Les mythes politiques de la Suisse, instruments anti-contestation

La Suisse est un pays fabuleux. C’est même le plus beau de tous les pays. Paix sociale, paix du travail, démocratie semi-directe, formule magique, consensus helvétique, compétitivité, success story économique, plein-emploi… En fait, le système politique suisse repose sur d’innombrables règles non écrites et autant de mythes, qui contribuent à forger une véritable identité nationale, tout en favorisant l’adhésion à un édifice institutionnel et politique dont la remise en question est immédiatement perçue comme une attitude suspecte, pour ne pas dire extrémiste.

La Suisse, c’est aussi le pays des classements, de l’excellence, de l’autoglorification. Si la Confédération se trouve si souvent en tête des «ratings» internationaux en matière de santé, de compétitivité économique, de bien-être, etc., c’est bien la démonstration que nous vivons dans un pays extraordinaire et que nous devons en être fier. De plus, son système politique, réputé pour sa stabilité, est la pierre angulaire de ce grand œuvre qu’est la Suisse, petit pays si attractif qu’il attire des centaines de milliers de travailleurs européens, de demandeurs d’asile, de migrants… Bref, que de réussites dont les pays voisins de la Suisse, membres de l’Union européennes, doivent sûrement envier.

A lire: La Suisse à deux visages, éloge des inadaptés

Pourtant, derrière cette image de carte postale se cache aussi des situations calamiteuses, indignes d’un pays prospère. C’est la Suisse à deux visages, la Suisse du tabou, où la remise en cause du système est un exercice délicat car impopulaire, et cependant si nécessaire puisque ce sont avant tout des mythes qui forgent notre identité et nos certitudes… La Suisse est un Etat particulier, puisqu’il réunit quatre langues et autant de cultures différentes. Pour créer un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, l’importance des mythes est cruciale. Mais c’est aussi ce qui contribue à scléroser le débat, et à tuer dans l’œuf toute velléité contestataire. La Suisse bénéficie autant qu’elle souffre de cette propension à tout graver dans le marbre pour créer un socle immuable qui définirait ce qu’elle est.

La Suisse, petit pays seul contre les autres

Ces mythes ont évidemment la peau dure. La Suisse est souvent perçue par ses citoyens comme un pays indépendant, ne devant sa prospérité qu’à ses propres qualités, à sa relative solitude dans le concert des nations. Là où tant d’autres pays voisins se sont réunis à travers des institutions communes et connaissant pourtant des problèmes graves, la Suisse paraît s’en sortir toute seule et ne doit sa réussite qu’à la volonté d’indépendance de ses habitants. Cette grille de lecture est bien sûre partielle et partiale, parce que l’histoire de ce pays démontre à quel point sa prospérité s’est bâtie avec le concours des autres, des voisins, des étrangers, et que déjà lors de ses premiers balbutiements, c’est bien l’ouverture aux Etats qui l’entouraient qui lui a permis de commercer et donc de fonder les bases de sa prospérité future.

Les politiciens de ce pays ont très bien saisi, consciemment ou non, l’importance de ce folklore propre à la Suisse, pays indépendant, pays résistant face aux grandes puissances agrégées en conglomérats. Alors la politique n’est pas avare en symboles pompeux pour rappeler combien la Suisse est un Etat extraordinaire, et à quel point ses habitants sont de fiers guerriers ne devant leurs victoires qu’à eux-mêmes. La perpétuation de ce véritable roman national a pourtant des conséquences paradoxales: en faisant de la Suisse un Etat totalement indépendant des autres, ce mythe contribue à l’isoler, identifiant tout ce qui provient de l’étranger comme un danger potentiel. Ce n’est pas par hasard si tant de partis en Suisse sont confrontés à d’importantes contradictions.

Epousant à la fois un discours libéral économiquement et conservateur du point de vue des traditions, le Parti libéral-radical est un exemple parmi d’autres. Ses représentants sont bien conscients qu’une part importante de la prospérité de la Suisse est fondée sur les échanges commerciaux avec l’étranger. C’est le cas de son principal partenaire commercial, l’Union européenne, destination d’environ 55% des exportations helvétiques. Mais ce libéralisme économique, dépendant de l’étranger, se heurte au conservatisme des traditions, qui de son côté colporte le mythe d’une Suisse seule contre les autres pays, ne pouvant compter que sur elle-même. C’est un sacré paradoxe. Si l’Union européenne est aujourd’hui un gros mot en Suisse, ce n’est pas par hasard. Mais cela crée aussi des tensions difficiles à résoudre, tant le mythe qui préside à cette situation est compliqué à édulcorer.

Des mythes qui marginalisent toute forme de contestation

L’indépendance de la Suisse face aux autres est un mythe parmi tant d’autres. La Confédération moderne repose aussi sur d’autres concepts, notamment la paix sociale, la paix du travail et la démocratie semi-directe. La paix du travail, par exemple, est très particulier. Il s’agit de conventions passées entre syndicats et patronat en 1937, qui ont donné naissance aux fameuses «conventions collectives de travail» qui régissent de nombreux aspects des rapports entre employeurs et employés dans de nombreux secteurs économiques (de loin pas tous). Le corollaire de cette paix du travail, c’est la renonciation à des mesures de lutte comme la grève du côté des employés et la fermeture provisoire d’une entreprise par exemple du côté des employeurs.

La paix du travail est un concept particulièrement intéressant, déjà par sa dénomination. Ce n’est pas parce que la Suisse, grâce à son système de conventions collectives basées sur le dialogue entre syndicats et patronat, ne connaît notamment pas de grèves générales qu’il n’y a pas de conflits du travail. En fait, avec les années, la paix du travail est devenue tant pour les syndicats que pour le patronat un instrument coercitif. Chacun y fait référence selon ses besoins pour casser toute velléité de contestation. Lorsque, par exemple, les acteurs d’une branche économique exigent des modifications des conventions collectives, il n’est pas rare d’entendre un syndicaliste rappeler la notion de la paix du travail. L’inverse est également vrai.

A regarder: Quand je serai vieux, je serai pauvre

L’analyse est quelque peu sommaire et mériterait sans doute un ouvrage entier pour démontrer à quel point la paix du travail est aujourd’hui une notion qui participe à marginaliser la contestation du système. C’est pourtant le cas. Dotée d’un code du travail très libéral, la Suisse connaît aussi ses conflits professionnels, mais ceux-ci se terminent rarement dans la rue.

Il en va de même de la paix sociale, qui ne repose sur aucune règle écrite d’ailleurs, mais qui est souvent invoquée pour rappeler combien la Suisse est un pays qui ne laisse personne sur le trottoir. Ce qui, malheureusement, est loin d’être vrai. En témoignent l’augmentation des disparités économiques, l’appauvrissement des retraités (un tiers s’exporte à l’étranger une fois l’âge de la retraite atteint!), la hausse quasi-inéluctable des prestations sociales, etc.

La rue n’est pas un lieu de lutte politique en Suisse

La place de ces mythes prend tout son sens en y ajoutant la démocratie semi-directe pratiquée en Suisse. Les citoyens votent au minimum quatre fois par an sur des sujets nationaux, et autant sur des questions communales et cantonales. C’est dire si la politique occupe une place importante dans la vie des Suisses, même si le taux de participation n’est pas toujours au rendez-vous. Le système politique suisse est d’une richesse indéniable, basé sur un équilibre plutôt sain de contre-pouvoirs, tant du point de vue du parlement que des décisions populaires. C’est aussi, vu de l’extérieur, un modèle fascinant. Combien de pays étrangers ont interprété le vote des Suisses sur certains sujets comme contraires à leurs propres intérêts? Lorsque les citoyens s’opposent par exemple à l’octroi de six semaines de vacances par année, les autres pays s’interrogent.

Ce n’est pourtant guère surprenant. Même si récemment, l’issue de certaines votations a surpris, le système politique suisse repose lui aussi sur ses propres mythes. Il en va ainsi par exemple de la formule magique. De quoi s’agit-il? D’une règle non écrite qui régit la composition du Conseil fédéral. Les trois plus grands partis ont le droit chacun à deux représentants, le quatrième a le droit à un conseiller fédéral. Ce qui se traduit par deux conseillers fédéraux membres de l’UDC, deux du Parti socialiste, deux du Parti libéral-radical et un membre du Parti démocrate-chrétien à l’heure actuelle.

C’est dire si la Suisse possède un système qui lui est propre, puisqu’au sein de ses exécutifs communaux, cantonaux et fédéral, la cohabitation est un élément constitutif du modèle de gouvernance helvétique. Un élément indispensable pour former le fameux «consensus suisse» qui est si cher à son modèle politique. Le tout repose de plus sur le principe de collégialité, qui implique qu’un membre d’un exécutif ne doit pas prendre la parole pour remettre en question une décision prise à la majorité du collège.

Pour faire simple, si par exemple les représentants du Parti socialiste défendent une position différente de celle qui a été adoptée au sein du Conseil fédéral, les conseillers fédéraux socialistes doivent mettre leur poing dans la poche. L’ancien conseiller fédéral UDC Christoph Blocher avait la fâcheuse tendance de faire fi de cette règle. Il en a eu pour ses frais, puisqu’il a été éjecté du Conseil fédéral de façon totalement inédite en Suisse, l’Assemblée fédérale lui préférant une autre membre de son parti, Eveline Widmer-Schlumpf, conduisant à un schisme du parti, avec la création du Parti bourgeois-démocratique.

Là aussi, l’analyse se veut volontairement résumée. Ce qu’il faut toutefois comprendre, c’est que cette dynamique, qui a d’indéniables qualités, participe aussi à la relative stabilité politique de la Suisse. En fait, cela permet aussi de réduire à sa portion congrue toute forme de contestation durable et organisée. Ce n’est pas par hasard si en Suisse, les manifestations d’ampleur sont très rares. La rue n’est pas, ou n’est plus, le lieu des luttes politiques. Les citoyens sont appelés à se prononcer si souvent sur des enjeux importants ou mineurs, qu’il semble presque illusoire de voir encore des mobilisations conséquentes se concrétiser pour influencer sur le cours des événements.

Pas de contestation ne veut pas dire pas de problèmes

Ce n’est pas parce que la lutte politique en Suisse se trouve corsetée par de nombreuses règles non écrites, mythes ou autres fonctionnements institutionnels que la situation du pays ne mérite pas d’être questionnée. Bien au contraire. La Suisse possède une immense richesse politique et son système est d’une rare qualité en comparaison internationale. Toutefois, la Suisse a aussi le défaut de ses qualités. Par la mystification permanente de ses particularismes, le pays a la mauvaise habitude de ne se concentrer que sur ses réussites, laissant dans l’ombre les situations sociales qui se détériorent.

Cela participe aussi à l’émergence de tabous. Ici, évoquer l’argent est mal perçu. Pourtant, des dizaines de milliers, pour ne pas dire des centaines de milliers de Suisses rencontrent aujourd’hui des difficultés financières non négligeables. Remettre en question ce qui fait l’indéniable success story de la Suisse, c’est presque un acte de trahison. Cette propension à tout conceptualiser, à tout mystifier a la fâcheuse tendance de réduire le débat à de simples questions binaires: si la Suisse a aussi ses difficultés, c’est d’abord la faute de l’étranger, pour ne citer que cet exemple.

Les transformations et réformes politiques prennent du temps en Suisse. Souvent des décennies. Ce temps est long, trop long. Il assure pourtant une certaine stabilité institutionnelle, mais contribue aussi à cacher ce qui ne va pas. La Suisse est bel et bien un pays fabuleux, mais ses nombreuses qualités ne doivent surtout pas occulter les problèmes qui existent et grandissent dans l’ombre. Il faut garder à l’esprit quelles sont les contradictions de notre pays pour pouvoir démystifier ce qui doit l’être afin de briser des tabous qui empêchent de mener un débat et une réflexion profonde des changements que la Suisse doit aussi opérer dans l’intérêt de ses citoyens.

En Suisse, la véritable lutte commence sans doute par-là: briser ces statues aux pieds d’argile qui cachent l’horizon et empêchent toute forme de contestation légitime d’un système qui a lui aussi ses imperfections.

Pourquoi je me suis trompé sur la réforme des retraites

Je m’apprêtais jusqu’ici à voter non à la réforme des retraites. Le compromis qui émane des Chambres fédérales ne me plait pas sur certains points, que j’ai d’ailleurs développés dans un billet sur mon blog. Il s’agit d’une réforme dont une part importante du fardeau sera porté par les jeunes, et sur ce plan, mon avis demeure inchangé.

Mais j’ai depuis longuement réfléchi. Et j’ai surtout écouté les arguments de part et d’autres. Au final, je me rends compte que l’opposition d’une partie de la droite à cette réforme est purement idéologique. C’est une attaque contre le système de l’AVS.

Quand j’entends le conseiller national libéral-radical Christian Lüscher, avec toute l’arrogance et le mépris qui le caractérisent, affirmer qu’il n’a pas besoin de ces 70 francs supplémentaires par mois pour vivre, je comprends bien ce qui se trame en toile de fond. L’AVS a été fondée sur un principe d’universalité. Tous ceux qui cotisent ont le droit à une rente. Mais tout le monde ne cotise pas sur les mêmes montants. Pour une partie des cotisants fortunés, qui toucheront malgré leurs hauts revenus une rente pour leurs vieux jours, cet argent n’est pas nécessaire. C’est pourtant par ce principe que l’AVS est ce qu’elle est.

C’est cet aspect qui fait la richesse et la beauté de notre premier pilier, qui est un édifice qui met réellement en pratique une redistribution des richesses. La droite financière et corporatiste, qui n’oeuvre en définitive que pour maintenir une société à deux vitesses où règne la loi du plus fort, peut bien se vanter de n’avoir pas besoin de 70 francs de plus pour vivre. Ce n’est de loin pas le cas de tous.

La réforme est critiquable en de nombreux points, et il s’agit sûrement d’un compromis basé sur le plus petit dénominateur commun. Mais de cette réforme naîtra la nécessité d’en négocier une nouvelle à l’horizon 2025 environ. Certains éléments pourront éventuellement être corrigés.

Ce que je me suis refusé à voir jusqu’ici, et c’est ce qui a constitué mon erreur d’appréciation, c’est la stratégie qui se cache derrière cette droite de l’argent: fragiliser le premier pilier, parce qu’il représente tout ce qu’elle déteste. Un édifice basé sur la redistribution, solidaire, qui démontre que l’Etat peut avoir une réelle influence en matière de redistribution des richesses. Cette droite-là ne peut pas laisser perdurer un tel système.

Ce n’est pas de gaieté de coeur que je voterai finalement oui à la prévoyance vieillesse 2020. Mais je préfère un compromis perfectible à la politique de la terre brûlée prônée par une droite qui ne dit pas ses réelles intentions. Depuis longtemps, ce combat idéologique n’a qu’un objectif: déstabiliser la retraite par répartition qu’est l’AVS pour favoriser la retraite privée par capitalisation qu’est le deuxième pilier et la retraite dépendant de la capacité de chacun à faire des économies qu’est le troisième pilier. Tout cela pour ériger en principe universel la loi de la jungle, où seuls les plus aisés peuvent espérer obtenir une retraite digne puisqu’ils n’ont pas besoin de se reposer sur un quelconque système de retraites, la leur étant garantie.

Ignazio Cassis, l’écran de fumée tessinois de la droite conservatrice

Le Tessinois libéral-radical Ignazio Cassis est sous le feu des projecteurs pour la désignation du successeur de Didier Burkhalter au Conseil fédéral. Le principal élément qui fait de lui le favori de ce scrutin? Il représente un canton, le Tessin, qui n’a pas été représenté au Conseil fédéral depuis 1999. Mais derrière ce critère objectif se cache en réalité une lutte de pouvoir. Ignazio Cassis n’est pas le candidat du Tessin, élément alibi pour le porter aux nues: c’est le candidat de la droite dure. Cette analyse, exprimée par le politologue et ancien conseiller national socialiste Andreas Gross hier soir à Forum, n’est pas dénuée d’intérêt.

Malgré une majorité PLR-UDC au Conseil fédéral, ce dernier demeure plutôt de centre droit. L’éventuelle élection d’Ignazio Cassis remettrait en cause cet équilibre, tant le candidat tessinois est le tenant d’une ligne dure à l’interne de son propre parti. En témoigne sa prestation hier soir au 19h30 de la RTS. Interrogé sur l’immigration, Ignazio Cassis a déclaré qu’il y a «trop de migrants en Suisse». Après l’abandon de sa nationalité italienne, démarche saluée par l’UDC, le Tessinois donne désormais de nouveaux gages au parti nationaliste-conservateur en reprenant les stigmates de la rhétorique UDC.

Le favori ne s’est en effet pas contenté de déclarer qu’il y aurait trop de migrants en Suisse. Il a également tenu à distinguer «deux types d’étrangers»: ceux qui viennent dans notre pays pour travailler, et les autres, qui demandent l’asile. Ne nous méprenons pas, ce distinguo est exactement dans la droite ligne du discours de l’UDC. Les travailleurs européens, même s’ils font aussi l’objet des foudres du parti national-conservateur pour la concurrence qu’ils exercent avec les travailleurs indigènes, seraient une catégorie à part. Les requérants d’asile extra-européens, quant à eux, ne viendraient finalement en Suisse que pour profiter des largesses du système social et n’auraient aucune velléité d’intégration et moins encore d’envie de travailler.

Cette rhétorique ne date pas d’hier. Christoph Blocher m’avait confié en 2015 lors d’un entretien à Baden être d’accord «d’accueillir l’immigration favorable à l’économie suisse, mais le reste, nous n’en voulons pas». Les propos d’Ignazio Cassis vont exactement dans le même sens. En créant de facto une différence intrinsèque entre les travailleurs européens et les migrants extra-européens, le Tessinois ne se contente pas de draguer l’UDC. Il relaie ses thèses, les épouse, les défend. Ignazio Cassis est bel et bien le candidat idéal pour le parti blochérien. Qu’importe s’il tergiverse encore sur la nécessité d’une simplification des relations bilatérales avec l’Union européenne, sa capacité à renverser l’équilibre du Conseil fédéral en faveur d’une véritable majorité de droite dure est acquise.

A bien des égards, Ignazio Cassis se retrouve sur l’essentiel de la ligne politique de l’UDC. A la fois conservateur sur les questions de société, peu disposé à l’égard de l’immigration extra-européenne, ultra-libéral sur les questions économiques, le candidat tessinois se révèle être un tenant de la ligne dure du Parti libéral-radical. Jusqu’ici, le pragmatisme d’un Didier Burkhalter a préservé les équilibres au sein du Conseil fédéral. La victoire d’Ignazio Cassis mettrait durablement en péril ce mouvement de balancier si nécessaire.

Continuer à présenter le Tessinois comme le simple représentant de son canton est une erreur d’analyse, ainsi qu’une faute politique. Ce qui se joue sous nos yeux de spectateurs, c’est bien plus qu’une question de représentation régionale au sein du Conseil fédéral. Il s’agit d’une ligne politique, d’une vision de la société, d’un projet, et cela aura une conséquence sur la majorité du gouvernement. Il s’agit donc de voir par-delà le critère régional, qui n’est finalement qu’un contre-feu qui sert des intérêts bien plus politiques qu’il n’y paraît. Ignazio Cassis est le champion idéal pour augmenter encore un peu plus le poids de l’UDC sur la scène fédérale.

Pierre Maudet, le radicalisme comme argument

On continue d’opposer les trois candidats libéraux-radicaux au Conseil fédéral d’après des critères objectifs (région, sexe, âge). L’Assemblée fédérale a-t-elle le mandat d’élire une mascotte, ou bien un membre du Conseil fédéral? On peut légitimement se poser la question, tant ces critères sont partout. Je trouve pour ma part bien plus intéressant de se fier à la vision qui est celle de ces trois candidats. C’est ce qui devrait tous nous préoccuper d’ailleurs.
 
Le Parti libéral-radical a décidé de présenter ses trois candidats à l’Assemblée fédérale. Je m’en réjouis, car en matière de vision politique, Isabelle Moret et Ignazio Cassis se rejoignent sur de nombreux points. Les deux ont des convictions libérales et une méfiance quasi-génétique à l’égard de l’Etat et de toute forme de régulation.
 
Sur ce plan, Pierre Maudet a clairement une vision politique qui diffère grandement de ses concurrents. Certes, il revendique son ADN libéral-radical et défend lui aussi une approche libérale de l’économie. Cela dit, comme il l’a prouvé au cours de ses années d’exécutif à Genève, il s’accommode très bien d’une régulation de l’économie et sait reconnaître les limites d’un libéralisme doctrinal qui se réduit à une logique de «laisser faire» indépendamment des conséquences sociales.
 
Pierre Maudet est un radical pur jus. Son parti défend à l’échelon national une politique reposant avant tout sur l’économie. La ligne du parti s’est durcie ces dernières années, et son accointance avec l’UDC ne cesse d’apparaître au grand jour.
 
Contrairement à ce qu’on a pu lire ici et là dans la presse, Pierre Maudet n’est pas un candidat de rupture. Il est clairement en accord sur l’essentiel de la ligne de son parti. Mais enfin, pour le Genevois, un Etat fort, juste ce qu’il faut, ce n’est pas un gros mot, ni un tabou. C’est ce qui le caractérise par rapport à la ligne actuelle du PLR.
 
Il est l’un des derniers représentants du noble héritage radical de son parti. Cette sensibilité politique a présidé à la création de la Constitution fédérale de 1848. Le Genevois n’a donc pas à rougir de cet héritage, tant il a contribué à façonner la Suisse moderne. Pour autant, son parti s’est réellement éloigné de cette ligne politique.
 
S’il y a un critère à mettre en avant, c’est bien celui de la vision politique. Pierre Maudet, en fin stratège, l’a d’ailleurs bien compris. Il sait que son expérience exécutive et sa conception de la société lui offrent des arguments différents de ses deux collègues de parti. Le PLR doit conserver cet équilibre. Johann Schneider-Ammann et l’un des deux concurrents de Pierre Maudet au Conseil fédéral, ce serait la victoire de la ligne dure du libéralisme économique du parti.
 
Les parlementaires fédéraux auront donc le 20 septembre à choisir entre une vision essentiellement économique sur le plan libéral, et une conception plus nuancée, plus sociale de la société. A ce titre, je ne fais pas mystère de ma préférence. Pierre Maudet est la bonne personne pour conserver un certain équilibre dans la ligne de son parti, mais aussi dans celle du Conseil fédéral.

Le marché du travail, parfois si implacable

Je ne suis pas un senior, et pourtant je me reconnais dans les propos tenus par Jean-Bernard Pillonel, ex-directeur adjoint d’une compagnie d’assurance qui s’est retrouvé au chômage et dont Le Temps relate la descente aux enfers. Son sentiment d’impuissance, la perte de motivation malgré un tempérament optimiste, la colère, l’incompréhension… Tout cela me semble étrangement familier.
 
J’ai été confronté fin 2015 aux affres du burn-out (Le Temps a publié a d’ailleurs publié un témoignage que j’ai co-écrit avec l’ancien député genevois Renaud Gautier sur le sujet, ainsi qu’un article parlant des jeunes qui sont confrontés à cette situation). Mon ex-employeur, pour lequel j’ai travaillé pendant quatre ans, était alors confronté à d’importantes difficultés financières. Totalisant des impayés pour plus d’un million de francs, dont des montants non négligeables à l’égard des assurances sociales.
 
 
J’ai donc été licencié à juin 2016. Je ne remets nullement en cause cette décision. L’entreprise devait réduire ses charges et j’étais absent depuis plusieurs mois. Il était donc évident que cela soit moi qui sois licencié plutôt qu’un employé présent. Malheureusement, la situation s’est envenimée. Toujours en convalescence, j’étais couvert par la perte de gain.
 
Suivi par des médecins des Hôpitaux universitaires de Genève, ceux-ci m’ont recommandé, à des fins thérapeutiques, de reprendre progressivement une activité d’écriture à travers des billets de blog, ce que j’ai fait. Je bloguais alors sur la plateforme de feu L’Hebdo, qui a cité dans ses pages du mois de juillet 2016 un extrait d’une opinion parue sur mon blog.
 
Mon ex-employeur a alors saisi cette opportunité pour m’annoncer la fin de ses «prestations», à savoir le versement de mon salaire au titre de la perte de gain, me reprochant d’avoir une activité professionnelle pendant mon arrêt maladie, allant jusqu’à prétendre que j’avais été rémunéré, ce qui était bien sûr faux.
 
 
Si mon ex-employeur a agi de la sorte, c’est parce que ce n’était pas l’assurance-maladie de l’entreprise qui me versait lesdits salaires, mais lui-même. J’ai appris en effet que leur assurance avait cessé de couvrir les collaborateurs faute du paiement des primes. Il m’avait alors été promis de pouvoir consulter un médecin conseil. Un employeur peut en effet légitimement remettre en question un arrêt maladie, mais doit s’appuyer sur une expertise médicale.
 
Ce fut de vaines promesses. Pendant près de deux mois, j’y ai naïvement cru. Financièrement, ce fut très difficile, mais me pensant dans mon bon droit, j’ai patienté pour rencontrer ledit médecin conseil. Cela ne s’est jamais produit. Voyant que la situation trainait, j’ai saisi mon syndicat pour obtenir un appui juridique. C’est alors que mon ex-employeur m’a annoncé ne plus souhaiter baser sa décision sur la base d’une expertise médicale, en contestant «juridiquement» mon arrêt-maladie.
 
Ce qui, bien sûr, n’avait strictement aucun sens. Endetté par près de deux mois sans aucun revenu, j’ai dû demander l’aide de l’Hospice Général (l’aide sociale à Genève), puisqu’il n’existe malheureusement aucune autre institution pour des cas de litiges financiers avec un employeur. Ce bras de fer a évidemment influencé sur mon état moral, et alors que j’espérais reprendre rapidement une activité au moins partielle, j’ai replongé, cette fois-ci dans la dépression.
 
 
Il m’a fallu encore quelques mois de convalescence pour me remettre sur pied et ainsi pointer (enfin!) au chômage, pour ainsi ne plus dépendre de l’aide sociale et retrouver une situation financière un peu plus confortable. Mais durant cette période, les retards de paiement se sont accumulés. Les poursuites, puis les actes de défaut de bien ont suivi. Plaie d’argent n’est pas mortelle, dit-on. Pourtant, une situation financière de plus en plus catastrophique génère bien des angoisses, et obscurcit aussi toute perspective d’un avenir un peu plus radieux…
 
De plus, ce conflit avec mon ex-employeur a eu des répercussions sur mon droit au chômage. N’ayant plus touché la perte de gain et donc payé les cotisations pour l’assurance-chômage, j’ai perdu près de la moitié de mes droits (la durée du nombre d’indemnités journalières est en effet calculée sur la base de la dernière cotisation de l’assuré).
 
A ce jour, la situation n’est toujours pas réglée. Ce sont plusieurs dizaines de milliers de francs dont je ne reverrai probablement jamais la couleur. En effet, l’entreprise de mon ex-employeur a été placée en sursis concordataire. Je ne sais pas dans quelle mesure cela impactera la procédure engagée aux Prud’hommes, mais je ne nourris pas beaucoup d’espoir en la matière.
 
 
Le sentiment d’impuissance, pour ne pas dire d’injustice, est grand. Je n’ai pourtant jamais baissé les bras et me suis battu corps et âme pour sortir de cette situation, pensant qu’on est soi-même maître de sa propre destinée. Après plusieurs mois de chômage et des dizaines de recherches d’emploi infructueuses, sans jamais le moindre entretien – j’ai pourtant la faiblesse, ou l’arrogance penseront certains, de croire que mon dossier reste intéressant, malgré un trou d’une année dans mon CV –, je vois la perspective de la fin de droit arriver à grands pas.
 
Ce n’est pourtant pas l’envie de travailler qui me manque. Au contraire. Je ne pense pratiquement qu’à cela, tant il est vrai que je n’ai jamais supporté l’oisiveté. De plus, ma profession est ma passion, comme en témoignent mes billets sur le présent blog, ainsi que mes interventions sur les réseaux sociaux. Mais je dois confesser que ces refus systématiques, lesquels sont toujours accompagnés d’un texte standard qui souligne «la qualité» de ma candidature et le «regret» de devoir m’annoncer que quelqu’un d’autre a été retenu, pèsent sur mon optimisme.
 
Je sais ce que mes amis penseront de cette publication: une mise en danger inutile, pouvant nuire à mes recherches d’emplois. Je ne le vois pas de cet œil. Il y a en Suisse une logique de laisser faire dans le marché du travail qui porte préjudice à de nombreuses personnes. N’ayant que vingt-six ans, j’ai la chance de n’avoir pas une famille à nourrir et n’ai donc à ne me préoccuper que de moi. Mais combien doivent faire face à d’injustes décisions, à des violations de leurs droits, sans la protection qui leur est nécessaire pour ne pas se faire abusivement malmené?
 
Etre jeune, à notre époque, n’est pas une mince affaire. Le marché du travail, toujours plus compétitif, a des exigences qui frisent parfois le ridicule. J’ai des proches, de mon âge, qui sont confrontés au chômage. Leur principal défaut, d’après leurs potentiels employeurs? Leur manque d’expérience. En effet, de nos jours, il faudrait sortir d’études et de formations toujours plus longues et exigeantes et avoir déjà trois, si ce n’est cinq ans d’expérience pratique.
 
Si les seniors sont considérés comme coûtant trop cher à cause des charges sociales qu’ils représentent, les jeunes ne sont quant à eux pas assez expérimentés. De nos jours, les débuts de carrière peuvent être particulièrement tumultueux, et la descente aux enfers s’enclenche parfois à cause d’un événement malheureux remettant en cause des années de loyauté et d’engagement. Si j’ai décidé d’en parler, c’est parce que je crois qu’il faut briser les tabous. J’ai suffisamment souffert de cette situation pour ne pas devoir en plus devoir assumer les conséquences d’un silence qui peut s’avérer également, sur le long terme, fort destructeur.
 
Je n’ai pas honte de mon parcours, et je n’ai donc pas de raison de m’en cacher. Quand bien même avoir dû recourir si jeune à l’aide sociale, d’accumuler des dettes et d’être au chômage sont autant de signes extérieurs qui confinent à la marginalisation, à la stigmatisation. Pourtant, c’est quotidien de toujours plus de personnes. N’est-ce pas le conseiller d’Etat socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard qui révélait ces jours que 5% de la population de son canton (40’000 personnes) sont en situation de pauvreté?
 
La honte, c’est d’imposer le silence à ces gens qui n’ont peut-être plus que la parole pour tenter de conjurer le mauvais sort.

Double nationalité: Cassis et Maudet à plat ventre devant l’UDC

 

Le conseiller national tessinois Ignazio Cassis et le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet.

Le conseiller national libéral-radical tessinois et candidat au Conseil fédéral Ignazio Cassis a déclaré à la presse avoir abandonné sa nationalité italienne, estimant que c’était la meilleure chose à faire. Quelques semaines auparavant, le Genevois Pierre Maudet avait également fait savoir qu’en cas d’élection, si le Conseil fédéral devait prendre une telle décision, il serait prêt à abandonner «momentanément» sa nationalité française. A elles seules, les attaques de l’UDC sur la double nationalité ont donc fait courber l’échine aux deux candidats libéraux-radicaux binationaux.

Il s’agit ni plus ni moins d’une faute politique. Stratégiquement, l’objectif du Tessinois et du Genevois est limpide: donner des gages aux parlementaires fédéraux UDC, dont le soutien est loin d’être acquis. Chaque voix comptera le 20 septembre, date de la désignation par l’Assemblée fédérale du remplaçant de Didier Burkhalter au gouvernement. S’assurer quelques votes tout à droite de l’échiquier est donc nécessaire. Mais le message envoyé par les deux candidats est néfaste.

En émettant des réserves sur les doubles nationaux candidats au Conseil fédéral, l’UDC a obtenu deux choses: thématiser son principal fonds de commerce, à savoir la peur de tout ce qui est étranger, et dicter une partie de l’agenda politique. En se soumettant sans combattre, Ignazio Cassis et Pierre Maudet leur ont donné raison. Pourtant, près de 20% des Suisses sont au bénéfice d’une seconde nationalité. Ce signal leur est donc profondément défavorable. Sont-ils des citoyens de seconde zone parce qu’ils ne sont pas uniquement Suisses?

L’UDC a réussi son coup. Elle a distillé le soupçon en déclarant que la binationalité posait problème. Les arguments, complètement farfelus, pour justifier cette position ne manquent pas. Avoir deux nationalités et siéger dans un gouvernement serait un risque de conflit d’intérêt, voire de danger juridique. En effet, si, par exemple, Pierre Maudet était amené à négocier un accord avec la France, celle-ci pourrait le poursuivre parce qu’il disposerait de la nationalité française. Ce qui relève de la fiction la plus absurde. D’une part, le droit est territorial. Un individu est soumis aux lois du pays dans lequel il réside. D’autre part, poursuivre un membre d’un gouvernement national pendant ou après son mandat créerait un évident incident diplomatique.

Jusqu’ici, Pierre Maudet a pu exercer son mandat de ministre cantonal dans un canton frontalier que quiconque n’ait jamais remis en doute sa loyauté envers Genève, ni sa probité dans le cadre de ses fonctions. De même, Ignazio Cassis a pu siéger dans des commissions du Conseil national plusieurs années durant, être chef de groupe du Parti libéral-radical à l’Assemblée fédérale, sans que personne jamais ne s’en émeuve. D’ailleurs, l’éligibilité d’un conseiller fédéral est fondée d’après les critères d’éligibilité à l’Assemblée fédérale. La double nationalité n’est aucunement proscrite pour les parlementaires fédéraux, lesquels sont par définition l’organe de contrôle du gouvernement. Pourquoi un conseiller fédéral devrait renoncer à sa double nationalité, mais pas un membre du Parlement?

L’aplaventrisme d’Ignazio Cassis et de Pierre Maudet sur cette histoire de double nationalité a pour conséquence de crédibiliser la position de l’UDC. Ce qui revient, fatalement, à ouvrir la boîte de Pandore. De jeter l’opprobre sur toute personne bénéficiant de deux nationalités. Pourquoi ne renonceraient-elles pas à leur seconde nationalité pour prouver leur attachement sincère à la Suisse? Tout cela n’a aucun sens. L’information étant publique, il y aurait fort à parier que toute suspicion de trahison de la part d’un conseiller fédéral ferait l’objet d’une dénonciation de la part des parlementaires. Renoncer à sa nationalité, ce n’est pas renoncer à son histoire, à ses éventuels sentiments d’appartenance à un second pays. En quoi le conflit d’intérêt ne serait plus envisageable du simple fait d’avoir renoncé à sa deuxième nationalité?

Ignazio Cassis affirme avoir abandonné sa nationalité italienne au moment où il a décidé de se mettre à disposition de son parti. Ce qui date quand même d’il y a quelques semaines. Pourquoi le rendre public si tardivement? Pourquoi Pierre Maudet, qui n’est pourtant pas vraiment connu pour son aptitude à la soumission politique, a-t-il cru bon de se déclarer prêt à abandonner sa nationalité française de façon temporaire?

Tout cela démontre que ces deux candidats sont prêts à renier beaucoup d’eux-mêmes pour accéder au pouvoir. De surcroît, cela pose des questions quant à leur capacité à faire face à des pressions politiques. S’ils ne sont pas prêts à se battre pour ce qu’ils sont, en refusant de donner à l’UDC le droit de dicter des règles supralégales, qu’est-ce qui nous garantit qu’ils sauront résister aux attaques politiques dont ils feront forcément l’objet lors de l’exercice de la fonction de conseiller fédéral? Cette attitude opportuniste envoie malheureusement un message clair: pour accéder à la fonction suprême, rien ne les arrête. Jusqu’où sont-ils prêts à se contorsionner pour obtenir des voix?  

Le projet de fracture sociale des associations patronales vaudoises

Le plan quinquennal des organisations patronales vaudoises a le mérite d’établir clairement le projet politique de la droite économique. Nulle vision globale de la société, nulle digression sur un bien commun idéal. Il ne s’agit pas de défendre un projet d’avenir, mais bien de répondre à des exigences purement corporatistes, en dépit des conséquences éventuelles de telles mesures sur la cohésion sociale et sur le bien être des plus faibles. Le mantra de ces corporations est toujours le même: améliorer la compétitivité, qu’importe la f(r)acture sociale.

Supprimer l’impôt sur les successions, réduire l’imposition des personnes physiques et alléger l’impôt sur la fortune, appliquer les mesures de la troisième réforme de l’imposition des entreprises acceptée par les Vaudois, libéraliser le secteur de la santé, réduire les aides sociales…

La directrice de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie, Claudine Amstein, citée par 24 Heures, estime que l’aide sociale est par trop attractive et que les dépenses publiques en la matière augmentent trop rapidement. Une analyse des causes d’une telle situation, qui a de quoi préoccuper? Surtout pas. La seule réponse à ce problème qui concerne la société dans son ensemble consiste à couper dans les aides.

Qu’importe si cette sombre réalité est la conséquence d’une économie toujours plus compétitive, nourrissant des objectifs de performance et de rentabilité toujours plus élevés, rendant le marché du travail plus exigeant. Plutôt que de s’attaquer aux racines du mal, les associations patronales préfèrent la méthode de l’autruche. En réduisant les dépenses sociales, on cache le problème sous le tapis.

La droite économique n’a en définitive qu’un seul objectif: réduire voire supprimer toutes les barrières à la liberté économique, laquelle, en pareille situation, devient une sorte de liberté des plus forts. Les laissés-pour-compte n’ont pas voix au chapitre. S’ils ne s’adaptent pas aux exigences du marché, ce n’est pas que le marché est injuste ou qu’il doit être régulé pour que les bénéfices soient perçus par tous, non, c’est simplement que les inadaptés ne veulent pas consentir à faire les efforts qui s’imposent pour se conformer à l’évolution du monde comme il va.

S’il y a toujours plus de personnes à l’aide sociale, ce n’est bien sûr que parce que celle-ci est par trop attractive. Ce n’est certainement pas parce que les règles quasi-divines du libéralisme étroitement économique ne peuvent que fracasser la société en multipliant les drames individuels.

Les associations patronales ne veulent guère d’un contrat social, ce qu’elles veulent, ce sont des contrats pour leurs clientèles. Alors pour qu’advienne le monde idéal de la pleine et entière liberté économique, il faut continuer à stigmatiser celles et ceux qui se retrouvent à la marge. Durcir les conditions d’octroi de l’aide sociale. Réduire le montant octroyé aux indigents et à celles et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Durcir le ton face aux chômeurs, lesquels doivent sans cesse prouver leur bonne volonté pour pouvoir jouir des indemnités pour lesquelles ils ont cotisé des années durant.

A contrario, la droite économique veut alléger le fardeau des plus aisés. Elle oublie pourtant que la société se fonde sur des interdépendances cruciales. Que ceux qui contribuent à la richesse économique du canton sont parfois ceux qui doivent quémander des aides au logement, des subsides à l’assurance sociale, des prêts à leur entourage pour boucler leurs fins de mois, tout en s’interdisant de consulter un dentiste lorsque leur hygiène bucco-dentaire l’exige pourtant.

Nous ne défendons pas une société d’assistés. Ce n’est pas notre propos. Nous disons simplement ici que de telles mesures drastiques ne peuvent faire l’économie d’une vision globale et cohérente de la société. Qu’à trop marginaliser les plus faibles, le sentiment d’injustice ne peut qu’augmenter. Une société juste est une société équilibrée, où les richesses circulent et ne sont pas concentrées. Cette droite économique qui se revendique d’un libéralisme débridé fait l’impasse sur les notions pourtant fondamentales de ce courant de pensée, qui ne se limite heureusement pas aux seuls critères économiques.

La circulation de l’argent est l’une des conditions sine qua non au bon fonctionnement de l’économie de marché. Or, les mesures phares des associations patronales vaudoises n’auront pour conséquence que de contribuer à l’accroissement des richesses par un petit nombre, tout en laissant sur le trottoir les plus faibles. Ce libéralisme-là n’est pas seulement contraire à l’idée portée par les penseurs libéraux, qui défendaient le principe selon lequel une économie libre doit enrichir tout le monde, il va à l’envers du bon sens et contribue à diviser la société.

Le bullshit marketing de Tamedia

Les éditeurs continuent leur stratégie de réduction massive des effectifs dans les médias. Après la suppression par Ringier de L’Hebdo en début d’année et le licenciement d’une quinzaine de journalistes au Temps, Tamedia annonce ce mardi 22 août la fusion des rédactions de 20 Minutes et du Matin. Le communiqué publié sur le site du Matin tente de minimiser les conséquences de cette décision, laquelle doit permettre «de renforcer [la] position respective» des deux titres. L’opération se solde pourtant par six licenciements du côté du Matin, et par la suppression de postes à la suite de départs «naturels» des deux côtés.

Il y a dans la présentation de cette décision des éléments de langage censés démontrer qu’il s’agit d’une stratégie gagnante, y compris pour qualité des médias concernés. Comme si faire toujours mieux avec toujours moins était réalisable dans un secteur tel que la presse. Cette stratégie n’est gagnante que pour Tamedia, qui continue sur sa lancée de réduction d’emplois, prenant comme argument imparable les difficultés financières des titres faisant l’objet de restructuration. Oui, mais voilà, ces pertes chroniques ne tombent pas du ciel. C’est ce même éditeur qui, il y a quelques années, a retiré aux journaux certaines activités qui leur permettaient de financer leur activité de média.

En centralisant ces sources de revenus à Zurich, Tamedia a retiré à ses propres titres des activités rentables, tout en maintenant à leur égard des objectifs de rentabilité plutôt élevés étant donné la situation délicate du marché de la presse. C’est donc facile pour l’éditeur de présenter ces journaux à l’aune de difficultés financières dont il est seul responsable par ses choix. Cela procède d’une stratégie à moitié assumée.

La stratégie de l’uniformisation

La presse fait face à d’importants défis structurels. L’émergence d’internet et des journaux gratuits a profondément bouleversé le marché publicitaire. Deux réponses sont possibles dans une telle configuration: désinvestir, conduisant de facto à une concentration des journaux et donc à une suppression inéluctable de nombreux titres, ou investir, pour renforcer l’identité de chaque média. Tamedia a décidé de désinvestir. Comment se démarquer des journaux gratuits? En proposant un contenu différencié, complémentaire, apportant une véritable valeur ajoutée au contenu. Pourquoi un lecteur achèterait un journal dont l’essentiel de l’information se démarque peu des contenus accessibles gratuitement?

Sur internet, les titres romands de Tamedia se différencient déjà très peu. La multiplication des dépêches d’agence donne l’impression que les contenus sont les mêmes, bien que chaque titre publie sur son site respectif des articles qui lui sont propres. Mais la différence se réduit comme peau de chagrin. L’inéluctable fusion des rédactions de la Tribune de Genève et de 24 Heures semble être la prochaine étape. De plus en plus de contenus communs sont publiés dans les versions papiers de ces deux titres régionaux. Il ne suffit plus à Tamedia que de passer à l’étape suivante, en proposant, via du bullshit marketing dont il a le secret, un grand média «lémanique», unique. La fin d’une époque. La position de ce grand titre – reprenant le meilleur des deux titres dont il sera l’héritier – se verrait ainsi «renforcée» et sa pérennité «assurée».

Sur le plan financier, la stratégie de Tamedia fait sûrement sens. Concentrer ses titres a pour effet de réduire les coûts de production, tout en garantissant une orientation claire aux yeux des annonceurs, permettant des stratégies publicitaires plus agressives. Ce sont ces annonceurs, désormais, qui bénéficient de toute l’attention des éditeurs. Adieu l’époque où l’on décrivait volontiers ces groupes de presse comme de bons philanthropes ayant à cœur de défendre une diversité et une qualité au sein des médias suisses. Cette ère est révolue.

