L’UDC foule aux pieds l’Assemblée fédérale

Les élus UDC du Conseil national ont chanté ce matin l’hymne national et agité des banderoles sur lesquelles étaient visibles le logo du parti en pleine enceinte du Parlement pour commémorer les vingt-cinq ans du refus de l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen. Pour beaucoup de lecteurs de ces lignes, cet événement paraîtra anodin. Certains éprouveront même une sympathie pour cet acte.

Ce comportement est pourtant inadmissible. Que la position de l’UDC soit celle qui a remporté l’adhésion des Suisses il y a vingt-cinq ans ne fait aucun doute. Nul ne remet en question cette victoire historique, qui a grandement influencé la position de notre pays vis-à-vis de l’Union européenne et dont les effets se font encore ressentir aujourd’hui.

Pour autant, l’Assemblée fédérale ne peut pas être le lieu de manifestations politiques de quelque bord que cela soit. Il s’agit de respecter l’institution et ce qu’elle représente. Le Parlement est au-dessus de la mêlée partisane et n’appartient de facto à aucun mouvement politique, quand bien même pareil parti se revendique de l’esprit suisse et d’un patriotisme qui ne souffrirait aucune contradiction. Cette magnifique institution, qui existe depuis 1848, est le bien de tous les citoyens de ce pays.

Ce bref instant de dérapage démontre à quel point l’UDC fait peu de cas des symboles institutionnels de notre pays. Ce parti croit que, parce qu’il a la plus grande représentation parlementaire au Conseil national, il peut prendre ses aises et utiliser ce lieu symbolique pour se mettre en scène devant ses électeurs. C’est bien évidemment une vision restrictive et inacceptable. Jamais, je dis bien jamais, l’UDC n’aurait toléré pareille attitude de la part d’un autre parti.

Imaginons, un instant, le Parti socialiste commémorer de la même manière l’une de ses victoires. Agiter des banderoles, chanter. Dans la minute, que dis-je, la seconde d’après, l’UDC aurait dénoncé une prise d’otage du Parlement par les socialistes. Hurlant au viol des institutions. Exigeant force sanctions, déclarations d’indignation. Ce qu’a fait l’UDC, jamais elle ne l’aurait toléré d’aucun autre.

Les partis naissent, grandissent, évoluent, disparaissent, se réunissent, bref, les partis sont périssables. Les institutions, elles, perdurent tant que la Constitution qui les consacre existe. A ce titre, le Parlement ne peut pas être un lieu de militantisme symbolique. C’est arracher, même si cela ne dure qu’un bref instant, à tous les autres citoyens qui ne votent pas pour ce parti un symbole qui leur appartient pourtant de droit constitutionnel.

La démocratie, ce n’est pas prendre en otage le Parlement, c’est respecter son mandat pour ce qu’il est: une délégation du pouvoir législatif du peuple. Le mandat peut être aussi bien donné que repris. Face à cette évidence, l’humilité s’impose. L’attitude de l’UDC doit être fermement dénoncée pour ce qu’elle est: une démonstration du mépris de nos institutions par un parti qui se revendique pourtant le seul à défendre la Suisse. Espérons que certains responsables de ce parti auront la décence de reconnaître leur erreur.

Comment Mauro Poggia entend profiter de la candidature d’Yves Nidegger

Copyright Patrick Gilliéron Lopreno
A qui profite la candidature d’Yves Nidegger au Conseil d’Etat, sachant que l’UDC a déjà deux candidats annoncés? Je vous le donne en mille: à l’actuel conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia.
 
Pourquoi donc? La réponse est simple: le conseiller national UDC est une locomotive électorale. Il va donc probablement réunir plus de voix que son collègue de parti, le député Thomas Bläsi.
 
En quoi cela intéresserait Mauro Poggia? Eh bien, la réponse est on ne peut plus simple. Si le pharmacien Thomas Bläsi devait être désigné par son parti au second tour, aucun apparentement ne serait envisageable avec le MCG Mauro Poggia. Les deux personnalités se livrent tous deux une guerre cordiale.
 
Thomas Bläsi en veut notamment au ministre Mauro Poggia d’avoir manœuvré pour l’ouverture d’une pharmacie aux Hôpitaux universitaires de Genève sans appel d’offres, et d’avoir donné mandat à l’association PharmaGenève de gérer ladite officine, ouverte 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
 
Pour Bläsi, cette pharmacie «publique» va nuire aux intérêts des petits pharmaciens indépendants, tout en favorisant éventuellement une forme de propharmacie, les médecins pouvant «aiguiller» les patients vers la pharmacie.
 
Mais le député UDC reproche également à Mauro Poggia de ne pas assez prendre en compte les problèmes de personnel au sein des HUG. Thomas Bläsi a en effet souvent pointé du doigt des problèmes de management à l’interne de l’hôpital cantonal, dont Mauro Poggia est ministre de tutelle.
 
De son côté, Mauro Poggia voit en la démarche du député Bläsi une attitude intéressée, notamment vis-à-vis de la pharmacie des HUG. Il relève son conflit d’intérêt et l’a aussi accusé d’avoir combattu ce projet parce qu’il n’a pas pu lui-même soumettre sa propre candidature. L’intéressé s’en défend.
 
Bref, la rivalité entre ces deux fortes personnalités genevoises ne fait pas l’ombre d’un doute. Thomas Bläsi souhaite sans doute nuire à la réélection de Mauro Poggia, lequel est quand même embarrassé: son parti est plus moribond que jamais, et la création de Genève en marche par l’ex fondateur du parti à grandes gueules Eric Stauffer ne fait pas l’affaire du ministre. Le risque de voir la députation MCG fondre comme neige au soleil lors des élections d’avril 2018 est sérieux.
 
