Les pyromanes de la République

Je lis ici et là qu’Emmanuel Macron n’aurait remporté la présidentielle qu’avec environ 24% des voix, soit son score du premier tour. En gros, il ne devrait sa victoire qu’à son duel contre Marine Le Pen et au front républicain qui était de rigueur.
 
Je ne partage pas cette analyse. D’une part, personne n’a jamais dit ça des précédents présidents, lesquels pourtant bénéficiaient également du ralliement d’électeurs n’ayant pas voté pour eux au premier tour. François Hollande, par exemple, avait totalisé environ 28% en 2012. Personne n’a jamais dit que son score se limitait à ce chiffre.
 
Certes, Emmanuel Macron a évidemment bénéficié du front républicain et il l’a lui-même reconnu. Mais s’arroger la compétence de compter les voix en fonction de l’intention réelle des électeurs me paraît prétentieux. Il est difficile de déterminer la proportion de personnes ayant voté Emmanuel Macron par défaut, et combien l’ont fait sans conviction et sans pour autant regretter ce choix.
 
S’agissant de l’abstention et du vote blanc historiquement hauts, ils traduisent sans doute en grande partie un rejet des deux finalistes de la présidentielle. Mais là aussi, affirmer que 100% des abstentionnistes n’avaient pour seule motivation que de protester contre ce duo me paraît exagéré, pour ne pas dire à côté de la plaque.
 
Parmi les abstentionnistes, il y a des personnes qui ne s’intéressent tout simplement pas à la politique, ou la rejette catégoriquement, peu importe les candidats. Le score d’Emmanuel Macron est difficile à décortiquer avec précision et je me méfie toujours des discours radicaux qui résument le monde d’après une vision binaire.
 
Le système électoral français implique qu’une partie des électeurs se rallient au second tour pour un candidat qui n’était pas leur premier choix. C’est la règle, elle est certes critiquable, perfectible, mais elle n’a pas changé.
 
Obtenir une majorité est donc rarement un blanc-seing et implique par essence qu’un président doit son élection à la mobilisation de personnes qui ne l’auraient idéalement pas élu comme premier choix mais se sont rabattus sur lui faute de mieux.
 
Or, nombreux sont ceux qui, depuis hier, s’abandonnent dans des analyses visant à délégitimer la victoire d’Emmanuel Macron. C’est un jeu dangereux, qui fait le lit de tous ceux qui veulent briser le système actuel. Emmanuel Macron a été élu d’après les règles dictées par la Constitution et, n’en déplaise à ceux qui aimeraient en contester la finalité, il a obtenu une majorité faisant de lui le huitième président de la cinquième République.
 
Seules les élections législatives permettront de déterminer les intentions réelles des électeurs, et à ce moment-là, le soutien des Français à Emmanuel Macron pourra être analysé de façon plus sereine et plus juste. Celles et ceux qui veulent saper la légitimité du nouveau président avant même de connaître le résultat de ces élections fondamentales pour les cinq ans à venir ne sont en réalité que les pyromanes de la République.

Le rendez-vous de l’extrême droite en 2022

A peine la victoire d’Emmanuel Macron annoncée – avec plus de 65% des voix selon les résultats de 20 heures –, la candidate malheureuse de cette élection, la frontiste Marine Le Pen annonce la transformation du Front National en un mouvement différent, plus large, paré pour mener le combat qui selon elle «commence dès ce soir [7 mai 2017]». Elle a invité lors de son discours «tous les patriotes» à rejoindre ce nouveau mouvement.

Qu’en sait-on à ce stade? Pas grand-chose, si ce n’est que le Front National ne conservera pas son appellation historique, comme l’a confirmé sur TF1 Florian Philippot, le vice-président du mouvement. Se désignant immédiatement comme la première force d’opposition au nouveau pouvoir, le parti de Marine Le Pen s’oriente déjà vers les deux prochaines échéances électorales: les législatives du mois de juin et la présidentielle de 2022.

