Questionnaire de naturalisation de Corsier: une vaste blague

Le quotidien vaudois 24 Heures a publié un questionnaire de 93 questions soumis par la commune de Corsier à un candidat à la naturalisation. J’y réponds honnêtement, et admets volontiers mes lacunes. De par mon intérêt pour la politique, j’estime toutefois bénéficier d’un avantage que n’ont pas forcément d’autres Suisses qui auraient sans doute du mal à répondre précisément à toutes les questions (notamment en ce qui concerne la durée des mandats des juges fédéraux et cantonaux, ainsi que leur nombre, etc.). D’ailleurs, quel programme d’éducation citoyenne en Suisse donne aux élèves de l’école obligatoire une connaissance si spécifique des autorités fédérales, cantonales et communales? Je suis certain de ne pas avoir appris tout cela à l’école. Et pourtant, on demande à quelqu’un de prouver son intégration de cette manière.

De nombreuses questions sont ouvertes. Il est dès lors impossible de connaître les critères de validation appliqués par la commission des naturalisations de la commune concernée. Raison pour laquelle je me suis permis d’en tourner quelques-unes en dérision. M’aurait-on alors considéré comme quelqu’un de ne pas intégré? Suisse de naissance, je ne le saurai jamais. Et je trouve ça regrettable, parce que ce questionnaire impose une vision de la Suisse qui est politisée, et cela est proprement inacceptable. Il y aurait beaucoup à dire sur un tel questionnaire, mais je m’arrêterai ici pour ce billet, je consacrerai un texte plus complet sur la question prochainement, le questionnaire en lui-même (et ses réponses) étant suffisamment dense…

Autorités fédérales

  • Quel est le pouvoir exécutif sur le plan fédéral? Le Conseil fédéral.
  • Combien comporte-t-il de membres? Sept.
  • Pouvez-vous citer quelques départements du Conseil fédéral? Le Département fédéral des affaires étrangères, le Département fédéral de l’intérieur, le Département fédéral de justice et police, le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports…
  • Pouvez-vous citer quelques noms de Conseillers fédéraux en charge? Doris Leuthard, Guy Parmelin, Alain Berset, Simonetta Sommaruga, Ueli Maurer, Didier Burkhalter, Johann Schneider-Ammann.
  • Par qui les membres du Conseil fédéral sont-ils nommés? L’Assemblée fédérale.
  • Pour quelle durée? Quatre ans.
  • Quelles sont les autorités législatives sur le plan fédéral? Le Conseil national et le Conseil des Etats.
  • Pour combien de temps le président est-il élu? Une année.
  • Combien de membres comprend le Conseil des Etats? Quarante-six (deux représentants par canton, un par demi-canton).
  • Les débats du Conseil national sont-ils publics? Oui.
  • Quel est le pouvoir judiciaire de la Confédération? Le Tribunal fédéral.
  • Par qui les juges fédéraux sont-ils élus? L’Assemblée fédérale.
  • Combien sont-ils? et pour combien de temps sont-ils élus? Une quarantaine, mais je n’en suis même pas sûr. Leur mandat est d’une durée de six ans.
  • Une section du Tribunal fédéral siège à Lucerne. Quelle est-elle? Je crois que c’est la section des assurances. Je me demande d’ailleurs pourquoi Lucerne et pas Lugano…
  • Combien y a-t-il de cantons en Suisse? Vingt-six.
  • De quand date la fondation de la Confédération? 1291.
  • Quels sont les 3 cantons qui concluent une alliance qui va fonder la Confédération? Uri, Schwytz, Nidwald.
  • Dans quel but le font-ils? Pour se prémunir des conséquences de la succession Habsbourg.
  • Citer quelques droits du citoyen garantis par la Constitution fédérale: liberté d’expression, dignité humaine, droit à la vie, protection de la sphère privée, liberté de conscience, liberté d’opinion, liberté économique…
  • Donnez-nous le nom de quelques partis politiques et leurs orientations. Parti socialiste, gauche. Verts, centre-gauche. Parti démocrate-chrétien, centre-droit. Parti libéral-radical, droite.
  • Où se situe le Palais fédéral? A Berne.
  • Quelles sont les principales tâches de la Confédération? La défense nationale (armée, police fédérale, police secrète…), les assurances sociales régies par le droit fédéral (AVS, AI, Loi sur l’assurance maladie, deuxième pilier…), les affaires diplomatiques suisses…
  • Quelles sont les langues officielles en Suisse? L’allemand, le français, le romanche et l’italien.

