Pierre Maudet: «La liberté sans le cadre, c’est le Far West»

 

La succession du conseiller fédéral libéral-radical Didier Burkhalter s’achèvera ce jeudi 20 septembre. Le Conseil national et le Conseil des Etats se réuniront pour décider qui d’Isabelle Moret, d’Ignazio Cassis ou de Pierre Maudet remplacera le Neuchâtelois. Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet s’est démarqué durant cette campagne en proposant une «candidature de propositions», selon ses propres termes, privilégiant le fond à la forme. Mais qu’en est-il vraiment? Pour le savoir, je lui ai envoyé mes questions. Voici ses réponses. 

Vous êtes passé en moins d’un mois du statut d’outsider dans la Course fédéral à celui de grand rival du favori Ignazio Cassis. De plus, les médias alémaniques ont semble-t-il été largement conquis par votre style. Quoi qu’il arrive le 20 septembre à l’Assemblée fédérale, vous avez déjà gagné votre pari, non? Votre destin fédéral paraît désormais acquis, que cela soit cette année ou plus tard.
Mon objectif n’a jamais été de prendre date mais de proposer un projet, une méthode et une vision pour la Suisse. Pour maintenant et les années qui viennent. Mais c’est vrai, les semaines passées à sillonner la Suisse et rencontrer des dizaines de personnes de tous milieux ont été passionnantes. Elles ont renforcé et développé ma vision de notre pays. J’y puiserai certainement de l’inspiration ces prochaines années quel que soit mon mandat politique.

Vous êtes un libéral-radical et vous revendiquez vos convictions libérales. Toutefois, contrairement à vos deux collègues et concurrents, vous êtes surtout le représentant du radicalisme. Vous revendiquez d’ailleurs votre fibre sociale et pour vous, un Etat fort n’est pas un tabou. En quoi cette sensibilité politique qui vous distingue pourra s’avérer utile au sein du Conseil fédéral?
Je suis en effet de ceux qui considèrent que l’Etat doit donner un cadre à la société. Le libéralisme fait jouer les forces du marché et libèrent les énergies créatrices, de richesses notamment. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. La liberté sans le cadre, c’est le Far West, le cadre sans la liberté, c’est la dictature. Ni l’un ni l’autre ne me semblent bon pour mon pays. J’ai la faiblesse de croire que le pays peut bénéficier de mon expérience acquise à Genève. Je suis également attaché à l’idée de justice sociale, plus précisément à l’idée qu’il faut assurer une certaine égalité des chances. Libre ensuite à chacun fournir des efforts de de voir ceux-ci récompensés.

Vous releviez dernièrement dans les colonnes du Matin Dimanche que vous bousculiez les codes. Ne craignez-vous pas que ce tempérament qui vous est propre constitue un défaut à l’intérieur de la Berne fédérale, où l’on aime bien que les choses évoluent à leur rythme?
C’est vrai, j’ai constaté qu’il y avait à Berne des codes et des habitudes. J’ai réalisé aussi depuis 10 ans que j’exerce des fonctions exécutives qu’on pouvait faire évoluer les modes d’action. Mais surtout, c’est ma manière de fonctionner. J’ai ressenti dans mes contacts avec les parlementaires, particulièrement les plus jeunes, que les choses étaient en train de bouger. L’innovation est ainsi aussi valable en politique.

Estimez-vous qu’il y a en Suisse des secteurs qui nécessitent des réformes courageuses?
Ce n’est pas tant une question de secteurs mais de manière d’envisager les réformes et le chemin qui y mène. Je le répète, mon action est avant tout pragmatique. Problème – analyse – écoute – solution – résultats. Nous nous devons d’adapter notre société aux nouvelles réalités qui l’entoure, sans pour autant renier nos valeurs et ce que nous sommes. C’est au contraire en évoluant que nous pourrons les protéger.

Sur le plan numérique, la Suisse accuse un certain retard. La protection des données individuelles, notamment, est un sujet qui intéressent beaucoup de vos concitoyens. Certaines voix se sont élevées pour demander la création d’un secrétariat suisse au numérique, comme il en existe dans d’autre pays. Partagez-vous ce constat?
Pourquoi pas. Mais si, et seulement si on démontre que la création de cette nouvelle entité est la solution aux problèmes rencontrés. Avec mon parti, je m’oppose à la création de nouvelles couches de mille-feuille administratif qui tend à étouffer les citoyens et leurs libertés. Dans les albums d’Astérix, Goscinny évoque ainsi à plusieurs reprises la création de commissions et de sous-commissions pour enterrer chaque dossier ou se donner l’occasion de l’examiner lors d’un prochain déjeuner pour, au final, ne pas trouver de solutions.

Comment vous positionnez-vous par rapport à la collecte et à l’utilisation des données individuelles? Est-il nécessaire de mieux encadrer ces pratiques?
Comme toujours, les nouvelles technologies apportent de nouveau avantages et de nouveaux risques de dérapages. Il nous appartient de les identifier et de les traiter, sans brider l’innovation et l’esprit d’entreprise qui a fait la prospérité et le succès de la Suisse. Je pense que le citoyen doit garder un certain contrôle sur ses données individuelles, par exemple le pouvoir de s’opposer à leur diffusion ou utilisation.

L’augmentation annuelle des primes de l’assurance-maladie obligatoire inquiète bon nombre de Suisses, particulièrement en Suisse romande. Quels sont selon vous les réponses à apporter pour freiner la hausse des coûts de la santé?
Cette augmentation répond d’abord au vieillissement de la population et à un niveau de soin de plus en plus sophistiqué. Mais aussi à une certaine sur-consommation médicale. Je pense que les cantons doivent pouvoir retrouver un certain contrôle sur leur offre médicale.

Votre collègue au Conseil d’Etat genevois Mauro Poggia et son homologue vaudois Pierre-Yves Maillard vont lancer très prochainement une initiative visant à introduire une caisse de compensation cantonale. Celle-ci permettrait aux cantons de créer des entités cantonales où seraient réunis des professionnels de la santé, des représentants des assurés et du canton pour fixer chaque année le montant des primes. En contrepartie, les assureurs seraient rémunérés pour leurs activités administratives. Une telle solution est-elle envisageable pour le libéral que vous êtes?
Je ne suis pas un spécialiste du sujet mais j’accueille avec bienveillance toutes les propositions qui permettraient une baisse des primes d’assurance-maladie. Dans le cas d’espèce, la vraie question est de savoir si une telle solution serait viable et fonctionnelle. Par exemple, comment la présence des HUG serait intégrée dans le calcul des primes de notre canton?

Toujours sur le plan économique, une certaine insécurité se fait ressentir dans le marché du travail. Les cas de chômage de longue durée sont toujours plus nombreux. Le sentiment que la main d’œuvre européenne accapare le travail des Suisses grandit encore, malgré le vote du 9 février et son application, jugée très light. Avez-vous conscience du sentiment d’injustice d’une partie de la population? Quelles réponses leur apporter pour mieux les protéger?
Oui. Lors de la crise financière de 2008, la Suisse, bien que moins touchée que ses voisins, a également subi un coup d’arrêt, qui a mis au grand jour le fait que la prospérité de notre pays ne bénéficie pas toujours à tous. Le temps des certitudes est ainsi terminé. Dans leur quotidien, nos concitoyens craignent pour leur sécurité économique et s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Ces inquiétudes légitimes suscitent un besoin de protection et de maintien des grands équilibres auquel l’Etat doit répondre. A Genève, j’ai mis en place une Inspection paritaire des entreprises (IPE) qui a été votée à l’unanimité par le Grand Conseil. L’objectif étant justement de lutter contre le dumping salarial et le travail au noir. Je pense ainsi que l’Etat doit mettre en place des mesures de contrôles afin de surveiller bonne application des mesures d’accompagnement des bilatérales.

