Avec Score, le gouvernement augmentera sa rémunération de 34’571 francs par an

Les syndicats de la fonction publique genevoise feront grève lundi. En cause notamment: le projet Score qui prévoit la réévaluation des fonctions et des rémunérations de la fonction publique. Cette dernière compte actuellement 33 classes et une jungle d’indemnités. L’objectif de cette ambitieuse réforme est de remettre de l’ordre et surtout de la transparence dans la rémunération et les fonctions des collaborateurs de l’Etat. Le projet prévoit entre autre d’intégrer les indemnités qui existent actuellement dans le salaire. Au lieu de 33 classes, Score en dénombre 20.

Le Conseil d’Etat se félicite des grandes lignes de Score, annonçant une hausse (progressive et sur six ans) des rémunérations de 57% des personnes actuellement en fonction. Pour le gouvernement, il ne fait aucun doute que la fonction publique sort gagnante avec cette réforme. Les syndicats ne sont toutefois pas convaincus par cette grille de lecture et s’inquiètent notamment de voir le Conseil d’Etat acquérir la compétence de modifier les rémunérations des collaborateurs de la fonction publique par voie réglementaire, ce qui empêcherait selon eux toute voie légale de recours.

Les griefs sont nombreux, mais l’Union du personnel du corps de police (UPCP) a publié hier un article sur son site intitulé «Augmentation du salaire des conseillers d’Etat: la cerise sur le gâteau Score». La rémunération actuelle la plus élevée à l’Etat est la classe 33 (245’846 francs par an). Avec Score, le plafonnement serait atteint à la classe 20, qui voit son niveau de rémunération augmenter sensiblement (278’929 francs par an). Le Conseil d’Etat est actuellement rémunéré selon le maximum de la classe 33, auquel s’ajoute une majoration de 4,5% ainsi qu’une indemnité de 6%. Au total, la rémunération actuelle d’un conseiller d’Etat se monte chaque année à 265’273 francs.

Avec Score, le Conseil d’Etat serait toujours rémunéré selon la classe maximale (20) en plus d’une majoration de 4,5%, ce qui induirait une augmentation de 34’571 francs par année, soit 291’480 francs au total. Pour les sept conseillers d’Etat, le montant de cette augmentation s’établirait à 241’997 francs par an (une fois la période de transition prévue par le projet achevée, donc après six ans).

Bien évidemment lors de la présentation de son avant-projet de loi, le Conseil d’Etat s’est bien gardé d’attirer l’attention sur ce changement, qui n’en est pas un si je lis en substance la réponse que m’a donnée l’un des communicants du Département des finances. «Le projet de loi générale sur le traitement dans la fonction publique (résultant du projet Score) déposé le 11 octobre dernier ne change pas le principe selon lequel les conseillers d’Etat touchent le salaire maximum de la grille salariale de l’Etat augmenté de 4,5%». En tant que tel, le calcul de la rémunération du Conseil d’Etat ne change effectivement pas. La hausse sera pourtant induite par la réforme.

Sur les réseaux sociaux, l’article de l’UPCP n’a pas manqué de faire réagir des employés de la fonction publique qui verront potentiellement leur progression salariale gelée avec Score. A la veille d’élections cantonales, cette future hausse pourrait être mal interprétée par la population, ce d’autant plus que le Conseil d’Etat a présenté récemment un plan d’assainissement quadriennal et surtout un budget déficitaire d’environ 160 millions de francs.

L’absence d’équilibre de ce budget a d’ailleurs été largement critiquée et perçue comme un refus de procéder à des coupes à la veille d’échéances électorales. Peut-être que le Conseil d’Etat était-il mal à l’aise de prendre ses responsabilités tout en sachant pertinemment que son traitement serait appelé à augmenter si Score devait être accepté durant la prochaine législature? Le Conseil d’Etat était-il gêné à l’idée d’avoir une rémunération inférieure à des collaborateurs de la fonction publique (alors que des directeurs de régie publique ont des rémunérations nettement plus élevées et sont pourtant sous la tutelle de ces mêmes conseillers d’Etat)? N’avait-il pas la possibilité de geler cette hausse au moins de façon à envoyer un message symbolique: en période de disette budgétaire, le Conseil d’Etat consent lui aussi à des efforts?

