Prévoyance vieillesse: pourquoi les moins de 45 ans doivent refuser la réforme

 

Les Suisses voteront le 24 septembre sur l’important paquet de réformes «Prévoyance vieillesse 2020», fruit d’un compromis politique minimaliste après 7 ans de travaux et ayant pour but d’améliorer la situation du premier et du deuxième piliers. Les précédentes tentatives de réformes individuelles de l’AVS et de la Loi fédérale sur la prévoyance professionnelle vieillesse (LPP) ont échoué. La situation n’en est donc que plus urgente, et c’est par le biais d’un paquet de mesures que le Conseil fédéral soumettra sa réforme en votation populaire.

Nous pouvons en effet constater depuis plusieurs années cette mauvaise habitude du gouvernement d’élaborer des «grands paquets» pour tenter de ménager la chèvre et le chou en s’assurant des soutiens de part et d’autre de l’échiquier politique tout en espérant faire passer la pilule en votation populaire. C’est un véritable problème qui pose des questions en matière de légitimité démocratique, puisque l’objectif – inavoué – est de jouer sur le plus grand dénominateur commun en termes d’intérêts individuels tout en fabriquant des compromis politiques basés… sur le plus petit dénominateur commun.

Mais là n’est pas notre propos. La réforme de la prévoyance vieillesse telle qu’elle sera soumise au vote des Suissesses et des Suisses le mois prochain doit impérativement mobiliser les jeunes générations, parce qu’elle prend en otage les moins de 45 ans en leur faisant porter l’essentiel du fardeau. En effet, les assurés d’au moins 45 ans bénéficieront de mesures transitoires concernant le deuxième pilier, soit la garantie des droits acquis, dont la facture totale s’élève à 400 millions de francs – et qui se reporte donc sur les moins de 45 ans.

Pourquoi donc cette fracture générationnelle? Il s’agit bien d’un élément clientéliste de la réforme, s’adressant en priorité aux babyboomers. Les plus de 45 ans représentent également la catégorie d’âge qui vote le plus, alors que les jeunes générations ont plutôt tendance à se mobiliser beaucoup moins facilement, voire à tout simplement bouder les urnes. C’est donc un moyen de s’assurer, en partie du moins, le soutien de celles et ceux qui devront consentir à moins d’efforts pour financer cette réforme, tout en reportant le fardeau sur les plus jeunes. C’est proprement inacceptable.

De surcroît, l’un des objectifs premiers de la réforme est de pérenniser le fonds AVS, lequel s’orientera, faute de révision, vers des déficits chroniques monumentaux ces prochaines années. Or, le projet du Conseil fédéral, amendé et adopté par l’Assemblée fédérale, prévoit une hausse de 70 francs des rentes AVS pour les futurs rentiers, ce qui est paradoxal puisque cela augmente les dépenses du fonds AVS alors qu’il s’agit d’en stabiliser les dépenses autant que l’évolution démographique le permet tout en générant de nouveaux revenus, notamment au travers d’un relèvement de la TVA de 0,3 point et de l’utilisation des 0,3 point de TVA dévolu à l’assurance invalidité. Cette hausse de la TVA sera d’ailleurs en partie financée par les retraités déjà pensionnés, lesquels ne bénéficieront pas de la hausse de 70 francs de leur AVS… De plus, employés et employeurs verront leurs cotisations au premier pilier augmenter respectivement de 0,15% chacun (0,3% au total).

La réforme soumise à l’aval du corps électoral stabilisera donc la situation du fonds AVS jusqu’en… 2030! A partir de là, la pérennité du fonds AVS sera remise en question, puisque le déficit se creusera lentement. Comment dès lors justifier cette hausse de 70 francs de l’AVS? D’abord pour compenser la baisse du taux de conversion minimal du deuxième pilier, qui sera abaissé de 6,8% actuellement à 6% en cas d’acceptation du projet le 24 septembre. Il ne s’agit rien de moins que d’un fumeux transfert de charge visant à cacher l’inévitable: le modèle du premier et du deuxième piliers sont en sursis, et faute d’une révision globale de notre système de retraite, il faudra sans aucun doute consentir à des baisses de prestations dans les décennies à venir.

