Star Wars: Battlefront 2: quand les joueurs s’opposent à un modèle économique agressif

Les fans de Star Wars l’attendait avec impatience. Le deuxième opus de la célèbre licence Star Wars Battlefront (parue pour la première fois en 2004 sur PS2, Xbox et PC) sort ce vendredi 17 novembre, moins d’un mois avant le lancement de l’épisode VIII «The Last Jedi» au cinéma. Mais la sortie de ce jeu édité par Electronic Arts (EA) et DICE est avant tout l’objet d’une vaste polémique dans le milieu du gaming. En cause? Son modèle économique.

Payant à l’achat (entre 60 et 70 francs en Suisse pour la version PC), Star Wars: Battlefront 2 propose à ses joueurs les plus pressés la possibilité d’acquérir des «loot boxes» contre de l’argent réel, soit des coffres dont le contenu est aléatoire et permet d’obtenir des améliorations qui influenceront sur la progression du joueur.

Remettons les choses dans leur contexte pour bien saisir la raison d’une telle polémique. Depuis de nombreuses années, les leaders du marché du jeu vidéo cherche de nouveaux moyens pour obtenir des rentrées d’argent en plus de la vente du jeu en tant que tel. Le modèle le plus répandu aujourd’hui s’avère être le «season pass», soit un accès payant (dont le prix varie en fonction du jeu de 20 à 50 francs) garantissant l’accès à tout le contenu qui sera implémenté par le studio tout au long de l’année.

Ce modèle en tant que tel suscite lui aussi de vastes controverses dans la communauté des joueurs. Certains reprochent aux studios de sortir des jeux qui ne sont pas complètement terminés afin de forcer celles et ceux qui veulent bénéficier d’un véritable contenu à acquérir le fameux sésame payant. En parallèle, il y a les fameux «free to play», des jeux qui sont gratuits mais dont le modèle économique se base sur des microtransactions qui permettent aux joueurs de bénéficier d’améliorations visuelles (le plus souvent), voire de bonus qui les rendront mieux outillés dans leur aventure.

Les free to play sont plus ou moins gratuits. Certains, comme le jeu de cartes Hearthstone de Blizzard basé sur son célèbre univers Warcraft, laissent peu de place à une gratuité totale. En effet, Blizzard propose chaque année deux extensions, lesquelles introduisent de nouvelles cartes qui modifient complètement le système de jeu. S’il est possible de ne pas dépenser un seul franc pour y jouer, rares sont ceux qui ne succombent pas à l’envie d’obtenir rapidement les dernières cartes. Car oui, il existe une monnaie virtuelle, acquise en jeu, qui permet d’obtenir des paquets de cartes gratuitement. Mais cela nécessite beaucoup d’investissement et certains joueurs préfèrent dépenser leur argent pour éviter cette phase de «farming».

Reste que les modèles économiques des free to play sont plus défendables, puisqu’à la base, le jeu est accessible à tous et personne n’est a priori contraint à dépenser son argent, même si toute l’approche du développeur sera d’inciter le joueur à faire ce choix de lui-même… En ce qui concerne Star Wars: Battlefront 2, la situation est très différente. EA, dont le QG international est basé à la place du Molard à Genève, a tenté de faire avaler la pilule aux joueurs en leur garantissant qu’il n’y aurait pas de «season pass» et que tous les contenus futurs seront accessibles gratuitement.

Malheureusement pour le studio, cette communication n’a pas convaincu grand monde. La stratégie d’EA mélange un jeu payant à l’achat et des microtransactions qui influencent la progression du joueur dans un jeu en ligne compétitif (Star Wars: Battlefront 2 est un jeu de tir à la première personne massivement multijoueur).

Les fameuses améliorations peuvent bien sûr s’obtenir en jouant sans dépenser d’argent puisqu’on obtient au fil de son expérience une monnaie virtuelle permettant l’acquisition de ces fameuses lootboxes. Cependant, il faudra beaucoup de patience à ceux qui ne veulent pas payer davantage pour débloquer toutes ces améliorations. Il faut y jouer environ quarante heures (ou dépenser pour environ 200 dollars de coffres aléatoires) pour accéder à certains des personnages en jeu les plus puissants.

Selon le site Star Wars Gaming, il faudrait jouer 4’528 heures ou dépenser 2100 dollars pour avoir accès à l’intégralité du contenu du jeu.

EA a fait rapidement machine arrière et a divisé par quatre le coût de ces personnages. Le studio a également annoncé qu’il étudierait la progression des joueurs pour y apporter d’éventuels correctifs. Toutefois, la polémique est telle que la Belgique et les Pays-Bas ont décidé d’ouvrir une enquête pour déterminer si ce modèle économique était comparable à un jeu de hasard. Si tel est le cas, une autorisation aurait dû être demandée. Si les enquêtes devaient arriver à la conclusion que ce modèle est comparable à un jeu de hasard, le studio pourrait se voir infliger une amende de plusieurs centaines de milliers d’euros, voire une interdiction de vente.

Cette polémique démontre surtout que le milieu du jeu vidéo est en proie à d’importants bouleversements économiques, notamment parce que des studios avides tentent de maximiser les profits. C’est aussi la preuve que la communauté des joueurs a un poids non négligeable lorsqu’elle manifeste d’une même voix son mécontentement face aux modèles économiques déployés par les studios. L’épilogue de cette affaire n’est pas encore connu, mais gageons que la concurrence y réfléchira à deux fois désormais avant de proposer un modèle économique aussi agressif.

[Mise à jour vendredi 17 novembre]: Electronic Arts a annoncé le retrait de ses microtransactions face à la pression des joueurs.