Dès lors, c’est aussi la réélection de Mauro Poggia qui peut être menacée. Fort d’une excellente réputation et d’une grande popularité, le conseiller d’Etat peut toutefois compter sur un important capital sympathie, lequel pourrait combler la perte de voix d’un éventuel éparpillement des voix de la droite dure à l’élection au Conseil d’Etat.
 
Mais une éventuelle candidature du pharmacien et député Thomas Bläsi au second tour mettrait fin à toute velléité d’alliance entre le MCG et l’UDC pour l’Exécutif cantonal. Avec le conseiller national Yves Nidegger, une telle alliance s’avère nettement plus probable. De plus, Mauro Poggia ne peut plus compter non plus sur un autre instrument de lobbying en sa faveur: l’association des assurés Assuas.
 
Le pharmacien Bläsi est en effet membre du comité. Il s’opposera donc à toute tentative de Mauro Poggia d’utiliser l’association pour contacter ses membres et les inciter à voter pour lui, rappelant son combat de longue date en faveur des assurés. Il y a quelques mois, lors de la réélection du comité, un proche de Mauro Poggia avait d’ailleurs tenté un putsch, selon plusieurs sources, risquant au passage d’éjecter des membres du MCG de la direction de l’association.
 
Cette tentative avortée a d’ailleurs eu pour conséquence d’agacer de nombreuses personnes à l’interne du MCG. De surcroît, l’homme de paille de Mauro Poggia s’est avéré ensuite candidat PLR pour le poste de juge, ce qui a fini de convaincre certains des siens que le ministre était décidément prêt à tout pour garder le pouvoir.
 
Si la candidature d’Yves Nidegger apparaît soudaine, ce n’est pas un hasard. Il s’entend plutôt bien avec Mauro Poggia, et les deux ont siégé ensemble sous la Coupole fédérale. Cette candidature inopinée, mais crédible, puisque le conseiller national UDC jouit d’une grande force électorale, pourrait permettre à Mauro Poggia de colmater certaines brèches qui aujourd’hui menacent sérieusement ses chances de réélection.

Entrée de l’AfD au Parlement allemand: le paradoxe de la presse helvétique

Les arcanes du langage médiatique. La presse suisse s’inquiète aujourd’hui de voir le succès de l’AfD (Alternative für Deutschland) lors des législatives qui se sont achevées hier en Allemagne. Le parti d’extrême droite fait donc son entrée au Parlement en obtenant une déconcertante troisième place.
 
Les médias n’ont aucun problème à qualifier ce parti «d’extrême droite» et à tirer des parallèles historiques sur l’Allemagne. Les dirigeants de l’AfD disent pourtant trouver en l’UDC une grande source d’inspiration. Pourquoi? Parce que le parti, autrefois agrarien et aujourd’hui dominé par la ligne blochérienne, n’est justement pas qualifié en Suisse d’extrême droite.
 
Au pire, on parle d’un mouvement politique «ultra-conservateur», alors même qu’il a adopté une ligne également ultra-nationaliste (qui est une caractéristique importante des formations d’extrême droite). Cette espèce de normalisation fait évidemment envie à l’AfD, mais pas que. L’UDC inspire de nombreux mouvements identitaires et ultra-nationalistes dans les pays voisins.
 
C’est quand même paradoxal de voir la presse suisse au diapason – y compris la Basler Zeitung, appartenant à Christoph Blocher – sur la question de l’AfD, et la voir aussi divisée s’agissant de la nomenclature à employer pour qualifier l’UDC.
 
J’y vois pour ma part une certaine forme d’hypocrisie, laquelle démontre à quel point employer un langage de clarté est plus facile quand on commente les affaires des autre pays, puisque l’on n’est pas directement concerné.
 
 
Ce n’est pourtant pas un hasard si un mouvement tel que l’AfD reconnaît s’inspirer de l’UDC. Il faudra bien qu’un jour, l’usage de mots adaptés redevienne un enjeu politique, y compris au sein de la presse. C’est comme si les Suisses, qui cultivent une certaine peur de l’étranger, n’osaient pas regarder leur propre reflet dans la glace. Comme si admettre qu’un parti faisant plus de 30% aux élections fédérales surfe effectivement sur une ligne assez caractéristique des mouvements d’extrême droite était admettre une certaine réalité locale: l’étranger, dans nos contrées, est une question délicate.
 
Nous ne serons jamais en mesure d’empoigner cette question avec sérieux tant que nous ne serons pas prêts à reconnaître ce que cela implique.
 
Alors, plutôt que de porter un discours combatif en ce qui concerne les affaires suisses, la presse préfère commenter avec pugnacité ce qui se passe dans les pays voisins, ne rechignant jamais à appeler un chat un chat. Mais pas en Suisse. Ici, un parti qui base la quasi-totalité de son discours en opposition à tout ce qui vient de l’étranger n’est pas d’extrême droite, il est simplement ultra-conservateur.
 
La Suisse, si conservatrice et catholique, pourrait méditer ces quelques mots de l’évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu: «Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil? Ou comment peux-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter une paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère».

 

Les mythes politiques de la Suisse, instruments anti-contestation

La Suisse est un pays fabuleux. C’est même le plus beau de tous les pays. Paix sociale, paix du travail, démocratie semi-directe, formule magique, consensus helvétique, compétitivité, success story économique, plein-emploi… En fait, le système politique suisse repose sur d’innombrables règles non écrites et autant de mythes, qui contribuent à forger une véritable identité nationale, tout en favorisant l’adhésion à un édifice institutionnel et politique dont la remise en question est immédiatement perçue comme une attitude suspecte, pour ne pas dire extrémiste.