En ce dimanche 7 mai 2017, l’extrême droite française a totalisé plus de 11 millions des suffrages. Qu’importe si Marine Le Pen n’obtient «que» 34,5% de voix, ce résultat en chiffres absolus a de quoi glacer le sang. Certes, la victoire d’Emmanuel Macron est a priori très large, mais elle ne lui donne pas pour autant les coudées franches pour gouverner.

Dans l’agenda de l’extrême droite française, les législatives vont être très importantes et permettront de peser largement sur la marge de manœuvre du futur président (j’en parlais déjà après le premier tour). Ce rendez-vous électoral déterminera la composition de l’Assemblée nationale, laquelle dispose de pouvoirs suffisamment importants pour bloquer la politique de l’exécutif.

Les législatives pour la législature à venir seront la mère de toutes les batailles, et une importante représentation de l’extrême droite française pourrait déstabiliser les rapports de force jusqu’ici en vigueur. Le risque demeure malgré tout contenu, puisque cette élection se déroulera encore sous l’égide du système majoritaire, ce qui n’a jamais favorisé l’extrême droite. Toutefois, cette échéance représente un important symbole pour les années qui viennent.

Le scénario le plus probable à mes yeux, c’est un morcellement des forces politiques représentées à l’Assemblée nationale, sans une majorité claire. Je n’arrive pas à envisager une réelle percée du mouvement d’Emmanuel Macron, même si son score pourrait surprendre malgré tout. Chaque élection est différente.

Pour Marine Le Pen et tous ceux qui la soutiennent, le véritable enjeu est de poser les jalons pour la prochaine élection présidentielle de 2022. La mutation du Front National n’est pas qu’un feu de paille, et ce n’est pas par hasard si cette annonce intervient quelques minutes seulement après l’annonce des résultats provisoires. Le Panzerfaust ultra-nationaliste veut frapper vite et fort pour imposer son agenda et conquérir la fonction suprême.

Pour le nouveau président, ce mandat sera celui de tous les dangers, car sa jeunesse et ses promesses suscitent de nombreux espoirs de réunification d’une France divisée mais aussi une grande défiance d’une partie de l’électorat n’ayant pas soutenu Marine Le Pen. Il va probablement devoir composer avec des forces politiques déchaînées et la moindre erreur pourrait faire le lit de l’extrême droite. Je n’aimerais pas être à sa place, car les responsabilités qui lui incombent seront lourdes, plus lourdes encore que celles du précédent président.

Pour l’extrême droite, cette élection n’est pas une défaite, bien au contraire. Il faut garder cet état de fait à l’esprit. Le combat n’est pas terminé, et peut-être ne fait-il que commencer.

La défaite de l’extrême droite n’est jamais sûre

Le déroulement de l’élection présidentielle française permet de prendre conscience que le danger d’une victoire de l’extrême droite à terme est réel. La façon dont de nombreux électeurs affirment préférer s’abstenir ou voter blanc face au duel Le Pen-Macron en est une triste illustration et rappelle combien la menace est concrète.
 
Car la victoire de l’extrême droite à travers une élection majoritaire ne se fera pas seulement à cause d’une augmentation du nombre d’électeurs en colère, déçus du système actuel, mais aussi par la démission intellectuelle, philosophique de tous ceux qui votent différemment et s’opposent traditionnellement au nationalisme extrémiste.
 
Dans les faits, il y a toujours un «réservoir de fachos», ou pour le dire plus sobrement, un certain nombre de sympathisants des idées ultra-nationalistes malgré les leçons de l’Histoire. Cette frange-là d’électeurs est peu appelée à progresser, mais elle existe. Elle représente une très faible minorité du corps électoral. L’autre apport important de voix, c’est la colère – qui inclut aussi la peur –, le désir de mettre un coup de pied dans la fourmilière, qu’importe le prix à payer.
 
L’électorat qui en résulte peu prendre beaucoup d’ampleur et c’est à l’égard de ces gens que le discours de l’extrême droite moderne s’adresse. Les références à l’héritage ultra-nationaliste sont généralement soigneusement évitées, ou faites de façon à pouvoir s’en distancer et faire mine de ne pas y toucher. En cela, la stratégie de Marine Le Pen s’est révélée assez efficace et très bien rodée.
 