Cette augmentation ne manquera de toute façon pas de refaire parler d’elle, tant du côté des syndicats de la fonction publique que de celui des candidats au Grand Conseil et au Conseil d’Etat…

 

Genève: l’initiative pour une assurance dentaire qui fait (très) peur aux autorités

Une assurance dentaire cantonale pour les Genevois? C’est ce que souhaite l’extrême gauche qui a lancé une initiative et récolté plus de 18’000 signatures (!). Celle-ci fait peur à la majorité du Grand Conseil et au Conseil d’Etat. Les députés Jean Batou (Ensemble à Gauche) et Francisco Valentin (MCG) en débattaient ce soir sur les ondes de Radio Lac dans l’émission Des hauts et débats (tous les jours dès 17h25, je vous la recommande au passage).
 
Si les responsables politiques craignent qu’une telle initiative puisse trouver une majorité favorable dans les urnes, ce n’est pas un hasard. De nombreuses personnes renoncent à des soins dentaires, ou vont à l’étranger pour se faire traiter. Il s’agit bien évidemment d’une question de prix. Et d’une situation de santé publique.
 
J’entendais le député MCG Francisco Valentin nous dire ce soir que l’hygiène dentaire est une question de responsabilité individuelle. C’est probablement vrai en partie, mais ce n’est pas forcément le cas pour tout le monde. En effet, les individus ne sont pas tous égaux en matière de santé dentaire, et il ne suffit pas de proclamer qu’il s’agit de la seule responsabilité des gens pour éliminer le problème.
 
Les dents ont des impacts sur l’état de santé en général. Des problèmes qui ne sont pas traités à temps coûtent de plus en plus cher et peuvent avoir des conséquences fâcheuses en termes de santé. Non seulement, cela crée des situations individuelles dramatiques, mais ça peut aussi avoir des impacts sur les coûts de la santé, puisque faute de traitement approprié, le problème peut générer des complications qui elles seront couvertes par l’assurance de base…
 
Un abcès dentaire qui n’est pas traité à temps peut transmettre l’infection au sang, aux sinus, ou encore à la gorge… Ce n’est qu’un exemple. La santé dentaire est donc bien une question de santé publique. Or, aujourd’hui, la jungle des prix pratiqués par les dentistes est si dense qu’il est difficile de s’y retrouver et surtout de s’en sortir facilement avec un modeste budget d’une famille moyenne.
 
Si une assurance cantonale coûterait assurément très cher à la collectivité, il faudra bien en tout cas que les responsables politiques abordent le sujet avec un peu moins de mépris. Ce n’est pas en refusant le débat que l’issue de ce débat trouvera son épilogue. Pour l’heure, la majorité parlementaire semble convaincue de l’importance de proposer un contre-projet à cette initiative.
 
Mais attention à la tentation de faire un contre-projet pour évacuer le problème sans proposer en contre-partie de véritables engagements politiques pour améliorer la situation. Ce serait mal mesuré la grogne d’une partie non négligeable de la population à l’égard des prix de la médecine dentaire. Et ce serait donc renforcer les chances de succès de l’initiative de l’extrême gauche.
 
Si celle-ci devait être acceptée, les politiques devront néanmoins en tirer les évidentes conclusions qui s’imposeraient: faute d’avoir su se saisir à temps de ce problème qui concerne toutes les familles à revenus modestes (et ça en fait un sacré nombre!), les autorités auront laissé grandir une colère sourde au sein de la population.
 
Quoi qu’on pense de cette initiative et de l’extrême gauche, c’est l’occasion d’en débattre sans tabou, parce que la situation est peut-être bien plus inquiétante que ne semble le penser une majorité de parlementaires et qu’il convient de proposer une réponse convaincante et responsable pour améliorer l’accès aux soins dentaires…

Comment Mauro Poggia entend profiter de la candidature d’Yves Nidegger

Copyright Patrick Gilliéron Lopreno
A qui profite la candidature d’Yves Nidegger au Conseil d’Etat, sachant que l’UDC a déjà deux candidats annoncés? Je vous le donne en mille: à l’actuel conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia.
 
Pourquoi donc? La réponse est simple: le conseiller national UDC est une locomotive électorale. Il va donc probablement réunir plus de voix que son collègue de parti, le député Thomas Bläsi.
 