Autorités cantonales

  • Quel est le pouvoir exécutif? Conseil d’Etat.
  • Combien comprend-il de membres? Cela varie d’un canton à un autre, mais puisque le questionnaire émane du canton de Vaud, sept membres.
  • Pour combien de temps sont-ils élus? Varie aussi en fonction des cantons. Cinq ans pour Vaud.
  • Pouvez-vous citer quelques noms de conseillers d’Etat? Et dire de quels départements ils ont la charge? Pascal Broulis, Département des finances, Philippe Leuba, Département de l’économie, Béatrice Métraux, Département de la sécurité
  • Quel est le pouvoir législatif? Le Grand Conseil.
  • Comment appelle-t-on un membre élu au Grand Conseil? Un député.
  • Combien sont-ils? Varie en fonction des cantons, 150 pour Vaud.
  • Pour combien de temps sont-ils élus? Cinq ans.
  • Quel est le pouvoir judiciaire sur le plan cantonal? Tribunal cantonal.
  • Où se trouve le Tribunal cantonal? Lausanne.
  • Par qui les autorités judiciaires sont-elles élues? Le Grand Conseil.
  • Combien y a-t-il de districts dans le canton? Euh…
  • Comment s’appelle le district dans lequel se trouve notre commune? Riviera Pays d’Enhaut, la réponse étant donnée plus bas… (sinon je n’aurais pas su).
  • Qui administre le district? Le préfet, merci aux Français qui, en libérant le canton de Vaud, ont essaimé quelques reliquats de leur culture…
  • Pouvez-vous citer les communes formant notre district Riviera Pays d’Enhaut? Non.
  • Décrivez quelques tâches assurées par le Canton: formation, enseignement, sécurité, gestion des infrastructures…

La commune

  • Quel est le pouvoir exécutif sur le plan communal? Le Conseil municipal.
  • Combien a-t-il de membres? Pour Corsier je n’en ai fichtrement aucune idée.
  • Pouvez-vous citer les noms et fonctions de ceux-ci? Non.
  • Quel est le pouvoir législatif sur le plan communal? Conseil communal.
  • Quel est le nombre de membres? Pour Corsier, aucune idée.
  • Par qui la Municipalité et le Conseil communal sont-ils élus? Les citoyens de la commune.
  • Pour quelle durée? Cinq ans, par déduction…

Géographie de la Commune

  • Notre commune est faite de plusieurs quartiers. Parlez-nous des différents lieux.
  • Quelles rivières traversent notre commune? ou sont limitrophes?
  • Comment s’appellent les habitants de Corsier?
  • Le territoire communal très étendu touche au nord une importante commune fribourgeoise. Quelle est-elle?
  • Citer les communes qui sont limitrophes de Corsier
  • Citez nous le nom des communes faisant partie du cercle de Corsier.
  • Pour quelles raisons ce cercle a-t-il été créé ?
  • Comment s’appelle le parc situé devant la Maison de Commune ?
  • Parlez-nous des commerces de la commune.
  • Connaissez-vous les églises situées sur la Commune ? Pourquoi, il faut être catholique pour demander la nationalité suisse? Je ne vais pas à l’église, je suis protestant.
  • Quelle est la culture qui se pratique au-dessus du village ?
  • Y a-t-il encore des agriculteurs sur la commune et où? Dans un musée?…
  • Savez-vous où sont concentrées les activités industrielles dans la commune?
  • Pouvez-vous citer le nom de quelques société locales? Ah en fait c’est un questionnaire pour un poste au Département de l’économie, si j’avais su…
  • La fête villageoise est organisée chaque année fin août. Pouvez-vous citer une activité spécifique qui se déroule à la rue Centrale ?
  • Comment s’appelle le journal communal ?

Géographie cantonale

  • Quelle est la capitale du canton de Vaud? Lausanne.
  • Que connaissez-vous de l’histoire du canton? Les Vaudois ont été libérés du joug de Berne par les Français…
  • Comment s’appelle la plus célèbre rivière qui a été mise en exergue par le poète Gilles?
  • Connaissez-vous d’autres noms de rivières qui se situent dans le canton de Vaud? La Venoge.
  • Donnez le nom de quelques montagnes faisant partie de la région ou que l’ont (sic!) peut voir depuis Corsier.
  • Avec qui le canton de Vaud a-t-il des frontières? Genève, Fribourg, Neuchâtel, Berne…
  • Qui était le Major Davel? Il a tenté de libérer le pays de Vaud du joug des Bernois. Après, je ne vois pas ce que fait le Major Davel dans une section de géographie cantonale…

Géographie nationale

  • Quelle est la capitale de la Suisse et dans quel canton se trouve-t-elle?  Berne, dans le canton du Valais j’imagine.
  • Quels sont les pays limitrophes de la Suisse? Autriche, Allemagne, Liechtenstein, Italie, France.
  • Citez quelques montagnes suisses très connues. Le Cervin, Pointe Dufour, Dent blanche…
  • Dans quel pays se trouve le versant sud du Cervin? Italie.