Mais le plus grand danger, ce n’est pas de voir le nombre de déçus grossir les rangs des électeurs de l’extrême droite. Car être un citoyen en colère ne signifie pas forcément voter pour le nationalisme, le souverainisme et le conservatisme. Le risque donc, c’est qu’une part des électeurs qui s’opposent à ces valeurs passéistes ne se mobilise plus.
 
La conséquence est mathématique: une participation plus faible augmente le poids de l’extrême droite, car il lui faut convaincre moins d’électeurs pour atteindre potentiellement une majorité lors de l’élection.
 
L’élection présidentielle française, bien qu’elle ne soit pas encore terminée à l’heure où j’écris ces lignes, est donc riche d’enseignement en la matière. A force de voir sans cesse revenir la menace d’une victoire du nationalisme extrémiste, certains électeurs s’habituent, et ne perçoivent plus vraiment cette menace comme sérieuse. Il y a ceux qui se disent tant pis, et ceux qui pensent que jamais l’extrême droite ne gagnera et qu’il n’est donc pas nécessaire de se rendre aux urnes.
 
En tous les cas, la conclusion est simple: une victoire de l’extrême droite dans les urnes ne sera réellement possible que par une démission morale des forces qui s’opposent à cette idéologie mortifère. En France, la victoire d’Emmanuel Macron semblait ne faire aucun doute. C’est bien cette approche qui peut conduire à une démobilisation de l’électorat anti-nationaliste.
 
En résumé, le retour du nationalisme et d’une force de gouvernance dirigiste se fera à l’usure, et ce sont probablement les électeurs défendant des valeurs contraires qui en seront la cause principale. Parce qu’ils sont, en définitive, le véritable barrage, et si celui-ci se fissure, il y a fort à parier que la vague brune-marine finisse par s’y engouffrer. Il n’y aura alors pas de retour en arrière possible.
 
Le combat contre l’extrême droite ne peut qu’être permanent, et tout signe de fatigue est un signal d’alerte qu’il faut prendre très au sérieux.

Retraites: les socialistes abdiquent sans lutter

Quelle étrange époque, quand même. Voir la base du Parti socialiste suisse accepter une réforme des retraites qui consacre une nouvelle fois une baisse du taux de conversation (passant de 6,8% à 6%, mesure qui sera appliquée en quatre an, soit une réduction de 0,2% par année) et augmente l’âge de la retraite pour les femmes de 64 ans à 65 ans a quelque chose de surprenant.
 
Le fait que la réforme soit portée par un représentant socialiste au Conseil fédéral, le Fribourgeois Alain Berset, n’y est sans doute pas étranger. On a pourtant connu le Parti socialiste et celles et ceux qui le composent plus combatifs s’agissant des acquis sociaux. Certes, la réforme améliore certains aspects du système actuel, notamment en réduisant le seuil d’accès au deuxième pilier. Mais sur l’essentiel, le message est clair: la pérennité de la prévoyance vieillesse n’est garantie qu’à condition de réduire toujours davantage les prestations.
 
Et de faire corréler, inévitablement, l’augmentation de l’espérance de vie à l’âge de départ à la retraite. Comme si notre société instaurait l’horizon indépassable du travail, et que les avancées sociales et scientifiques, notamment en matière de soins et d’accessibilités à ces derniers ne pouvaient que conduire à rallonger la durée légale de la contrainte salariale.
 
Quelle étrange socialisme que celui-là, un socialisme de gouvernement, qui prouve que l’exercice du pouvoir corrompt même les idéaux les plus nobles. Ainsi donc, le Parti socialiste ne luttera pas contre cette réforme, et ne défendra donc pas une vision alternative à celle proposée par le Conseil fédéral et acceptée par la majorité de l’Assemblée fédérale. La résignation l’a emporté. Dont acte.