En quoi cela intéresserait Mauro Poggia? Eh bien, la réponse est on ne peut plus simple. Si le pharmacien Thomas Bläsi devait être désigné par son parti au second tour, aucun apparentement ne serait envisageable avec le MCG Mauro Poggia. Les deux personnalités se livrent tous deux une guerre cordiale.
 
Thomas Bläsi en veut notamment au ministre Mauro Poggia d’avoir manœuvré pour l’ouverture d’une pharmacie aux Hôpitaux universitaires de Genève sans appel d’offres, et d’avoir donné mandat à l’association PharmaGenève de gérer ladite officine, ouverte 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
 
Pour Bläsi, cette pharmacie «publique» va nuire aux intérêts des petits pharmaciens indépendants, tout en favorisant éventuellement une forme de propharmacie, les médecins pouvant «aiguiller» les patients vers la pharmacie.
 
Mais le député UDC reproche également à Mauro Poggia de ne pas assez prendre en compte les problèmes de personnel au sein des HUG. Thomas Bläsi a en effet souvent pointé du doigt des problèmes de management à l’interne de l’hôpital cantonal, dont Mauro Poggia est ministre de tutelle.
 
De son côté, Mauro Poggia voit en la démarche du député Bläsi une attitude intéressée, notamment vis-à-vis de la pharmacie des HUG. Il relève son conflit d’intérêt et l’a aussi accusé d’avoir combattu ce projet parce qu’il n’a pas pu lui-même soumettre sa propre candidature. L’intéressé s’en défend.
 
Bref, la rivalité entre ces deux fortes personnalités genevoises ne fait pas l’ombre d’un doute. Thomas Bläsi souhaite sans doute nuire à la réélection de Mauro Poggia, lequel est quand même embarrassé: son parti est plus moribond que jamais, et la création de Genève en marche par l’ex fondateur du parti à grandes gueules Eric Stauffer ne fait pas l’affaire du ministre. Le risque de voir la députation MCG fondre comme neige au soleil lors des élections d’avril 2018 est sérieux.
 
Dès lors, c’est aussi la réélection de Mauro Poggia qui peut être menacée. Fort d’une excellente réputation et d’une grande popularité, le conseiller d’Etat peut toutefois compter sur un important capital sympathie, lequel pourrait combler la perte de voix d’un éventuel éparpillement des voix de la droite dure à l’élection au Conseil d’Etat.
 
Mais une éventuelle candidature du pharmacien et député Thomas Bläsi au second tour mettrait fin à toute velléité d’alliance entre le MCG et l’UDC pour l’Exécutif cantonal. Avec le conseiller national Yves Nidegger, une telle alliance s’avère nettement plus probable. De plus, Mauro Poggia ne peut plus compter non plus sur un autre instrument de lobbying en sa faveur: l’association des assurés Assuas.
 
Le pharmacien Bläsi est en effet membre du comité. Il s’opposera donc à toute tentative de Mauro Poggia d’utiliser l’association pour contacter ses membres et les inciter à voter pour lui, rappelant son combat de longue date en faveur des assurés. Il y a quelques mois, lors de la réélection du comité, un proche de Mauro Poggia avait d’ailleurs tenté un putsch, selon plusieurs sources, risquant au passage d’éjecter des membres du MCG de la direction de l’association.
 
Cette tentative avortée a d’ailleurs eu pour conséquence d’agacer de nombreuses personnes à l’interne du MCG. De surcroît, l’homme de paille de Mauro Poggia s’est avéré ensuite candidat PLR pour le poste de juge, ce qui a fini de convaincre certains des siens que le ministre était décidément prêt à tout pour garder le pouvoir.
 
Si la candidature d’Yves Nidegger apparaît soudaine, ce n’est pas un hasard. Il s’entend plutôt bien avec Mauro Poggia, et les deux ont siégé ensemble sous la Coupole fédérale. Cette candidature inopinée, mais crédible, puisque le conseiller national UDC jouit d’une grande force électorale, pourrait permettre à Mauro Poggia de colmater certaines brèches qui aujourd’hui menacent sérieusement ses chances de réélection.

A Genève, un projet de budget électoraliste et sans vision

Serge Dal Busco est le conseiller d’Etat genevois en charge du Département des finances.
La présentation du projet de budget est l’acte politique fondamental d’un exécutif cantonal. Dans cet exercice délicat, les conseillers d’Etat doivent faire des choix pour maintenir des finances saines tout en garantissant des prestations de qualité. Cela nécessite du courage, et ce n’est pas toujours évident, surtout à Genève, d’arriver avec des mesures claires et des décisions tranchées, puisqu’il faut encore compter sur les débats parlementaires.
 
C’est toutefois bien évidemment au Conseil d’Etat que revient la tâche de prendre des décisions en la matière, puisqu’il est au cœur de l’administration et est donc censé en comprendre les équilibres. La présentation du projet de budget 2018 par l’exécutif genevois ne répond pourtant pas à ces attentes légitimes. Le Conseil d’Etat table sur un déficit de 260 millions de francs l’an prochain, tout en qualifiant la situation d’insatisfaisante.
 
Or, aucune décision ne semble avoir été prise pour proposer un projet de budget moins déficitaire. Quelques mesures symboliques, pour économiser ici et là quelques millions, ni plus ni moins. La raison d’un tel déficit? La conjoncture économique, la hausse inéluctable des charges. Une augmentation imputable pour deux tiers aux lois, nous assure le gouvernement. Et puis il y a la Confédération, qu’on aime si souvent prendre pour bouc émissaire. Alors le Conseil d’Etat genevois se plaint de la répartition financière nationale.
 
Dans son exercice, le gouvernement tente de se dédouaner de toute responsabilité, tout en ne proposant aucune vision d’avenir. L’an prochain aura lieu les élections cantonales. Rien ne sert donc de se précipiter, croit-on comprendre entre les lignes. Le Conseil d’Etat s’engage à fournir un plan d’assainissement pour les quatre prochaines années cet automne. Mais le projet de budget, lui, n’apporte aucune mesure concrète. Ni réforme, ni décision politique assumée.
 
Le Conseil d’Etat semble être le spectateur de sa propre inefficacité. Préférant ne fâcher personne à l’aune du renouvellement du Conseil d’Etat et du Grand Conseil, il n’a pris aucune mesure pour alléger le déficit. Il s’est même défaussé de sa propre responsabilité, en se plaçant en position de victime. Ce n’est pas de la faute des conseillers d’Etat mais de la conjoncture, des lois, et bien évidemment de la Confédération.
 
En ne voulant fâcher personne, le gouvernement genevois essaie de faire passer son dernier projet de budget en tentant de ne s’aliéner personne. Pas de coupes dans les prestations sociales, ni dans les subventions, pas de réformes structurelles, lesquelles, forcément, impliqueraient des sacrifices. Le Conseil d’Etat genevois a bel et bien déjà démissionné de son rôle d’exécutif. La faute à l’agenda électoral, ce n’est pas cette année que des décisions nécessaires, voire courageuses, seront prises en matière budgétaire.
 
Pour que le Conseil d’Etat sorte de sa torpeur, il faudra malheureusement attendre l’année prochaine, après les élections cantonales. Jusque-là, la Tour Baudet sera habitée par un cortège de fantômes.

Double nationalité: Cassis et Maudet à plat ventre devant l’UDC

 

Le conseiller national tessinois Ignazio Cassis et le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet.

Le conseiller national libéral-radical tessinois et candidat au Conseil fédéral Ignazio Cassis a déclaré à la presse avoir abandonné sa nationalité italienne, estimant que c’était la meilleure chose à faire. Quelques semaines auparavant, le Genevois Pierre Maudet avait également fait savoir qu’en cas d’élection, si le Conseil fédéral devait prendre une telle décision, il serait prêt à abandonner «momentanément» sa nationalité française. A elles seules, les attaques de l’UDC sur la double nationalité ont donc fait courber l’échine aux deux candidats libéraux-radicaux binationaux.

Il s’agit ni plus ni moins d’une faute politique. Stratégiquement, l’objectif du Tessinois et du Genevois est limpide: donner des gages aux parlementaires fédéraux UDC, dont le soutien est loin d’être acquis. Chaque voix comptera le 20 septembre, date de la désignation par l’Assemblée fédérale du remplaçant de Didier Burkhalter au gouvernement. S’assurer quelques votes tout à droite de l’échiquier est donc nécessaire. Mais le message envoyé par les deux candidats est néfaste.

En émettant des réserves sur les doubles nationaux candidats au Conseil fédéral, l’UDC a obtenu deux choses: thématiser son principal fonds de commerce, à savoir la peur de tout ce qui est étranger, et dicter une partie de l’agenda politique. En se soumettant sans combattre, Ignazio Cassis et Pierre Maudet leur ont donné raison. Pourtant, près de 20% des Suisses sont au bénéfice d’une seconde nationalité. Ce signal leur est donc profondément défavorable. Sont-ils des citoyens de seconde zone parce qu’ils ne sont pas uniquement Suisses?

L’UDC a réussi son coup. Elle a distillé le soupçon en déclarant que la binationalité posait problème. Les arguments, complètement farfelus, pour justifier cette position ne manquent pas. Avoir deux nationalités et siéger dans un gouvernement serait un risque de conflit d’intérêt, voire de danger juridique. En effet, si, par exemple, Pierre Maudet était amené à négocier un accord avec la France, celle-ci pourrait le poursuivre parce qu’il disposerait de la nationalité française. Ce qui relève de la fiction la plus absurde. D’une part, le droit est territorial. Un individu est soumis aux lois du pays dans lequel il réside. D’autre part, poursuivre un membre d’un gouvernement national pendant ou après son mandat créerait un évident incident diplomatique.

Jusqu’ici, Pierre Maudet a pu exercer son mandat de ministre cantonal dans un canton frontalier que quiconque n’ait jamais remis en doute sa loyauté envers Genève, ni sa probité dans le cadre de ses fonctions. De même, Ignazio Cassis a pu siéger dans des commissions du Conseil national plusieurs années durant, être chef de groupe du Parti libéral-radical à l’Assemblée fédérale, sans que personne jamais ne s’en émeuve. D’ailleurs, l’éligibilité d’un conseiller fédéral est fondée d’après les critères d’éligibilité à l’Assemblée fédérale. La double nationalité n’est aucunement proscrite pour les parlementaires fédéraux, lesquels sont par définition l’organe de contrôle du gouvernement. Pourquoi un conseiller fédéral devrait renoncer à sa double nationalité, mais pas un membre du Parlement?

L’aplaventrisme d’Ignazio Cassis et de Pierre Maudet sur cette histoire de double nationalité a pour conséquence de crédibiliser la position de l’UDC. Ce qui revient, fatalement, à ouvrir la boîte de Pandore. De jeter l’opprobre sur toute personne bénéficiant de deux nationalités. Pourquoi ne renonceraient-elles pas à leur seconde nationalité pour prouver leur attachement sincère à la Suisse? Tout cela n’a aucun sens. L’information étant publique, il y aurait fort à parier que toute suspicion de trahison de la part d’un conseiller fédéral ferait l’objet d’une dénonciation de la part des parlementaires. Renoncer à sa nationalité, ce n’est pas renoncer à son histoire, à ses éventuels sentiments d’appartenance à un second pays. En quoi le conflit d’intérêt ne serait plus envisageable du simple fait d’avoir renoncé à sa deuxième nationalité?

Ignazio Cassis affirme avoir abandonné sa nationalité italienne au moment où il a décidé de se mettre à disposition de son parti. Ce qui date quand même d’il y a quelques semaines. Pourquoi le rendre public si tardivement? Pourquoi Pierre Maudet, qui n’est pourtant pas vraiment connu pour son aptitude à la soumission politique, a-t-il cru bon de se déclarer prêt à abandonner sa nationalité française de façon temporaire?

Tout cela démontre que ces deux candidats sont prêts à renier beaucoup d’eux-mêmes pour accéder au pouvoir. De surcroît, cela pose des questions quant à leur capacité à faire face à des pressions politiques. S’ils ne sont pas prêts à se battre pour ce qu’ils sont, en refusant de donner à l’UDC le droit de dicter des règles supralégales, qu’est-ce qui nous garantit qu’ils sauront résister aux attaques politiques dont ils feront forcément l’objet lors de l’exercice de la fonction de conseiller fédéral? Cette attitude opportuniste envoie malheureusement un message clair: pour accéder à la fonction suprême, rien ne les arrête. Jusqu’où sont-ils prêts à se contorsionner pour obtenir des voix?  

Conseil fédéral: le règne de l’opacité conduit à la cooptation

 

 

Quels seront les critères déterminants qui présideront à la désignation du prochain conseiller fédéral – ou de la prochaine conseillère fédérale – qui remplacera le Neuchâtelois Didier Burkhalter? Parlementaires et médias n’ont de cesse de multiplier les scénarios, évoquant tour à tour l’avantage d’une candidature tessinoise, le canton n’étant plus représenté au Conseil fédéral depuis 1999, et d’une femme, puisque le gouvernement n’en compte plus que deux sur sept sièges. S’ajoutent encore quelques éléments supplémentaires, comme par exemple la nécessité de siéger à l’Assemblée fédérale pour avoir une véritable chance.

En définitive, ces spéculations traduisent surtout l’opacité qui règne dans ce processus de désignation, qui se rapproche davantage d’une cooptation que d’une élection en bonne et due forme. D’ailleurs, le Parti libéral-radical peut présenter un ticket de deux ou trois candidatures, cela ne garantit pas pour autant que cela soit l’une de ces personnalités qui soit retenue par les parlementaires fédéraux. Il suffit de se rappeler de l’éviction de Christoph Blocher, auquel la gauche et les démocrates-chrétiens lui ont préféré Eveline Widmer-Schlumpf, qui ne figurait pas sur le ticket de l’UDC…

A priori, à en juger par les retours des uns et des autres, toutes les candidatures annoncées disposent des compétences nécessaires. Du moins, personne n’a l’air de remettre en question ce qui semble être une évidence. D’ailleurs, c’est quoi être compétent? Johann Schneider-Ammann a peut-être éternué lorsque nous avons écrit ces lignes. La réponse à cette question demeure toutefois ouverte. La place dévolue à une candidature de contenu, comme le Genevois Pierre Maudet présente sa démarche, est totalement marginale. Apparemment, la qualité des réseaux personnels à l’interne de l’Assemblée fédérale sont plus déterminants que la profondeur du programme de ou tel candidat.

De plus, la dimension partisane joue aussi un rôle prépondérant. Les parlementaires socialistes laissent par exemple entendre que leur préférence ira à une femme. Cela ne les a pourtant pas dérangé d’évincer Karin Keller-Sutter en 2010, lui préférant le taciturne Johann Schneider-Ammann – lequel vient d’éternuer une deuxième fois. On dit souvent que le parlement préfère les souris grises. Mais pourquoi?

Pour des questions d’agenda politique, sans doute. Donner à un parti concurrent une personnalité marquée qui pourrait être amenée à capter l’attention médiatique et, éventuellement, effectuer du bon travail peut être un véritable problème pour les groupes parlementaires. Perdre des voix aux prochaines élections au profit d’un parti bénéficiant d’un conseiller fédéral hors norme, voilà une bien triste perspective pour la politique partisane. Et puis, les souris grises ont l’avantage d’être beaucoup plus malléables.

Avons-nous déjà vu Johann Schneider-Amman (le voilà qui s’enrhume pour de bon) défendre une ligne qui fasse hérisser le poil de ses collègues de parti? Bien sûr que non. Les partis aiment bien les bons petits soldats, cela leur permet de garder la main sur les grands enjeux politiques. Les esprits par trop indépendant – Pierre Maudet, si vous nous lisez –, ne sont pas vraiment du goût de ceux qui aiment à penser que de leur position de parlementaire fédéral découle l’avenir du pays.

Tout cela est bien évidemment dommageable pour la conduite de la Suisse. Mais que faire? Les Suisses ont refusé il y a quelques années de soumettre l’élection du Conseil fédéral au suffrage universel. De plus, un tel mode de scrutin relèverait d’un véritable casse-tête pour maintenir les équilibres régionaux qui sont cultivés depuis des décennies par l’Assemblée fédérale. Faudrait-il rédiger des règles plus transparentes? Rien ne garantit qu’elles suffisent à réduire l’influence des questions partisanes dans la désignation des conseillers fédéraux.

La désignation des conseillers fédéraux restera pourtant une énigme tant que le mode de scrutin ne sera pas réformé, d’une manière ou d’une autre. Evidemment, les premiers concernés viendront nous expliquer en quoi une telle perspective nuirait aux bons équilibres politiques qui prévalent depuis toujours. Mais comme le dit un candidat genevois, nous avons peut-être un peu trop pris l’habitude du consensus mou basé sur le plus petit dénominateur commun, là où un véritable consensus dynamique pourrait permettre de sortir de cette culture de la morbidité des conseillers fédéraux.