Us et coutumes helvétiques

  • Citez quelques plats nationaux. Les röstis, le papet vaudois, la longeole, raclette, fondue au fromage…
  • Comment s’appelle le chant typique du folklore suisse? Le yodel.
  • Citer le nom de trois personnes suisses très connues. Pierre Maudet, Pierre Maudet et Pierre Maudet.
  • Pouvez-vous citer le nom d’un personnage important qui a marqué l’histoire de la Suisse? Adolf Ogi!
  • Pouvez-vous nous donner quelques valeurs, importantes pour la Suisse, qui nous permettent de vivre en bonne harmonie dans la société? Le fédéralisme, la paix du travail, la démocratie, le respect des diversités linguistiques (enfin, ça se discute!). Pis en fait, c’est quoi l’harmonie? Genre la Suisse tout va bien c’est une carte postale? Est-ce un questionnaire rédigé par l’UDC?

Intégration sociale, professionnelle et économique

  • Comment voyez-vous votre intégration économique et professionnelle en Suisse? Comme un chômeur, c’est-à-dire quelqu’un qui est potentiellement considéré comme un abuseur des deniers publics…?
  • Quand avez-vous consulté l’ORP pour la dernière fois, quels stages avez-vous suivi, dans quelle entreprise? Cf. réponse précédente.
  • Que partagez-vous avec votre voisinage? Un palier.
  • Quels liens avez-vous tissé dans la région? A la lecture de ce questionnaire, je me pose sérieusement la question, et je crois m’être trompé.
  • Comment vous investissez-vous dans la vie locale? En répondant à ce foutu questionnaire pour démontrer à quel point il y a encore des communes qui font de la naturalisation un sujet si compliqué que les rédacteurs dudit questionnaire n’auraient eux-mêmes pas pu répondre à toutes les questions posées.
  • La majorité de la Municipalité ne vous voit pas au Village, comment cela se fait-il? C’est un interrogatoire de police ou un questionnaire de naturalisation?
  • De quelles sociétés ou associations faites-vous partie? Cela relève de ma sphère privée.
  • Quelle activité villageoise appréciez-vous spécialement? La lutte suisse (on m’a dit qu’il me fallait répondre ça pour être naturalisé). Ah oui, et la délation, sport typique suisse.
  • Que faites-vous de votre temps libre, de vos loisirs? Je fais du yodel et je révise les discours de Christoph Blocher pour parfaire mon intégration en Suisse.

Motivation de la demande de naturalisation

  • Parlez-nous de votre motivation de devenir Suisse. J’étais motivé, puis j’ai lu votre questionnaire.
  • Qu’est-ce que la naturalisation changera dans votre vie? Pas grand-chose, je resterai pour beaucoup l’étranger que je suis à vos yeux et pour lequel un questionnaire d’intégration doit être un examen si fondamental et démonstratif de ma prétendue assimilation qu’aucun enfant au sortir de l’école obligatoire dans de bonnes écoles publiques suisses ne pourrait décemment y répondre…
  • Comment voyez-vous vos liens avec votre pays d’origine, une fois que vous serez Suisse? J’aurai toujours pour Genève une tendresse particulière…
  • Pourquoi avez-vous un soutien juridique pour votre demande de naturalisation? Vous avez lu votre questionnaire avant de poser cette question débile?…

Pierre Maudet au Conseil fédéral? Pas cette fois!

Pierre Maudet sera-t-il candidat pour le Conseil fédéral afin de remplacer son collègue de parti, le Neuchâtelois Didier Burkhalter, qui démissionne à fin octobre? Les médias spéculent beaucoup sur son désir d’accéder à la fonction suprême, ambition qui d’ailleurs ne fait aucun doute. Mais qu’en est-il réellement? L’analyse de sa candidature potentielle nécessite du recul et de l’observation.