La publicité, ennemi du journalisme moderne

20 Minutes. Hallucinante publicité qui impacte la lisibilité du contenu journalistique.

Le ménage commun entre publicité et journalisme aura duré plusieurs décennies. Il est cependant venu le temps de la séparation. Depuis plusieurs années, la publicité a pris l’ascendant sur le journalisme, imposant ses volontés à des médias accusant des baisses constantes de leurs revenus publicitaires. Avant l’avènement d’un internet omniprésent, les annonceurs n’avaient pas beaucoup d’autres possibilités que de publier leurs publicités dans les journaux, sur les chaînes de télévision et même à la radio. Les médias représentaient un potentiel gigantesque en termes de diffusion de messages marketing à l’intention de potentiels nouveaux clients. Internet a considérablement changé la donne, offrant aux annonceurs de nouveaux canaux pour atteindre leur public cible.

Les médias, jusqu’ici en position de force, doivent aujourd’hui se plier aux désidératas des annonceurs. Ces derniers renouvellent sans cesse leurs exigences, fixant eux-mêmes les conditions. Les médias qui nourrissent encore l’espoir de se financer à travers la publicité n’ont d’autres choix que d’offrir à leurs clients une palette de possibilités toujours plus grande. De nos jours, un annonceur ne se contente pas seulement d’un seul format de publication. S’il est intelligent, il exige que sa publicité soit consultable sur la version papier du journal ainsi que sur internet, par exemple. Oui, ça lui coûtera sûrement plus cher. Mais ça a pourtant créé un dumping des prix, parce que les médias ont été poussés à proposer des formules attrayantes pour attirer du contenu publicitaire. Allant parfois jusqu’à casser certains codes, d’ailleurs, mélangeant publireportage et contenu journalistique…

C’est la loi du marché, me diront certains. Peut-être. Reste à savoir si la finalité du journalisme est d’être régi d’après les règles d’un business traditionnel ou si sa vocation a d’abord pour but de servir à la collectivité. Celles et ceux qui me connaissent le savent: je défends un journalisme d’intérêt public. A mes yeux, notre profession doit élever les individus, leur donner matière à connaître, à réfléchir, à critiquer. Je ne considère pas le journalisme comme le chien de garde de la démocratie, même s’il s’agit d’une pensée largement répandue dans le métier. Je le conçois plutôt comme l’un des éléments indispensables à l’émancipation intellectuelle – et donc politique – des individus. Tout cela rejoint évidemment l’idéal démocratique, puisque ce dernier implique des citoyens lucides, capables de prendre les bonnes décisions en connaissance de cause.

La publicité, telle qu’elle s’impose aujourd’hui au journalisme, est en réalité l’ennemi de cette vision que je défends. Faute d’une alternative crédible pour financer leurs activités, les médias continuent d’investir dans la publicité, modifiant parfois leurs habitudes ou redéfinissant leurs limites pour contrer la réduction inéluctable des revenus publicitaires. Seuls quelques grands groupes aux moyens excessivement importants peuvent espérer un financement quasi-pérenne via la publicité. Les acteurs de plus petite taille sont de leur côté condamnés à lutter pour leur survie. Il n’y a en vérité que deux possibilités: soit ces petites structures se maintiennent dans une position de fuite en avant, ce qui les conduira à la disparition, soit elles prennent sur elles et créent un nouveau modèle économique.

Ce ne sont pas les éditeurs qui révolutionneront le modèle économique du journalisme, mais les journalistes eux-mêmes. Pour cela, ils devront collaborer, prendre des risques et – au début en tout cas – perdre de leur confort. Bien qu’aujourd’hui, le confort se limite à un emploi dont la durée et la pérennité sont chaque jour remises en question. Mais cela ne concerne pas que les journalistes: tous les métiers qui gravitent autour des médias sont concernés, car nombreux sont ceux qui demeurent indispensables à cette activité. Ensemble, ces professions ont la capacité de remettre en question le fonctionnement actuel du financement de la presse. D’ouvrir le débat. De lancer de nouveaux médias basés sur des modèles économiques encore inexplorés.

Le journalisme n’est pas mort et les médias ne sont pas tous condamnés à disparaître, même si ce discours défaitiste semble convaincre toujours plus de personnes. Certes, quand on voit un journal comme 20 Minutes, détenu par le grand groupe de presse Tamedia, publier une publicité qui empiète visuellement sur le contenu journalistique, la bataille paraît déjà perdue. Et sans doute l’est-elle. Raison pour laquelle il est temps de s’émanciper de la publicité et d’aller chercher les revenus qui financeront notre activité sans que notre éthique n’en soit la contrepartie!