Le cas Blocher

A l’extrême opposé de la stratégie de Tamedia, il y a le cas Christoph Blocher. La figure de proue de l’UDC a récemment annoncé le rachat de 25 journaux gratuits via la société éditrice de la Basler Zeitung dont Blocher est actionnaire. Le politicien a compris l’importance du rôle de la presse locale, voire «micro-locale», à l’heure où les contenus rédactionnels tendent à une forme d’uniformisation via les agences de presse et l’information instantanée. L’attitude du tribun UDC a bien sûr fait grincer des dents à gauche comme à droite, ainsi qu’à l’interne de la profession journalistique. Mais si Christoph Blocher a les coudées si franches pour effectuer une telle opération, c’est bien que le marché le lui permet.

L’avenir de la presse est désormais assez clair. Il y aura d’un côté les éditeurs, qui promeuvent une concentration des médias pour satisfaire leur actionnariat qui ne souhaite plus soutenir à tout prix la presse, et de l’autre des investisseurs plus clairvoyants, qui verront dans la presse régionale, locale, des vertus qui feront peut-être défaut aux titres uniformisés de la concurrence. A terme, ces grands changements pourraient en réalité conduire à une véritable diversification de la presse. Mais pour qu’une telle perspective paraisse réaliste, il reste encore à convaincre celles et ceux qui peuvent investir de l’intérêt du journalisme. Ce n’est de loin pas encore gagné.

Toutefois, tout n’est pas encore perdu. Alors que Tamedia laisse entrevoir de plus en plus clairement sa stratégie de fossoyeur de ses propres titres, d’autres acteurs adoptent une stratégie différente. Nous avons cité Christoph Blocher. Dans l’arc lémanique, le retour de Radio Lac, anciennement Yes FM – racheté par Antoine de Raemy – augure du bon pour la diversité des opinions sur les ondes radiophoniques romandes.

S’il semble peu probable de voir les éditeurs effectuer un virage à 180 degrés ces prochaines années, la période paraît propice à l’émergence de nouveaux projets, qui devront s’orienter vers une complémentarité de la presse d’information en continu. Les éditeurs conserveront sur le plan de l’information immédiate une longueur d’avance par les moyens dont ils disposent. Le reste du champ de l’actualité – et il est vaste! – est encore largement exploitable. Espérons qu’il y ait un sursaut salutaire au sein de la profession journalistique pour que de nouveaux acteurs voient le jour et prennent ces places encore libres.

Peur, menaces, chantage… le débat démocratique suisse mérite mieux

 

Chaque votation populaire en Suisse suscite de vastes débats. Les discussions sont passionnées et les arguments se multiplient. Ces derniers ne brillent toutefois pas souvent par leur originalité. A gauche comme à droite, on hésite rarement à appuyer sur la corde sensible: la peur. Que cela soit à travers des menaces à peine voilées ou un chantage éhonté.

Quelques exemples récents: l’initiative Minder, il y a quelques années, avait beaucoup agité les milieux économiques, lesquels avaient fait campagne à grand renfort de slogans anxiogènes. Accepter cette initiative, c’était, à en croire leurs déclarations, porter un coup fatal à la success story économique de la Suisse. La majorité du corps électoral a cependant choisi, malgré l’argument de la peur, de soutenir cette initiative. Et la Suisse se porte toujours bien, sans grande surprise.

Les milieux économiques sont connus pour leur recours incessant à la peur et à tout ce qui en découle. Six semaines de vacances? Le modèle économique suisse n’y survivrait pas. Un salaire minimal? Impensable, sous peine de flinguer la prospérité du pays. Bref, la qualité des arguments n’est pas souvent au rendez-vous. Mais les milieux patronaux ne sont de loin pas les seuls à abuser de telles stratégies vieilles comme le monde.

Dans le cadre de la votation sur la troisième réforme de la fiscalité des entreprises, le conseiller fédéral Ueli Maurer avait mis en garde la population: la refuser, c’était s’exposer à une inévitable hausse des impôts des personnes physiques. Les Suisses ne s’y sont pas trompés et malgré la menace et le chantage, ils ont refusé le projet du Conseil fédéral. Résultat, ce dernier planche maintenant sur une nouvelle version, laquelle devrait être épurée des éléments qui ont conduit à faire échouer la précédente réforme.

Les Suisses se prononceront le 24 septembre sur la réforme de la prévoyance vieillesse. Sujet éminemment important. Le Parti socialiste, toujours prompt à dénoncer – avec raison – les arguments iniques faisant appel au chantage, à la menace et à la peur de ses adversaires, ne se gêne pourtant pas d’y recourir également. La cohérence est une vertu plutôt rare en politique. Il faut dire que la réforme proposée par le ministre socialiste Alain Berset – et amendée par les Chambres fédérales – divise jusqu’à l’interne de son parti. La nervosité est donc à son comble.

Le conseiller fédéral a donc tenu à imposer sa réforme coûte que coûte, y compris en ayant recours à la médiocrité des arguments anxiogènes. Refuser la réforme de la prévoyance vieillesse? Allez-y, bon peuple, mais sachez qu’il n’y a pas de plan B. Les Socialistes chantent cette litanie à chaque fois qu’ils en ont l’occasion. Ce mauvais refrain a également été utilisé par les défenseurs de la réforme de la fiscalité des entreprises, avec le résultat qu’on connait.

De la part du Conseil fédéral, nous serions en droit d’attendre un peu plus de hauteur dans la tenue du débat. Parce qu’aucun projet ne peut légitimement être défendu selon une logique de forcing. Une réforme ne s’impose pas par l’absurde, elle se défend d’après la justesse de ce qu’elle entend apporter au pays. De plus, la logique «pas de plan B» est malhonnête et fait abstraction de la résilience de notre modèle institutionnel.

La peur et ses différents ressorts ne seront jamais de bons arguments dans un système démocratique comme celui de la Suisse. Cela ne fait que cristalliser les oppositions, avec pour conséquence un sentiment de défiance à l’égard des autorités. A quoi cela sert de consulter la population si on ne lui laisse pas le choix? Les projets ont toujours des qualités et des défauts. C’est sur ces seuls éléments qu’il convient de débattre. Le corps électoral n’est pas un âne à qui l’on promet la carotte ou le bâton en fonction de ses décisions.

Si la réforme de la prévoyance vieillesse devait être refusée, il est évident que le Conseil fédéral fera tout ce qui est en son pouvoir pour revenir avec un nouveau projet. Bien sûr, une telle perspective comporte un délai supplémentaire, et peut avoir des conséquences fâcheuses. Mais ce qui est plus fâcheux encore, c’est de venir avec un projet et de le présenter comme inéluctable, faute de quoi ça serait le fichu chaos. Cette logique est détestable, parce qu’il y aura toujours la place pour une alternative. C’est ce que nous sommes en droit d’exiger de la part de nos représentants.

Gouverner, c’est prévoir. L’échec d’une réforme fait partie des scénarios que le Conseil fédéral, tout comme les partis, doivent anticiper. S’ils ne sont pas capables de convaincre le corps électoral du bienfondé de leur réforme, c’est à eux de se remettre en question. Sinon, autant dissoudre le peuple, puisque de toute façon, quel que soit l’enjeu sur lequel il est appelé à se prononcer, on le matraque de menaces, chantage et autres promesses d’apocalypse. Le nécessaire débat démocratique mérite mieux, beaucoup mieux.

