La publicité, ennemi du journalisme moderne

20 Minutes. Hallucinante publicité qui impacte la lisibilité du contenu journalistique.

Le ménage commun entre publicité et journalisme aura duré plusieurs décennies. Il est cependant venu le temps de la séparation. Depuis plusieurs années, la publicité a pris l’ascendant sur le journalisme, imposant ses volontés à des médias accusant des baisses constantes de leurs revenus publicitaires. Avant l’avènement d’un internet omniprésent, les annonceurs n’avaient pas beaucoup d’autres possibilités que de publier leurs publicités dans les journaux, sur les chaînes de télévision et même à la radio. Les médias représentaient un potentiel gigantesque en termes de diffusion de messages marketing à l’intention de potentiels nouveaux clients. Internet a considérablement changé la donne, offrant aux annonceurs de nouveaux canaux pour atteindre leur public cible.

Les médias, jusqu’ici en position de force, doivent aujourd’hui se plier aux désidératas des annonceurs. Ces derniers renouvellent sans cesse leurs exigences, fixant eux-mêmes les conditions. Les médias qui nourrissent encore l’espoir de se financer à travers la publicité n’ont d’autres choix que d’offrir à leurs clients une palette de possibilités toujours plus grande. De nos jours, un annonceur ne se contente pas seulement d’un seul format de publication. S’il est intelligent, il exige que sa publicité soit consultable sur la version papier du journal ainsi que sur internet, par exemple. Oui, ça lui coûtera sûrement plus cher. Mais ça a pourtant créé un dumping des prix, parce que les médias ont été poussés à proposer des formules attrayantes pour attirer du contenu publicitaire. Allant parfois jusqu’à casser certains codes, d’ailleurs, mélangeant publireportage et contenu journalistique…

C’est la loi du marché, me diront certains. Peut-être. Reste à savoir si la finalité du journalisme est d’être régi d’après les règles d’un business traditionnel ou si sa vocation a d’abord pour but de servir à la collectivité. Celles et ceux qui me connaissent le savent: je défends un journalisme d’intérêt public. A mes yeux, notre profession doit élever les individus, leur donner matière à connaître, à réfléchir, à critiquer. Je ne considère pas le journalisme comme le chien de garde de la démocratie, même s’il s’agit d’une pensée largement répandue dans le métier. Je le conçois plutôt comme l’un des éléments indispensables à l’émancipation intellectuelle – et donc politique – des individus. Tout cela rejoint évidemment l’idéal démocratique, puisque ce dernier implique des citoyens lucides, capables de prendre les bonnes décisions en connaissance de cause.

La publicité, telle qu’elle s’impose aujourd’hui au journalisme, est en réalité l’ennemi de cette vision que je défends. Faute d’une alternative crédible pour financer leurs activités, les médias continuent d’investir dans la publicité, modifiant parfois leurs habitudes ou redéfinissant leurs limites pour contrer la réduction inéluctable des revenus publicitaires. Seuls quelques grands groupes aux moyens excessivement importants peuvent espérer un financement quasi-pérenne via la publicité. Les acteurs de plus petite taille sont de leur côté condamnés à lutter pour leur survie. Il n’y a en vérité que deux possibilités: soit ces petites structures se maintiennent dans une position de fuite en avant, ce qui les conduira à la disparition, soit elles prennent sur elles et créent un nouveau modèle économique.

Ce ne sont pas les éditeurs qui révolutionneront le modèle économique du journalisme, mais les journalistes eux-mêmes. Pour cela, ils devront collaborer, prendre des risques et – au début en tout cas – perdre de leur confort. Bien qu’aujourd’hui, le confort se limite à un emploi dont la durée et la pérennité sont chaque jour remises en question. Mais cela ne concerne pas que les journalistes: tous les métiers qui gravitent autour des médias sont concernés, car nombreux sont ceux qui demeurent indispensables à cette activité. Ensemble, ces professions ont la capacité de remettre en question le fonctionnement actuel du financement de la presse. D’ouvrir le débat. De lancer de nouveaux médias basés sur des modèles économiques encore inexplorés.

Le journalisme n’est pas mort et les médias ne sont pas tous condamnés à disparaître, même si ce discours défaitiste semble convaincre toujours plus de personnes. Certes, quand on voit un journal comme 20 Minutes, détenu par le grand groupe de presse Tamedia, publier une publicité qui empiète visuellement sur le contenu journalistique, la bataille paraît déjà perdue. Et sans doute l’est-elle. Raison pour laquelle il est temps de s’émanciper de la publicité et d’aller chercher les revenus qui financeront notre activité sans que notre éthique n’en soit la contrepartie!

Grégoire Barbey

Grégoire Barbey

Autodidacte, ayant débuté dans le journalisme politique et économique sans avoir emprunté un cursus universitaire traditionnel, Grégoire Barbey est journaliste freelance. Il a travaillé quatre ans au sein du journal économique et financier L'Agefi, et a également été chroniqueur à La Télé, chaîne privée valdo-fribourgeoise. Passionné par la politique, il est très actif à Genève et sur les réseaux sociaux.

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