Pourquoi les moins de 45 ans, qui sont les plus mal lotis avec cette réforme, devraient accepter de porter l’essentiel du fardeau d’un système à bout de souffle? Ni le gouvernement, ni le parlement n’ont pour l’heure décidé de s’attaquer sérieusement à la question, en réfléchissant à un changement de paradigme. De son côté, le Parti libéral-radical distille à l’envi l’idée que l’élévation de l’âge de la retraite est la pierre angulaire d’une réforme pérenne. Ce qui, bien entendu, est faux. A quoi peut bien servir une élévation de l’âge de la retraite dans une société où les salaires stagnent, où le marché de l’emploi a profondément évolué depuis la création de notre système de retraite et où, justement, de plus en plus d’assurés sont confrontés à la nécessité de se réorienter professionnellement, au risque de perdre des années de cotisations?

Nous ne pourrons pas faire l’économie d’une réflexion sur les moyens de financer durablement notre système de retraite. Devons-nous continuer à nous limiter aux seules cotisations sur les salaires, ou envisager de considérer l’entièreté des revenus, y compris ceux de la fortune, pour financer notre modèle social? Sur le plan économique, savons-nous si l’environnement de taux bas, voire négatifs, va se prolonger ces prochaines décennies, et donc remettre en question le système de capitalisation du deuxième pilier, dont 30% des cotisations servent désormais à payer les pensionnés actuels?

Toutes ces questions doivent être posées sans tabou, et le débat doit être de portée nationale. La réforme de la prévoyance vieillesse 2020 est urgente, cela ne fait aucun doute. La remise en question de son paradigme l’est tout autant. Les moins de 45 ans, qui n’ont aucune garantie de bénéficier un jour de l’AVS, voire du deuxième pilier tel qu’il existe aujourd’hui, doivent faire entendre leur voix. Cette réforme s’apparente à une prise d’otage, à la fois parce que les défenseurs ne cessent de répéter qu’il n’y a pas de plan B en cas de refus, et parce que le temps passe et que la situation devient de plus en plus urgente. Refuser la réforme, ce serait prendre un grand risque, celui de voir par exemple une partie du Parlement proposer un projet encore moins satisfaisant que le compromis actuel.

Mais l’accepter, c’est aussi prendre un risque, celui de fracturer la solidarité entre générations, en faisant porter l’essentiel du fardeau sur les moins de 45 ans tout en permettant aux babyboomers de bénéficier des largesses d’un système qu’ils ont largement contribué à créer et qui montre de plus en plus des signes d’essoufflement très inquiétants. Nous pensons donc que les moins de 45 ans doivent se mobiliser en conséquence et refuser ce projet, ceci afin d’exiger d’être enfin considérés à part égale avec le reste de la population. La solidarité n’a aucun avenir si elle se fonde sur des principes politiques qui opposent entre elles les générations. De plus, il s’agit de revendiquer la nécessité d’élargir le champ du débat, pour que les réformes du système actuel ne se limitent pas à repousser l’inéluctable. Pour que le coût du système de retraite suisse ne repose pas principalement sur les jeunes générations, ces questions doivent être abordées de façon urgente. Accepter cette réforme, c’est légitimer la stratégie de court terme du Conseil fédéral et du Parlement. Ce n’est, en définitive, dans l’intérêt de personne.

Grégoire Barbey

Grégoire Barbey

Autodidacte, ayant débuté dans le journalisme politique et économique sans avoir emprunté un cursus universitaire traditionnel, Grégoire Barbey est journaliste freelance. Il a travaillé quatre ans au sein du journal économique et financier L'Agefi, et a également été chroniqueur à La Télé, chaîne privée valdo-fribourgeoise. Passionné par la politique, il est très actif à Genève et sur les réseaux sociaux.

8 réponses à “Prévoyance vieillesse: pourquoi les moins de 45 ans doivent refuser la réforme

  1. Et pourquoi ne pas refondre entièrement notre système de taxation et d’AVS et … par une ponction de x% sur chaque mouvement financier? Moins voire plus d’impôts et davantage d’argent dans les caisses fédérales, cantonales et communales. Cela éviterait toutes ces clauses et exceptions et plafonnement qui finissent par rendre inéquitable toutes nos lois et éviterait de nous monter les uns contre les autres!