Plusieurs éléments politiques ne plaident pas pour sa candidature. D’abord, tout le monde semble d’accord que le Tessin devrait occuper ce siège, puisqu’il n’est plus représenté depuis près de deux décennies au Conseil fédéral. Cela ne signifie pas pour autant que l’Assemblée fédérale validera une candidature tessinoise, mais c’est déjà un critère non négligeable et potentiellement crucial pour cette élection. Ensuite, le Parti libéral-radical n’a plus eu de femme depuis Elisabeth Kopp, élue il y a trente-trois ans. Ce critère a été mentionné par la présidence du parti, et il semble qu’il pourrait être important pour la composition du ticket que le PLR soumettra aux conseillers nationaux et conseillers aux Etats.

Enfin, Pierre Maudet ne siège pas à l’Assemblée fédérale, ce qui représente un handicap, même s’il est difficile d’en mesurer l’importance. Or, si être désigné au Conseil fédéral n’est pas nécessairement le seul élément qui plaide en faveur d’une candidature (se faire connaître dans le but d’être plus crédible lors d’une tentative ultérieure, par exemple), il est clair que Pierre Maudet ne se lancera pas s’il n’a pas la (quasi) garantie de figurer sur le ticket du PLR. Etre sur le ticket, sans pour autant accéder au Conseil fédéral, c’est déjà quelque chose. Cela fait sens, puisque ça signifie que son parti a trouvé sa candidature suffisamment crédible et solide pour qu’il puisse défendre le PLR durant cette élection.

 

L’opportunité de présider le Conseil d’Etat genevois

Les éléments précédemment évoqués, qui sont plutôt de l’ordre de l’agenda politique fédéral, montrent que ses chances de figurer sur le ticket aux côtés d’Ignazio Cassis, le candidat libéral-radical tessinois, sont maigres. Mais il y a aussi un agenda politique genevois qui permet de penser que sa candidature serait sans doute trop précoce. En avril 2018 auront lieu les élections cantonales genevoises et Pierre Maudet se représente pour un nouveau mandat. Ayant la plus grande ancienneté au Conseil d’Etat, il y a fort à parier qu’il sera désigné président par ses pairs. Si Pierre Maudet parle parfaitement allemand, il reste encore assez méconnu en Suisse alémanique. Or, présider le gouvernement genevois lui permettrait d’accéder à la Conférence des gouvernements cantonaux, ce qui n’est pas négligeable pour consolider son réseau.

Par ailleurs, la Constitution genevoise ayant changé en 2013, le président du Conseil d’Etat est désormais désigné par les conseillers d’Etat pour toute la durée de la législature (cinq ans). A 40 ans, Pierre Maudet a tout à gagner en termes d’image. Il n’y a pas beaucoup de conseillers d’Etat en Suisse qui ont présidé les gouvernements cantonaux si jeunes. C’est assurément un point qui rendra sa candidature d’autant plus crédible pour les 246 parlementaires fédéraux.

 

2023, élections cantonales genevoises et élections fédérales

De surcroît, le hasard du calendrier fait que les prochaines élections cantonales genevoises auront lieu la même année que les élections fédérales (2023). Pierre Maudet aura alors loisir de quitter le gouvernement genevois après l’avoir présidé pendant cinq années pour se présenter au Conseil national ou au Conseil des Etats, et ainsi siéger sous la Coupole, élément qui semble être important aux yeux des membres de l’Assemblée fédérale. En ne se présentant pas au Conseil fédéral, Pierre Maudet soulagera également sa section cantonale. En effet, si par impossible, il devait être désigné au Conseil fédéral, le Parti libéral-radical genevois ne devrait pas remplacer un conseillers d’Etat sortant, mais deux.

Enfin, en évitant d’aborder le sujet, Pierre Maudet se donne encore du temps, et offre ainsi aux journalistes toute latitude pour spéculer sur son ambition suprême, puisqu’il ne l’aura toujours pas confirmée ou infirmée. Et comme la presse est prompte à spéculer sur les candidats potentiels qu’importe s’ils ont ou non des chances objectives de figurer sur le ticket final, il ne fait pas l’ombre d’un doute que sa position actuelle est des plus confortables pour se rendre désirable dans un futur à moyen terme (et le désir est un puissant facteur d’adhésion en politique).

Pour toutes ces raisons, je suis convaincu que Pierre Maudet préférera faire l’impasse sur cette occasion, tout en gardant le luxe de ne pas avoir à justifier son choix.

