

La créativité ! Voilà un bon remède contre mes récurrentes infections publicitaires. Mais où trouver l’inspiration si l’affiche, elle, s’en fiche ? Étrangement, c’est en prenant le train pour le Valais – sans me soucier à aucun moment de ses vignes – qu’un certain Dionysos fait sa première apparition cachée. Attablée autour de journaux et de livres, Colette sort son téléphone portable et me montre une magnifique fresque réalisée par Christian Meuwly, photographe portraitiste. Au premier coup d’œil, Dionysos m’est invisible, car je vois une image évocatrice de migration. Ce n’est que plus tard, durant une orgie de thés froids avec Christian lui-même, que je l’aperçois en plein milieu de la fresque.

De l’espace à l’espèce

Avant son passage à l’acte photographique qui réunit une quarantaine de modèles, Christian Meuwly en commente la trame sur son site internet : « Comment les messages et les mécanismes allégoriques que véhiculent les divinités de la Grèce antique peuvent-ils encore s’avérer pertinents pour décrire notre postmodernisme ? C’est à travers le prisme de certains codes empruntés au classicisme ainsi qu’à travers une photographie absolument contemporaine que je vais apporter ma réponse. »

Sa réponse, la voilà sous mes yeux. Et pourtant, je n’ai pas l’impression d’atteindre ma borne d’amarrage, mais de mettre les voiles et d’embarquer dans un double voyage. D’abord, celui de la reconquête d’un espace. L’histoire de l’humanité s’est, au fil des siècles, illustrée par ses conquêtes territoriales jusqu’à son expansion démographique sur quasiment toute la surface du globe : la migration a toujours été dans son ADN. Mais pour inventer et évoluer, elle a aussi dû chercher de nouveaux espaces d’observation et de création. C’est donc là, que je m’aventure, vers ces véritables lieux de conquête de liberté. S’ensuit alors un deuxième voyage qui mène vers une rencontre avec soi-même, dans les recoins de l’être qui font peur et que nous fuyons. Je passe donc de la conquête de l’espace à celui de l’espèce – cette espèce humaine primitive qui réside en chacun-e d’entre nous. Car Dionysos, Dieu grec qui ne manque pas d’humour, ne vit pas en Valais mais dans une contrée appelée « espèce humaine ».

Un photographe à l’œuvre

Suis-je réellement prête à descendre dans les tréfonds de mon être pour rencontrer Dionysos ? La très belle fresque du photographe Christian Meuwly m’invite à l’introspection dans un récit intérieur. Car comment comprendre vraiment Dionysos sans observer ses propres travers et pulsions ? Christian me rappelle que Dionysos est habituellement celui que l’on n’aime pas, à l’opposé du Dieu Apollon qui symbolise la perfection. J’observe alors Dionysos avec ses grappes de raisins et ses Ménades, torses nus, proches d’une eau incertaine comme le sont nos émotions. Plus haut, l’habit prend corps et le dialogue change de forme. Je demande à Christian si c’est l’image de notre société qu’il a voulu illustrer et il m’explique que c’est plutôt la représentation de toutes les sociétés sans distinction. D’ailleurs sa fresque s’intitule « De Rerum Natura », autrement dit « De la nature des choses ». Il y a tant de choses à dire et à voir, mais il serait vain de résumer nos trois heures de discussion, tant l’art est une affaire personnelle.

J’observe encore la fresque et la vois résonner avec notre époque faite de transitions, de transformations, d’incertitudes, de questionnements, de surabondance d’informations et de noyades. Mais y-a-t-il une ascension possible dans le tourbillon de nos vies ? Que se passe-t-il au-delà du flux ininterrompu de nos pensées quotidiennes et quand atteindrons-nous l’Olympe des Dieux après les épreuves sur Terre ? Dionysos – désigné volontiers comme étant « l’Autre » ou « l’Etranger » – rappelle cette animalité en nous que nous refoulons, croyants « bêtement » être civilisé-e-s. Mais à force de refouler notre nature, nous nous dénaturons.

 

Informations complémentaires :

Pour suivre les projets de Christian Meuwly sur son site internet : https://christianmeuwly.ch/

Pour obtenir la fresque (et méditer plus longuement) : https://christianmeuwly.ch/fresques/ 

 

Hélène Agbémégnah

Juriste de formation, ses expériences professionnelles et personnelles lui ont permis, entre autres, de côtoyer des problématiques liées à la migration et à la diversité. Elle a été membre de la Commission fédérale des migrations (CFM) pendant quatre ans et s’intéresse, dans ce blog, à partager ses vues et réflexions multiples.

3 réponses à “De Rerum Natura

  1. Je tire une solennelle référence, et à l’artiste, et à celle qui a ce don de manier le verbe et de le repeindre avec adresse pour que le mortel voit et touche l’esprit. Quels voyages !
    Merci pour ce beau partage profondément fertile.

Répondre à Hélène Agbémégnah Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *