Fiscalité des entreprises: le coup de Trafalgar du canton de Vaud

Le Conseil d’Etat vaudois a annoncé ce mercredi 1er novembre son intention d’appliquer dès 2019 sa troisième réforme de la fiscalité des entreprises, plébiscitée en 2016. A priori, cela peut paraître anodin: une loi sera mise en œuvre un peu plus de deux ans après avoir été acceptée en votation populaire. Pas de quoi fouetter un chat. Il n’en est rien. Cette législation était censée permettre d’adapter la législation vaudoise à l’adoption sur le plan fédéral de la troisième réforme de la fiscalité des entreprises (RIE 3), laquelle impliquera l’abandon des régimes fiscaux spéciaux. Ce paquet a été refusé entre temps par les Suisses parce qu’il a été jugé bien trop généreux avec les entreprises. Le Conseil fédéral élabore actuellement une nouvelle version, dont les grandes lignes ont déjà été communiquées.

L’entrée en vigueur de cette nouvelle version de la réforme fédérale est prévue au plus tôt en 2020. Ce qui implique d’une part que l’application de la législation vaudoise dès 2019 ne permettra pas au canton d’obtenir les compensations financières qui seront prévues dans la réforme fédérale, et d’autre part induira une concurrence fiscale intercantonale accrue. La seule annonce de cette décision pourrait inciter des entreprises à évaluer l’opportunité de se délocaliser en terres vaudoises. A noter qu’un jour auparavant, les milieux économiques vaudois plaidaient pour une mise en œuvre rapide de la loi votée par les Vaudois.

L’un des éléments qui a coulé la troisième réforme de la fiscalité des entreprises sur le plan fédéral est la déduction des intérêts notionnels, c’est-à-dire la déduction imposable des intérêts théoriques (donc fictifs), auquel tenait particulièrement le ministre vaudois des Finances Pascal Broulis et pour lequel il a largement milité. Il porte donc une responsabilité importante dans la défaite de la réforme fédérale, laquelle n’aurait peut-être pas cristallisé autant d’opposition en l’absence d’un tel instrument d’optimisation fiscale agressive.

En annonçant l’application de sa réforme de la fiscalité des entreprises, qui verra le taux ordinaire d’imposition des entreprises dans le canton de Vaud passer d’environ 21% à 13,79%, le canton de Vaud ne fait rien de moins qu’un coup de Trafalgar à ses voisins. Ainsi, il est certain que cette annonce va augmenter la pression des milieux économiques sur les cantons qui attendent sur la réforme fédérale pour adapter leur législation, conduisant potentiellement à des décisions prises dans la précipitation. Quelque part, le Conseil d’Etat vaudois a déclaré une guerre en matière de concurrence fiscale intercantonale.

Quelle sera la réaction des ministres des Finances des autres cantons? En tous les cas, le canton de Vaud se révèle être un partenaire pour le moins peu fiable lorsque ses intérêts supérieurs sont en jeu. Cette décision aura de lourdes conséquences ces prochains mois sur le débat politique.

Congé paternité et JO: l’étrange sens du timing du Conseil fédéral

Le Conseil fédéral annonce le même jour son rejet de l’initiative populaire visant à introduire un congé paternité de quatre semaines sans soutenir l’un des trois contre-projets proposant une alternative et sa décision de soutenir à hauteur de près d’un milliard de francs les Jeux olympiques de Sion. J’ai lu ici et là qu’il ne fallait pas faire de lien entre ces deux sujets.

Ce sont évidemment deux objets différents qui n’ont rien à voir. Mais le discours du Conseil fédéral les lie malgré eux: d’un côté, le congé paternité est jugé trop onéreux, de l’autre, la Confédération est prête à s’engager financièrement dans des jeux dont nous ne savons pour l’heure pas grand-chose.

En comparaison internationale, la Suisse fait pâle figure. Tous les pays voisins connaissent des congés parentaux ou de paternité, ayant chacun leurs spécificités. L’Allemagne, considérée comme la locomotive économique de l’Union européenne, permet aux parents de prendre un congé parental d’éducation non rémunéré pouvant aller jusqu’à trois ans. Durant cette période, le licenciement est par principe interdit, sauf circonstances particulières.

De plus, une demande d’allocation de congé parental (Elterngeld) peut être faite si un parent souhaite prendre un congé au cours des 14 premiers mois après la naissance. L’allocation est versée jusqu’à 12 mois si elle ne concerne qu’un seul parent, la durée étant prolongé à 14 mois si les deux parents veulent en bénéficier. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les pays scandinaves proposent des modèles également très attractifs.

De son côté, la Suisse est une fois de plus en retard. Le Conseil fédéral nous offre une photographie assez particulière de ses priorités politiques. Lui qui affirme à chaque occasion son engagement pour l’égalité femme-homme invoque le coût d’un congé parental ou de paternité pour s’y opposer sans soutenir d’alternative. C’est particulièrement incohérent.

Pourtant, l’importance d’un congé parental pour l’évolution sociale de notre société est évidente. A ce jour, ce sont surtout les femmes qui assument les tâches de garde d’enfant. Non seulement, elles sont toujours perçues comme les principales responsables, mais cela a des conséquences sur leurs occupations professionnelles: le taux de temps partiel est très important chez les femmes. De leur côté, les hommes sont toujours considérés comme ayant la responsabilité d’assumer financièrement leur famille, les enfermant dans une vision qui leur proscrit de facto de s’octroyer du temps pour accompagner leur(s) enfant(s) dans ses premières années.

Notre société doit prendre les mesures qui permettent de faire évoluer les mentalités et tendre vers une égalité sociale et pas uniquement en droit. Par son rejet, le Conseil fédéral prouve qu’il n’est pas prêt à assumer les coûts d’une transformation sociale de notre société, ce qui devrait pourtant être une priorité. Dans son rapport de 2013 – dont je recommande la lecture –, il relevait pourtant que les modèles de congés parentaux avec un temps réservé à chaque parent avaient des conséquences sociales positives.

«Il n’y a pas de meilleur placement pour un pays que de mettre du lait dans ses enfants», déclarait à la radio l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill. Le congé parental est un investissement sociétal, dont la seule analyse en termes de coûts témoigne du manque de vision de notre Conseil fédéral. S’il estime que le modèle proposé par l’initiative populaire – financement via l’assurance perte de gains – est trop onéreux pour les entreprises, alors qu’il propose un financement alternatif qui permette d’introduire cette mesure sans attendre encore dix ans!