Sur le plan sécuritaire, le chef de groupe socialiste à l’Assemblée fédérale, le Vaudois Roger Nordmann, vous a récemment qualifié de «hardliner». Ce qualificatif vous convient?
Quand c’est nécessaire, je sais prendre des décisions fermes. Si l’examen d’une demande d’asile a permis d’établir qu’elle n’était pas fondée, il est logique qu’une expulsion soit prononcée. Il ne sert à rien de fixer des critères si on ne se donne pas les moyens de les faire appliquer. Mais j’ai aussi montré avec l’opération Papyrus que je pouvais soutenir la régularisation de sans-papiers, bien intégrés, travaillant dans le canton et qui respectent toutes les autres lois suisses. Pour ce qui concerne la sécurité, la politique que j’ai appliquée à Genève a permis de faire baisser presque tous les taux de criminalité, à l’exception de la violence domestique. C’est un résultat salué par la population. 

De récents événements ont mis en lumière le rôle de certaines filières de l’islam radical en Suisse. La population s’inquiète beaucoup à ce sujet. Quelles sont selon vous les mesures à mettre en place pour garantir la sécurité des citoyens et combattre les éventuels réseaux qui attirent, forment et envoient des gens, surtout des jeunes, faire le djihad? 
Il faut renforcer la capacité de la police à suivre de près ces agissements. C’est ce que fait la nouvelle loi sur le renseignement au niveau fédéral et que je tente de faire au niveau cantonal avec la lutte contre la radicalisation via la mise en place d’un outil de prévention.

Quelle réponse doit apporter la Confédération à la question du traitement des jeunes qui reviennent justement du djihad?
Cette question a déjà traitée au niveau du canton de Genève. Nous avons mis en place un numéro de téléphone: 0800 900 777 qui permettra, sur le modèle de «la main tendue» de recueillir les préoccupations des citoyens inquiets devant la radicalisation présumée d’un proche.

Estimez-vous que la politique actuellement conduite par le Conseil fédéral dans la gestion de la crise migratoire est adaptée? Voyez-vous des changements à apporter en la matière?
A Genève, j’ai appliqué une politique pragmatique, ferme sur les renvois de personnes qui ne respectaient ni les critères de l’asile ni n’avaient la volonté de s’intégrer. Je pense que la Suisse doit répondre d’une manière digne à la détresse de ceux qui fuient leur pays en guerre ou y sont persécutés. En outre, je pense que cette question doit être traitée au niveau européen aussi.  

Certains membres de l’UDC vous qualifient volontiers d’«euro-turbo», allant jusqu’à vous accuser de vouloir faire adhérer la Suisse à l’Union européenne par la bande. Quelle votre position personnelle par rapport à l’Union européenne, et quelle devrait être selon vous la politique de la Suisse vis-à-vis de l’Union européenne?
A l’heure actuelle, la question de l’adhésion ne se pose pas. Mais la Suisse doit chercher activement à stabiliser ses relations avec ses voisins, et donc avec l’UE. Je n’aime pas l’expression d’accord institutionnel. Il donne une fausse impression d’adhésion rampante alors que ce que nous voulons est stabiliser nos relations, donner un cadre juridique sûr à nos entreprises et leur ouvrir le marché européen. Et à terme, il faut bien comprendre que l’UE est en pleine évolution avec le Brexit et les évolutions que l’on observe actuellement en Europe centrale. La question européenne est un sujet en constante évolution qui demande souplesse, pragmatisme et détermination. 

Si vous deviez être élu le 20 septembre au Conseil fédéral, le hasard du calendrier fait que vous seriez le premier conseiller fédéral né à Genève depuis exactement un siècle! Le précédant étant Gustave Ador, élu en 1917. Tout un symbole, n’est-ce pas?
Ce serait un bel anniversaire. Je note également que Genève n’a pas été représenté au Conseil fédéral pendant 74 ans, de 1919 à 1993, date de l’élection de Ruth Dreifuss. Mais Genève n’est pas une région linguistique, c’est aussi la capitale des droits de l’homme et l’un des moteurs économiques de la Suisse. Pour preuve le fait que Genève soit l’un des derniers contributeurs nets à la péréquation financière fédérale.

No Billag: une initiative mal nommée et un débat intellectuellement malhonnête

L’initiative No Billag vise à démanteler le service public audiovisuel de la SSR. Rien que le nom du texte qui sera soumis au vote populaire est malhonnête, ce qui n’est guère étonnant. Nous ne voterons pas sur le recours à la société privée Billag anciennement chargée du prélèvement de la redevance, ce que pourrait laisser entendre le titre de l’initiative. Il s’agit bien du financement de l’audiovisuel de service public qui est visé.
 
Les défenseurs de ce texte se cachent derrière un prétendu débat nécessaire. Oui, débat il peut et il doit y avoir, quelque soit le domaine. Le service public audiovisuel n’y fait pas exception. Mais cette initiative, si son but est le débat, n’atteint pas son objectif. Il s’agit ni plus ni moins d’une question binaire, à savoir: pour ou contre la SSR, et de ce fait, pour ou contre la redevance.
 
Nous pensons effectivement qu’un débat sur le financement de la SSR, de ses missions est important. Ce n’est toutefois pas le propos de cette initiative, défendue par les Jeunes UDC et les Jeunes libéraux-radicaux. Il s’agit d’un quarteron de jeunes libertariens pour qui toute forme de taxe – la redevance en est une – doit être combattue, y compris par des arguments malhonnêtes.
 
Dans son allocution au Conseil national, le conseiller national valaisan Philippe Nantermod, grand défenseur de ladite initiative, se dit déçu que le débat sur l’avenir du service public ne puisse avoir lieu, affirmant que son financement doit être discuté puisque les habitudes de consommation des médias ont changé, changent et continuent de changer à grande vitesse.
 
Bien évidemment, l’analyse se limite à cette vision. Il ne s’agit pas pour Philippe Nantermod de proposer des moyens de financer un service public de qualité – qui couvre les régions linguistiques minoritaires, et les Romands y sont particulièrement gagnants –, mais bien de défendre une idéologie. Cette idéologie, c’est celle qui place au-dessus des lois humaines les forces du marché, forcément divines, surnaturelles.
 
La redevance est loin d’être un système parfait, parce qu’elle contraint effectivement des habitants de ce pays à débourser de l’argent pour un service qu’ils ne consomment pas directement. Ils en profitent toutefois indirectement, car ne nous y trompons pas, à l’heure où les groupes de médias privés dégraissent à tout va dans la presse, les moyens manquent pour effectuer un travail de fond.
 
La redevance, parce qu’elle est une taxe, dérange évidemment Philippe Nantermod, et tous ceux qui partagent son idéologie anti-prélèvement obligatoire. Il y a toutefois lieu de discuter de la pertinence de cette redevance, de débattre des financements alternatifs qui pourraient garantir à la SSR les moyens suffisants pour continuer à proposer une information qualitative pour les différentes régions linguistiques de la Suisse.
 
Le débat doit d’abord porter sur une pesée d’intérêts. Est-ce que le sacrifice auquel nous consentons – ici, une redevance annuelle – est trop élevé par rapport aux bénéfices qu’en retirent la Suisse et celles et ceux qui la peuplent? Cette question doit être abordée sans tabou. Le service public n’est de loin pas parfait, et ses dépenses, sa stratégie et ses décisions sont aussi critiquables. Mais si les initiants ne jurent que par les lois du marché, ils oublient aussi l’effet pervers qu’aurait leur initiative, à savoir la mise en danger des chaînes régionales privées qui touchent elles aussi une part – certes infime – de la redevance radio-télé. L’art de l’autogoal.
 
Refuser No Billag et s’opposer à l’émergence d’un contre-projet inutile, ce n’est pas fuir le débat du financement du service public audiovisuel. C’est juste combattre une initiative dont les intérêts ne sont pas aussi louables qu’il n’y paraît. La SSR ne doit pas être une vache sacrée. Mais il ne faut pas pour autant porter aux nues toute initiative qui se ferait le chantre d’une redéfinition dudit service public. Cette initiative est malhonnête et n’apporte aucune réponse aux questions que les initiants tentent de poser dans un débat tronqué par essence.

A Genève, un projet de budget électoraliste et sans vision

Serge Dal Busco est le conseiller d’Etat genevois en charge du Département des finances.
La présentation du projet de budget est l’acte politique fondamental d’un exécutif cantonal. Dans cet exercice délicat, les conseillers d’Etat doivent faire des choix pour maintenir des finances saines tout en garantissant des prestations de qualité. Cela nécessite du courage, et ce n’est pas toujours évident, surtout à Genève, d’arriver avec des mesures claires et des décisions tranchées, puisqu’il faut encore compter sur les débats parlementaires.
 
C’est toutefois bien évidemment au Conseil d’Etat que revient la tâche de prendre des décisions en la matière, puisqu’il est au cœur de l’administration et est donc censé en comprendre les équilibres. La présentation du projet de budget 2018 par l’exécutif genevois ne répond pourtant pas à ces attentes légitimes. Le Conseil d’Etat table sur un déficit de 260 millions de francs l’an prochain, tout en qualifiant la situation d’insatisfaisante.
 
Or, aucune décision ne semble avoir été prise pour proposer un projet de budget moins déficitaire. Quelques mesures symboliques, pour économiser ici et là quelques millions, ni plus ni moins. La raison d’un tel déficit? La conjoncture économique, la hausse inéluctable des charges. Une augmentation imputable pour deux tiers aux lois, nous assure le gouvernement. Et puis il y a la Confédération, qu’on aime si souvent prendre pour bouc émissaire. Alors le Conseil d’Etat genevois se plaint de la répartition financière nationale.
 
Dans son exercice, le gouvernement tente de se dédouaner de toute responsabilité, tout en ne proposant aucune vision d’avenir. L’an prochain aura lieu les élections cantonales. Rien ne sert donc de se précipiter, croit-on comprendre entre les lignes. Le Conseil d’Etat s’engage à fournir un plan d’assainissement pour les quatre prochaines années cet automne. Mais le projet de budget, lui, n’apporte aucune mesure concrète. Ni réforme, ni décision politique assumée.
 
Le Conseil d’Etat semble être le spectateur de sa propre inefficacité. Préférant ne fâcher personne à l’aune du renouvellement du Conseil d’Etat et du Grand Conseil, il n’a pris aucune mesure pour alléger le déficit. Il s’est même défaussé de sa propre responsabilité, en se plaçant en position de victime. Ce n’est pas de la faute des conseillers d’Etat mais de la conjoncture, des lois, et bien évidemment de la Confédération.
 
En ne voulant fâcher personne, le gouvernement genevois essaie de faire passer son dernier projet de budget en tentant de ne s’aliéner personne. Pas de coupes dans les prestations sociales, ni dans les subventions, pas de réformes structurelles, lesquelles, forcément, impliqueraient des sacrifices. Le Conseil d’Etat genevois a bel et bien déjà démissionné de son rôle d’exécutif. La faute à l’agenda électoral, ce n’est pas cette année que des décisions nécessaires, voire courageuses, seront prises en matière budgétaire.
 
Pour que le Conseil d’Etat sorte de sa torpeur, il faudra malheureusement attendre l’année prochaine, après les élections cantonales. Jusque-là, la Tour Baudet sera habitée par un cortège de fantômes.

Les mythes politiques de la Suisse, instruments anti-contestation

La Suisse est un pays fabuleux. C’est même le plus beau de tous les pays. Paix sociale, paix du travail, démocratie semi-directe, formule magique, consensus helvétique, compétitivité, success story économique, plein-emploi… En fait, le système politique suisse repose sur d’innombrables règles non écrites et autant de mythes, qui contribuent à forger une véritable identité nationale, tout en favorisant l’adhésion à un édifice institutionnel et politique dont la remise en question est immédiatement perçue comme une attitude suspecte, pour ne pas dire extrémiste.

La Suisse, c’est aussi le pays des classements, de l’excellence, de l’autoglorification. Si la Confédération se trouve si souvent en tête des «ratings» internationaux en matière de santé, de compétitivité économique, de bien-être, etc., c’est bien la démonstration que nous vivons dans un pays extraordinaire et que nous devons en être fier. De plus, son système politique, réputé pour sa stabilité, est la pierre angulaire de ce grand œuvre qu’est la Suisse, petit pays si attractif qu’il attire des centaines de milliers de travailleurs européens, de demandeurs d’asile, de migrants… Bref, que de réussites dont les pays voisins de la Suisse, membres de l’Union européennes, doivent sûrement envier.

A lire: La Suisse à deux visages, éloge des inadaptés

Pourtant, derrière cette image de carte postale se cache aussi des situations calamiteuses, indignes d’un pays prospère. C’est la Suisse à deux visages, la Suisse du tabou, où la remise en cause du système est un exercice délicat car impopulaire, et cependant si nécessaire puisque ce sont avant tout des mythes qui forgent notre identité et nos certitudes… La Suisse est un Etat particulier, puisqu’il réunit quatre langues et autant de cultures différentes. Pour créer un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, l’importance des mythes est cruciale. Mais c’est aussi ce qui contribue à scléroser le débat, et à tuer dans l’œuf toute velléité contestataire. La Suisse bénéficie autant qu’elle souffre de cette propension à tout graver dans le marbre pour créer un socle immuable qui définirait ce qu’elle est.

La Suisse, petit pays seul contre les autres

Ces mythes ont évidemment la peau dure. La Suisse est souvent perçue par ses citoyens comme un pays indépendant, ne devant sa prospérité qu’à ses propres qualités, à sa relative solitude dans le concert des nations. Là où tant d’autres pays voisins se sont réunis à travers des institutions communes et connaissant pourtant des problèmes graves, la Suisse paraît s’en sortir toute seule et ne doit sa réussite qu’à la volonté d’indépendance de ses habitants. Cette grille de lecture est bien sûre partielle et partiale, parce que l’histoire de ce pays démontre à quel point sa prospérité s’est bâtie avec le concours des autres, des voisins, des étrangers, et que déjà lors de ses premiers balbutiements, c’est bien l’ouverture aux Etats qui l’entouraient qui lui a permis de commercer et donc de fonder les bases de sa prospérité future.

Les politiciens de ce pays ont très bien saisi, consciemment ou non, l’importance de ce folklore propre à la Suisse, pays indépendant, pays résistant face aux grandes puissances agrégées en conglomérats. Alors la politique n’est pas avare en symboles pompeux pour rappeler combien la Suisse est un Etat extraordinaire, et à quel point ses habitants sont de fiers guerriers ne devant leurs victoires qu’à eux-mêmes. La perpétuation de ce véritable roman national a pourtant des conséquences paradoxales: en faisant de la Suisse un Etat totalement indépendant des autres, ce mythe contribue à l’isoler, identifiant tout ce qui provient de l’étranger comme un danger potentiel. Ce n’est pas par hasard si tant de partis en Suisse sont confrontés à d’importantes contradictions.

Epousant à la fois un discours libéral économiquement et conservateur du point de vue des traditions, le Parti libéral-radical est un exemple parmi d’autres. Ses représentants sont bien conscients qu’une part importante de la prospérité de la Suisse est fondée sur les échanges commerciaux avec l’étranger. C’est le cas de son principal partenaire commercial, l’Union européenne, destination d’environ 55% des exportations helvétiques. Mais ce libéralisme économique, dépendant de l’étranger, se heurte au conservatisme des traditions, qui de son côté colporte le mythe d’une Suisse seule contre les autres pays, ne pouvant compter que sur elle-même. C’est un sacré paradoxe. Si l’Union européenne est aujourd’hui un gros mot en Suisse, ce n’est pas par hasard. Mais cela crée aussi des tensions difficiles à résoudre, tant le mythe qui préside à cette situation est compliqué à édulcorer.

Des mythes qui marginalisent toute forme de contestation

L’indépendance de la Suisse face aux autres est un mythe parmi tant d’autres. La Confédération moderne repose aussi sur d’autres concepts, notamment la paix sociale, la paix du travail et la démocratie semi-directe. La paix du travail, par exemple, est très particulier. Il s’agit de conventions passées entre syndicats et patronat en 1937, qui ont donné naissance aux fameuses «conventions collectives de travail» qui régissent de nombreux aspects des rapports entre employeurs et employés dans de nombreux secteurs économiques (de loin pas tous). Le corollaire de cette paix du travail, c’est la renonciation à des mesures de lutte comme la grève du côté des employés et la fermeture provisoire d’une entreprise par exemple du côté des employeurs.

La paix du travail est un concept particulièrement intéressant, déjà par sa dénomination. Ce n’est pas parce que la Suisse, grâce à son système de conventions collectives basées sur le dialogue entre syndicats et patronat, ne connaît notamment pas de grèves générales qu’il n’y a pas de conflits du travail. En fait, avec les années, la paix du travail est devenue tant pour les syndicats que pour le patronat un instrument coercitif. Chacun y fait référence selon ses besoins pour casser toute velléité de contestation. Lorsque, par exemple, les acteurs d’une branche économique exigent des modifications des conventions collectives, il n’est pas rare d’entendre un syndicaliste rappeler la notion de la paix du travail. L’inverse est également vrai.

A regarder: Quand je serai vieux, je serai pauvre

L’analyse est quelque peu sommaire et mériterait sans doute un ouvrage entier pour démontrer à quel point la paix du travail est aujourd’hui une notion qui participe à marginaliser la contestation du système. C’est pourtant le cas. Dotée d’un code du travail très libéral, la Suisse connaît aussi ses conflits professionnels, mais ceux-ci se terminent rarement dans la rue.

Il en va de même de la paix sociale, qui ne repose sur aucune règle écrite d’ailleurs, mais qui est souvent invoquée pour rappeler combien la Suisse est un pays qui ne laisse personne sur le trottoir. Ce qui, malheureusement, est loin d’être vrai. En témoignent l’augmentation des disparités économiques, l’appauvrissement des retraités (un tiers s’exporte à l’étranger une fois l’âge de la retraite atteint!), la hausse quasi-inéluctable des prestations sociales, etc.

La rue n’est pas un lieu de lutte politique en Suisse

La place de ces mythes prend tout son sens en y ajoutant la démocratie semi-directe pratiquée en Suisse. Les citoyens votent au minimum quatre fois par an sur des sujets nationaux, et autant sur des questions communales et cantonales. C’est dire si la politique occupe une place importante dans la vie des Suisses, même si le taux de participation n’est pas toujours au rendez-vous. Le système politique suisse est d’une richesse indéniable, basé sur un équilibre plutôt sain de contre-pouvoirs, tant du point de vue du parlement que des décisions populaires. C’est aussi, vu de l’extérieur, un modèle fascinant. Combien de pays étrangers ont interprété le vote des Suisses sur certains sujets comme contraires à leurs propres intérêts? Lorsque les citoyens s’opposent par exemple à l’octroi de six semaines de vacances par année, les autres pays s’interrogent.

Ce n’est pourtant guère surprenant. Même si récemment, l’issue de certaines votations a surpris, le système politique suisse repose lui aussi sur ses propres mythes. Il en va ainsi par exemple de la formule magique. De quoi s’agit-il? D’une règle non écrite qui régit la composition du Conseil fédéral. Les trois plus grands partis ont le droit chacun à deux représentants, le quatrième a le droit à un conseiller fédéral. Ce qui se traduit par deux conseillers fédéraux membres de l’UDC, deux du Parti socialiste, deux du Parti libéral-radical et un membre du Parti démocrate-chrétien à l’heure actuelle.

C’est dire si la Suisse possède un système qui lui est propre, puisqu’au sein de ses exécutifs communaux, cantonaux et fédéral, la cohabitation est un élément constitutif du modèle de gouvernance helvétique. Un élément indispensable pour former le fameux «consensus suisse» qui est si cher à son modèle politique. Le tout repose de plus sur le principe de collégialité, qui implique qu’un membre d’un exécutif ne doit pas prendre la parole pour remettre en question une décision prise à la majorité du collège.

Pour faire simple, si par exemple les représentants du Parti socialiste défendent une position différente de celle qui a été adoptée au sein du Conseil fédéral, les conseillers fédéraux socialistes doivent mettre leur poing dans la poche. L’ancien conseiller fédéral UDC Christoph Blocher avait la fâcheuse tendance de faire fi de cette règle. Il en a eu pour ses frais, puisqu’il a été éjecté du Conseil fédéral de façon totalement inédite en Suisse, l’Assemblée fédérale lui préférant une autre membre de son parti, Eveline Widmer-Schlumpf, conduisant à un schisme du parti, avec la création du Parti bourgeois-démocratique.

Là aussi, l’analyse se veut volontairement résumée. Ce qu’il faut toutefois comprendre, c’est que cette dynamique, qui a d’indéniables qualités, participe aussi à la relative stabilité politique de la Suisse. En fait, cela permet aussi de réduire à sa portion congrue toute forme de contestation durable et organisée. Ce n’est pas par hasard si en Suisse, les manifestations d’ampleur sont très rares. La rue n’est pas, ou n’est plus, le lieu des luttes politiques. Les citoyens sont appelés à se prononcer si souvent sur des enjeux importants ou mineurs, qu’il semble presque illusoire de voir encore des mobilisations conséquentes se concrétiser pour influencer sur le cours des événements.

Pas de contestation ne veut pas dire pas de problèmes

Ce n’est pas parce que la lutte politique en Suisse se trouve corsetée par de nombreuses règles non écrites, mythes ou autres fonctionnements institutionnels que la situation du pays ne mérite pas d’être questionnée. Bien au contraire. La Suisse possède une immense richesse politique et son système est d’une rare qualité en comparaison internationale. Toutefois, la Suisse a aussi le défaut de ses qualités. Par la mystification permanente de ses particularismes, le pays a la mauvaise habitude de ne se concentrer que sur ses réussites, laissant dans l’ombre les situations sociales qui se détériorent.

Cela participe aussi à l’émergence de tabous. Ici, évoquer l’argent est mal perçu. Pourtant, des dizaines de milliers, pour ne pas dire des centaines de milliers de Suisses rencontrent aujourd’hui des difficultés financières non négligeables. Remettre en question ce qui fait l’indéniable success story de la Suisse, c’est presque un acte de trahison. Cette propension à tout conceptualiser, à tout mystifier a la fâcheuse tendance de réduire le débat à de simples questions binaires: si la Suisse a aussi ses difficultés, c’est d’abord la faute de l’étranger, pour ne citer que cet exemple.

Les transformations et réformes politiques prennent du temps en Suisse. Souvent des décennies. Ce temps est long, trop long. Il assure pourtant une certaine stabilité institutionnelle, mais contribue aussi à cacher ce qui ne va pas. La Suisse est bel et bien un pays fabuleux, mais ses nombreuses qualités ne doivent surtout pas occulter les problèmes qui existent et grandissent dans l’ombre. Il faut garder à l’esprit quelles sont les contradictions de notre pays pour pouvoir démystifier ce qui doit l’être afin de briser des tabous qui empêchent de mener un débat et une réflexion profonde des changements que la Suisse doit aussi opérer dans l’intérêt de ses citoyens.

En Suisse, la véritable lutte commence sans doute par-là: briser ces statues aux pieds d’argile qui cachent l’horizon et empêchent toute forme de contestation légitime d’un système qui a lui aussi ses imperfections.

Pourquoi je me suis trompé sur la réforme des retraites

Je m’apprêtais jusqu’ici à voter non à la réforme des retraites. Le compromis qui émane des Chambres fédérales ne me plait pas sur certains points, que j’ai d’ailleurs développés dans un billet sur mon blog. Il s’agit d’une réforme dont une part importante du fardeau sera porté par les jeunes, et sur ce plan, mon avis demeure inchangé.

Mais j’ai depuis longuement réfléchi. Et j’ai surtout écouté les arguments de part et d’autres. Au final, je me rends compte que l’opposition d’une partie de la droite à cette réforme est purement idéologique. C’est une attaque contre le système de l’AVS.

Quand j’entends le conseiller national libéral-radical Christian Lüscher, avec toute l’arrogance et le mépris qui le caractérisent, affirmer qu’il n’a pas besoin de ces 70 francs supplémentaires par mois pour vivre, je comprends bien ce qui se trame en toile de fond. L’AVS a été fondée sur un principe d’universalité. Tous ceux qui cotisent ont le droit à une rente. Mais tout le monde ne cotise pas sur les mêmes montants. Pour une partie des cotisants fortunés, qui toucheront malgré leurs hauts revenus une rente pour leurs vieux jours, cet argent n’est pas nécessaire. C’est pourtant par ce principe que l’AVS est ce qu’elle est.

C’est cet aspect qui fait la richesse et la beauté de notre premier pilier, qui est un édifice qui met réellement en pratique une redistribution des richesses. La droite financière et corporatiste, qui n’oeuvre en définitive que pour maintenir une société à deux vitesses où règne la loi du plus fort, peut bien se vanter de n’avoir pas besoin de 70 francs de plus pour vivre. Ce n’est de loin pas le cas de tous.

La réforme est critiquable en de nombreux points, et il s’agit sûrement d’un compromis basé sur le plus petit dénominateur commun. Mais de cette réforme naîtra la nécessité d’en négocier une nouvelle à l’horizon 2025 environ. Certains éléments pourront éventuellement être corrigés.

Ce que je me suis refusé à voir jusqu’ici, et c’est ce qui a constitué mon erreur d’appréciation, c’est la stratégie qui se cache derrière cette droite de l’argent: fragiliser le premier pilier, parce qu’il représente tout ce qu’elle déteste. Un édifice basé sur la redistribution, solidaire, qui démontre que l’Etat peut avoir une réelle influence en matière de redistribution des richesses. Cette droite-là ne peut pas laisser perdurer un tel système.

Ce n’est pas de gaieté de coeur que je voterai finalement oui à la prévoyance vieillesse 2020. Mais je préfère un compromis perfectible à la politique de la terre brûlée prônée par une droite qui ne dit pas ses réelles intentions. Depuis longtemps, ce combat idéologique n’a qu’un objectif: déstabiliser la retraite par répartition qu’est l’AVS pour favoriser la retraite privée par capitalisation qu’est le deuxième pilier et la retraite dépendant de la capacité de chacun à faire des économies qu’est le troisième pilier. Tout cela pour ériger en principe universel la loi de la jungle, où seuls les plus aisés peuvent espérer obtenir une retraite digne puisqu’ils n’ont pas besoin de se reposer sur un quelconque système de retraites, la leur étant garantie.

Ignazio Cassis, l’écran de fumée tessinois de la droite conservatrice

Le Tessinois libéral-radical Ignazio Cassis est sous le feu des projecteurs pour la désignation du successeur de Didier Burkhalter au Conseil fédéral. Le principal élément qui fait de lui le favori de ce scrutin? Il représente un canton, le Tessin, qui n’a pas été représenté au Conseil fédéral depuis 1999. Mais derrière ce critère objectif se cache en réalité une lutte de pouvoir. Ignazio Cassis n’est pas le candidat du Tessin, élément alibi pour le porter aux nues: c’est le candidat de la droite dure. Cette analyse, exprimée par le politologue et ancien conseiller national socialiste Andreas Gross hier soir à Forum, n’est pas dénuée d’intérêt.

Malgré une majorité PLR-UDC au Conseil fédéral, ce dernier demeure plutôt de centre droit. L’éventuelle élection d’Ignazio Cassis remettrait en cause cet équilibre, tant le candidat tessinois est le tenant d’une ligne dure à l’interne de son propre parti. En témoigne sa prestation hier soir au 19h30 de la RTS. Interrogé sur l’immigration, Ignazio Cassis a déclaré qu’il y a «trop de migrants en Suisse». Après l’abandon de sa nationalité italienne, démarche saluée par l’UDC, le Tessinois donne désormais de nouveaux gages au parti nationaliste-conservateur en reprenant les stigmates de la rhétorique UDC.

Le favori ne s’est en effet pas contenté de déclarer qu’il y aurait trop de migrants en Suisse. Il a également tenu à distinguer «deux types d’étrangers»: ceux qui viennent dans notre pays pour travailler, et les autres, qui demandent l’asile. Ne nous méprenons pas, ce distinguo est exactement dans la droite ligne du discours de l’UDC. Les travailleurs européens, même s’ils font aussi l’objet des foudres du parti national-conservateur pour la concurrence qu’ils exercent avec les travailleurs indigènes, seraient une catégorie à part. Les requérants d’asile extra-européens, quant à eux, ne viendraient finalement en Suisse que pour profiter des largesses du système social et n’auraient aucune velléité d’intégration et moins encore d’envie de travailler.

Cette rhétorique ne date pas d’hier. Christoph Blocher m’avait confié en 2015 lors d’un entretien à Baden être d’accord «d’accueillir l’immigration favorable à l’économie suisse, mais le reste, nous n’en voulons pas». Les propos d’Ignazio Cassis vont exactement dans le même sens. En créant de facto une différence intrinsèque entre les travailleurs européens et les migrants extra-européens, le Tessinois ne se contente pas de draguer l’UDC. Il relaie ses thèses, les épouse, les défend. Ignazio Cassis est bel et bien le candidat idéal pour le parti blochérien. Qu’importe s’il tergiverse encore sur la nécessité d’une simplification des relations bilatérales avec l’Union européenne, sa capacité à renverser l’équilibre du Conseil fédéral en faveur d’une véritable majorité de droite dure est acquise.

A bien des égards, Ignazio Cassis se retrouve sur l’essentiel de la ligne politique de l’UDC. A la fois conservateur sur les questions de société, peu disposé à l’égard de l’immigration extra-européenne, ultra-libéral sur les questions économiques, le candidat tessinois se révèle être un tenant de la ligne dure du Parti libéral-radical. Jusqu’ici, le pragmatisme d’un Didier Burkhalter a préservé les équilibres au sein du Conseil fédéral. La victoire d’Ignazio Cassis mettrait durablement en péril ce mouvement de balancier si nécessaire.

Continuer à présenter le Tessinois comme le simple représentant de son canton est une erreur d’analyse, ainsi qu’une faute politique. Ce qui se joue sous nos yeux de spectateurs, c’est bien plus qu’une question de représentation régionale au sein du Conseil fédéral. Il s’agit d’une ligne politique, d’une vision de la société, d’un projet, et cela aura une conséquence sur la majorité du gouvernement. Il s’agit donc de voir par-delà le critère régional, qui n’est finalement qu’un contre-feu qui sert des intérêts bien plus politiques qu’il n’y paraît. Ignazio Cassis est le champion idéal pour augmenter encore un peu plus le poids de l’UDC sur la scène fédérale.

Pierre Maudet, le radicalisme comme argument

On continue d’opposer les trois candidats libéraux-radicaux au Conseil fédéral d’après des critères objectifs (région, sexe, âge). L’Assemblée fédérale a-t-elle le mandat d’élire une mascotte, ou bien un membre du Conseil fédéral? On peut légitimement se poser la question, tant ces critères sont partout. Je trouve pour ma part bien plus intéressant de se fier à la vision qui est celle de ces trois candidats. C’est ce qui devrait tous nous préoccuper d’ailleurs.
 
Le Parti libéral-radical a décidé de présenter ses trois candidats à l’Assemblée fédérale. Je m’en réjouis, car en matière de vision politique, Isabelle Moret et Ignazio Cassis se rejoignent sur de nombreux points. Les deux ont des convictions libérales et une méfiance quasi-génétique à l’égard de l’Etat et de toute forme de régulation.
 
Sur ce plan, Pierre Maudet a clairement une vision politique qui diffère grandement de ses concurrents. Certes, il revendique son ADN libéral-radical et défend lui aussi une approche libérale de l’économie. Cela dit, comme il l’a prouvé au cours de ses années d’exécutif à Genève, il s’accommode très bien d’une régulation de l’économie et sait reconnaître les limites d’un libéralisme doctrinal qui se réduit à une logique de «laisser faire» indépendamment des conséquences sociales.
 
Pierre Maudet est un radical pur jus. Son parti défend à l’échelon national une politique reposant avant tout sur l’économie. La ligne du parti s’est durcie ces dernières années, et son accointance avec l’UDC ne cesse d’apparaître au grand jour.
 
Contrairement à ce qu’on a pu lire ici et là dans la presse, Pierre Maudet n’est pas un candidat de rupture. Il est clairement en accord sur l’essentiel de la ligne de son parti. Mais enfin, pour le Genevois, un Etat fort, juste ce qu’il faut, ce n’est pas un gros mot, ni un tabou. C’est ce qui le caractérise par rapport à la ligne actuelle du PLR.
 
Il est l’un des derniers représentants du noble héritage radical de son parti. Cette sensibilité politique a présidé à la création de la Constitution fédérale de 1848. Le Genevois n’a donc pas à rougir de cet héritage, tant il a contribué à façonner la Suisse moderne. Pour autant, son parti s’est réellement éloigné de cette ligne politique.
 
S’il y a un critère à mettre en avant, c’est bien celui de la vision politique. Pierre Maudet, en fin stratège, l’a d’ailleurs bien compris. Il sait que son expérience exécutive et sa conception de la société lui offrent des arguments différents de ses deux collègues de parti. Le PLR doit conserver cet équilibre. Johann Schneider-Ammann et l’un des deux concurrents de Pierre Maudet au Conseil fédéral, ce serait la victoire de la ligne dure du libéralisme économique du parti.
 
Les parlementaires fédéraux auront donc le 20 septembre à choisir entre une vision essentiellement économique sur le plan libéral, et une conception plus nuancée, plus sociale de la société. A ce titre, je ne fais pas mystère de ma préférence. Pierre Maudet est la bonne personne pour conserver un certain équilibre dans la ligne de son parti, mais aussi dans celle du Conseil fédéral.

Le marché du travail, parfois si implacable

Je ne suis pas un senior, et pourtant je me reconnais dans les propos tenus par Jean-Bernard Pillonel, ex-directeur adjoint d’une compagnie d’assurance qui s’est retrouvé au chômage et dont Le Temps relate la descente aux enfers. Son sentiment d’impuissance, la perte de motivation malgré un tempérament optimiste, la colère, l’incompréhension… Tout cela me semble étrangement familier.
 
J’ai été confronté fin 2015 aux affres du burn-out (Le Temps a publié a d’ailleurs publié un témoignage que j’ai co-écrit avec l’ancien député genevois Renaud Gautier sur le sujet, ainsi qu’un article parlant des jeunes qui sont confrontés à cette situation). Mon ex-employeur, pour lequel j’ai travaillé pendant quatre ans, était alors confronté à d’importantes difficultés financières. Totalisant des impayés pour plus d’un million de francs, dont des montants non négligeables à l’égard des assurances sociales.
 
 
J’ai donc été licencié à juin 2016. Je ne remets nullement en cause cette décision. L’entreprise devait réduire ses charges et j’étais absent depuis plusieurs mois. Il était donc évident que cela soit moi qui sois licencié plutôt qu’un employé présent. Malheureusement, la situation s’est envenimée. Toujours en convalescence, j’étais couvert par la perte de gain.
 
Suivi par des médecins des Hôpitaux universitaires de Genève, ceux-ci m’ont recommandé, à des fins thérapeutiques, de reprendre progressivement une activité d’écriture à travers des billets de blog, ce que j’ai fait. Je bloguais alors sur la plateforme de feu L’Hebdo, qui a cité dans ses pages du mois de juillet 2016 un extrait d’une opinion parue sur mon blog.
 
Mon ex-employeur a alors saisi cette opportunité pour m’annoncer la fin de ses «prestations», à savoir le versement de mon salaire au titre de la perte de gain, me reprochant d’avoir une activité professionnelle pendant mon arrêt maladie, allant jusqu’à prétendre que j’avais été rémunéré, ce qui était bien sûr faux.
 
 
Si mon ex-employeur a agi de la sorte, c’est parce que ce n’était pas l’assurance-maladie de l’entreprise qui me versait lesdits salaires, mais lui-même. J’ai appris en effet que leur assurance avait cessé de couvrir les collaborateurs faute du paiement des primes. Il m’avait alors été promis de pouvoir consulter un médecin conseil. Un employeur peut en effet légitimement remettre en question un arrêt maladie, mais doit s’appuyer sur une expertise médicale.
 
Ce fut de vaines promesses. Pendant près de deux mois, j’y ai naïvement cru. Financièrement, ce fut très difficile, mais me pensant dans mon bon droit, j’ai patienté pour rencontrer ledit médecin conseil. Cela ne s’est jamais produit. Voyant que la situation trainait, j’ai saisi mon syndicat pour obtenir un appui juridique. C’est alors que mon ex-employeur m’a annoncé ne plus souhaiter baser sa décision sur la base d’une expertise médicale, en contestant «juridiquement» mon arrêt-maladie.
 
Ce qui, bien sûr, n’avait strictement aucun sens. Endetté par près de deux mois sans aucun revenu, j’ai dû demander l’aide de l’Hospice Général (l’aide sociale à Genève), puisqu’il n’existe malheureusement aucune autre institution pour des cas de litiges financiers avec un employeur. Ce bras de fer a évidemment influencé sur mon état moral, et alors que j’espérais reprendre rapidement une activité au moins partielle, j’ai replongé, cette fois-ci dans la dépression.
 
 
Il m’a fallu encore quelques mois de convalescence pour me remettre sur pied et ainsi pointer (enfin!) au chômage, pour ainsi ne plus dépendre de l’aide sociale et retrouver une situation financière un peu plus confortable. Mais durant cette période, les retards de paiement se sont accumulés. Les poursuites, puis les actes de défaut de bien ont suivi. Plaie d’argent n’est pas mortelle, dit-on. Pourtant, une situation financière de plus en plus catastrophique génère bien des angoisses, et obscurcit aussi toute perspective d’un avenir un peu plus radieux…
 
De plus, ce conflit avec mon ex-employeur a eu des répercussions sur mon droit au chômage. N’ayant plus touché la perte de gain et donc payé les cotisations pour l’assurance-chômage, j’ai perdu près de la moitié de mes droits (la durée du nombre d’indemnités journalières est en effet calculée sur la base de la dernière cotisation de l’assuré).
 
A ce jour, la situation n’est toujours pas réglée. Ce sont plusieurs dizaines de milliers de francs dont je ne reverrai probablement jamais la couleur. En effet, l’entreprise de mon ex-employeur a été placée en sursis concordataire. Je ne sais pas dans quelle mesure cela impactera la procédure engagée aux Prud’hommes, mais je ne nourris pas beaucoup d’espoir en la matière.
 
 
Le sentiment d’impuissance, pour ne pas dire d’injustice, est grand. Je n’ai pourtant jamais baissé les bras et me suis battu corps et âme pour sortir de cette situation, pensant qu’on est soi-même maître de sa propre destinée. Après plusieurs mois de chômage et des dizaines de recherches d’emploi infructueuses, sans jamais le moindre entretien – j’ai pourtant la faiblesse, ou l’arrogance penseront certains, de croire que mon dossier reste intéressant, malgré un trou d’une année dans mon CV –, je vois la perspective de la fin de droit arriver à grands pas.
 
Ce n’est pourtant pas l’envie de travailler qui me manque. Au contraire. Je ne pense pratiquement qu’à cela, tant il est vrai que je n’ai jamais supporté l’oisiveté. De plus, ma profession est ma passion, comme en témoignent mes billets sur le présent blog, ainsi que mes interventions sur les réseaux sociaux. Mais je dois confesser que ces refus systématiques, lesquels sont toujours accompagnés d’un texte standard qui souligne «la qualité» de ma candidature et le «regret» de devoir m’annoncer que quelqu’un d’autre a été retenu, pèsent sur mon optimisme.
 
Je sais ce que mes amis penseront de cette publication: une mise en danger inutile, pouvant nuire à mes recherches d’emplois. Je ne le vois pas de cet œil. Il y a en Suisse une logique de laisser faire dans le marché du travail qui porte préjudice à de nombreuses personnes. N’ayant que vingt-six ans, j’ai la chance de n’avoir pas une famille à nourrir et n’ai donc à ne me préoccuper que de moi. Mais combien doivent faire face à d’injustes décisions, à des violations de leurs droits, sans la protection qui leur est nécessaire pour ne pas se faire abusivement malmené?
 
Etre jeune, à notre époque, n’est pas une mince affaire. Le marché du travail, toujours plus compétitif, a des exigences qui frisent parfois le ridicule. J’ai des proches, de mon âge, qui sont confrontés au chômage. Leur principal défaut, d’après leurs potentiels employeurs? Leur manque d’expérience. En effet, de nos jours, il faudrait sortir d’études et de formations toujours plus longues et exigeantes et avoir déjà trois, si ce n’est cinq ans d’expérience pratique.
 
Si les seniors sont considérés comme coûtant trop cher à cause des charges sociales qu’ils représentent, les jeunes ne sont quant à eux pas assez expérimentés. De nos jours, les débuts de carrière peuvent être particulièrement tumultueux, et la descente aux enfers s’enclenche parfois à cause d’un événement malheureux remettant en cause des années de loyauté et d’engagement. Si j’ai décidé d’en parler, c’est parce que je crois qu’il faut briser les tabous. J’ai suffisamment souffert de cette situation pour ne pas devoir en plus devoir assumer les conséquences d’un silence qui peut s’avérer également, sur le long terme, fort destructeur.
 
Je n’ai pas honte de mon parcours, et je n’ai donc pas de raison de m’en cacher. Quand bien même avoir dû recourir si jeune à l’aide sociale, d’accumuler des dettes et d’être au chômage sont autant de signes extérieurs qui confinent à la marginalisation, à la stigmatisation. Pourtant, c’est quotidien de toujours plus de personnes. N’est-ce pas le conseiller d’Etat socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard qui révélait ces jours que 5% de la population de son canton (40’000 personnes) sont en situation de pauvreté?
 
La honte, c’est d’imposer le silence à ces gens qui n’ont peut-être plus que la parole pour tenter de conjurer le mauvais sort.

Double nationalité: Cassis et Maudet à plat ventre devant l’UDC

 

Le conseiller national tessinois Ignazio Cassis et le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet.

Le conseiller national libéral-radical tessinois et candidat au Conseil fédéral Ignazio Cassis a déclaré à la presse avoir abandonné sa nationalité italienne, estimant que c’était la meilleure chose à faire. Quelques semaines auparavant, le Genevois Pierre Maudet avait également fait savoir qu’en cas d’élection, si le Conseil fédéral devait prendre une telle décision, il serait prêt à abandonner «momentanément» sa nationalité française. A elles seules, les attaques de l’UDC sur la double nationalité ont donc fait courber l’échine aux deux candidats libéraux-radicaux binationaux.

Il s’agit ni plus ni moins d’une faute politique. Stratégiquement, l’objectif du Tessinois et du Genevois est limpide: donner des gages aux parlementaires fédéraux UDC, dont le soutien est loin d’être acquis. Chaque voix comptera le 20 septembre, date de la désignation par l’Assemblée fédérale du remplaçant de Didier Burkhalter au gouvernement. S’assurer quelques votes tout à droite de l’échiquier est donc nécessaire. Mais le message envoyé par les deux candidats est néfaste.

En émettant des réserves sur les doubles nationaux candidats au Conseil fédéral, l’UDC a obtenu deux choses: thématiser son principal fonds de commerce, à savoir la peur de tout ce qui est étranger, et dicter une partie de l’agenda politique. En se soumettant sans combattre, Ignazio Cassis et Pierre Maudet leur ont donné raison. Pourtant, près de 20% des Suisses sont au bénéfice d’une seconde nationalité. Ce signal leur est donc profondément défavorable. Sont-ils des citoyens de seconde zone parce qu’ils ne sont pas uniquement Suisses?

L’UDC a réussi son coup. Elle a distillé le soupçon en déclarant que la binationalité posait problème. Les arguments, complètement farfelus, pour justifier cette position ne manquent pas. Avoir deux nationalités et siéger dans un gouvernement serait un risque de conflit d’intérêt, voire de danger juridique. En effet, si, par exemple, Pierre Maudet était amené à négocier un accord avec la France, celle-ci pourrait le poursuivre parce qu’il disposerait de la nationalité française. Ce qui relève de la fiction la plus absurde. D’une part, le droit est territorial. Un individu est soumis aux lois du pays dans lequel il réside. D’autre part, poursuivre un membre d’un gouvernement national pendant ou après son mandat créerait un évident incident diplomatique.