La Suisse, c’est aussi le pays des classements, de l’excellence, de l’autoglorification. Si la Confédération se trouve si souvent en tête des «ratings» internationaux en matière de santé, de compétitivité économique, de bien-être, etc., c’est bien la démonstration que nous vivons dans un pays extraordinaire et que nous devons en être fier. De plus, son système politique, réputé pour sa stabilité, est la pierre angulaire de ce grand œuvre qu’est la Suisse, petit pays si attractif qu’il attire des centaines de milliers de travailleurs européens, de demandeurs d’asile, de migrants… Bref, que de réussites dont les pays voisins de la Suisse, membres de l’Union européennes, doivent sûrement envier.

A lire: La Suisse à deux visages, éloge des inadaptés

Pourtant, derrière cette image de carte postale se cache aussi des situations calamiteuses, indignes d’un pays prospère. C’est la Suisse à deux visages, la Suisse du tabou, où la remise en cause du système est un exercice délicat car impopulaire, et cependant si nécessaire puisque ce sont avant tout des mythes qui forgent notre identité et nos certitudes… La Suisse est un Etat particulier, puisqu’il réunit quatre langues et autant de cultures différentes. Pour créer un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, l’importance des mythes est cruciale. Mais c’est aussi ce qui contribue à scléroser le débat, et à tuer dans l’œuf toute velléité contestataire. La Suisse bénéficie autant qu’elle souffre de cette propension à tout graver dans le marbre pour créer un socle immuable qui définirait ce qu’elle est.

La Suisse, petit pays seul contre les autres

Ces mythes ont évidemment la peau dure. La Suisse est souvent perçue par ses citoyens comme un pays indépendant, ne devant sa prospérité qu’à ses propres qualités, à sa relative solitude dans le concert des nations. Là où tant d’autres pays voisins se sont réunis à travers des institutions communes et connaissant pourtant des problèmes graves, la Suisse paraît s’en sortir toute seule et ne doit sa réussite qu’à la volonté d’indépendance de ses habitants. Cette grille de lecture est bien sûre partielle et partiale, parce que l’histoire de ce pays démontre à quel point sa prospérité s’est bâtie avec le concours des autres, des voisins, des étrangers, et que déjà lors de ses premiers balbutiements, c’est bien l’ouverture aux Etats qui l’entouraient qui lui a permis de commercer et donc de fonder les bases de sa prospérité future.

Les politiciens de ce pays ont très bien saisi, consciemment ou non, l’importance de ce folklore propre à la Suisse, pays indépendant, pays résistant face aux grandes puissances agrégées en conglomérats. Alors la politique n’est pas avare en symboles pompeux pour rappeler combien la Suisse est un Etat extraordinaire, et à quel point ses habitants sont de fiers guerriers ne devant leurs victoires qu’à eux-mêmes. La perpétuation de ce véritable roman national a pourtant des conséquences paradoxales: en faisant de la Suisse un Etat totalement indépendant des autres, ce mythe contribue à l’isoler, identifiant tout ce qui provient de l’étranger comme un danger potentiel. Ce n’est pas par hasard si tant de partis en Suisse sont confrontés à d’importantes contradictions.

Epousant à la fois un discours libéral économiquement et conservateur du point de vue des traditions, le Parti libéral-radical est un exemple parmi d’autres. Ses représentants sont bien conscients qu’une part importante de la prospérité de la Suisse est fondée sur les échanges commerciaux avec l’étranger. C’est le cas de son principal partenaire commercial, l’Union européenne, destination d’environ 55% des exportations helvétiques. Mais ce libéralisme économique, dépendant de l’étranger, se heurte au conservatisme des traditions, qui de son côté colporte le mythe d’une Suisse seule contre les autres pays, ne pouvant compter que sur elle-même. C’est un sacré paradoxe. Si l’Union européenne est aujourd’hui un gros mot en Suisse, ce n’est pas par hasard. Mais cela crée aussi des tensions difficiles à résoudre, tant le mythe qui préside à cette situation est compliqué à édulcorer.

Des mythes qui marginalisent toute forme de contestation

L’indépendance de la Suisse face aux autres est un mythe parmi tant d’autres. La Confédération moderne repose aussi sur d’autres concepts, notamment la paix sociale, la paix du travail et la démocratie semi-directe. La paix du travail, par exemple, est très particulier. Il s’agit de conventions passées entre syndicats et patronat en 1937, qui ont donné naissance aux fameuses «conventions collectives de travail» qui régissent de nombreux aspects des rapports entre employeurs et employés dans de nombreux secteurs économiques (de loin pas tous). Le corollaire de cette paix du travail, c’est la renonciation à des mesures de lutte comme la grève du côté des employés et la fermeture provisoire d’une entreprise par exemple du côté des employeurs.

La paix du travail est un concept particulièrement intéressant, déjà par sa dénomination. Ce n’est pas parce que la Suisse, grâce à son système de conventions collectives basées sur le dialogue entre syndicats et patronat, ne connaît notamment pas de grèves générales qu’il n’y a pas de conflits du travail. En fait, avec les années, la paix du travail est devenue tant pour les syndicats que pour le patronat un instrument coercitif. Chacun y fait référence selon ses besoins pour casser toute velléité de contestation. Lorsque, par exemple, les acteurs d’une branche économique exigent des modifications des conventions collectives, il n’est pas rare d’entendre un syndicaliste rappeler la notion de la paix du travail. L’inverse est également vrai.

A regarder: Quand je serai vieux, je serai pauvre

L’analyse est quelque peu sommaire et mériterait sans doute un ouvrage entier pour démontrer à quel point la paix du travail est aujourd’hui une notion qui participe à marginaliser la contestation du système. C’est pourtant le cas. Dotée d’un code du travail très libéral, la Suisse connaît aussi ses conflits professionnels, mais ceux-ci se terminent rarement dans la rue.