Défense aérienne et sol-air: le Conseil fédéral doit consulter la population

Le Conseil fédéral a annoncé mercredi 8 novembre sa décision de retenir la variante à 8 milliards de francs pour remplacer la flotte aérienne actuelle de l’armée suisse et se doter d’un nouveau système de défense sol-air. Sans contester la nécessité d’investir pour moderniser la défense de la Suisse, la communication du Conseil fédéral pose question. A ce stade, le gouvernement n’a pas encore arrêté le type de procédure qui sera adoptée pour se doter des moyens nécessaires à l’acquisition de ces nouveaux avions de combat et d’un système de défense sol-air.

Qu’est-ce cela veut dire, concrètement? Le Conseil fédéral a plusieurs options pour faire passer cette acquisition. Il peut effectuer cet achat au travers d’un arrêté de planification qui fixe le montant maximal de l’opération, lequel est soumis au référendum facultatif. Il peut aussi réviser la loi sur l’armée en précisant les moyens dévolus à la défense arienne, auquel cas le référendum facultatif serait envisageable. 

Le Conseil fédéral peut très bien faire voter les Suisses sur le choix du type d’avions, sans pour autant se prononcer sur le montant. Enfin, il peut aussi passer par une procédure qui ne permet tout simplement pas de référendum.

Dans la matinale de la RTS du 9 novembre, le conseiller fédéral Guy Parmelin, en charge de la Défense, a préféré rester évasif sur la question d’une consultation populaire, affirmant s’en remettre à la décision que prendrait le Conseil fédéral in corpore. Une manière de ne pas préciser sa pensée, et de ne pas voir sa stratégie désavouée par ses collègues a posteriori. C’est dans la droite ligne de la langue de bois habituelle adoptée par les membres du Conseil fédéral.

Pourtant, la position du Conseil fédéral aurait gagné à être claire dès le départ. Etant donné l’échec de l’acquisition des Gripen en 2014 – pour un montant de 3,1 milliards de francs, ne remplaçant qu’une partie de la flotte aérienne de l’armée –, l’opportunité de consulter ou non la population ne devrait même pas être débattue. Si l’achat du Gripen ne peut pas être totalement comparé à ce nouveau projet de modernisation de la défense aérienne et sol-air de la Suisse, le Conseil fédéral ainsi que l’armée se doivent de descendre dans l’arène du débat populaire pour défendre leurs vues.

Il en va de la crédibilité de l’action gouvernementale s’agissant de la défense helvétique. Non seulement, ne pas consulter la population sur ces questions stratégiques enverrait un message d’irresponsabilité aux citoyens – ceux-ci ne seraient pas habilités à se prononcer sur des questions aussi importantes –, mais en plus cela contribuerait à augmenter potentiellement la défiance d’une partie de la population à l’égard des autorités politiques et de l’armée elle-même.

Si le Conseil fédéral est convaincu par la pertinence de sa décision, alors il doit se donner les moyens d’en convaincre le corps électoral. Ce sera l’occasion, s’il obtient l’aval populaire, de refermer la parenthèse qui a conduit les Suisses à refuser l’acquisition du Gripen et à ouvrir une période d’incertitude en matière de soutien populaire envers l’armée et la stratégie de défense du Conseil fédéral. Pour toutes ces raisons, le gouvernement doit rapidement annoncer son intention de consulter les Suisses sur son choix. Il en va de la crédibilité de son action.

Quand les défenseurs de No Billag donnent des arguments à la SSR

Les Suissesses et les Suisses voteront le 4 mars 2018 à propos de l’initiative dite No Billag – visant la suppression de la redevance radio-télévision. Très actif sur les réseaux sociaux, les initiants multiplient les publications, notamment en dénonçant ce qu’ils considèrent être comme des conflits d’intérêts des chaînes privées – qui touchent la redevance – faisant campagne contre leur initiative.

S’ils aiment polémiquer à la moindre occasion, ils ne sont pas en reste en matière de contradictions. S’attaquant à la redevance, ils ont lancé une campagne de crowdfunding pour financer leurs actions. Malheureusement pour eux, l’opération prête à sourire. D’une part parce que la communication est quelque peu maladroite – les montants sont calqués sur un pourcentage de la redevance annuelle. D’autre part parce que la version française a été traduite avec les pieds* (voir photo).

En cherchant à financer leur campagne en demandant un coup de main à la population, les initiants ont surtout démontré la difficulté qui existe en Suisse de proposer des contenus de même qualité, indifféremment des régions linguistiques. Et c’est bien à cette question que les Suisses devront répondre le 4 mars: l’information est-elle un bien si important que l’on peut se faire violence et payer une redevance pour garantir que chaque Suisse puisse en bénéficier de façon équivalente, ou bien s’agit-il d’un secteur qui doit être abandonné aux seules forces du marché, avec le risque que certaines minorités se voient clairement désavantagés dans l’opération?

C’est bien malgré eux que les initiants ont donné un argument de poids au maintien de la redevance. La question d’une information de qualité indépendamment de la langue est peut-être moins importante en Suisse alémanique, mais pour la Suisse francophone et italophone, cet élément est fondamental. Merci donc aux initiants de No Billag de se donner tant de mal à démontrer que la Suisse est un pays délicat, dans lequel les frontières linguistiques ont une importance non négligeable.

*[Edit]: la section romande de No Billag a rapidement corrigé la traduction sur le site de Wemakeit.

