Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?

Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme? La question, forcément rhétorique, se veut pourtant sérieuse. A l’heure où les éditeurs désinvestissent massivement dans la presse, au point de tuer et de blesser de grands titres en Suisse romande (L’Hebdo/Le Temps), les signaux envoyés par ces groupes ont de quoi inquiéter. Dernière étrangeté en date, le coup de projecteur mis sur la rédaction commune des titres de Tamedia, Newsexpress, laquelle expérimente en Suisse alémanique des gratifications financières pour les auteurs d’articles très cliqués sur le web. La question n’a pas encore été tranchée pour les sites d’informations en Suisse romande, mais Peter Wälty, responsable du département Digital News and Developement chez Tamedia, a précisé les objectifs de cette expérience dans une interview notamment diffusée par 20 Minutes.

Ses propos, qui se veulent pourtant rassurants et prudents, ont de quoi inquiéter les journalistes et tous ceux qui croient en l’avenir de cette belle profession. A coup d’épatants poncifs plus proches de la communication que de l’information («nous avons la certitude qu’un texte sur lequel personne n’a cliqué n’a pas pu être lu»), Peter Wälty essaie de convaincre son monde que le bonus au clic servira la qualité des contenus, ce qui semble pourtant hautement discutable. Il reconnaît d’ailleurs que les lecteurs préfèrent lire un article sur une attaque de requin plutôt qu’un texte sur une décision politique. Mais selon lui, il s’agit d’un échec journalistique, puisqu’«on»  ne s’est pas suffisamment posé la question de savoir comment rendre «attrayante» la décision politique.

Cette affirmation est dangereuse et porte en elle les racines du mal qui ronge la profession. Ce n’est plus la volonté d’informer qui prime, mais le besoin d’être lu, d’être consommé, pour attirer des revenus publicitaires toujours plus dispersés et volatiles. Internet n’a pas rapproché les lecteurs des journalistes: elle a rapproché le consommateur et le produit. Ce n’est que le triste constat qui s’impose à la lecture des stratégies commerciales des éditeurs. Pourtant, il n’est pas difficile de comprendre qu’une information politique pourra difficilement être plus attrayante que ne l’est son sujet, à moins de vouloir faire du sensationnalisme au mépris du fond et de la forme. Il peut y avoir un travail sur la plus-value, en proposant sur internet des liens pour approfondir la réflexion, des graphiques intelligents et constructifs… mais la matière politique demeurera ce qu’elle est, et les informations sensationnelles auront toujours un «avantage commercial» en termes de lectures et de taux de pénétration.

Ce que tentent d’imposer ces faux-prophètes du journalisme, qui ne sont nullement intéressés par la matière mais par les perspectives marchandes, c’est une information qui soit la plus accessible possible, quitte à prendre les lecteurs pour plus bêtes qu’ils ne le sont. Tout ça pour quoi? Vendre de la publicité. Et ce serait la publication d’informations politiques sans buzz apparent qui serait le symbole d’un «échec journalistique»? Pincez-moi je rêve… Les objectifs commerciaux des éditeurs, qui n’ont d’éditeurs que le nom désormais, tentent de nous faire marcher sur la tête. Le journalisme n’aura un avenir véritable, sur le plan sociétal, culturel et politique, qu’en opérant un divorce entre les médias et les objectifs purement financiers. L’information est un bien immatériel d’une valeur inestimable, et dont la diffusion doit être assurée avec ou sans le soutien de l’économie de marché, parce qu’il y aura toujours dans la société un phénomène, un événement, et il sera dès lors toujours nécessaire de trouver des personnes pour en rendre compte, et en décrypter les enjeux profonds.

Il est regrettable que le journalisme soit la victime passive des objectifs financiers, lesquels se passent volontiers de l’idéal que peut représenter le métier de journaliste. La qualité de l’information est sérieusement remise en doute par les décisions des éditeurs, même si ceux-ci affirment le contraire. Comment des rédactions avec toujours moins d’effectifs peuvent produire des contenus de qualité quotidiennement? Comment la perspective étriquée du clic peut garantir le traitement de sujets dont la consultation sur internet sera faible ou moyenne? Avec une vision aussi strictement financière, les éditeurs posent le plus sérieusement du monde la question énoncée en préambule: le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?

Grégoire Barbey

Grégoire Barbey

Autodidacte, ayant débuté dans le journalisme politique et économique sans avoir emprunté un cursus universitaire traditionnel, Grégoire Barbey est journaliste freelance. Il a travaillé quatre ans au sein du journal économique et financier L’Agefi, et a également été chroniqueur à La Télé, chaîne privée valdo-fribourgeoise. Passionné par la politique, il est très actif à Genève et sur les réseaux sociaux.

Une réponse à “Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?

  1. Merci pour cet article spécialement consacrer pour le métier des journalistes. L’auteur à tout à fait raison “Ce n’est plus la volonté d’informer qui prime, mais le besoin d’être lu “. Pourtant, on peut amener le public à s’intéresser et lire un article qu’il soit sur un décision politique ou des faits divers. Je pense que les journalistes doivent surprendre les lecteurs, de jouer avec les mots. Cet article est très informatif et très attrayant, le contenu est parfait.

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