Il en va de même de la paix sociale, qui ne repose sur aucune règle écrite d’ailleurs, mais qui est souvent invoquée pour rappeler combien la Suisse est un pays qui ne laisse personne sur le trottoir. Ce qui, malheureusement, est loin d’être vrai. En témoignent l’augmentation des disparités économiques, l’appauvrissement des retraités (un tiers s’exporte à l’étranger une fois l’âge de la retraite atteint!), la hausse quasi-inéluctable des prestations sociales, etc.

La rue n’est pas un lieu de lutte politique en Suisse

La place de ces mythes prend tout son sens en y ajoutant la démocratie semi-directe pratiquée en Suisse. Les citoyens votent au minimum quatre fois par an sur des sujets nationaux, et autant sur des questions communales et cantonales. C’est dire si la politique occupe une place importante dans la vie des Suisses, même si le taux de participation n’est pas toujours au rendez-vous. Le système politique suisse est d’une richesse indéniable, basé sur un équilibre plutôt sain de contre-pouvoirs, tant du point de vue du parlement que des décisions populaires. C’est aussi, vu de l’extérieur, un modèle fascinant. Combien de pays étrangers ont interprété le vote des Suisses sur certains sujets comme contraires à leurs propres intérêts? Lorsque les citoyens s’opposent par exemple à l’octroi de six semaines de vacances par année, les autres pays s’interrogent.

Ce n’est pourtant guère surprenant. Même si récemment, l’issue de certaines votations a surpris, le système politique suisse repose lui aussi sur ses propres mythes. Il en va ainsi par exemple de la formule magique. De quoi s’agit-il? D’une règle non écrite qui régit la composition du Conseil fédéral. Les trois plus grands partis ont le droit chacun à deux représentants, le quatrième a le droit à un conseiller fédéral. Ce qui se traduit par deux conseillers fédéraux membres de l’UDC, deux du Parti socialiste, deux du Parti libéral-radical et un membre du Parti démocrate-chrétien à l’heure actuelle.

C’est dire si la Suisse possède un système qui lui est propre, puisqu’au sein de ses exécutifs communaux, cantonaux et fédéral, la cohabitation est un élément constitutif du modèle de gouvernance helvétique. Un élément indispensable pour former le fameux «consensus suisse» qui est si cher à son modèle politique. Le tout repose de plus sur le principe de collégialité, qui implique qu’un membre d’un exécutif ne doit pas prendre la parole pour remettre en question une décision prise à la majorité du collège.

Pour faire simple, si par exemple les représentants du Parti socialiste défendent une position différente de celle qui a été adoptée au sein du Conseil fédéral, les conseillers fédéraux socialistes doivent mettre leur poing dans la poche. L’ancien conseiller fédéral UDC Christoph Blocher avait la fâcheuse tendance de faire fi de cette règle. Il en a eu pour ses frais, puisqu’il a été éjecté du Conseil fédéral de façon totalement inédite en Suisse, l’Assemblée fédérale lui préférant une autre membre de son parti, Eveline Widmer-Schlumpf, conduisant à un schisme du parti, avec la création du Parti bourgeois-démocratique.

Là aussi, l’analyse se veut volontairement résumée. Ce qu’il faut toutefois comprendre, c’est que cette dynamique, qui a d’indéniables qualités, participe aussi à la relative stabilité politique de la Suisse. En fait, cela permet aussi de réduire à sa portion congrue toute forme de contestation durable et organisée. Ce n’est pas par hasard si en Suisse, les manifestations d’ampleur sont très rares. La rue n’est pas, ou n’est plus, le lieu des luttes politiques. Les citoyens sont appelés à se prononcer si souvent sur des enjeux importants ou mineurs, qu’il semble presque illusoire de voir encore des mobilisations conséquentes se concrétiser pour influencer sur le cours des événements.

Pas de contestation ne veut pas dire pas de problèmes

Ce n’est pas parce que la lutte politique en Suisse se trouve corsetée par de nombreuses règles non écrites, mythes ou autres fonctionnements institutionnels que la situation du pays ne mérite pas d’être questionnée. Bien au contraire. La Suisse possède une immense richesse politique et son système est d’une rare qualité en comparaison internationale. Toutefois, la Suisse a aussi le défaut de ses qualités. Par la mystification permanente de ses particularismes, le pays a la mauvaise habitude de ne se concentrer que sur ses réussites, laissant dans l’ombre les situations sociales qui se détériorent.

Cela participe aussi à l’émergence de tabous. Ici, évoquer l’argent est mal perçu. Pourtant, des dizaines de milliers, pour ne pas dire des centaines de milliers de Suisses rencontrent aujourd’hui des difficultés financières non négligeables. Remettre en question ce qui fait l’indéniable success story de la Suisse, c’est presque un acte de trahison. Cette propension à tout conceptualiser, à tout mystifier a la fâcheuse tendance de réduire le débat à de simples questions binaires: si la Suisse a aussi ses difficultés, c’est d’abord la faute de l’étranger, pour ne citer que cet exemple.

Les transformations et réformes politiques prennent du temps en Suisse. Souvent des décennies. Ce temps est long, trop long. Il assure pourtant une certaine stabilité institutionnelle, mais contribue aussi à cacher ce qui ne va pas. La Suisse est bel et bien un pays fabuleux, mais ses nombreuses qualités ne doivent surtout pas occulter les problèmes qui existent et grandissent dans l’ombre. Il faut garder à l’esprit quelles sont les contradictions de notre pays pour pouvoir démystifier ce qui doit l’être afin de briser des tabous qui empêchent de mener un débat et une réflexion profonde des changements que la Suisse doit aussi opérer dans l’intérêt de ses citoyens.

En Suisse, la véritable lutte commence sans doute par-là: briser ces statues aux pieds d’argile qui cachent l’horizon et empêchent toute forme de contestation légitime d’un système qui a lui aussi ses imperfections.