Pologne: «Le débat est d’une violence inouïe»

Jaroslaw Kaczynski, président du parti conservateur polonais Droit et justice (PiS) et homme fort du pays.
Le visage politique de la Pologne a considérablement changé depuis 2015, année où le parti conservateur Droit et justice (PiS) est arrivé au pouvoir, obtenant 36% des suffrages. Le président du PiS, Jaroslaw Kaczynski, est le frère jumeau du défunt Lech Kaczynski, décédé dans un accident d’avion en 2010 alors qu’il présidait la Pologne. C’est lui l’homme fort du pays actuellement, et c’est sous son influence que le gouvernement polonais et son parti transforment en profondeur les institutions polonaises, s’inspirant beaucoup de la politique menée par le premier ministre hongrois Viktor Orban. L’évolution de la situation en Pologne inquiète de nombreux observateurs européens, à commencer par la Commission européenne elle-même. L’Etat de droit y est menacé, et des réformes de la justice, qui devraient être prochainement adoptées, vont permettre au parti conservateur de réduire à néant la séparation des pouvoirs.
 
Pour évoquer ce qu’il se passe en Pologne, j’ai envoyé des questions à Jakub Iwaniuk*, journaliste collaborant principalement avec le quotidien français Le Monde et suit sur place de près la politique menée par le gouvernement conservateur.
 
La Commission européenne a récemment menacé la Pologne d’activer l’article 7 des traités de l’Union, lequel consiste à retirer les droits de vote d’un pays au Conseil européen. S’agit-il selon vous d’une menace crédible?
 
Jusqu’à présent, toutes les pressions émanant des institutions européennes se sont avérées inefficaces et même contre-productives. Les Polonais, quelles que soient leurs orientations politiques, ont plutôt tendance à penser que «les affaires polonaises se règlent en Pologne», et n’aiment pas trop les ingérences extérieures. C’est pourquoi à chaque «menace» de Bruxelles, les notations du parti au pouvoir augmentent dans les sondages.
 
Concernant la procédure elle même, le premier ministre hongrois Viktor Orban a promis à Jaroslaw Kaczynski d’apposer son veto à toute tentative de sanction contre la Pologne. La procédure ne pourra donc pas arriver à terme, mais l’enclenchement de sa dernière étape constitue un symbole fort.
 
Concrètement, la Commission reproche au gouvernement conservateur de prendre des décisions contraires à l’Etat de droit. Quels sont les éléments sur lesquels se basent les craintes européennes?
 
Tout d’abord, le parti au pouvoir a de manière totalement inconstitutionnelle pris le contrôle du Tribunal constitutionnel, la plus haute instance juridique du pays. Dès lors, la constitution polonaise n’existe plus qu’en théorie, car il n’existe pas d’organisme indépendant capable de contrôler la constitutionnalité des lois.
 
Ensuite, le paquet de réformes, qui introduit une véritable révolution dans le système judiciaire polonais, est lui aussi non conforme à la constitution, aux standards européens et au principe de séparation des pouvoirs. Il donne au parti au pouvoir et au ministre de la Justice des prérogatives quasi-illimitées en matière de nominations et de révocations des juges, toutes instances confondues, sans mécanismes de contrôle indépendants.
 
Le président polonais Andrzej Duda, lui aussi membre du parti droit et justice (PiS), a récemment menacé de mettre son veto aux lois sur la justice que ses collègues s’apprêtent à voter. Comment interprétez-vous ce changement de ton de la part du président?
 
Le président est depuis un moment déjà en conflit symbolique avec le véritable homme fort du pays, Jaroslaw Kaczynski. Mais jusque là, le président n’a fait preuve d’aucune autonomie vis-à-vis des dictats du parti, il n’a jamais usé de son droit de veto, se contentant d’un rôle de «notaire». Il a visiblement eu assez de cette étiquette, et cette première tentative de veto est un symbole fort, car la proposition d’amendement du président va globalement dans le bon sens. Elle atténue la politisation du système judiciaire. Mais elle ne change pas le fond du problème: même avec cet amendement, ce paquet de lois reste globalement inconstitutionnel et contraire aux standards européens.
 
La liberté de la presse semble grandement mise à mal depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs. Quelles sont les méthodes employées par le gouvernement pour réduire au silence la presse d’opposition?
 
Les médias publics, surtout la télévision, ont subit des purges massives, jamais vues depuis la chute du communisme. Le niveau de déontologie, et même de simple décence ou de bon goût, de la TV publique est très inquiétant. Elle est devenue un tube de propagande grossier, sans aucune nuance et aucun équilibre. Les attaques contre ceux qui «pensent autrement» sont très violentes. Cela créée une ambiance délétère dans le débat public. Ambiance accentuée par une myriade de médias privés pro-gouvernementaux, qui ont également un discours très violent.
 