Vers une sixième République?

La probable élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République implique de grandes incertitudes quant à l’avenir du paysage politique français. En effet, les deux grands partis historiques de la Ve République, Les Républicains et le Parti socialiste, n’occuperont pas la fonction suprême pendant en tout cas cinq ans. C’est un revirement qui fera date dans l’Histoire politique du pays. Mais contrairement à ce qu’affirment certains commentateurs, ces deux grands mouvements ne sont pas encore définitivement sortis du jeu. Au contraire. L’échéance des élections législatives, un peu plus d’un mois après la présidentielle, décidera de la stabilité et de la gouvernabilité de la France.

Emmanuel Macron et François Bayrou (que l’on imagine bientôt premier ministre) balaient d’un revers de main le scénario selon lequel les Français ne donneront pas au futur président de la République une majorité à l’Assemblée nationale. Ce serait incohérent de la part du corps électoral, assurent-ils. Et pourtant! Le risque est sérieux. Chaque élection est différente et les gens ne votent pas à une élection présidentielle de la même façon qu’ils votent pour des parlementaires. D’autres facteurs interviennent: de nombreux députés le sont depuis des décennies parce qu’ils sont connus et appréciés des leurs dans leurs régions respectives.

Il n’est pas certain qu’un électeur ayant donné sa voix à Emmanuel Macron à la présidentielle ne glisse pas un bulletin pour élire des députés des Républicains ou du Parti socialiste pour des questions de proximité et de confiance, par exemple. Et Emmanuel Macron a promis de proposer parmi ses candidats aux législatives une moitié de nouveaux visages. C’est une belle perspective pour tenter d’apporter du sang neuf à la politique française, mais est-ce vraiment un élément qui jouera en faveur de son mouvement? Rien n’est moins sûr.

Le risque réel, c’est une fragmentation des forces politiques, sans majorité parlementaire claire, et donc un retour à la République des partis, laquelle avait conduit le Général de Gaulle à créer la Ve République. Si Emmanuel Macron tient sa promesse d’intégrer la proportionnelle, les cartes seront d’autant plus redistribuées. Il n’est pas impossible de se retrouver avec un bloc issu des diverses petites formations politiques, forcément difficile à unir pour trouver une majorité, et deux blocs constitués par les deux grands partis de la Ve République. En Suisse, nombreux sont ceux qui présagent une forme de gouvernement façon helvétique.

Je suis loin de partager cette analyse. Les institutions de la Ve République ne permettent pas de gouverner sans majorité parlementaire claire. Il ne suffira pas à Emmanuel Macron et à son gouvernement de se montrer volontaire dans la recherche de compromis. La logique des partis n’est pas la logique d’une gouvernance stable. Le 49.3, qui permet l’adoption de certaines lois sans majorité parlementaire, constituera également un risque de blocages politiques récurrents: si les partis s’accordent à voter les motions de censure, les gouvernements auront loisir de se succéder et ne faire que ça. Pour mémoire, certains gouvernements de la IIIe et de la IVe République n’ont parfois duré que quelques jours…

En Suisse, le fonctionnement de nos institutions est fondé sur le compromis, sur la multiplicité des forces politiques au pouvoir. Ce n’est pas le cas de la France pour l’instant. Les partis pourraient très bien décider de mener la vie dure à Emmanuel Macron, avec pour dessein de le pousser à démissionner. Cela ne s’est jamais vu, mais une Assemblée nationale complètement fragmentée non plus! Il ne suffira pas d’une cohabitation hasardeuse et désastreuse pour calmer les ambitions évidentes des deux grands perdants de cette présidentielle 2017. Non, leurs intérêts ne s’arrêteront pas à l’obtention de quelques portefeuilles ministériels… Ce serait politiquement incohérent.