Ignazio Cassis, l’écran de fumée tessinois de la droite conservatrice

Le Tessinois libéral-radical Ignazio Cassis est sous le feu des projecteurs pour la désignation du successeur de Didier Burkhalter au Conseil fédéral. Le principal élément qui fait de lui le favori de ce scrutin? Il représente un canton, le Tessin, qui n’a pas été représenté au Conseil fédéral depuis 1999. Mais derrière ce critère objectif se cache en réalité une lutte de pouvoir. Ignazio Cassis n’est pas le candidat du Tessin, élément alibi pour le porter aux nues: c’est le candidat de la droite dure. Cette analyse, exprimée par le politologue et ancien conseiller national socialiste Andreas Gross hier soir à Forum, n’est pas dénuée d’intérêt.

Malgré une majorité PLR-UDC au Conseil fédéral, ce dernier demeure plutôt de centre droit. L’éventuelle élection d’Ignazio Cassis remettrait en cause cet équilibre, tant le candidat tessinois est le tenant d’une ligne dure à l’interne de son propre parti. En témoigne sa prestation hier soir au 19h30 de la RTS. Interrogé sur l’immigration, Ignazio Cassis a déclaré qu’il y a «trop de migrants en Suisse». Après l’abandon de sa nationalité italienne, démarche saluée par l’UDC, le Tessinois donne désormais de nouveaux gages au parti nationaliste-conservateur en reprenant les stigmates de la rhétorique UDC.

Le favori ne s’est en effet pas contenté de déclarer qu’il y aurait trop de migrants en Suisse. Il a également tenu à distinguer «deux types d’étrangers»: ceux qui viennent dans notre pays pour travailler, et les autres, qui demandent l’asile. Ne nous méprenons pas, ce distinguo est exactement dans la droite ligne du discours de l’UDC. Les travailleurs européens, même s’ils font aussi l’objet des foudres du parti national-conservateur pour la concurrence qu’ils exercent avec les travailleurs indigènes, seraient une catégorie à part. Les requérants d’asile extra-européens, quant à eux, ne viendraient finalement en Suisse que pour profiter des largesses du système social et n’auraient aucune velléité d’intégration et moins encore d’envie de travailler.

Cette rhétorique ne date pas d’hier. Christoph Blocher m’avait confié en 2015 lors d’un entretien à Baden être d’accord «d’accueillir l’immigration favorable à l’économie suisse, mais le reste, nous n’en voulons pas». Les propos d’Ignazio Cassis vont exactement dans le même sens. En créant de facto une différence intrinsèque entre les travailleurs européens et les migrants extra-européens, le Tessinois ne se contente pas de draguer l’UDC. Il relaie ses thèses, les épouse, les défend. Ignazio Cassis est bel et bien le candidat idéal pour le parti blochérien. Qu’importe s’il tergiverse encore sur la nécessité d’une simplification des relations bilatérales avec l’Union européenne, sa capacité à renverser l’équilibre du Conseil fédéral en faveur d’une véritable majorité de droite dure est acquise.

A bien des égards, Ignazio Cassis se retrouve sur l’essentiel de la ligne politique de l’UDC. A la fois conservateur sur les questions de société, peu disposé à l’égard de l’immigration extra-européenne, ultra-libéral sur les questions économiques, le candidat tessinois se révèle être un tenant de la ligne dure du Parti libéral-radical. Jusqu’ici, le pragmatisme d’un Didier Burkhalter a préservé les équilibres au sein du Conseil fédéral. La victoire d’Ignazio Cassis mettrait durablement en péril ce mouvement de balancier si nécessaire.

Continuer à présenter le Tessinois comme le simple représentant de son canton est une erreur d’analyse, ainsi qu’une faute politique. Ce qui se joue sous nos yeux de spectateurs, c’est bien plus qu’une question de représentation régionale au sein du Conseil fédéral. Il s’agit d’une ligne politique, d’une vision de la société, d’un projet, et cela aura une conséquence sur la majorité du gouvernement. Il s’agit donc de voir par-delà le critère régional, qui n’est finalement qu’un contre-feu qui sert des intérêts bien plus politiques qu’il n’y paraît. Ignazio Cassis est le champion idéal pour augmenter encore un peu plus le poids de l’UDC sur la scène fédérale.

Double nationalité: Cassis et Maudet à plat ventre devant l’UDC

 

Le conseiller national tessinois Ignazio Cassis et le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet.

Le conseiller national libéral-radical tessinois et candidat au Conseil fédéral Ignazio Cassis a déclaré à la presse avoir abandonné sa nationalité italienne, estimant que c’était la meilleure chose à faire. Quelques semaines auparavant, le Genevois Pierre Maudet avait également fait savoir qu’en cas d’élection, si le Conseil fédéral devait prendre une telle décision, il serait prêt à abandonner «momentanément» sa nationalité française. A elles seules, les attaques de l’UDC sur la double nationalité ont donc fait courber l’échine aux deux candidats libéraux-radicaux binationaux.

Il s’agit ni plus ni moins d’une faute politique. Stratégiquement, l’objectif du Tessinois et du Genevois est limpide: donner des gages aux parlementaires fédéraux UDC, dont le soutien est loin d’être acquis. Chaque voix comptera le 20 septembre, date de la désignation par l’Assemblée fédérale du remplaçant de Didier Burkhalter au gouvernement. S’assurer quelques votes tout à droite de l’échiquier est donc nécessaire. Mais le message envoyé par les deux candidats est néfaste.