Pour l’heure, le mélange du rejet du congé de paternité et le milliard envisagé pour les Jeux olympiques ne peut que sonner faux. Le gouvernement préfère dépenser de l’argent pour du pain et des jeux, tout en affirmant de l’autre côté qu’investir pour améliorer notre société est trop onéreux. Avec de tels dirigeants, la Suisse n’est pas prête de sortir de l’ornière dans laquelle elle se trouve sur de nombreux plans.

Mais qu’importe, les huiles de notre pays pourront continuer à se gausser des résultats de notre pays dans les classements d’innovation. Oui, les entreprises innovent, mais la société, elle, est cantonnée à des mentalités de siècles révolus. Pas de quoi se frotter les mains.

Les évolutions technologiques modifient notre rapport au temps

Le temps est une notion à la fois objective et relative. Objective, parce que le temps fait son œuvre et qu’il aura un jour ou l’autre raison de nos pauvres carcasses mortelles. Relative, puisqu’il peut paraître s’écouler plus ou moins rapidement dans un moment donné.

Nous vivons dans une époque où le tempo ne cesse d’accélérer. Communication et information peuvent être diffusées instantanément d’un bout à l’autre du globe. Cela a des conséquences sur nos habitudes, nos perceptions, nos décisions, notre confort.

Les journées durent toujours vingt-quatre heures. Et pourtant, elles nous paraissent souvent trop courtes. Nous sommes bombardés d’informations, de messages publicitaires, du réveil au coucher. Il est même probable que nous en rêvions certaines nuits.

Parallèlement, nous devons nous montrer performants, ce qui nécessite bien souvent d’être réactif, disponible et d’attaque quelle que soit la situation. La durée du travail n’a pas augmenté ces dernières années – elle a même plutôt baissé.

Ce qui a toutefois changé ces dernières décennies, c’est l’intrusion du travail jusque dans notre plus stricte intimité. Si nous travaillons moins, nous avons tendance à ramener du travail à la maison, consciemment ou non. Combien de fois par jour consultez-vous vos courriels, y compris en-dehors de vos heures de «bureau»?

Oh, bien sûr, nombreux seront les employeurs à vous dire qu’ils n’attendent pas de vous une réponse immédiate lorsqu’ils vous sollicitent par l’intermédiaire d’un courriel hors de vos heures de travail. Pourtant, la sollicitation existe. Ce qu’elle sous-entend également.

Dans une époque où la performance individuelle fait office de valeur cardinale, la tentation de vouloir faire toujours plus, entendez toujours mieux, est forte. Trop forte. Nous voyons ici et là bien des gens s’étonner de la hausse des burn-out. Certains y voient un symptôme d’une société où le confort a balayé toute forme d’endurance.

Ce serait, à les en croire, la démonstration que nous sommes soit des fainéants, soit des incapables. Nous aimons à y voir pour notre faible part l’expression d’un malaise dont nous mesurons encore très peu les conséquences sur la stabilité psychologique des individus.

Si une part toujours plus importante des emplois modernes est moins pénible physiquement, ceux-ci exigent en contre-partie d’être toujours à flux tendu psychologiquement – et donc émotionnellement. Travailler dans un bureau, bien souvent perçu comme le fait de poser ses fesses délicates sur un siège plus ou moins confortable, n’est pas synonyme de calme, de sérénité ou même de bien-être.

Le temps, nous y revenons. La performance implique, souvent, de faire dans un laps de temps équivalent plus de choses. Oh, l’indicateur consacré est la productivité. Mais l’un et l’autre sont souvent liés. Le temps, c’est de l’argent. Et puisque le temps coûte, mais qu’il ne s’allonge pas – ou alors au risque de mécontenter le client, lequel est roi –, il faut bien tenter de l’utiliser à bon escient.

Les technologies ont une grande responsabilité dans cette évolution de notre rapport au temps. Le recul que nous avons aujourd’hui sur les conséquences de celles-ci sur notre santé est bien trop faible pour en tirer de quelques conclusions. Il y a néanmoins des raisons de s’inquiéter.

Moi-même en tant que journaliste, je suis effaré par mon propre rapport au temps. Du moins, l’ai-je été. L’information étant instantanée, elle ne s’arrête jamais. Il faut donc la produire – en lui donnant, par exemple, une «valeur ajoutée». Mais la produire vite, puisque la concurrence est rude.

Dans mon cas, j’ai fait un burn-out. Sur le moment, ce n’était pas une partie de plaisir, loin s’en faut. Mais cette période étant derrière, j’en ai tiré quelques leçons. D’abord sur moi-même, et sur la façon dont je me suis laissé entraîner dans cette spirale infernale.

Puis sur la société dans laquelle je vis. Sur le métier qui est le mien, et que j’aime profondément. J’observe et je m’interroge. A vrai dire, je n’ai pas de conclusion définitive et expéditive à faire, mais je peux partager mes questionnements.

Je constate que la norme est la «priorité à l’actualité», soit une information continue, très souvent brute, à laquelle viennent s’ajouter les commentaires des uns et des autres. Ces commentaires, eux aussi, doivent être émis dans un délai le plus proche possible de l’information première.

Raison pour laquelle de nombreuses personnalités sont partout, tout le temps, quitte à devenir si présentes qu’elles en sont d’autant plus inaudibles. Ou lassantes. Ou les deux. Je veux bien préciser ici qu’il ne s’agit pas d’un procès en incompétence que je ferais à la presse.

Je pense que nous sommes toutes et tous responsables de cet emballement médiatique, qui résulte d’un emballement du temps. Nous voulons des réponses tout de suite, tout le temps. Au fond, c’est profondément humain. Puisque nous en avons les moyens, pourquoi devrions-nous attendre?

Cela conduit à des situations rocambolesques, cocasses, voire affligeantes. Ainsi, sur certaines antennes, il nous est donné le privilège d’entendre le discours de personnalités appelées à réagir à un événement qui vient de se produire alors même qu’elles n’ont rien à dire – ou qu’elles ne savent pas quoi en dire immédiatement, ce qui est compréhensible.

J’ai beaucoup de respect pour ces soldats d’infanterie de l’information, qui comme dans un conflit armé traditionnel, sont les premiers à engager le combat et les premiers à y laisser leur vie. Ils n’ont pas la tâche facile.

Ces analyses faites dans la précipitation ne seraient pas un problème en soi s’il y avait par la suite le temps de la maturation. Mais l’information continue ne s’arrêtant par définition jamais, un événement chasse l’autre. Il y a quelques exceptions, ce que nous appelons dans la profession des «feuilletons», c’est-à-dire des sujets qui se déclinent sous plusieurs angles et sur une durée plus ou moins importante.

Mais l’essentiel des informations qui sont traitées ont une durée de vie assez courtes – quelques jours tout au plus. Méritent-elles davantage? Je ne sais pas. J’aime à penser que oui, dans certaines situations, il y a des sujets qui mériteraient d’être régulièrement évoqués, même s’il n’y a pas d’actualité qui s’y rapporte immédiatement.

Je sais par exemple que ce texte est beaucoup trop long. C’est un reproche que j’entends souvent. Sur un blog, sur internet, il faudrait être court. Les lecteurs n’ont pas le temps, n’ont pas l’envie de lire des pavés. Je dois être un peu bête, car je ne m’y conforme pas, malgré les invitations à être plus concis.

En fait, je crois qu’il y a des sujets où la concision s’impose, et d’autres où il faut développer, argumenter, présenter le contexte et analyser pour proposer un contenu pertinent et utile. Dans un monde où l’information est traitée très rapidement, prendre le temps est peut-être le seul moyen de se distinguer.

C’est sûrement aussi une manière aussi de défendre l’idée que le temps court ne doit pas nous faire oublier le temps long. En politique, mon domaine de prédilection, ce n’est pas gagné. Pourtant, une société évolue sur des décennies. Si les évolutions technologiques sont très rapides, les institutions, elles, ont leur propre temporalité.

Elles ont même, et ce n’est pas un mot péjoratif à mes yeux, une certaine lenteur. Lenteur qui semble frustrer de plus en plus à notre époque. J’aime à penser que cette lenteur est pourtant nécessaire et garantit notre salut.

Rares sont les bonnes décisions que celles qui sont prises dans la précipitation. Dans la folie du moment. Tout comme je ne crois pas qu’il y ait des analyses réellement constructives lorsque celles-ci se font dans la hâte.

Lorsqu’un dirigeant s’exprime, ses propos sont immédiatement interprétés, déconstruits, analysés. Ce n’est pas un reproche et c’est humain que de réagir. J’aime toutefois penser que prendre, mettons, vingt-quatre heures pour digérer une information, ce n’est pas de trop.

Prendre le temps, avant de réagir, d’aller marcher une heure. De ne pas rester la tête dans le guidon. De ne pas succomber à la croyance qu’il faut être là tout de suite pour être entendu, ou du moins être écouté.

Peut-être que ces bouleversements dans notre rapport au temps trahissent aussi notre peur du vide. Etre là, en permanence, capable de livrer analyses sur analyses, est sans doute un moyen d’exister. De se sentir exister.

Sans doute, notre rapport au temps nous renvoie à ce que nous sommes, des êtres mortels, dont la finitude est programmée. Meubler, c’est peut-être tout simplement vivre. C’est sûrement aussi fuir l’évidence, puisqu’il y a dans le silence, dans la solitude, une forme de confrontation de nous-mêmes à l’égard de nous-mêmes.

En tous les cas, si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que vous vous interrogez probablement aussi sur ces questions. Je n’ai pas la prétention d’avoir des réponses, et d’ailleurs ma conclusion ne se terminera pas sur une formule définitive.

Objectivement, si vous avez lu tout ce texte, il vous aura fallu une bonne dizaine de minutes pour en venir à bout. Sur le plan relatif, ce temps vous aura paru plus ou moins long, en fonction du plaisir que cette lecture vous aura – ou non – procuré.

Mais si vous m’avez lu entièrement, cela me confortera dans l’idée qu’il est possible de proposer des réflexions sur internet sans que cela ne soit rédhibitoire par la taille. Et au final, c’est le plus important. Prendre le temps, plutôt que de le laisser nous prendre.

Genève: l’initiative pour une assurance dentaire qui fait (très) peur aux autorités

Une assurance dentaire cantonale pour les Genevois? C’est ce que souhaite l’extrême gauche qui a lancé une initiative et récolté plus de 18’000 signatures (!). Celle-ci fait peur à la majorité du Grand Conseil et au Conseil d’Etat. Les députés Jean Batou (Ensemble à Gauche) et Francisco Valentin (MCG) en débattaient ce soir sur les ondes de Radio Lac dans l’émission Des hauts et débats (tous les jours dès 17h25, je vous la recommande au passage).
 
Si les responsables politiques craignent qu’une telle initiative puisse trouver une majorité favorable dans les urnes, ce n’est pas un hasard. De nombreuses personnes renoncent à des soins dentaires, ou vont à l’étranger pour se faire traiter. Il s’agit bien évidemment d’une question de prix. Et d’une situation de santé publique.
 
J’entendais le député MCG Francisco Valentin nous dire ce soir que l’hygiène dentaire est une question de responsabilité individuelle. C’est probablement vrai en partie, mais ce n’est pas forcément le cas pour tout le monde. En effet, les individus ne sont pas tous égaux en matière de santé dentaire, et il ne suffit pas de proclamer qu’il s’agit de la seule responsabilité des gens pour éliminer le problème.
 
Les dents ont des impacts sur l’état de santé en général. Des problèmes qui ne sont pas traités à temps coûtent de plus en plus cher et peuvent avoir des conséquences fâcheuses en termes de santé. Non seulement, cela crée des situations individuelles dramatiques, mais ça peut aussi avoir des impacts sur les coûts de la santé, puisque faute de traitement approprié, le problème peut générer des complications qui elles seront couvertes par l’assurance de base…
 
Un abcès dentaire qui n’est pas traité à temps peut transmettre l’infection au sang, aux sinus, ou encore à la gorge… Ce n’est qu’un exemple. La santé dentaire est donc bien une question de santé publique. Or, aujourd’hui, la jungle des prix pratiqués par les dentistes est si dense qu’il est difficile de s’y retrouver et surtout de s’en sortir facilement avec un modeste budget d’une famille moyenne.
 
Si une assurance cantonale coûterait assurément très cher à la collectivité, il faudra bien en tout cas que les responsables politiques abordent le sujet avec un peu moins de mépris. Ce n’est pas en refusant le débat que l’issue de ce débat trouvera son épilogue. Pour l’heure, la majorité parlementaire semble convaincue de l’importance de proposer un contre-projet à cette initiative.
 
Mais attention à la tentation de faire un contre-projet pour évacuer le problème sans proposer en contre-partie de véritables engagements politiques pour améliorer la situation. Ce serait mal mesuré la grogne d’une partie non négligeable de la population à l’égard des prix de la médecine dentaire. Et ce serait donc renforcer les chances de succès de l’initiative de l’extrême gauche.
 
Si celle-ci devait être acceptée, les politiques devront néanmoins en tirer les évidentes conclusions qui s’imposeraient: faute d’avoir su se saisir à temps de ce problème qui concerne toutes les familles à revenus modestes (et ça en fait un sacré nombre!), les autorités auront laissé grandir une colère sourde au sein de la population.
 
Quoi qu’on pense de cette initiative et de l’extrême gauche, c’est l’occasion d’en débattre sans tabou, parce que la situation est peut-être bien plus inquiétante que ne semble le penser une majorité de parlementaires et qu’il convient de proposer une réponse convaincante et responsable pour améliorer l’accès aux soins dentaires…

Caisses-maladie et parlementaires doivent faire chambre à part

Les conseillers d’Etat Mauro Poggia (MCG/GE) et Pierre-Yves Maillard (PS/VD) sont les fers de lance d’une nouvelle initiative visant à empêcher les parlementaires de siéger dans des organes dirigeants d’assureurs-maladie, ainsi que d’être rémunérés par eux. Cette initiative doit absolument être soutenue, car elle va dans le bon sens. Comme le rappelait ce mardi 3 octobre l’émission Forum de la radio, il est interdit à des parlementaires de siéger dans les conseils d’administration d’entreprises détenues par la Confédération (les CFF, par exemple).

En tout état de cause, la situation devrait également prévaloir au sein des conseils d’administration des assureurs-maladie. Pourquoi? Parce que ceux-ci sont sous mandat de prestation de la Confédération pour gérer l’assurance obligatoire des soins (AOS), laquelle astreint chaque résident suisse à être couvert pour les soins de base définis par la Loi fédérale sur l’assurance-maladie (LAMal). Il s’agit donc d’un secteur public, dont la gestion administrative (remboursement des factures, contrôle de l’adéquation et de l’économicité des traitements) est sous-traitée à des privés.

Or, que constatons-nous? Qu’il y a une confusion des rôles au sein des Commissions de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national et des Etats. Selon le décompte de la RTS, dix-neuf élus ont des liens directs et établis avec une caisse active dans l’assurance-maladie ou dans une organisation faîtière de la branche. S’il y a 246 parlementaires qui siègent au sein de l’Assemblée fédérale, les élus ayant des liens avec les assureurs sont surreprésentés au sein des commissions de la santé. N’est-ce pas d’ailleurs Ignazio Cassis, conseiller fédéral élu qui entrera en fonction à la fin du mois, qui présidait la commission idoine du National? Il était en même temps président de la faîtière Curafatura, association fondée par les assureurs CSS, Helsana, Sanitas et CPT. Y siège également le conseiller national UDC Heinz Brand, président de… Santésuisse, la plus importante faîtière des assureurs-maladie.

On peut aussi relever qu’Isabelle Moret, qui siège dans cette même commission, fait partie du groupe de réflexion santé du Groupe Mutuel. Elle assure toutefois ne pas être rémunérée et y siéger pour son information personnelle, en tant que… président de H+, faîtière des hôpitaux publics. Interrogé par la RTS, le conseiller national UDC Raymond Clottu a confirmé être rémunéré par le même Groupe Mutuel pour ce fameux groupe de réflexion santé. Questionné sur le montant de la rémunération, il n’a pas su articuler de montant précis. Il relève toutefois qu’il s’agit d’une indemnité, d’un «défraiement» de… plusieurs milliers de francs pour quatre séances par an! Siéger dans un tel groupe semble donc assez lucratif…

Bien sûr, les assureurs ne doivent pas être les boucs émissaires des hausses des primes-maladie. Ils ne sont de loin pas les seuls responsables et chaque acteur du marché de la santé tente d’obtenir une plus large part du gâteau annuel de près de 80 milliards de francs… publics. Mais tout de même. Tout ce discours qui consiste à dire que les assureurs n’ont aucune responsabilité dans la hausse des coûts devient prodigieusement agaçant. En effet, si les assureurs ne peuvent pas engranger de bénéfices avec l’assurance obligatoire, ils proposent pour la plupart en parallèle des produits d’assurance complémentaire… Ils ont donc un intérêt pécunier lié à LAMal, qui leur sert de produit d’appel pour leurs propres produits.

Ce n’est pas un hasard si leurs solutions consistent toujours à leur octroyer encore plus de pouvoir. Par exemple, celui de choisir avec quel médecin travailler. Ce qui revient à mettre un terme au libre choix du praticien, pourtant souhaité par le corps électoral. Mais, nous disent les parlementaires qui gravitent dans leur giron, cette soif de compétences légales n’a pas pour objectif de profiter du marché, mais de réguler les coûts! Bah voyons, les assureurs ne seraient en fait qu’une joyeuse bande de philanthropes ne tirant aucune forme de bénéfice pour cette activité. Cette vieille fable, qui nous est contée depuis tant d’années, a désormais tout d’une litanie. Les thuriféraires de la politique de milice ont beau dos de défendre le système comme il va. La situation pose problème, et cette initiative est un excellent instrument pour que les parlementaires fédéraux entendent la voix des assurés: y en a marre d’être pris pour des buses. Stop!

Hausses des primes maladie: j’accuse!

L’importante hausse des primes maladie chaque année est à l’origine d’un certain fatalisme des Suisses, qui ne croient plus réellement dans la capacité de leurs autorités politiques à inverser la tendance, ou du moins à freiner cette évolution aux conséquences fâcheuses, puisque toujours plus d’assurés sont confrontés à des difficultés financières. Depuis trop longtemps, le débat est corseté, minimisé, voire tronqué. Il est temps d’adopter un langage clair et d’exiger des changements dans l’attitude des élus fédéraux, qui semblent pour l’heure bien décidés à se renvoyer la balle pour ne pas embrasser la question et effectuer le travail que nous sommes en droit d’attendre d’eux.

J’accuse le Gouvernement et le Parlement de ne pas prendre les dispositions nécessaires pour permettre l’émergence d’un débat dépassionné sur la question de l’augmentation effrénée des coûts de la santé année après année. La discussion doit porter sur le résultat d’études et d’analyses comparatives avec les autres pays. Les Suisses ont certes un système de santé hors pair, mais ils dépensent par habitant les montants les plus élevés d’Europe pour garantir leur accès aux soins. En effet, en plus des primes de l’assurance de base, les assurés suisses doivent débourser de leur propre proche des montants très importants – notamment via le système des franchises et de la quote-part.

J’accuse la gauche et la droite de se livrer une guerre idéologique stérile sur la question, en observant le problème du bout de la lorgnette. A gauche, il est de bon ton de charger les assureurs maladie de la responsabilité de la hausse des primes-maladie. Si les activités des assureurs ne sont pas vraiment transparentes et que cette situation doit changer pour pacifier le débat, ils ne sont de loin pas les seuls responsables de cette évolution négative.

A lire: Primes maladie: les raisons d’une hausse vertigineuse

A droite, le discours tend à pointer du doigt le comportement des assurés, affirmant que la surconsommation médicale est la mère de tous les maux de l’assurance de base en Suisse. En comparaison internationale, les Suisses consultent pourtant en moyenne deux fois moins un médecin, selon des chiffres de l’OCDE. Conséquence de cette diabolisation de l’assuré, les Suisses pensent majoritairement, selon une étude du comparateur de primes Comparis, que les abus en matière de recours aux soins sont les principaux responsables des hausses des coûts de la santé.

J’accuse les liens troubles du Parlement et des lobbies des acteurs de la santé – groupes pharmaceutiques, médecins, assureurs –, qui semblent peser lourdement sur l’incapacité des parlementaires à se saisir du débat et de mettre sur la table chaque élément qui contribue à augmenter les coûts de la santé sans a priori idéologique. La part des dépenses en matière de médecine spécialisée en Suisse est excessive en comparaison internationale. Pourtant, la Commission de la santé du Conseil national veut mettre un terme au moratoire permettant aux cantons de refuser l’installation de nouveaux médecins en provenance de l’Union européenne, comme s’il s’agissait d’un facteur prépondérant dans la hausse des coûts de la santé.

A lire: Primes maladie: les politiques impuissants, les assurés résignés

Je demande que les votes dans les commissions de l’Assemblée fédérale soient nominatifs, puisque la traçabilité des votes des parlementaires demeure pratiquement inaccessible. S’ils déclarent leurs liens d’intérêts sur le site du Parlement, il n’est pas possible de savoir ce qu’ils votent dans les commissions dont ils sont membres. Pourtant, vu le nombre de parlementaires proches de la santé siégeant au sein des commissions de la santé, il serait souhaitable de connaître leur vote et de pouvoir en tirer les conséquences qui s’imposent.

J’accuse l’immobilisme du Conseil fédéral, lequel devrait faire de la question de la santé l’une de ses priorités en matière de politique intérieure, tant l’évolution sur la situation des ménages prend une tournure dramatique. Pour l’instant, il se contente de proposer une réévaluation à la baisse du tarif des prestations médicales (Tarmed), sans pour autant avoir la garantie que ces éventuelles économies puissent réellement déployer leurs effets. Alors qu’il devrait imposer un véritable débat national sur le sujet, le gouvernement se contente de ne rien faire, et de ne surtout pas mettre la pression sur le Parlement pour qu’émergent des discussions constructives.

J’accuse enfin les Suisses de ne pas se mobiliser suffisamment pour mettre la pression aux autorités politiques. Pourtant, il suffit de discuter avec n’importe qui, surtout en Suisse romande, pour réaliser à quel point il s’agit d’un sujet hautement émotionnel. Descendre dans la rue pour protester n’est cependant pas dans les us et coutumes de nos concitoyens. A eux de réaliser à quel point la situation n’évoluera pas tant qu’ils demeureront passifs, se contentant de gueuler lors de l’annonce des hausses des primes-maladie en automne, puis de continuer leur vie comme si de rien n’était. Il est urgent de provoquer un débat d’ampleur nationale sur la question de notre système de santé, et toute action permettant d’attirer l’attention des autorités politiques est bienvenue. Réveillez-vous!

 

Comment Mauro Poggia entend profiter de la candidature d’Yves Nidegger

Copyright Patrick Gilliéron Lopreno
A qui profite la candidature d’Yves Nidegger au Conseil d’Etat, sachant que l’UDC a déjà deux candidats annoncés? Je vous le donne en mille: à l’actuel conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia.
 
Pourquoi donc? La réponse est simple: le conseiller national UDC est une locomotive électorale. Il va donc probablement réunir plus de voix que son collègue de parti, le député Thomas Bläsi.
 
En quoi cela intéresserait Mauro Poggia? Eh bien, la réponse est on ne peut plus simple. Si le pharmacien Thomas Bläsi devait être désigné par son parti au second tour, aucun apparentement ne serait envisageable avec le MCG Mauro Poggia. Les deux personnalités se livrent tous deux une guerre cordiale.
 
Thomas Bläsi en veut notamment au ministre Mauro Poggia d’avoir manœuvré pour l’ouverture d’une pharmacie aux Hôpitaux universitaires de Genève sans appel d’offres, et d’avoir donné mandat à l’association PharmaGenève de gérer ladite officine, ouverte 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
 
Pour Bläsi, cette pharmacie «publique» va nuire aux intérêts des petits pharmaciens indépendants, tout en favorisant éventuellement une forme de propharmacie, les médecins pouvant «aiguiller» les patients vers la pharmacie.
 
Mais le député UDC reproche également à Mauro Poggia de ne pas assez prendre en compte les problèmes de personnel au sein des HUG. Thomas Bläsi a en effet souvent pointé du doigt des problèmes de management à l’interne de l’hôpital cantonal, dont Mauro Poggia est ministre de tutelle.
 
De son côté, Mauro Poggia voit en la démarche du député Bläsi une attitude intéressée, notamment vis-à-vis de la pharmacie des HUG. Il relève son conflit d’intérêt et l’a aussi accusé d’avoir combattu ce projet parce qu’il n’a pas pu lui-même soumettre sa propre candidature. L’intéressé s’en défend.
 
Bref, la rivalité entre ces deux fortes personnalités genevoises ne fait pas l’ombre d’un doute. Thomas Bläsi souhaite sans doute nuire à la réélection de Mauro Poggia, lequel est quand même embarrassé: son parti est plus moribond que jamais, et la création de Genève en marche par l’ex fondateur du parti à grandes gueules Eric Stauffer ne fait pas l’affaire du ministre. Le risque de voir la députation MCG fondre comme neige au soleil lors des élections d’avril 2018 est sérieux.
 
Dès lors, c’est aussi la réélection de Mauro Poggia qui peut être menacée. Fort d’une excellente réputation et d’une grande popularité, le conseiller d’Etat peut toutefois compter sur un important capital sympathie, lequel pourrait combler la perte de voix d’un éventuel éparpillement des voix de la droite dure à l’élection au Conseil d’Etat.
 
Mais une éventuelle candidature du pharmacien et député Thomas Bläsi au second tour mettrait fin à toute velléité d’alliance entre le MCG et l’UDC pour l’Exécutif cantonal. Avec le conseiller national Yves Nidegger, une telle alliance s’avère nettement plus probable. De plus, Mauro Poggia ne peut plus compter non plus sur un autre instrument de lobbying en sa faveur: l’association des assurés Assuas.
 
Le pharmacien Bläsi est en effet membre du comité. Il s’opposera donc à toute tentative de Mauro Poggia d’utiliser l’association pour contacter ses membres et les inciter à voter pour lui, rappelant son combat de longue date en faveur des assurés. Il y a quelques mois, lors de la réélection du comité, un proche de Mauro Poggia avait d’ailleurs tenté un putsch, selon plusieurs sources, risquant au passage d’éjecter des membres du MCG de la direction de l’association.
 
Cette tentative avortée a d’ailleurs eu pour conséquence d’agacer de nombreuses personnes à l’interne du MCG. De surcroît, l’homme de paille de Mauro Poggia s’est avéré ensuite candidat PLR pour le poste de juge, ce qui a fini de convaincre certains des siens que le ministre était décidément prêt à tout pour garder le pouvoir.
 
Si la candidature d’Yves Nidegger apparaît soudaine, ce n’est pas un hasard. Il s’entend plutôt bien avec Mauro Poggia, et les deux ont siégé ensemble sous la Coupole fédérale. Cette candidature inopinée, mais crédible, puisque le conseiller national UDC jouit d’une grande force électorale, pourrait permettre à Mauro Poggia de colmater certaines brèches qui aujourd’hui menacent sérieusement ses chances de réélection.

Entrée de l’AfD au Parlement allemand: le paradoxe de la presse helvétique

Les arcanes du langage médiatique. La presse suisse s’inquiète aujourd’hui de voir le succès de l’AfD (Alternative für Deutschland) lors des législatives qui se sont achevées hier en Allemagne. Le parti d’extrême droite fait donc son entrée au Parlement en obtenant une déconcertante troisième place.
 
Les médias n’ont aucun problème à qualifier ce parti «d’extrême droite» et à tirer des parallèles historiques sur l’Allemagne. Les dirigeants de l’AfD disent pourtant trouver en l’UDC une grande source d’inspiration. Pourquoi? Parce que le parti, autrefois agrarien et aujourd’hui dominé par la ligne blochérienne, n’est justement pas qualifié en Suisse d’extrême droite.
 
Au pire, on parle d’un mouvement politique «ultra-conservateur», alors même qu’il a adopté une ligne également ultra-nationaliste (qui est une caractéristique importante des formations d’extrême droite). Cette espèce de normalisation fait évidemment envie à l’AfD, mais pas que. L’UDC inspire de nombreux mouvements identitaires et ultra-nationalistes dans les pays voisins.
 
C’est quand même paradoxal de voir la presse suisse au diapason – y compris la Basler Zeitung, appartenant à Christoph Blocher – sur la question de l’AfD, et la voir aussi divisée s’agissant de la nomenclature à employer pour qualifier l’UDC.
 
J’y vois pour ma part une certaine forme d’hypocrisie, laquelle démontre à quel point employer un langage de clarté est plus facile quand on commente les affaires des autre pays, puisque l’on n’est pas directement concerné.
 
 
Ce n’est pourtant pas un hasard si un mouvement tel que l’AfD reconnaît s’inspirer de l’UDC. Il faudra bien qu’un jour, l’usage de mots adaptés redevienne un enjeu politique, y compris au sein de la presse. C’est comme si les Suisses, qui cultivent une certaine peur de l’étranger, n’osaient pas regarder leur propre reflet dans la glace. Comme si admettre qu’un parti faisant plus de 30% aux élections fédérales surfe effectivement sur une ligne assez caractéristique des mouvements d’extrême droite était admettre une certaine réalité locale: l’étranger, dans nos contrées, est une question délicate.
 
Nous ne serons jamais en mesure d’empoigner cette question avec sérieux tant que nous ne serons pas prêts à reconnaître ce que cela implique.
 
Alors, plutôt que de porter un discours combatif en ce qui concerne les affaires suisses, la presse préfère commenter avec pugnacité ce qui se passe dans les pays voisins, ne rechignant jamais à appeler un chat un chat. Mais pas en Suisse. Ici, un parti qui base la quasi-totalité de son discours en opposition à tout ce qui vient de l’étranger n’est pas d’extrême droite, il est simplement ultra-conservateur.
 
La Suisse, si conservatrice et catholique, pourrait méditer ces quelques mots de l’évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu: «Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil? Ou comment peux-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter une paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère».

 

Pierre Maudet: «La liberté sans le cadre, c’est le Far West»

 

La succession du conseiller fédéral libéral-radical Didier Burkhalter s’achèvera ce jeudi 20 septembre. Le Conseil national et le Conseil des Etats se réuniront pour décider qui d’Isabelle Moret, d’Ignazio Cassis ou de Pierre Maudet remplacera le Neuchâtelois. Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet s’est démarqué durant cette campagne en proposant une «candidature de propositions», selon ses propres termes, privilégiant le fond à la forme. Mais qu’en est-il vraiment? Pour le savoir, je lui ai envoyé mes questions. Voici ses réponses. 

Vous êtes passé en moins d’un mois du statut d’outsider dans la Course fédéral à celui de grand rival du favori Ignazio Cassis. De plus, les médias alémaniques ont semble-t-il été largement conquis par votre style. Quoi qu’il arrive le 20 septembre à l’Assemblée fédérale, vous avez déjà gagné votre pari, non? Votre destin fédéral paraît désormais acquis, que cela soit cette année ou plus tard.
Mon objectif n’a jamais été de prendre date mais de proposer un projet, une méthode et une vision pour la Suisse. Pour maintenant et les années qui viennent. Mais c’est vrai, les semaines passées à sillonner la Suisse et rencontrer des dizaines de personnes de tous milieux ont été passionnantes. Elles ont renforcé et développé ma vision de notre pays. J’y puiserai certainement de l’inspiration ces prochaines années quel que soit mon mandat politique.

Vous êtes un libéral-radical et vous revendiquez vos convictions libérales. Toutefois, contrairement à vos deux collègues et concurrents, vous êtes surtout le représentant du radicalisme. Vous revendiquez d’ailleurs votre fibre sociale et pour vous, un Etat fort n’est pas un tabou. En quoi cette sensibilité politique qui vous distingue pourra s’avérer utile au sein du Conseil fédéral?
Je suis en effet de ceux qui considèrent que l’Etat doit donner un cadre à la société. Le libéralisme fait jouer les forces du marché et libèrent les énergies créatrices, de richesses notamment. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. La liberté sans le cadre, c’est le Far West, le cadre sans la liberté, c’est la dictature. Ni l’un ni l’autre ne me semblent bon pour mon pays. J’ai la faiblesse de croire que le pays peut bénéficier de mon expérience acquise à Genève. Je suis également attaché à l’idée de justice sociale, plus précisément à l’idée qu’il faut assurer une certaine égalité des chances. Libre ensuite à chacun fournir des efforts de de voir ceux-ci récompensés.

Vous releviez dernièrement dans les colonnes du Matin Dimanche que vous bousculiez les codes. Ne craignez-vous pas que ce tempérament qui vous est propre constitue un défaut à l’intérieur de la Berne fédérale, où l’on aime bien que les choses évoluent à leur rythme?
C’est vrai, j’ai constaté qu’il y avait à Berne des codes et des habitudes. J’ai réalisé aussi depuis 10 ans que j’exerce des fonctions exécutives qu’on pouvait faire évoluer les modes d’action. Mais surtout, c’est ma manière de fonctionner. J’ai ressenti dans mes contacts avec les parlementaires, particulièrement les plus jeunes, que les choses étaient en train de bouger. L’innovation est ainsi aussi valable en politique.

Estimez-vous qu’il y a en Suisse des secteurs qui nécessitent des réformes courageuses?
Ce n’est pas tant une question de secteurs mais de manière d’envisager les réformes et le chemin qui y mène. Je le répète, mon action est avant tout pragmatique. Problème – analyse – écoute – solution – résultats. Nous nous devons d’adapter notre société aux nouvelles réalités qui l’entoure, sans pour autant renier nos valeurs et ce que nous sommes. C’est au contraire en évoluant que nous pourrons les protéger.

Sur le plan numérique, la Suisse accuse un certain retard. La protection des données individuelles, notamment, est un sujet qui intéressent beaucoup de vos concitoyens. Certaines voix se sont élevées pour demander la création d’un secrétariat suisse au numérique, comme il en existe dans d’autre pays. Partagez-vous ce constat?
Pourquoi pas. Mais si, et seulement si on démontre que la création de cette nouvelle entité est la solution aux problèmes rencontrés. Avec mon parti, je m’oppose à la création de nouvelles couches de mille-feuille administratif qui tend à étouffer les citoyens et leurs libertés. Dans les albums d’Astérix, Goscinny évoque ainsi à plusieurs reprises la création de commissions et de sous-commissions pour enterrer chaque dossier ou se donner l’occasion de l’examiner lors d’un prochain déjeuner pour, au final, ne pas trouver de solutions.

Comment vous positionnez-vous par rapport à la collecte et à l’utilisation des données individuelles? Est-il nécessaire de mieux encadrer ces pratiques?
Comme toujours, les nouvelles technologies apportent de nouveau avantages et de nouveaux risques de dérapages. Il nous appartient de les identifier et de les traiter, sans brider l’innovation et l’esprit d’entreprise qui a fait la prospérité et le succès de la Suisse. Je pense que le citoyen doit garder un certain contrôle sur ses données individuelles, par exemple le pouvoir de s’opposer à leur diffusion ou utilisation.

L’augmentation annuelle des primes de l’assurance-maladie obligatoire inquiète bon nombre de Suisses, particulièrement en Suisse romande. Quels sont selon vous les réponses à apporter pour freiner la hausse des coûts de la santé?
Cette augmentation répond d’abord au vieillissement de la population et à un niveau de soin de plus en plus sophistiqué. Mais aussi à une certaine sur-consommation médicale. Je pense que les cantons doivent pouvoir retrouver un certain contrôle sur leur offre médicale.

Votre collègue au Conseil d’Etat genevois Mauro Poggia et son homologue vaudois Pierre-Yves Maillard vont lancer très prochainement une initiative visant à introduire une caisse de compensation cantonale. Celle-ci permettrait aux cantons de créer des entités cantonales où seraient réunis des professionnels de la santé, des représentants des assurés et du canton pour fixer chaque année le montant des primes. En contrepartie, les assureurs seraient rémunérés pour leurs activités administratives. Une telle solution est-elle envisageable pour le libéral que vous êtes?
Je ne suis pas un spécialiste du sujet mais j’accueille avec bienveillance toutes les propositions qui permettraient une baisse des primes d’assurance-maladie. Dans le cas d’espèce, la vraie question est de savoir si une telle solution serait viable et fonctionnelle. Par exemple, comment la présence des HUG serait intégrée dans le calcul des primes de notre canton?

Toujours sur le plan économique, une certaine insécurité se fait ressentir dans le marché du travail. Les cas de chômage de longue durée sont toujours plus nombreux. Le sentiment que la main d’œuvre européenne accapare le travail des Suisses grandit encore, malgré le vote du 9 février et son application, jugée très light. Avez-vous conscience du sentiment d’injustice d’une partie de la population? Quelles réponses leur apporter pour mieux les protéger?
Oui. Lors de la crise financière de 2008, la Suisse, bien que moins touchée que ses voisins, a également subi un coup d’arrêt, qui a mis au grand jour le fait que la prospérité de notre pays ne bénéficie pas toujours à tous. Le temps des certitudes est ainsi terminé. Dans leur quotidien, nos concitoyens craignent pour leur sécurité économique et s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Ces inquiétudes légitimes suscitent un besoin de protection et de maintien des grands équilibres auquel l’Etat doit répondre. A Genève, j’ai mis en place une Inspection paritaire des entreprises (IPE) qui a été votée à l’unanimité par le Grand Conseil. L’objectif étant justement de lutter contre le dumping salarial et le travail au noir. Je pense ainsi que l’Etat doit mettre en place des mesures de contrôles afin de surveiller bonne application des mesures d’accompagnement des bilatérales.

Sur le plan sécuritaire, le chef de groupe socialiste à l’Assemblée fédérale, le Vaudois Roger Nordmann, vous a récemment qualifié de «hardliner». Ce qualificatif vous convient?
Quand c’est nécessaire, je sais prendre des décisions fermes. Si l’examen d’une demande d’asile a permis d’établir qu’elle n’était pas fondée, il est logique qu’une expulsion soit prononcée. Il ne sert à rien de fixer des critères si on ne se donne pas les moyens de les faire appliquer. Mais j’ai aussi montré avec l’opération Papyrus que je pouvais soutenir la régularisation de sans-papiers, bien intégrés, travaillant dans le canton et qui respectent toutes les autres lois suisses. Pour ce qui concerne la sécurité, la politique que j’ai appliquée à Genève a permis de faire baisser presque tous les taux de criminalité, à l’exception de la violence domestique. C’est un résultat salué par la population. 

De récents événements ont mis en lumière le rôle de certaines filières de l’islam radical en Suisse. La population s’inquiète beaucoup à ce sujet. Quelles sont selon vous les mesures à mettre en place pour garantir la sécurité des citoyens et combattre les éventuels réseaux qui attirent, forment et envoient des gens, surtout des jeunes, faire le djihad? 
Il faut renforcer la capacité de la police à suivre de près ces agissements. C’est ce que fait la nouvelle loi sur le renseignement au niveau fédéral et que je tente de faire au niveau cantonal avec la lutte contre la radicalisation via la mise en place d’un outil de prévention.

Quelle réponse doit apporter la Confédération à la question du traitement des jeunes qui reviennent justement du djihad?
Cette question a déjà traitée au niveau du canton de Genève. Nous avons mis en place un numéro de téléphone: 0800 900 777 qui permettra, sur le modèle de «la main tendue» de recueillir les préoccupations des citoyens inquiets devant la radicalisation présumée d’un proche.

Estimez-vous que la politique actuellement conduite par le Conseil fédéral dans la gestion de la crise migratoire est adaptée? Voyez-vous des changements à apporter en la matière?
A Genève, j’ai appliqué une politique pragmatique, ferme sur les renvois de personnes qui ne respectaient ni les critères de l’asile ni n’avaient la volonté de s’intégrer. Je pense que la Suisse doit répondre d’une manière digne à la détresse de ceux qui fuient leur pays en guerre ou y sont persécutés. En outre, je pense que cette question doit être traitée au niveau européen aussi.  

Certains membres de l’UDC vous qualifient volontiers d’«euro-turbo», allant jusqu’à vous accuser de vouloir faire adhérer la Suisse à l’Union européenne par la bande. Quelle votre position personnelle par rapport à l’Union européenne, et quelle devrait être selon vous la politique de la Suisse vis-à-vis de l’Union européenne?
A l’heure actuelle, la question de l’adhésion ne se pose pas. Mais la Suisse doit chercher activement à stabiliser ses relations avec ses voisins, et donc avec l’UE. Je n’aime pas l’expression d’accord institutionnel. Il donne une fausse impression d’adhésion rampante alors que ce que nous voulons est stabiliser nos relations, donner un cadre juridique sûr à nos entreprises et leur ouvrir le marché européen. Et à terme, il faut bien comprendre que l’UE est en pleine évolution avec le Brexit et les évolutions que l’on observe actuellement en Europe centrale. La question européenne est un sujet en constante évolution qui demande souplesse, pragmatisme et détermination. 

Si vous deviez être élu le 20 septembre au Conseil fédéral, le hasard du calendrier fait que vous seriez le premier conseiller fédéral né à Genève depuis exactement un siècle! Le précédant étant Gustave Ador, élu en 1917. Tout un symbole, n’est-ce pas?
Ce serait un bel anniversaire. Je note également que Genève n’a pas été représenté au Conseil fédéral pendant 74 ans, de 1919 à 1993, date de l’élection de Ruth Dreifuss. Mais Genève n’est pas une région linguistique, c’est aussi la capitale des droits de l’homme et l’un des moteurs économiques de la Suisse. Pour preuve le fait que Genève soit l’un des derniers contributeurs nets à la péréquation financière fédérale.

No Billag: une initiative mal nommée et un débat intellectuellement malhonnête

L’initiative No Billag vise à démanteler le service public audiovisuel de la SSR. Rien que le nom du texte qui sera soumis au vote populaire est malhonnête, ce qui n’est guère étonnant. Nous ne voterons pas sur le recours à la société privée Billag anciennement chargée du prélèvement de la redevance, ce que pourrait laisser entendre le titre de l’initiative. Il s’agit bien du financement de l’audiovisuel de service public qui est visé.
 
Les défenseurs de ce texte se cachent derrière un prétendu débat nécessaire. Oui, débat il peut et il doit y avoir, quelque soit le domaine. Le service public audiovisuel n’y fait pas exception. Mais cette initiative, si son but est le débat, n’atteint pas son objectif. Il s’agit ni plus ni moins d’une question binaire, à savoir: pour ou contre la SSR, et de ce fait, pour ou contre la redevance.
 
Nous pensons effectivement qu’un débat sur le financement de la SSR, de ses missions est important. Ce n’est toutefois pas le propos de cette initiative, défendue par les Jeunes UDC et les Jeunes libéraux-radicaux. Il s’agit d’un quarteron de jeunes libertariens pour qui toute forme de taxe – la redevance en est une – doit être combattue, y compris par des arguments malhonnêtes.
 
Dans son allocution au Conseil national, le conseiller national valaisan Philippe Nantermod, grand défenseur de ladite initiative, se dit déçu que le débat sur l’avenir du service public ne puisse avoir lieu, affirmant que son financement doit être discuté puisque les habitudes de consommation des médias ont changé, changent et continuent de changer à grande vitesse.
 
Bien évidemment, l’analyse se limite à cette vision. Il ne s’agit pas pour Philippe Nantermod de proposer des moyens de financer un service public de qualité – qui couvre les régions linguistiques minoritaires, et les Romands y sont particulièrement gagnants –, mais bien de défendre une idéologie. Cette idéologie, c’est celle qui place au-dessus des lois humaines les forces du marché, forcément divines, surnaturelles.
 
La redevance est loin d’être un système parfait, parce qu’elle contraint effectivement des habitants de ce pays à débourser de l’argent pour un service qu’ils ne consomment pas directement. Ils en profitent toutefois indirectement, car ne nous y trompons pas, à l’heure où les groupes de médias privés dégraissent à tout va dans la presse, les moyens manquent pour effectuer un travail de fond.
 
La redevance, parce qu’elle est une taxe, dérange évidemment Philippe Nantermod, et tous ceux qui partagent son idéologie anti-prélèvement obligatoire. Il y a toutefois lieu de discuter de la pertinence de cette redevance, de débattre des financements alternatifs qui pourraient garantir à la SSR les moyens suffisants pour continuer à proposer une information qualitative pour les différentes régions linguistiques de la Suisse.
 
Le débat doit d’abord porter sur une pesée d’intérêts. Est-ce que le sacrifice auquel nous consentons – ici, une redevance annuelle – est trop élevé par rapport aux bénéfices qu’en retirent la Suisse et celles et ceux qui la peuplent? Cette question doit être abordée sans tabou. Le service public n’est de loin pas parfait, et ses dépenses, sa stratégie et ses décisions sont aussi critiquables. Mais si les initiants ne jurent que par les lois du marché, ils oublient aussi l’effet pervers qu’aurait leur initiative, à savoir la mise en danger des chaînes régionales privées qui touchent elles aussi une part – certes infime – de la redevance radio-télé. L’art de l’autogoal.
 
Refuser No Billag et s’opposer à l’émergence d’un contre-projet inutile, ce n’est pas fuir le débat du financement du service public audiovisuel. C’est juste combattre une initiative dont les intérêts ne sont pas aussi louables qu’il n’y paraît. La SSR ne doit pas être une vache sacrée. Mais il ne faut pas pour autant porter aux nues toute initiative qui se ferait le chantre d’une redéfinition dudit service public. Cette initiative est malhonnête et n’apporte aucune réponse aux questions que les initiants tentent de poser dans un débat tronqué par essence.