  2. De l’argent il y en a et il y en a beaucoup ! Le seul problème, c’est notre système de milice et de lobbying où les parlementaires représentent des pans entiers de l’économie et ne représentent plus forcément le peuple !
    Commençons par abolir le secret fiscal bancaire qui est là pour frauder et donc pour ne pas payer un impôt dû! Ensuite traquons les fraudeurs à la TVA qui par notre législation arrivent à recevoir de l’argent de nos impôts sans eux-mêmes en payer! Puis traquons les tricheurs aux assurances sociales ! Puis modifions notre législation des constructions qui fait du km de route suisse, le plus cher de la planète et instaurons un prélèvement de l’impôt à la source , afin que tout le monde soit sur le même pied d’égalité fiscale dans notre pays et traquons le travail au noir !
    Bref …appliquons simplement nos lois et l’argent affluera sans devoir travailler jusqu’à 70 ans et sans devoir renoncer à notre AVS!
    NON À UNE RÉFORME ABUSIVE ET INUTILE

  3. Pour les moins de 45 ans, la probabilité d’une hausse des taux de rémunération du libre passage LPP (fortune acquise) est très forte et ainsi la jeune génération va à nouveau avoir un 3ème cotisant comme par le passé (avant les babyboomer…)
    Refuser la votation aura des conséquences énormes car si les rentes actuelles baissent pas grâce au taux qui passerait de 6.8 à 6 c’est certain que les moins de 45 ans vont devoir payer un lourd tribu en cotisation et au risque d’avoir des baisses ultérieures plus fortes.
    Cet article est écrit par un journaliste qui veut défendre son point de vue de jeune sans opur autant prendre en considération toute la problématique financière et démographique. Etre autodidacte est une belle qualité pourtant dans un domaine aussi complexe que l’avenir de la prévoyance, quelques années d’étude sont pas de trop pour comprendre les enjeux des futures générations et le pouvoir d’achat des futurs retraités qui générent aussi une plus value pour le pays.
    Si tous les futurs retraités doivent s’exiler pour arriver à vivre, la Suisse sera devant une autre problématique …

    1. Je défends effectivement mon point de vue, et je n’ai jamais prétendu avoir absolument raison. Par contre, la pédanterie sur les années d’études, c’est vraiment minable. Quelle condescendance!

    2. Bonjour,

      A la ou le spécialiste LPP.

      Pour rappel,le vote du 24 septembre est soumis au peuple suisse, par conséquent pas forcément tous spécialistes LPP.

      Si l’on suit le raisonnement de votre attaque contre contre l’auteur de ce blog sur son manque d’études dans le domaine, nous la plèbe, ne pouvons pas “comprendre les enjeux” en la matière si nous ne justifions pas de quelque années d’études . Dès lors pourquoi débattre sur ce blog et d’ailleurs pourquoi nous soumettre ce vote puisque selon vous, seuls les spécialistes LPP seraient capables de comprendre les enjeux? Les jeux sont faits, n’est-ce pas?

      Non Madame, Monsieur, il suffit d’être un/e citoyen/ne engagé, responsable et curieux/se.Nous disposons de suffisamment de sources pour devenir des spécialistes LPP d’une manière autodidacte. Par contre, vous manquez d’argument et vous-vous rabaissez à attaquer l’auteur de ce blog sur son manque d’études en nous dépeignant un avenir sombre en cas de refus.

      Je partage l’avis de Monsieur Terrieur. Notre pays fait partie des plus riches de ce monde. Si cette richesse était mieux répartie, nous la plèbe aurions des cotisations LPP moins élevées et très probablement des primes d’assurances maladies adaptées au porte-monnaie des citoyens, et ainsi de suite.

      Je refuse.

      Cordialement,

    3. J’ai fait de longues études de droit, j’ai 48 ans (et bénéficierais donc – en tout cas provisoirement – des mesures transitoires) et je voterai NON !!!

      Non seulement je partage l’avis de Grégoire Barbey, mais je trouve votre commentaire (2ème partie) proprement déplacé ! Une critique n’est pas un argument, et c’est bien l’attitude de personnes comme vous qui pourrait faire finalement échouer cette réforme…

  4. Au spécialiste LPP qui dit que :
    Pour les moins de 45 ans, la probabilité d’une hausse des taux de rémunération du libre passage LPP (fortune acquise) est très forte et ainsi la jeune génération va à nouveau avoir un 3ème cotisant comme par le passé (avant les babyboomer…)

    A moins d’avoir une boule de cristal, personne peut prédire que la probabilité d’une hausse des taux est grande … moi, je pourrais vous dire que la probabilité d’une baisse du taux de conversion en dessous de 6 % est très grande aussi. Est-ce que la hausse des taux compensera la baisse du taux de conversion ? jamais ! c’est mathématique. Alors, vous le spécialiste LPP, qu’est-ce que vous faites avec nos fonds que vous êtes sensés placer de manière éthique et rentable ?

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