En émettant des réserves sur les doubles nationaux candidats au Conseil fédéral, l’UDC a obtenu deux choses: thématiser son principal fonds de commerce, à savoir la peur de tout ce qui est étranger, et dicter une partie de l’agenda politique. En se soumettant sans combattre, Ignazio Cassis et Pierre Maudet leur ont donné raison. Pourtant, près de 20% des Suisses sont au bénéfice d’une seconde nationalité. Ce signal leur est donc profondément défavorable. Sont-ils des citoyens de seconde zone parce qu’ils ne sont pas uniquement Suisses?

L’UDC a réussi son coup. Elle a distillé le soupçon en déclarant que la binationalité posait problème. Les arguments, complètement farfelus, pour justifier cette position ne manquent pas. Avoir deux nationalités et siéger dans un gouvernement serait un risque de conflit d’intérêt, voire de danger juridique. En effet, si, par exemple, Pierre Maudet était amené à négocier un accord avec la France, celle-ci pourrait le poursuivre parce qu’il disposerait de la nationalité française. Ce qui relève de la fiction la plus absurde. D’une part, le droit est territorial. Un individu est soumis aux lois du pays dans lequel il réside. D’autre part, poursuivre un membre d’un gouvernement national pendant ou après son mandat créerait un évident incident diplomatique.

Jusqu’ici, Pierre Maudet a pu exercer son mandat de ministre cantonal dans un canton frontalier que quiconque n’ait jamais remis en doute sa loyauté envers Genève, ni sa probité dans le cadre de ses fonctions. De même, Ignazio Cassis a pu siéger dans des commissions du Conseil national plusieurs années durant, être chef de groupe du Parti libéral-radical à l’Assemblée fédérale, sans que personne jamais ne s’en émeuve. D’ailleurs, l’éligibilité d’un conseiller fédéral est fondée d’après les critères d’éligibilité à l’Assemblée fédérale. La double nationalité n’est aucunement proscrite pour les parlementaires fédéraux, lesquels sont par définition l’organe de contrôle du gouvernement. Pourquoi un conseiller fédéral devrait renoncer à sa double nationalité, mais pas un membre du Parlement?

L’aplaventrisme d’Ignazio Cassis et de Pierre Maudet sur cette histoire de double nationalité a pour conséquence de crédibiliser la position de l’UDC. Ce qui revient, fatalement, à ouvrir la boîte de Pandore. De jeter l’opprobre sur toute personne bénéficiant de deux nationalités. Pourquoi ne renonceraient-elles pas à leur seconde nationalité pour prouver leur attachement sincère à la Suisse? Tout cela n’a aucun sens. L’information étant publique, il y aurait fort à parier que toute suspicion de trahison de la part d’un conseiller fédéral ferait l’objet d’une dénonciation de la part des parlementaires. Renoncer à sa nationalité, ce n’est pas renoncer à son histoire, à ses éventuels sentiments d’appartenance à un second pays. En quoi le conflit d’intérêt ne serait plus envisageable du simple fait d’avoir renoncé à sa deuxième nationalité?

Ignazio Cassis affirme avoir abandonné sa nationalité italienne au moment où il a décidé de se mettre à disposition de son parti. Ce qui date quand même d’il y a quelques semaines. Pourquoi le rendre public si tardivement? Pourquoi Pierre Maudet, qui n’est pourtant pas vraiment connu pour son aptitude à la soumission politique, a-t-il cru bon de se déclarer prêt à abandonner sa nationalité française de façon temporaire?

Tout cela démontre que ces deux candidats sont prêts à renier beaucoup d’eux-mêmes pour accéder au pouvoir. De surcroît, cela pose des questions quant à leur capacité à faire face à des pressions politiques. S’ils ne sont pas prêts à se battre pour ce qu’ils sont, en refusant de donner à l’UDC le droit de dicter des règles supralégales, qu’est-ce qui nous garantit qu’ils sauront résister aux attaques politiques dont ils feront forcément l’objet lors de l’exercice de la fonction de conseiller fédéral? Cette attitude opportuniste envoie malheureusement un message clair: pour accéder à la fonction suprême, rien ne les arrête. Jusqu’où sont-ils prêts à se contorsionner pour obtenir des voix?  

Binationalité: l’indécente suspicion de l’UDC

Le Genevois Pierre Maudet dispose du passeport suisse et français.

Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet a annoncé ce vendredi 4 août 2017 sa candidature au Conseil fédéral pour succéder à Didier Burkhalter. La Tribune de Genève a interrogé différents représentants genevois à l’Assemblée fédérale à ce sujet. La conseillère nationale UDC Céline Amaudruz, également vice-présidente de son parti, a déclaré: «Nous avons aussi une réserve quant à la binationalité de M. Maudet, tout comme celle de Mme de Quattro». Pierre Maudet dispose en effet du passeport suisse et français, tout comme Jacqueline de Quattro possède le passeport helvétique et italien.

Cette réserve quant à la binationalité des candidats au Conseil fédéral ne s’appuie bien évidemment sur aucune base juridique existante. Plusieurs membres de l’Assemblée fédérale dispose d’ailleurs d’une double nationalité, sans que cela ne fasse (pour l’heure) l’objet d’une quelconque discussion. Le principal argument évoqué dans les débats sur la question porte sur un risque de collusion dans la gestion des affaires du pays. Un binational serait plus susceptible d’avoir un conflit d’intérêt dans le suivi d’un dossier qui porterait sur le pays dont il est également ressortissant.

Pour appuyer cette position, l’exemple des diplomates est mis en avant: ceux-ci devraient abandonner leur binationalité pour faire carrière. C’est encore le cas, mais le Conseil fédéral prévoit de modifier cette exigence par le biais d’une révision de l’ordonnance sur le personnel de la Confédération. Une motion du conseiller national Peter Keller, en réaction à ce projet, proposait l’an dernier d’exclure les binationaux de cette voie, mais a été rejetée par une large majorité (113 voix contre 74 et 6 abstentions). L’actuel conseiller fédéral Didier Burkhalter, en charge des Affaires étrangères, rappelait alors que la binationalité est une réalité de notre société: un tiers des stagiaires diplomatiques possèdent de nos jours une autre nationalité en plus du passeport à croix blanche. Tout en précisant qu’un diplomate disposant d’une deuxième nationalité ne serait pas envoyé en mission dans le pays en question.