Mais pour autant, ces incertitudes présagent de réelles conséquences sur le paysage politique français. Et si, face à une Assemblée nationale sans direction, livrée à la guerre des intérêts partisans, Emmanuel Macron décidait de fonder la VIe République, et créer des institutions qui instituent officiellement la recherche du compromis? Nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises… et tant mieux!

Yvan Perrin, le glas de l’amertume

Défaite historique de l’UDC dans le canton de Neuchâtel ce dimanche 2 avril 2017. La section cantonale a perdu onze sièges sur les vingt qu’elle possédait au sein du Grand Conseil. Une députation qui soudain se réduit de moitié, et un président de parti qui se liquéfie littéralement, affirmant ne pas comprendre les raisons d’un si cuisant échec. Et pourtant, Yvan Perrin ne manque pas d’éléments pour expliquer ce désaveu cinglant de sa stratégie et de sa politique.

Yvan Perrin est, sur le plan humain, une personnalité courageuse. Atteint dans sa santé psychique, il démissionne en 2014 du Conseil d’Etat, où il avait obtenu un siège historique. Il ne s’en est jamais caché, et cela l’honore, car les maladies psychiques, dont la dépression, sont souvent considérées comme honteuses par ceux qui en sont victimes. Bref, Yvan Perrin a traversé le désert comme cela peut arriver à tout un chacun, et est revenu sous les feux des projecteurs l’an dernier, reprenant les rênes d’une section neuchâteloise bien mal en point.

Malheureusement, Yvan Perrin a signé son retour avec un certain esprit de revanche. Son discours, déjà franchement marqué très à droite à l’époque, s’est largement radicalisé. Pour preuve, les nombreux articles qu’il a publiés sur un site notoirement raciste et xénophobe ces derniers mois. Des mots très durs à l’endroit de ses adversaires politiques, une posture rigide, une attitude qui trahissait bien souvent une grande amertume ont transformé l’image d’un homme autrefois touchant par son humanité en un idéologue d’extrême droite infréquentable.

Les flots d’une haine mal contenue se sont déversés pendant plusieurs mois sur les réseaux sociaux, dans la presse et plus largement sur internet. Yvan Perrin s’est particulièrement illustré fin janvier à l’annonce de la fermeture du magazine romand L’Hebdo en se réjouissant de ce sort funeste. Et il n’a pas caché sa fierté de n’avoir pour ce journal et les gens qui le composaient que du mépris et de l’intolérance. Le président de l’UDC neuchâteloise a imprimé sa marque sur sa section, allant jusqu’à déposer récemment une initiative au titre malheureux «Les nôtres avant les autres» pour lutter contre l’afflux de frontaliers venant travailler dans le canton.

L’aventure politique d’Yvan Perrin trouve dans cette défaite historique une fin tragique. C’est la triste illustration que l’esprit de revanche est rédhibitoire. Cet homme qui avait su trouver les mots justes et touchants pour décrire son propre malheur se tait désormais, sans doute de peur de devoir exprimer la réalité: son retour en politique n’aura été que de courte durée.

La Suisse n’est pas le sultanat d’Erdogan

Le président turc Recep Tayyip Erdogan n’est pas content: des symboles du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, mouvement considéré comme terroriste par l’Union européenne et les Etats-Unis, mais pas par la Suisse) étaient visibles lors d’une manifestation de l’opposition au pouvoir turc samedi à Berne. Une banderole, appelant à tuer Erdogan avec les mêmes armes que les siennes, a également suscité la colère de la diplomatie turque. En pleine campagne nationale pour faire adopter par son corps électoral une réforme constitutionnelle visant à augmenter (encore) ses pouvoirs présidentiels, Recep Tayyip Erdogan ne recule devant rien pour défendre son projet. N’est-ce pas lui qui a récemment dit d’Angela Merkel, chancelière allemande, qu’elle se livrait à des «pratiques nazies»?