Fiscalité des entreprises: le coup de Trafalgar du canton de Vaud

Le Conseil d’Etat vaudois a annoncé ce mercredi 1er novembre son intention d’appliquer dès 2019 sa troisième réforme de la fiscalité des entreprises, plébiscitée en 2016. A priori, cela peut paraître anodin: une loi sera mise en œuvre un peu plus de deux ans après avoir été acceptée en votation populaire. Pas de quoi fouetter un chat. Il n’en est rien. Cette législation était censée permettre d’adapter la législation vaudoise à l’adoption sur le plan fédéral de la troisième réforme de la fiscalité des entreprises (RIE 3), laquelle impliquera l’abandon des régimes fiscaux spéciaux. Ce paquet a été refusé entre temps par les Suisses parce qu’il a été jugé bien trop généreux avec les entreprises. Le Conseil fédéral élabore actuellement une nouvelle version, dont les grandes lignes ont déjà été communiquées.

L’entrée en vigueur de cette nouvelle version de la réforme fédérale est prévue au plus tôt en 2020. Ce qui implique d’une part que l’application de la législation vaudoise dès 2019 ne permettra pas au canton d’obtenir les compensations financières qui seront prévues dans la réforme fédérale, et d’autre part induira une concurrence fiscale intercantonale accrue. La seule annonce de cette décision pourrait inciter des entreprises à évaluer l’opportunité de se délocaliser en terres vaudoises. A noter qu’un jour auparavant, les milieux économiques vaudois plaidaient pour une mise en œuvre rapide de la loi votée par les Vaudois.

L’un des éléments qui a coulé la troisième réforme de la fiscalité des entreprises sur le plan fédéral est la déduction des intérêts notionnels, c’est-à-dire la déduction imposable des intérêts théoriques (donc fictifs), auquel tenait particulièrement le ministre vaudois des Finances Pascal Broulis et pour lequel il a largement milité. Il porte donc une responsabilité importante dans la défaite de la réforme fédérale, laquelle n’aurait peut-être pas cristallisé autant d’opposition en l’absence d’un tel instrument d’optimisation fiscale agressive.

En annonçant l’application de sa réforme de la fiscalité des entreprises, qui verra le taux ordinaire d’imposition des entreprises dans le canton de Vaud passer d’environ 21% à 13,79%, le canton de Vaud ne fait rien de moins qu’un coup de Trafalgar à ses voisins. Ainsi, il est certain que cette annonce va augmenter la pression des milieux économiques sur les cantons qui attendent sur la réforme fédérale pour adapter leur législation, conduisant potentiellement à des décisions prises dans la précipitation. Quelque part, le Conseil d’Etat vaudois a déclaré une guerre en matière de concurrence fiscale intercantonale.

Quelle sera la réaction des ministres des Finances des autres cantons? En tous les cas, le canton de Vaud se révèle être un partenaire pour le moins peu fiable lorsque ses intérêts supérieurs sont en jeu. Cette décision aura de lourdes conséquences ces prochains mois sur le débat politique.

Congé paternité et JO: l’étrange sens du timing du Conseil fédéral

Le Conseil fédéral annonce le même jour son rejet de l’initiative populaire visant à introduire un congé paternité de quatre semaines sans soutenir l’un des trois contre-projets proposant une alternative et sa décision de soutenir à hauteur de près d’un milliard de francs les Jeux olympiques de Sion. J’ai lu ici et là qu’il ne fallait pas faire de lien entre ces deux sujets.

Ce sont évidemment deux objets différents qui n’ont rien à voir. Mais le discours du Conseil fédéral les lie malgré eux: d’un côté, le congé paternité est jugé trop onéreux, de l’autre, la Confédération est prête à s’engager financièrement dans des jeux dont nous ne savons pour l’heure pas grand-chose.

En comparaison internationale, la Suisse fait pâle figure. Tous les pays voisins connaissent des congés parentaux ou de paternité, ayant chacun leurs spécificités. L’Allemagne, considérée comme la locomotive économique de l’Union européenne, permet aux parents de prendre un congé parental d’éducation non rémunéré pouvant aller jusqu’à trois ans. Durant cette période, le licenciement est par principe interdit, sauf circonstances particulières.

De plus, une demande d’allocation de congé parental (Elterngeld) peut être faite si un parent souhaite prendre un congé au cours des 14 premiers mois après la naissance. L’allocation est versée jusqu’à 12 mois si elle ne concerne qu’un seul parent, la durée étant prolongé à 14 mois si les deux parents veulent en bénéficier. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les pays scandinaves proposent des modèles également très attractifs.

De son côté, la Suisse est une fois de plus en retard. Le Conseil fédéral nous offre une photographie assez particulière de ses priorités politiques. Lui qui affirme à chaque occasion son engagement pour l’égalité femme-homme invoque le coût d’un congé parental ou de paternité pour s’y opposer sans soutenir d’alternative. C’est particulièrement incohérent.

Pourtant, l’importance d’un congé parental pour l’évolution sociale de notre société est évidente. A ce jour, ce sont surtout les femmes qui assument les tâches de garde d’enfant. Non seulement, elles sont toujours perçues comme les principales responsables, mais cela a des conséquences sur leurs occupations professionnelles: le taux de temps partiel est très important chez les femmes. De leur côté, les hommes sont toujours considérés comme ayant la responsabilité d’assumer financièrement leur famille, les enfermant dans une vision qui leur proscrit de facto de s’octroyer du temps pour accompagner leur(s) enfant(s) dans ses premières années.

Notre société doit prendre les mesures qui permettent de faire évoluer les mentalités et tendre vers une égalité sociale et pas uniquement en droit. Par son rejet, le Conseil fédéral prouve qu’il n’est pas prêt à assumer les coûts d’une transformation sociale de notre société, ce qui devrait pourtant être une priorité. Dans son rapport de 2013 – dont je recommande la lecture –, il relevait pourtant que les modèles de congés parentaux avec un temps réservé à chaque parent avaient des conséquences sociales positives.

«Il n’y a pas de meilleur placement pour un pays que de mettre du lait dans ses enfants», déclarait à la radio l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill. Le congé parental est un investissement sociétal, dont la seule analyse en termes de coûts témoigne du manque de vision de notre Conseil fédéral. S’il estime que le modèle proposé par l’initiative populaire – financement via l’assurance perte de gains – est trop onéreux pour les entreprises, alors qu’il propose un financement alternatif qui permette d’introduire cette mesure sans attendre encore dix ans!

Pour l’heure, le mélange du rejet du congé de paternité et le milliard envisagé pour les Jeux olympiques ne peut que sonner faux. Le gouvernement préfère dépenser de l’argent pour du pain et des jeux, tout en affirmant de l’autre côté qu’investir pour améliorer notre société est trop onéreux. Avec de tels dirigeants, la Suisse n’est pas prête de sortir de l’ornière dans laquelle elle se trouve sur de nombreux plans.

Mais qu’importe, les huiles de notre pays pourront continuer à se gausser des résultats de notre pays dans les classements d’innovation. Oui, les entreprises innovent, mais la société, elle, est cantonnée à des mentalités de siècles révolus. Pas de quoi se frotter les mains.

Les évolutions technologiques modifient notre rapport au temps

Le temps est une notion à la fois objective et relative. Objective, parce que le temps fait son œuvre et qu’il aura un jour ou l’autre raison de nos pauvres carcasses mortelles. Relative, puisqu’il peut paraître s’écouler plus ou moins rapidement dans un moment donné.

Nous vivons dans une époque où le tempo ne cesse d’accélérer. Communication et information peuvent être diffusées instantanément d’un bout à l’autre du globe. Cela a des conséquences sur nos habitudes, nos perceptions, nos décisions, notre confort.

Les journées durent toujours vingt-quatre heures. Et pourtant, elles nous paraissent souvent trop courtes. Nous sommes bombardés d’informations, de messages publicitaires, du réveil au coucher. Il est même probable que nous en rêvions certaines nuits.

Parallèlement, nous devons nous montrer performants, ce qui nécessite bien souvent d’être réactif, disponible et d’attaque quelle que soit la situation. La durée du travail n’a pas augmenté ces dernières années – elle a même plutôt baissé.

Ce qui a toutefois changé ces dernières décennies, c’est l’intrusion du travail jusque dans notre plus stricte intimité. Si nous travaillons moins, nous avons tendance à ramener du travail à la maison, consciemment ou non. Combien de fois par jour consultez-vous vos courriels, y compris en-dehors de vos heures de «bureau»?

Oh, bien sûr, nombreux seront les employeurs à vous dire qu’ils n’attendent pas de vous une réponse immédiate lorsqu’ils vous sollicitent par l’intermédiaire d’un courriel hors de vos heures de travail. Pourtant, la sollicitation existe. Ce qu’elle sous-entend également.

Dans une époque où la performance individuelle fait office de valeur cardinale, la tentation de vouloir faire toujours plus, entendez toujours mieux, est forte. Trop forte. Nous voyons ici et là bien des gens s’étonner de la hausse des burn-out. Certains y voient un symptôme d’une société où le confort a balayé toute forme d’endurance.

Ce serait, à les en croire, la démonstration que nous sommes soit des fainéants, soit des incapables. Nous aimons à y voir pour notre faible part l’expression d’un malaise dont nous mesurons encore très peu les conséquences sur la stabilité psychologique des individus.

Si une part toujours plus importante des emplois modernes est moins pénible physiquement, ceux-ci exigent en contre-partie d’être toujours à flux tendu psychologiquement – et donc émotionnellement. Travailler dans un bureau, bien souvent perçu comme le fait de poser ses fesses délicates sur un siège plus ou moins confortable, n’est pas synonyme de calme, de sérénité ou même de bien-être.

Le temps, nous y revenons. La performance implique, souvent, de faire dans un laps de temps équivalent plus de choses. Oh, l’indicateur consacré est la productivité. Mais l’un et l’autre sont souvent liés. Le temps, c’est de l’argent. Et puisque le temps coûte, mais qu’il ne s’allonge pas – ou alors au risque de mécontenter le client, lequel est roi –, il faut bien tenter de l’utiliser à bon escient.

Les technologies ont une grande responsabilité dans cette évolution de notre rapport au temps. Le recul que nous avons aujourd’hui sur les conséquences de celles-ci sur notre santé est bien trop faible pour en tirer de quelques conclusions. Il y a néanmoins des raisons de s’inquiéter.

Moi-même en tant que journaliste, je suis effaré par mon propre rapport au temps. Du moins, l’ai-je été. L’information étant instantanée, elle ne s’arrête jamais. Il faut donc la produire – en lui donnant, par exemple, une «valeur ajoutée». Mais la produire vite, puisque la concurrence est rude.

Dans mon cas, j’ai fait un burn-out. Sur le moment, ce n’était pas une partie de plaisir, loin s’en faut. Mais cette période étant derrière, j’en ai tiré quelques leçons. D’abord sur moi-même, et sur la façon dont je me suis laissé entraîner dans cette spirale infernale.

Puis sur la société dans laquelle je vis. Sur le métier qui est le mien, et que j’aime profondément. J’observe et je m’interroge. A vrai dire, je n’ai pas de conclusion définitive et expéditive à faire, mais je peux partager mes questionnements.

Je constate que la norme est la «priorité à l’actualité», soit une information continue, très souvent brute, à laquelle viennent s’ajouter les commentaires des uns et des autres. Ces commentaires, eux aussi, doivent être émis dans un délai le plus proche possible de l’information première.

Raison pour laquelle de nombreuses personnalités sont partout, tout le temps, quitte à devenir si présentes qu’elles en sont d’autant plus inaudibles. Ou lassantes. Ou les deux. Je veux bien préciser ici qu’il ne s’agit pas d’un procès en incompétence que je ferais à la presse.

Je pense que nous sommes toutes et tous responsables de cet emballement médiatique, qui résulte d’un emballement du temps. Nous voulons des réponses tout de suite, tout le temps. Au fond, c’est profondément humain. Puisque nous en avons les moyens, pourquoi devrions-nous attendre?

Cela conduit à des situations rocambolesques, cocasses, voire affligeantes. Ainsi, sur certaines antennes, il nous est donné le privilège d’entendre le discours de personnalités appelées à réagir à un événement qui vient de se produire alors même qu’elles n’ont rien à dire – ou qu’elles ne savent pas quoi en dire immédiatement, ce qui est compréhensible.

J’ai beaucoup de respect pour ces soldats d’infanterie de l’information, qui comme dans un conflit armé traditionnel, sont les premiers à engager le combat et les premiers à y laisser leur vie. Ils n’ont pas la tâche facile.

Ces analyses faites dans la précipitation ne seraient pas un problème en soi s’il y avait par la suite le temps de la maturation. Mais l’information continue ne s’arrêtant par définition jamais, un événement chasse l’autre. Il y a quelques exceptions, ce que nous appelons dans la profession des «feuilletons», c’est-à-dire des sujets qui se déclinent sous plusieurs angles et sur une durée plus ou moins importante.

Mais l’essentiel des informations qui sont traitées ont une durée de vie assez courtes – quelques jours tout au plus. Méritent-elles davantage? Je ne sais pas. J’aime à penser que oui, dans certaines situations, il y a des sujets qui mériteraient d’être régulièrement évoqués, même s’il n’y a pas d’actualité qui s’y rapporte immédiatement.

Je sais par exemple que ce texte est beaucoup trop long. C’est un reproche que j’entends souvent. Sur un blog, sur internet, il faudrait être court. Les lecteurs n’ont pas le temps, n’ont pas l’envie de lire des pavés. Je dois être un peu bête, car je ne m’y conforme pas, malgré les invitations à être plus concis.

En fait, je crois qu’il y a des sujets où la concision s’impose, et d’autres où il faut développer, argumenter, présenter le contexte et analyser pour proposer un contenu pertinent et utile. Dans un monde où l’information est traitée très rapidement, prendre le temps est peut-être le seul moyen de se distinguer.

C’est sûrement aussi une manière aussi de défendre l’idée que le temps court ne doit pas nous faire oublier le temps long. En politique, mon domaine de prédilection, ce n’est pas gagné. Pourtant, une société évolue sur des décennies. Si les évolutions technologiques sont très rapides, les institutions, elles, ont leur propre temporalité.

Elles ont même, et ce n’est pas un mot péjoratif à mes yeux, une certaine lenteur. Lenteur qui semble frustrer de plus en plus à notre époque. J’aime à penser que cette lenteur est pourtant nécessaire et garantit notre salut.

Rares sont les bonnes décisions que celles qui sont prises dans la précipitation. Dans la folie du moment. Tout comme je ne crois pas qu’il y ait des analyses réellement constructives lorsque celles-ci se font dans la hâte.

Lorsqu’un dirigeant s’exprime, ses propos sont immédiatement interprétés, déconstruits, analysés. Ce n’est pas un reproche et c’est humain que de réagir. J’aime toutefois penser que prendre, mettons, vingt-quatre heures pour digérer une information, ce n’est pas de trop.

Prendre le temps, avant de réagir, d’aller marcher une heure. De ne pas rester la tête dans le guidon. De ne pas succomber à la croyance qu’il faut être là tout de suite pour être entendu, ou du moins être écouté.

Peut-être que ces bouleversements dans notre rapport au temps trahissent aussi notre peur du vide. Etre là, en permanence, capable de livrer analyses sur analyses, est sans doute un moyen d’exister. De se sentir exister.

Sans doute, notre rapport au temps nous renvoie à ce que nous sommes, des êtres mortels, dont la finitude est programmée. Meubler, c’est peut-être tout simplement vivre. C’est sûrement aussi fuir l’évidence, puisqu’il y a dans le silence, dans la solitude, une forme de confrontation de nous-mêmes à l’égard de nous-mêmes.

En tous les cas, si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que vous vous interrogez probablement aussi sur ces questions. Je n’ai pas la prétention d’avoir des réponses, et d’ailleurs ma conclusion ne se terminera pas sur une formule définitive.

Objectivement, si vous avez lu tout ce texte, il vous aura fallu une bonne dizaine de minutes pour en venir à bout. Sur le plan relatif, ce temps vous aura paru plus ou moins long, en fonction du plaisir que cette lecture vous aura – ou non – procuré.

Mais si vous m’avez lu entièrement, cela me confortera dans l’idée qu’il est possible de proposer des réflexions sur internet sans que cela ne soit rédhibitoire par la taille. Et au final, c’est le plus important. Prendre le temps, plutôt que de le laisser nous prendre.

Genève: l’initiative pour une assurance dentaire qui fait (très) peur aux autorités

Une assurance dentaire cantonale pour les Genevois? C’est ce que souhaite l’extrême gauche qui a lancé une initiative et récolté plus de 18’000 signatures (!). Celle-ci fait peur à la majorité du Grand Conseil et au Conseil d’Etat. Les députés Jean Batou (Ensemble à Gauche) et Francisco Valentin (MCG) en débattaient ce soir sur les ondes de Radio Lac dans l’émission Des hauts et débats (tous les jours dès 17h25, je vous la recommande au passage).
 
Si les responsables politiques craignent qu’une telle initiative puisse trouver une majorité favorable dans les urnes, ce n’est pas un hasard. De nombreuses personnes renoncent à des soins dentaires, ou vont à l’étranger pour se faire traiter. Il s’agit bien évidemment d’une question de prix. Et d’une situation de santé publique.
 
J’entendais le député MCG Francisco Valentin nous dire ce soir que l’hygiène dentaire est une question de responsabilité individuelle. C’est probablement vrai en partie, mais ce n’est pas forcément le cas pour tout le monde. En effet, les individus ne sont pas tous égaux en matière de santé dentaire, et il ne suffit pas de proclamer qu’il s’agit de la seule responsabilité des gens pour éliminer le problème.
 
Les dents ont des impacts sur l’état de santé en général. Des problèmes qui ne sont pas traités à temps coûtent de plus en plus cher et peuvent avoir des conséquences fâcheuses en termes de santé. Non seulement, cela crée des situations individuelles dramatiques, mais ça peut aussi avoir des impacts sur les coûts de la santé, puisque faute de traitement approprié, le problème peut générer des complications qui elles seront couvertes par l’assurance de base…
 
Un abcès dentaire qui n’est pas traité à temps peut transmettre l’infection au sang, aux sinus, ou encore à la gorge… Ce n’est qu’un exemple. La santé dentaire est donc bien une question de santé publique. Or, aujourd’hui, la jungle des prix pratiqués par les dentistes est si dense qu’il est difficile de s’y retrouver et surtout de s’en sortir facilement avec un modeste budget d’une famille moyenne.
 
Si une assurance cantonale coûterait assurément très cher à la collectivité, il faudra bien en tout cas que les responsables politiques abordent le sujet avec un peu moins de mépris. Ce n’est pas en refusant le débat que l’issue de ce débat trouvera son épilogue. Pour l’heure, la majorité parlementaire semble convaincue de l’importance de proposer un contre-projet à cette initiative.
 
Mais attention à la tentation de faire un contre-projet pour évacuer le problème sans proposer en contre-partie de véritables engagements politiques pour améliorer la situation. Ce serait mal mesuré la grogne d’une partie non négligeable de la population à l’égard des prix de la médecine dentaire. Et ce serait donc renforcer les chances de succès de l’initiative de l’extrême gauche.
 
Si celle-ci devait être acceptée, les politiques devront néanmoins en tirer les évidentes conclusions qui s’imposeraient: faute d’avoir su se saisir à temps de ce problème qui concerne toutes les familles à revenus modestes (et ça en fait un sacré nombre!), les autorités auront laissé grandir une colère sourde au sein de la population.
 
Quoi qu’on pense de cette initiative et de l’extrême gauche, c’est l’occasion d’en débattre sans tabou, parce que la situation est peut-être bien plus inquiétante que ne semble le penser une majorité de parlementaires et qu’il convient de proposer une réponse convaincante et responsable pour améliorer l’accès aux soins dentaires…

Caisses-maladie et parlementaires doivent faire chambre à part

Les conseillers d’Etat Mauro Poggia (MCG/GE) et Pierre-Yves Maillard (PS/VD) sont les fers de lance d’une nouvelle initiative visant à empêcher les parlementaires de siéger dans des organes dirigeants d’assureurs-maladie, ainsi que d’être rémunérés par eux. Cette initiative doit absolument être soutenue, car elle va dans le bon sens. Comme le rappelait ce mardi 3 octobre l’émission Forum de la radio, il est interdit à des parlementaires de siéger dans les conseils d’administration d’entreprises détenues par la Confédération (les CFF, par exemple).

En tout état de cause, la situation devrait également prévaloir au sein des conseils d’administration des assureurs-maladie. Pourquoi? Parce que ceux-ci sont sous mandat de prestation de la Confédération pour gérer l’assurance obligatoire des soins (AOS), laquelle astreint chaque résident suisse à être couvert pour les soins de base définis par la Loi fédérale sur l’assurance-maladie (LAMal). Il s’agit donc d’un secteur public, dont la gestion administrative (remboursement des factures, contrôle de l’adéquation et de l’économicité des traitements) est sous-traitée à des privés.

Or, que constatons-nous? Qu’il y a une confusion des rôles au sein des Commissions de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national et des Etats. Selon le décompte de la RTS, dix-neuf élus ont des liens directs et établis avec une caisse active dans l’assurance-maladie ou dans une organisation faîtière de la branche. S’il y a 246 parlementaires qui siègent au sein de l’Assemblée fédérale, les élus ayant des liens avec les assureurs sont surreprésentés au sein des commissions de la santé. N’est-ce pas d’ailleurs Ignazio Cassis, conseiller fédéral élu qui entrera en fonction à la fin du mois, qui présidait la commission idoine du National? Il était en même temps président de la faîtière Curafatura, association fondée par les assureurs CSS, Helsana, Sanitas et CPT. Y siège également le conseiller national UDC Heinz Brand, président de… Santésuisse, la plus importante faîtière des assureurs-maladie.