Céline Amaudruz relevait déjà en 2015 que la binationalité constituait à ses yeux un problème pour la fonction de conseiller fédéral. Citée par la Tribune de Genève, elle déclarait alors: «On n’imagine pas Obama ou Hollande avoir deux passeports». Pourtant, si l’ancien président des Etats-Unis Barack Obama ne disposait pas d’une double nationalité, il était originaire du Kenya par son père. A-t-il fait preuve de la moindre déloyauté à l’égard du pays qu’il a servi pendant 8 ans en tant que président? Pourtant, si Céline Amaudruz voulait être conséquente, alors elle pourrait émettre une réserve face à toute personne ayant des origines étrangères. La binationalité ne définit pas le rapport qu’un individu entretient avec ses différentes nationalités.

Pierre Maudet a par exemple grandi à Genève, fait ses études à Fribourg et s’est toujours engagé en politique en Suisse. Son parcours est celui d’un Suisse, qu’importe son deuxième passeport. De plus, s’il devait être désigné conseiller fédéral par les 246 parlementaires de l’Assemblée fédérale, il devra alors prêter serment, tout comme il a prêté serment lorsqu’il a été élu conseiller d’Etat à Genève. A ce sujet, nous n’avons jamais entendu Céline Amaudruz remettre en question la légitimité de Pierre Maudet, quand bien même Genève est un canton en lien direct avec la France. A-t-il démérité sur ce plan? Il faut croire que non.

La position de l’UDC est indécente, parce qu’elle distille le doute, et sous-entend qu’a priori, un binational ne peut pas être tout à fait Suisse puisqu’il dispose d’un second passeport. Mais cette situation ne nous apporte aucun élément sur le rapport qu’entretien un binational avec sa deuxième patrie. Cela peut être un attachement purement familial, et le souhait de garder cette double nationalité pour ne pas renier ses origines. Cela peut être, sans bénéficier d’une double nationalité, un attachement très fort. Un conseiller fédéral ayant des origines étrangères sans être binational pourrait tout à fait faire l’objet de suspicions quant à son intégrité, si l’on suit la logique malveillante de l’UDC.

La binationalité n’est qu’une diversion de plus instrumentalisée par un parti qui n’a de cesse de thématiser la peur de l’étranger. L’objectif? Diviser pour mieux régner, sans aucun doute. En jetant l’opprobre sur des politiciens intègres, l’UDC continue de capitaliser sur son fonds de commerce. L’étranger, toujours l’étranger. Comme si renoncer à sa double nationalité serait un gage plus important que le serment prêté devant l’Assemblée fédérale. Non seulement, cela ne garantit nullement où se situe la véritable obédience d’une personne – elle pourrait renoncer à son deuxième passeport par calcul – mais cela inscrit dans le marbre que l’étranger constitue définitivement un problème.

Avec un parti aussi hystérique que l’UDC sur tout ce qui touche à l’étranger, nous ne doutons pas qu’une éventuelle suspicion de collusion d’un conseiller fédéral dans un dossier qui concerne un autre Etat ferait immédiatement l’objet d’accusations en règle et d’une violente polémique. Mais plutôt que de faire confiance aux femmes et aux hommes qui veulent donner de leur temps à la Suisse, le parti de Céline Amaudruz préfère tabler sur la malveillance potentielle de toute personne ayant des liens extérieurs à la Suisse. Comme s’il fallait être binational pour avoir des mauvaises intentions. Diviser pour mieux régner, disions-nous. C’est exactement ça.

Le sombre visage de la majorité PLR-UDC

La majorité UDC-PLR au Conseil national fait beaucoup parler d’elle. Il faut dire que son programme a de quoi faire frémir celles et ceux qui croient en une Suisse unie et solidaire. Cette droite-là n’hésite pas à remettre en cause des principes et des droits durement acquis. Tout en voulant vendre l’image d’une Suisse de carte postale. N’est-ce pas l’UDC et le PLR qui critiquaient récemment les retraités vivant à l’étranger et touchant l’AVS – en majorité à travers des rentes partielles – parce qu’ils ne généreraient aucune valeur en Suisse?

Mais ce n’est pas tout. En mai dernier, la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du National a annoncé sa décision «d’élaborer une initiative intitulée Pour une gestion cantonale de l’admission [de médecin] et un renforcement de l’autonomie contractuelle». Mais que signifient ces mots pompeux et a priori incompréhensibles? Il s’agit d’une vieille marotte défendue par les assureurs: retirer aux cantons la compétence de refuser des médecins. Actuellement, les cantons ont la capacité de refuser l’installation en Suisse de médecins issus de l’Union européenne ne pouvant pas justifier d’une formation postgrade d’au moins trois ans effectuée dans nos contrées.

L’objectif pour les cantons est de limiter la surdensité médicale. Ils sont d’ailleurs favorables à un renforcement de cette compétence et à son inscription dans la loi – il s’agit aujourd’hui d’un moratoire qui a été prolongé l’an dernier jusqu’à fin 2019. Mais les assureurs et ses satellites ne l’entendent pas de cette oreille. En retirant cette compétence aux cantons, ils espèrent introduire un autre principe: appliquer l’autonomie contractuelle – comprendre: permettre aux assureurs de décider quel médecin ils remboursent – lorsqu’un canton est en situation de surdensité médicale.