En tous les cas, le président Erdogan, dont l’attitude de plus en plus dictatoriale ne dupe personne, exige de la Suisse des poursuites judiciaires à l’encontre des manifestants incriminés par Ankara. De surcroît, la Turquie a elle-même ouvert une procédure… pour des faits qui se sont déroulés dans un pays étranger! Ce n’est pas la première fois que la Turquie se livre à de telles pressions inacceptables à l’encontre d’un Etat souverain. En effet, la Suisse dispose d’une importante diaspora turque (100’000 personnes), ce qui pousse le pouvoir turc à s’intéresser de près à ce petit pays. L’année dernière, la diplomatie turque avait déjà choqué par son ingérence lorsque l’ambassadeur turc à Berne s’est permis de menacer les ressortissants turcs en Suisse de poursuites judiciaires s’ils s’adonnaient à l’opposition politique.

Il ne faut pas se leurrer: la Suisse, par la taille de sa diaspora turque, représente un élément stratégique important pour Recep Tayyip Erdogan. Le ton monte du côté turc et cela ne relève nullement d’un malheureux hasard. Tout cela est savamment calculé, et il importe à la Suisse de ne pas céder aux pressions d’Ankara, dont les prétentions sont complètement farfelues. Que l’Union européenne, à travers ses Etats membres, n’ose tenir un discours de clarté contre la politique du gouvernement turc et ses déclarations inadmissibles se comprend au regard du mauvais deal qu’elle a passé avec la Turquie en matière de répartition des réfugiés… Mais la Suisse n’est pas prise à la gorge par un quelconque traité démesuré avec cet Etat aux pratiques de plus en plus tyranniques et se doit dès lors de remettre fermement les pendules à l’heure. La diplomatie turque n’a en aucun cas le droit d’exiger quoi que ce soit de la Suisse à l’égard de personnes qui vivent légalement sur son territoire.

Espérons que la clarté du langage diplomatique suisse calmera un peu les ardeurs de Recep Tayyip Erdogan, qui semble déjà se croire sultan dans le monde entier. En tous les cas, les regards sont tournés vers Berne, et toute impression de soumission ne pourrait être que mal interprétée à travers le prisme de l’histoire. Car si Erdogan réussit à faire passer sa réforme constitutionnelle, son pouvoir aura la mesure de ses prétentions, et il n’y a vraiment pas de quoi s’en réjouir.

Presse: le débat doit avoir lieu sans tabou

Les agriculteurs remplissent nos estomacs et il est logique de protéger leurs activités. Dans ce cadre, les subventions à l’agriculture ne font pas débat. Seuls les montants et les mesures sont discutées. La presse, à sa manière, nourrit les esprits, permet le débat, favorise la diffusion des idées. Tout le monde est d’accord qu’il est essentiel d’avoir des produits de qualité dans son assiette. Ne devrait-il pas en aller de même en ce qui concerne la dimension des idées, de la culture, de la discussion?

Je ne suis pas forcément favorable à des subventions publiques pour la presse. J’y suis a priori même plutôt opposé. Mais le débat mérite d’avoir lieu, parce qu’au fond, la question qui se pose, avec le désinvestissement des éditeurs et leur politique commerciale dénuée de tout intérêt pour la matière journalistique, c’est de savoir ce que nous voulons: une activité journalistique pérenne, où la diversité des idées peut s’exprimer librement, ou une activité journalistique brisée par les pressions financières, par les menaces économiques, où la diversité se réduit à mesure que les derniers vestiges de la presse de qualité sont balayés par la logique du rendement?

Quand le directeur de Tamedia confirme que des disparitions de titres interviendront ces cinq prochaines années en Suisse romande, la gravité de la situation s’impose d’elle-même. Après la disparition de L’Hebdo, la saignée dans les effectifs du Temps, la réduction des effectifs à la Tribune de Genève et à 24 Heures l’an dernier, quelles perspectives pour les grands titres de notre région linguistique? Il est temps de mener une grande réflexion, sans tabou, sur l’avenir financier de la presse. Celle-ci doit désormais se libérer des forces de l’argent pour pouvoir mener sa mission. A moins que nous décidions de devenir des anorexiques de l’esprit. Il s’agit d’un choix de société, et il convient de prendre une décision plutôt que de laisser au temps le soin de faire son œuvre funeste.

Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?

Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme? La question, forcément rhétorique, se veut pourtant sérieuse. A l’heure où les éditeurs désinvestissent massivement dans la presse, au point de tuer et de blesser de grands titres en Suisse romande (L’Hebdo/Le Temps), les signaux envoyés par ces groupes ont de quoi inquiéter. Dernière étrangeté en date, le coup de projecteur mis sur la rédaction commune des titres de Tamedia, Newsexpress, laquelle expérimente en Suisse alémanique des gratifications financières pour les auteurs d’articles très cliqués sur le web. La question n’a pas encore été tranchée pour les sites d’informations en Suisse romande, mais Peter Wälty, responsable du département Digital News and Developement chez Tamedia, a précisé les objectifs de cette expérience dans une interview notamment diffusée par 20 Minutes.

Ses propos, qui se veulent pourtant rassurants et prudents, ont de quoi inquiéter les journalistes et tous ceux qui croient en l’avenir de cette belle profession. A coup d’épatants poncifs plus proches de la communication que de l’information («nous avons la certitude qu’un texte sur lequel personne n’a cliqué n’a pas pu être lu»), Peter Wälty essaie de convaincre son monde que le bonus au clic servira la qualité des contenus, ce qui semble pourtant hautement discutable. Il reconnaît d’ailleurs que les lecteurs préfèrent lire un article sur une attaque de requin plutôt qu’un texte sur une décision politique. Mais selon lui, il s’agit d’un échec journalistique, puisqu’«on»  ne s’est pas suffisamment posé la question de savoir comment rendre «attrayante» la décision politique.

Cette affirmation est dangereuse et porte en elle les racines du mal qui ronge la profession. Ce n’est plus la volonté d’informer qui prime, mais le besoin d’être lu, d’être consommé, pour attirer des revenus publicitaires toujours plus dispersés et volatiles. Internet n’a pas rapproché les lecteurs des journalistes: elle a rapproché le consommateur et le produit. Ce n’est que le triste constat qui s’impose à la lecture des stratégies commerciales des éditeurs. Pourtant, il n’est pas difficile de comprendre qu’une information politique pourra difficilement être plus attrayante que ne l’est son sujet, à moins de vouloir faire du sensationnalisme au mépris du fond et de la forme. Il peut y avoir un travail sur la plus-value, en proposant sur internet des liens pour approfondir la réflexion, des graphiques intelligents et constructifs… mais la matière politique demeurera ce qu’elle est, et les informations sensationnelles auront toujours un «avantage commercial» en termes de lectures et de taux de pénétration.

Ce que tentent d’imposer ces faux-prophètes du journalisme, qui ne sont nullement intéressés par la matière mais par les perspectives marchandes, c’est une information qui soit la plus accessible possible, quitte à prendre les lecteurs pour plus bêtes qu’ils ne le sont. Tout ça pour quoi? Vendre de la publicité. Et ce serait la publication d’informations politiques sans buzz apparent qui serait le symbole d’un «échec journalistique»? Pincez-moi je rêve… Les objectifs commerciaux des éditeurs, qui n’ont d’éditeurs que le nom désormais, tentent de nous faire marcher sur la tête. Le journalisme n’aura un avenir véritable, sur le plan sociétal, culturel et politique, qu’en opérant un divorce entre les médias et les objectifs purement financiers. L’information est un bien immatériel d’une valeur inestimable, et dont la diffusion doit être assurée avec ou sans le soutien de l’économie de marché, parce qu’il y aura toujours dans la société un phénomène, un événement, et il sera dès lors toujours nécessaire de trouver des personnes pour en rendre compte, et en décrypter les enjeux profonds.

Il est regrettable que le journalisme soit la victime passive des objectifs financiers, lesquels se passent volontiers de l’idéal que peut représenter le métier de journaliste. La qualité de l’information est sérieusement remise en doute par les décisions des éditeurs, même si ceux-ci affirment le contraire. Comment des rédactions avec toujours moins d’effectifs peuvent produire des contenus de qualité quotidiennement? Comment la perspective étriquée du clic peut garantir le traitement de sujets dont la consultation sur internet sera faible ou moyenne? Avec une vision aussi strictement financière, les éditeurs posent le plus sérieusement du monde la question énoncée en préambule: le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?