On peut aussi relever qu’Isabelle Moret, qui siège dans cette même commission, fait partie du groupe de réflexion santé du Groupe Mutuel. Elle assure toutefois ne pas être rémunérée et y siéger pour son information personnelle, en tant que… président de H+, faîtière des hôpitaux publics. Interrogé par la RTS, le conseiller national UDC Raymond Clottu a confirmé être rémunéré par le même Groupe Mutuel pour ce fameux groupe de réflexion santé. Questionné sur le montant de la rémunération, il n’a pas su articuler de montant précis. Il relève toutefois qu’il s’agit d’une indemnité, d’un «défraiement» de… plusieurs milliers de francs pour quatre séances par an! Siéger dans un tel groupe semble donc assez lucratif…

Bien sûr, les assureurs ne doivent pas être les boucs émissaires des hausses des primes-maladie. Ils ne sont de loin pas les seuls responsables et chaque acteur du marché de la santé tente d’obtenir une plus large part du gâteau annuel de près de 80 milliards de francs… publics. Mais tout de même. Tout ce discours qui consiste à dire que les assureurs n’ont aucune responsabilité dans la hausse des coûts devient prodigieusement agaçant. En effet, si les assureurs ne peuvent pas engranger de bénéfices avec l’assurance obligatoire, ils proposent pour la plupart en parallèle des produits d’assurance complémentaire… Ils ont donc un intérêt pécunier lié à LAMal, qui leur sert de produit d’appel pour leurs propres produits.

Ce n’est pas un hasard si leurs solutions consistent toujours à leur octroyer encore plus de pouvoir. Par exemple, celui de choisir avec quel médecin travailler. Ce qui revient à mettre un terme au libre choix du praticien, pourtant souhaité par le corps électoral. Mais, nous disent les parlementaires qui gravitent dans leur giron, cette soif de compétences légales n’a pas pour objectif de profiter du marché, mais de réguler les coûts! Bah voyons, les assureurs ne seraient en fait qu’une joyeuse bande de philanthropes ne tirant aucune forme de bénéfice pour cette activité. Cette vieille fable, qui nous est contée depuis tant d’années, a désormais tout d’une litanie. Les thuriféraires de la politique de milice ont beau dos de défendre le système comme il va. La situation pose problème, et cette initiative est un excellent instrument pour que les parlementaires fédéraux entendent la voix des assurés: y en a marre d’être pris pour des buses. Stop!

Hausses des primes maladie: j’accuse!

L’importante hausse des primes maladie chaque année est à l’origine d’un certain fatalisme des Suisses, qui ne croient plus réellement dans la capacité de leurs autorités politiques à inverser la tendance, ou du moins à freiner cette évolution aux conséquences fâcheuses, puisque toujours plus d’assurés sont confrontés à des difficultés financières. Depuis trop longtemps, le débat est corseté, minimisé, voire tronqué. Il est temps d’adopter un langage clair et d’exiger des changements dans l’attitude des élus fédéraux, qui semblent pour l’heure bien décidés à se renvoyer la balle pour ne pas embrasser la question et effectuer le travail que nous sommes en droit d’attendre d’eux.

J’accuse le Gouvernement et le Parlement de ne pas prendre les dispositions nécessaires pour permettre l’émergence d’un débat dépassionné sur la question de l’augmentation effrénée des coûts de la santé année après année. La discussion doit porter sur le résultat d’études et d’analyses comparatives avec les autres pays. Les Suisses ont certes un système de santé hors pair, mais ils dépensent par habitant les montants les plus élevés d’Europe pour garantir leur accès aux soins. En effet, en plus des primes de l’assurance de base, les assurés suisses doivent débourser de leur propre proche des montants très importants – notamment via le système des franchises et de la quote-part.

J’accuse la gauche et la droite de se livrer une guerre idéologique stérile sur la question, en observant le problème du bout de la lorgnette. A gauche, il est de bon ton de charger les assureurs maladie de la responsabilité de la hausse des primes-maladie. Si les activités des assureurs ne sont pas vraiment transparentes et que cette situation doit changer pour pacifier le débat, ils ne sont de loin pas les seuls responsables de cette évolution négative.

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A droite, le discours tend à pointer du doigt le comportement des assurés, affirmant que la surconsommation médicale est la mère de tous les maux de l’assurance de base en Suisse. En comparaison internationale, les Suisses consultent pourtant en moyenne deux fois moins un médecin, selon des chiffres de l’OCDE. Conséquence de cette diabolisation de l’assuré, les Suisses pensent majoritairement, selon une étude du comparateur de primes Comparis, que les abus en matière de recours aux soins sont les principaux responsables des hausses des coûts de la santé.

J’accuse les liens troubles du Parlement et des lobbies des acteurs de la santé – groupes pharmaceutiques, médecins, assureurs –, qui semblent peser lourdement sur l’incapacité des parlementaires à se saisir du débat et de mettre sur la table chaque élément qui contribue à augmenter les coûts de la santé sans a priori idéologique. La part des dépenses en matière de médecine spécialisée en Suisse est excessive en comparaison internationale. Pourtant, la Commission de la santé du Conseil national veut mettre un terme au moratoire permettant aux cantons de refuser l’installation de nouveaux médecins en provenance de l’Union européenne, comme s’il s’agissait d’un facteur prépondérant dans la hausse des coûts de la santé.

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Je demande que les votes dans les commissions de l’Assemblée fédérale soient nominatifs, puisque la traçabilité des votes des parlementaires demeure pratiquement inaccessible. S’ils déclarent leurs liens d’intérêts sur le site du Parlement, il n’est pas possible de savoir ce qu’ils votent dans les commissions dont ils sont membres. Pourtant, vu le nombre de parlementaires proches de la santé siégeant au sein des commissions de la santé, il serait souhaitable de connaître leur vote et de pouvoir en tirer les conséquences qui s’imposent.

J’accuse l’immobilisme du Conseil fédéral, lequel devrait faire de la question de la santé l’une de ses priorités en matière de politique intérieure, tant l’évolution sur la situation des ménages prend une tournure dramatique. Pour l’instant, il se contente de proposer une réévaluation à la baisse du tarif des prestations médicales (Tarmed), sans pour autant avoir la garantie que ces éventuelles économies puissent réellement déployer leurs effets. Alors qu’il devrait imposer un véritable débat national sur le sujet, le gouvernement se contente de ne rien faire, et de ne surtout pas mettre la pression sur le Parlement pour qu’émergent des discussions constructives.