Il s’agit d’une attaque frontale contre un principe auxquels les Suisses semblent attachés: le libre choix du médecin. Mais le front PLR-UDC, qui possède 12 représentants au sein de cette commission sur 25, ne semble pas s’en inquiéter. A noter que le lancement de ladite initiative a été acceptée à une majorité de 15 membres. Les élus PLR-UDC ont probablement été appuyés par des membres du PDC. En outre, autre élément… intéressant: à l’intérieure de cette commission siègent les présidents des deux plus importantes faîtières des assureurs-maladie. Le PLR Ignazio Cassis – dont le nom est régulièrement évoqué pour succéder au conseiller fédéral Didier Burkhalter – est président de ladite commission et préside également Curafutura, créée notamment par les assureurs CSS et Helsena. L’UDC Heinz Brand est quant à lui président de Santésuisse, organisation réunissant l’essentiel des assureurs.

En outre, la majorité vient d’accepter en Commission des affaires juridiques du National une initiative parlementaire visant à restreindre aux locataires la possibilité de contester leur loyer, jugeant la pratique aujourd’hui trop permissive. Or, le droit des locataires en Suisse demeure assez restreint, et si aujourd’hui, grâce à une jurisprudence du Tribunal fédéral, il suffit à quiconque souhaitant contester son «loyer initial» de faire la preuve de la pénurie de logements sur le marché local, les loyers sont rarement contestés et ne cessent d’augmenter malgré la baisse du taux de référence.

Si ces deux derniers exemples n’ont pas encore été voté par les Chambres fédérales, il ne faut pas se leurrer: le programme de la majorité PLR-UDC vise à déréguler tout ce qui peut l’être, quitte à détricoter des droits durement acquis. Qu’importe la cohésion sociale, qu’importe la solidarité, tant que ces décisions satisfont les désidératas d’une économie qui en veut toujours plus. Enfin, pas toute l’économie, certains secteurs spécifiques… Car si un temps, l’UDC défendait les paysans et les petits commerçants, sa récente attaque contre l’AVS démontre que ce lointain passé est révolu.

Sans parler du Parti libéral-radical, père de la Suisse moderne, ayant défendu de nombreuses avancées sociales, qui semble n’avoir plus d’yeux que pour le sacro-saint rendement économique. Sous les coups de boutoir d’une majorité qui n’accorde qu’une importance relative à l’être humain, il y a fort à parier que les dégâts sociaux seront lourds. Mais s’il est difficile d’assister à cette entreprise de destruction de la solidarité, il n’en demeure pas moins qu’il est utile de voir le réel projet de société défendu par la majorité PLR-UDC. Qui veut d’une telle perspective? Il s’agira de s’en rappeler lors des élections fédérales dans deux ans.

Retraités: vous êtes priés de crever en Suisse

Indécence. Un mot qui qualifie à merveille la dernière attaque des libéraux-radicaux et de l’UDC contre la réforme des retraites – la Prévoyance vieillesse 2020. Les deux partis, ayant ensemble la majorité au Conseil national, s’indignent qu’un tiers des retraités touchent leurs rentes AVS à l’étranger, selon des chiffres publiés cette semaine par l’Office fédéral des assurances sociales. Selon la présidente du Parti libéral-radical Petra Gössi, citée par le Blick: «Ces retraités ne génèrent aucune valeur en Suisse. Ils ne paient pas d’impôts et ne consomment pas ici».

La Prévoyance vieillesse 2020 prévoit une augmentation de 70 francs par rente, y compris pour les retraités vivant à l’étranger, ce qui dérange le PLR et l’UDC. A nouveau, ces deux partis, véritables fers de lance de l’économie de marché libérale, ne raisonnent qu’en termes de «valeur». Pourtant, les retraités qui touchent leur AVS à l’étranger ont aussi cotisé tout au long de leurs années de travail. Bien souvent, ces personnes s’expatrient pour bénéficier d’un meilleur pouvoir d’achat.

Car si le PLR et l’UDC s’indignent du manque à gagner qu’ils imputent à ces traîtres à la patrie qui partent vivre à l’étranger, ils ne s’interrogent pas des raisons qui les poussent à agir ainsi. N’est-il pas scandaleux que dans un pays riche comme la Suisse, la seule perspective pour une part importante des retraités soit celle de devoir toucher des prestations complémentaires pour pouvoir survivre et bénéficier d’un repos mérité? Au point que de plus en plus de retraités préfèrent s’installer à l’étranger?

Le PLR et l’UDC sont pourtant les premiers à jouer sur des sentiments patriotiques. Ils devraient logiquement s’inquiéter de ce manque d’attractivité de la Suisse pour ses propres ressortissants une fois la retraite atteinte. A moins que le mot «étranger», sorte d’épouvantail électoral, soit au final plus rentable politiquement que la résolution des problèmes structurels de la prévoyance vieillesse. Mais l’agenda de ces deux partis est d’autant plus trouble.

Générer de la «valeur», voilà donc ce que l’on attend des individus, le reste étant bien sûr secondaire. Il s’agit d’une attaque frontale contre l’universalité de l’AVS. Pour ces deux partis, il ne suffit pas de créer de la valeur en vivant et en travaillant en Suisse jusqu’à l’âge de la retraite: il faut continuer après. Vision cynique d’une société où la consommation prime sur les individus et leurs droits. Quelle est la suite du programme? Ne plus verser de rentes AVS, voire de deuxième pilier (sait-on jamais…) à quiconque souhaite vivre sa retraite ailleurs?

Sombre perspective d’une société où les êtres humains ne sont plus que les marionnettes d’un modèle économique pour lequel ils sont contraints de créer de la richesse tout au long de leurs années d’activité professionnelle pour n’en bénéficier qu’à la marge une fois à la retraite. En fin de compte, cela ne fait que confirmer ce que l’on soupçonnait à l’égard de ces partis: la liberté économique passe avant la liberté individuelle.