Jusqu’ici, Pierre Maudet a pu exercer son mandat de ministre cantonal dans un canton frontalier que quiconque n’ait jamais remis en doute sa loyauté envers Genève, ni sa probité dans le cadre de ses fonctions. De même, Ignazio Cassis a pu siéger dans des commissions du Conseil national plusieurs années durant, être chef de groupe du Parti libéral-radical à l’Assemblée fédérale, sans que personne jamais ne s’en émeuve. D’ailleurs, l’éligibilité d’un conseiller fédéral est fondée d’après les critères d’éligibilité à l’Assemblée fédérale. La double nationalité n’est aucunement proscrite pour les parlementaires fédéraux, lesquels sont par définition l’organe de contrôle du gouvernement. Pourquoi un conseiller fédéral devrait renoncer à sa double nationalité, mais pas un membre du Parlement?

L’aplaventrisme d’Ignazio Cassis et de Pierre Maudet sur cette histoire de double nationalité a pour conséquence de crédibiliser la position de l’UDC. Ce qui revient, fatalement, à ouvrir la boîte de Pandore. De jeter l’opprobre sur toute personne bénéficiant de deux nationalités. Pourquoi ne renonceraient-elles pas à leur seconde nationalité pour prouver leur attachement sincère à la Suisse? Tout cela n’a aucun sens. L’information étant publique, il y aurait fort à parier que toute suspicion de trahison de la part d’un conseiller fédéral ferait l’objet d’une dénonciation de la part des parlementaires. Renoncer à sa nationalité, ce n’est pas renoncer à son histoire, à ses éventuels sentiments d’appartenance à un second pays. En quoi le conflit d’intérêt ne serait plus envisageable du simple fait d’avoir renoncé à sa deuxième nationalité?

Ignazio Cassis affirme avoir abandonné sa nationalité italienne au moment où il a décidé de se mettre à disposition de son parti. Ce qui date quand même d’il y a quelques semaines. Pourquoi le rendre public si tardivement? Pourquoi Pierre Maudet, qui n’est pourtant pas vraiment connu pour son aptitude à la soumission politique, a-t-il cru bon de se déclarer prêt à abandonner sa nationalité française de façon temporaire?

Tout cela démontre que ces deux candidats sont prêts à renier beaucoup d’eux-mêmes pour accéder au pouvoir. De surcroît, cela pose des questions quant à leur capacité à faire face à des pressions politiques. S’ils ne sont pas prêts à se battre pour ce qu’ils sont, en refusant de donner à l’UDC le droit de dicter des règles supralégales, qu’est-ce qui nous garantit qu’ils sauront résister aux attaques politiques dont ils feront forcément l’objet lors de l’exercice de la fonction de conseiller fédéral? Cette attitude opportuniste envoie malheureusement un message clair: pour accéder à la fonction suprême, rien ne les arrête. Jusqu’où sont-ils prêts à se contorsionner pour obtenir des voix?  

Le projet de fracture sociale des associations patronales vaudoises

Le plan quinquennal des organisations patronales vaudoises a le mérite d’établir clairement le projet politique de la droite économique. Nulle vision globale de la société, nulle digression sur un bien commun idéal. Il ne s’agit pas de défendre un projet d’avenir, mais bien de répondre à des exigences purement corporatistes, en dépit des conséquences éventuelles de telles mesures sur la cohésion sociale et sur le bien être des plus faibles. Le mantra de ces corporations est toujours le même: améliorer la compétitivité, qu’importe la f(r)acture sociale.

Supprimer l’impôt sur les successions, réduire l’imposition des personnes physiques et alléger l’impôt sur la fortune, appliquer les mesures de la troisième réforme de l’imposition des entreprises acceptée par les Vaudois, libéraliser le secteur de la santé, réduire les aides sociales…

La directrice de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie, Claudine Amstein, citée par 24 Heures, estime que l’aide sociale est par trop attractive et que les dépenses publiques en la matière augmentent trop rapidement. Une analyse des causes d’une telle situation, qui a de quoi préoccuper? Surtout pas. La seule réponse à ce problème qui concerne la société dans son ensemble consiste à couper dans les aides.

Qu’importe si cette sombre réalité est la conséquence d’une économie toujours plus compétitive, nourrissant des objectifs de performance et de rentabilité toujours plus élevés, rendant le marché du travail plus exigeant. Plutôt que de s’attaquer aux racines du mal, les associations patronales préfèrent la méthode de l’autruche. En réduisant les dépenses sociales, on cache le problème sous le tapis.

La droite économique n’a en définitive qu’un seul objectif: réduire voire supprimer toutes les barrières à la liberté économique, laquelle, en pareille situation, devient une sorte de liberté des plus forts. Les laissés-pour-compte n’ont pas voix au chapitre. S’ils ne s’adaptent pas aux exigences du marché, ce n’est pas que le marché est injuste ou qu’il doit être régulé pour que les bénéfices soient perçus par tous, non, c’est simplement que les inadaptés ne veulent pas consentir à faire les efforts qui s’imposent pour se conformer à l’évolution du monde comme il va.

S’il y a toujours plus de personnes à l’aide sociale, ce n’est bien sûr que parce que celle-ci est par trop attractive. Ce n’est certainement pas parce que les règles quasi-divines du libéralisme étroitement économique ne peuvent que fracasser la société en multipliant les drames individuels.

Les associations patronales ne veulent guère d’un contrat social, ce qu’elles veulent, ce sont des contrats pour leurs clientèles. Alors pour qu’advienne le monde idéal de la pleine et entière liberté économique, il faut continuer à stigmatiser celles et ceux qui se retrouvent à la marge. Durcir les conditions d’octroi de l’aide sociale. Réduire le montant octroyé aux indigents et à celles et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Durcir le ton face aux chômeurs, lesquels doivent sans cesse prouver leur bonne volonté pour pouvoir jouir des indemnités pour lesquelles ils ont cotisé des années durant.

A contrario, la droite économique veut alléger le fardeau des plus aisés. Elle oublie pourtant que la société se fonde sur des interdépendances cruciales. Que ceux qui contribuent à la richesse économique du canton sont parfois ceux qui doivent quémander des aides au logement, des subsides à l’assurance sociale, des prêts à leur entourage pour boucler leurs fins de mois, tout en s’interdisant de consulter un dentiste lorsque leur hygiène bucco-dentaire l’exige pourtant.

Nous ne défendons pas une société d’assistés. Ce n’est pas notre propos. Nous disons simplement ici que de telles mesures drastiques ne peuvent faire l’économie d’une vision globale et cohérente de la société. Qu’à trop marginaliser les plus faibles, le sentiment d’injustice ne peut qu’augmenter. Une société juste est une société équilibrée, où les richesses circulent et ne sont pas concentrées. Cette droite économique qui se revendique d’un libéralisme débridé fait l’impasse sur les notions pourtant fondamentales de ce courant de pensée, qui ne se limite heureusement pas aux seuls critères économiques.

La circulation de l’argent est l’une des conditions sine qua non au bon fonctionnement de l’économie de marché. Or, les mesures phares des associations patronales vaudoises n’auront pour conséquence que de contribuer à l’accroissement des richesses par un petit nombre, tout en laissant sur le trottoir les plus faibles. Ce libéralisme-là n’est pas seulement contraire à l’idée portée par les penseurs libéraux, qui défendaient le principe selon lequel une économie libre doit enrichir tout le monde, il va à l’envers du bon sens et contribue à diviser la société.