J’accuse enfin les Suisses de ne pas se mobiliser suffisamment pour mettre la pression aux autorités politiques. Pourtant, il suffit de discuter avec n’importe qui, surtout en Suisse romande, pour réaliser à quel point il s’agit d’un sujet hautement émotionnel. Descendre dans la rue pour protester n’est cependant pas dans les us et coutumes de nos concitoyens. A eux de réaliser à quel point la situation n’évoluera pas tant qu’ils demeureront passifs, se contentant de gueuler lors de l’annonce des hausses des primes-maladie en automne, puis de continuer leur vie comme si de rien n’était. Il est urgent de provoquer un débat d’ampleur nationale sur la question de notre système de santé, et toute action permettant d’attirer l’attention des autorités politiques est bienvenue. Réveillez-vous!

 

Comment Mauro Poggia entend profiter de la candidature d’Yves Nidegger

Copyright Patrick Gilliéron Lopreno
A qui profite la candidature d’Yves Nidegger au Conseil d’Etat, sachant que l’UDC a déjà deux candidats annoncés? Je vous le donne en mille: à l’actuel conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia.
 
Pourquoi donc? La réponse est simple: le conseiller national UDC est une locomotive électorale. Il va donc probablement réunir plus de voix que son collègue de parti, le député Thomas Bläsi.
 
En quoi cela intéresserait Mauro Poggia? Eh bien, la réponse est on ne peut plus simple. Si le pharmacien Thomas Bläsi devait être désigné par son parti au second tour, aucun apparentement ne serait envisageable avec le MCG Mauro Poggia. Les deux personnalités se livrent tous deux une guerre cordiale.
 
Thomas Bläsi en veut notamment au ministre Mauro Poggia d’avoir manœuvré pour l’ouverture d’une pharmacie aux Hôpitaux universitaires de Genève sans appel d’offres, et d’avoir donné mandat à l’association PharmaGenève de gérer ladite officine, ouverte 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
 
Pour Bläsi, cette pharmacie «publique» va nuire aux intérêts des petits pharmaciens indépendants, tout en favorisant éventuellement une forme de propharmacie, les médecins pouvant «aiguiller» les patients vers la pharmacie.
 
Mais le député UDC reproche également à Mauro Poggia de ne pas assez prendre en compte les problèmes de personnel au sein des HUG. Thomas Bläsi a en effet souvent pointé du doigt des problèmes de management à l’interne de l’hôpital cantonal, dont Mauro Poggia est ministre de tutelle.
 
De son côté, Mauro Poggia voit en la démarche du député Bläsi une attitude intéressée, notamment vis-à-vis de la pharmacie des HUG. Il relève son conflit d’intérêt et l’a aussi accusé d’avoir combattu ce projet parce qu’il n’a pas pu lui-même soumettre sa propre candidature. L’intéressé s’en défend.
 
Bref, la rivalité entre ces deux fortes personnalités genevoises ne fait pas l’ombre d’un doute. Thomas Bläsi souhaite sans doute nuire à la réélection de Mauro Poggia, lequel est quand même embarrassé: son parti est plus moribond que jamais, et la création de Genève en marche par l’ex fondateur du parti à grandes gueules Eric Stauffer ne fait pas l’affaire du ministre. Le risque de voir la députation MCG fondre comme neige au soleil lors des élections d’avril 2018 est sérieux.
 
Dès lors, c’est aussi la réélection de Mauro Poggia qui peut être menacée. Fort d’une excellente réputation et d’une grande popularité, le conseiller d’Etat peut toutefois compter sur un important capital sympathie, lequel pourrait combler la perte de voix d’un éventuel éparpillement des voix de la droite dure à l’élection au Conseil d’Etat.
 
Mais une éventuelle candidature du pharmacien et député Thomas Bläsi au second tour mettrait fin à toute velléité d’alliance entre le MCG et l’UDC pour l’Exécutif cantonal. Avec le conseiller national Yves Nidegger, une telle alliance s’avère nettement plus probable. De plus, Mauro Poggia ne peut plus compter non plus sur un autre instrument de lobbying en sa faveur: l’association des assurés Assuas.
 
Le pharmacien Bläsi est en effet membre du comité. Il s’opposera donc à toute tentative de Mauro Poggia d’utiliser l’association pour contacter ses membres et les inciter à voter pour lui, rappelant son combat de longue date en faveur des assurés. Il y a quelques mois, lors de la réélection du comité, un proche de Mauro Poggia avait d’ailleurs tenté un putsch, selon plusieurs sources, risquant au passage d’éjecter des membres du MCG de la direction de l’association.
 
Cette tentative avortée a d’ailleurs eu pour conséquence d’agacer de nombreuses personnes à l’interne du MCG. De surcroît, l’homme de paille de Mauro Poggia s’est avéré ensuite candidat PLR pour le poste de juge, ce qui a fini de convaincre certains des siens que le ministre était décidément prêt à tout pour garder le pouvoir.
 
Si la candidature d’Yves Nidegger apparaît soudaine, ce n’est pas un hasard. Il s’entend plutôt bien avec Mauro Poggia, et les deux ont siégé ensemble sous la Coupole fédérale. Cette candidature inopinée, mais crédible, puisque le conseiller national UDC jouit d’une grande force électorale, pourrait permettre à Mauro Poggia de colmater certaines brèches qui aujourd’hui menacent sérieusement ses chances de réélection.