Prévoyance vieillesse: pourquoi les moins de 45 ans doivent refuser la réforme

 

Les Suisses voteront le 24 septembre sur l’important paquet de réformes «Prévoyance vieillesse 2020», fruit d’un compromis politique minimaliste après 7 ans de travaux et ayant pour but d’améliorer la situation du premier et du deuxième piliers. Les précédentes tentatives de réformes individuelles de l’AVS et de la Loi fédérale sur la prévoyance professionnelle vieillesse (LPP) ont échoué. La situation n’en est donc que plus urgente, et c’est par le biais d’un paquet de mesures que le Conseil fédéral soumettra sa réforme en votation populaire.

Nous pouvons en effet constater depuis plusieurs années cette mauvaise habitude du gouvernement d’élaborer des «grands paquets» pour tenter de ménager la chèvre et le chou en s’assurant des soutiens de part et d’autre de l’échiquier politique tout en espérant faire passer la pilule en votation populaire. C’est un véritable problème qui pose des questions en matière de légitimité démocratique, puisque l’objectif – inavoué – est de jouer sur le plus grand dénominateur commun en termes d’intérêts individuels tout en fabriquant des compromis politiques basés… sur le plus petit dénominateur commun.

Mais là n’est pas notre propos. La réforme de la prévoyance vieillesse telle qu’elle sera soumise au vote des Suissesses et des Suisses le mois prochain doit impérativement mobiliser les jeunes générations, parce qu’elle prend en otage les moins de 45 ans en leur faisant porter l’essentiel du fardeau. En effet, les assurés d’au moins 45 ans bénéficieront de mesures transitoires concernant le deuxième pilier, soit la garantie des droits acquis, dont la facture totale s’élève à 400 millions de francs – et qui se reporte donc sur les moins de 45 ans.

Pourquoi donc cette fracture générationnelle? Il s’agit bien d’un élément clientéliste de la réforme, s’adressant en priorité aux babyboomers. Les plus de 45 ans représentent également la catégorie d’âge qui vote le plus, alors que les jeunes générations ont plutôt tendance à se mobiliser beaucoup moins facilement, voire à tout simplement bouder les urnes. C’est donc un moyen de s’assurer, en partie du moins, le soutien de celles et ceux qui devront consentir à moins d’efforts pour financer cette réforme, tout en reportant le fardeau sur les plus jeunes. C’est proprement inacceptable.

De surcroît, l’un des objectifs premiers de la réforme est de pérenniser le fonds AVS, lequel s’orientera, faute de révision, vers des déficits chroniques monumentaux ces prochaines années. Or, le projet du Conseil fédéral, amendé et adopté par l’Assemblée fédérale, prévoit une hausse de 70 francs des rentes AVS pour les futurs rentiers, ce qui est paradoxal puisque cela augmente les dépenses du fonds AVS alors qu’il s’agit d’en stabiliser les dépenses autant que l’évolution démographique le permet tout en générant de nouveaux revenus, notamment au travers d’un relèvement de la TVA de 0,3 point et de l’utilisation des 0,3 point de TVA dévolu à l’assurance invalidité. Cette hausse de la TVA sera d’ailleurs en partie financée par les retraités déjà pensionnés, lesquels ne bénéficieront pas de la hausse de 70 francs de leur AVS… De plus, employés et employeurs verront leurs cotisations au premier pilier augmenter respectivement de 0,15% chacun (0,3% au total).

La réforme soumise à l’aval du corps électoral stabilisera donc la situation du fonds AVS jusqu’en… 2030! A partir de là, la pérennité du fonds AVS sera remise en question, puisque le déficit se creusera lentement. Comment dès lors justifier cette hausse de 70 francs de l’AVS? D’abord pour compenser la baisse du taux de conversion minimal du deuxième pilier, qui sera abaissé de 6,8% actuellement à 6% en cas d’acceptation du projet le 24 septembre. Il ne s’agit rien de moins que d’un fumeux transfert de charge visant à cacher l’inévitable: le modèle du premier et du deuxième piliers sont en sursis, et faute d’une révision globale de notre système de retraite, il faudra sans aucun doute consentir à des baisses de prestations dans les décennies à venir.

Pourquoi les moins de 45 ans, qui sont les plus mal lotis avec cette réforme, devraient accepter de porter l’essentiel du fardeau d’un système à bout de souffle? Ni le gouvernement, ni le parlement n’ont pour l’heure décidé de s’attaquer sérieusement à la question, en réfléchissant à un changement de paradigme. De son côté, le Parti libéral-radical distille à l’envi l’idée que l’élévation de l’âge de la retraite est la pierre angulaire d’une réforme pérenne. Ce qui, bien entendu, est faux. A quoi peut bien servir une élévation de l’âge de la retraite dans une société où les salaires stagnent, où le marché de l’emploi a profondément évolué depuis la création de notre système de retraite et où, justement, de plus en plus d’assurés sont confrontés à la nécessité de se réorienter professionnellement, au risque de perdre des années de cotisations?

Nous ne pourrons pas faire l’économie d’une réflexion sur les moyens de financer durablement notre système de retraite. Devons-nous continuer à nous limiter aux seules cotisations sur les salaires, ou envisager de considérer l’entièreté des revenus, y compris ceux de la fortune, pour financer notre modèle social? Sur le plan économique, savons-nous si l’environnement de taux bas, voire négatifs, va se prolonger ces prochaines décennies, et donc remettre en question le système de capitalisation du deuxième pilier, dont 30% des cotisations servent désormais à payer les pensionnés actuels?

Toutes ces questions doivent être posées sans tabou, et le débat doit être de portée nationale. La réforme de la prévoyance vieillesse 2020 est urgente, cela ne fait aucun doute. La remise en question de son paradigme l’est tout autant. Les moins de 45 ans, qui n’ont aucune garantie de bénéficier un jour de l’AVS, voire du deuxième pilier tel qu’il existe aujourd’hui, doivent faire entendre leur voix. Cette réforme s’apparente à une prise d’otage, à la fois parce que les défenseurs ne cessent de répéter qu’il n’y a pas de plan B en cas de refus, et parce que le temps passe et que la situation devient de plus en plus urgente. Refuser la réforme, ce serait prendre un grand risque, celui de voir par exemple une partie du Parlement proposer un projet encore moins satisfaisant que le compromis actuel.

Mais l’accepter, c’est aussi prendre un risque, celui de fracturer la solidarité entre générations, en faisant porter l’essentiel du fardeau sur les moins de 45 ans tout en permettant aux babyboomers de bénéficier des largesses d’un système qu’ils ont largement contribué à créer et qui montre de plus en plus des signes d’essoufflement très inquiétants. Nous pensons donc que les moins de 45 ans doivent se mobiliser en conséquence et refuser ce projet, ceci afin d’exiger d’être enfin considérés à part égale avec le reste de la population. La solidarité n’a aucun avenir si elle se fonde sur des principes politiques qui opposent entre elles les générations. De plus, il s’agit de revendiquer la nécessité d’élargir le champ du débat, pour que les réformes du système actuel ne se limitent pas à repousser l’inéluctable. Pour que le coût du système de retraite suisse ne repose pas principalement sur les jeunes générations, ces questions doivent être abordées de façon urgente. Accepter cette réforme, c’est légitimer la stratégie de court terme du Conseil fédéral et du Parlement. Ce n’est, en définitive, dans l’intérêt de personne.