Existe-t-il encore une presse d’opposition du coup?
 
Les médias d’opposition restent nombreux. Ils subissent pour certains des pressions de la part du pouvoir: retrait des recettes publicitaires des entreprises publiques, menaces de procès pour les journalistes d’investigations, intimidations. Le PiS souhaiterait également «repoloniser» le marché de la presse régionale, qui est détenue à 80% par des capitaux allemands. Ceci est perçu comme un prétexte pour prendre le contrôle de la presse régionale avant les élections locales de 2018.
 
J’ai un ami qui vit en Pologne et n’ose plus prendre publiquement la parole contre la politique menée par le gouvernement (en particulier sur les réseaux sociaux). Ses craintes sont-elles fondées, selon vous?
 
Comme je l’ai dit précédemment, le débat public est devenu délétère et d’une violence inouïe. C’est très inquiétant. La rhétorique violente des ténors de la majorité, qui consiste à qualifier de «traître à la patrie» toute personne qui critique sa politique, a pour conséquence une «libération» de la parole et des gestes, dans le mauvais sens du terme. Le pays est plus divisé que jamais, et les deux camps se radicalisent.
 
Vous avez récemment réalisé pour le quotidien français Le Monde une série d’enquêtes passionnantes sur le fonctionnement du pouvoir conservateur, révélant notamment les étranges liens du ministre de la Défense avec des proches de Moscou, alors qu’il est lui-même très anti-Russe. Quel est votre état d’esprit dans l’exercice de votre métier? Avez-vous parfois des craintes quant à une éventuelle répression du gouvernement à votre encontre?
 
Non, je pense que les menaces du gouvernement vis-à-vis des journalistes sont davantage d’ordre symbolique. Elles visent à faire peur. Il me semble que Jaroslaw Kaczynski sait qu’il y a ligne rouge à ne pas dépasser: celle de la répression des manifestants et de la mise en prison de journalistes. La société civile ne le supporterait pas, ça rappellerait à tous l’époque communiste. Le pouvoir n’a pas intérêt à ce que les nombreuses manifestations, pacifiques jusque-là, dégénèrent.
 
Les conservateurs polonais semblent beaucoup s’inspirer de la politique menée par la Hongrie et son premier ministre Viktor Orban. Ce dernier cherche à essaimer sa stratégie à d’autres Etats. La défiance croissante d’une partie des Européens envers les institutions de l’Union pourrait-elle permettre à cette politique nationaliste et autoritaire de gagner encore du terrain?
 
Je pense que oui. Le concept de «démocratie non libérale» théorisé par Orban, et appliqué par Kaczynski, joue des faiblesses objectives et des limites de la démocratie libérale. Il est attractif dans la mesure ou il consiste à dire: «les démocrates ne peuvent rien faire pour vous, ils ne tiennent pas leur promesses, rien ne change. Donnez-nous le pouvoir et faites-nous confiance, nous introduirons de bons changements au nom du peuple». Le fait que ce discours ne s’accommode pas avec la séparation des pouvoirs n’a aucune importance pour le citoyen lambda. Les imbroglios institutionnels lui paraissent bien lointains, et cet «autoritarisme mou» est totalement impalpable vu de la rue. Par contre ce qui est visible, c’est une politique pro-sociale et économiquement keynésienne, qui améliore la vie quotidienne de millions de citoyens.
 
La «démocratie non libérale» a donc un pouvoir d’attraction incontestable. Je pense qu’ici, les démocrates et libéraux européens devraient commencer par penser à réparer les défauts et les faiblesses de la démocratie libérale. Nous avons toléré pendant des décennies, à Bruxelles notamment, des choses intolérables: l’optimisation fiscale des grands groupes, les paradis fiscaux, le lobbying des puissants, la désindustrialisation, le dumping social. Nous avons oublié de penser la mondialisation de manière protectrice pour les plus faibles. Tout ceci fait le jeu des autoritaires. La démocratie libérale doit corriger ses excès toute seule, sinon la démocratie non libérale s’en chargera.
 
De votre point de vue, le parti conservateur polonais a-t-il un soutien populaire suffisamment large pour se maintenir au pouvoir sur la durée? Les majorités politiques en Pologne ont rarement été stables ces dernières décennies.
 
Après deux années de changements extrêmement radicaux, la côte de popularité du parti au pouvoir est encore plus haute qu’aux dernières élections. Si les élections avaient lieu demain, le PiS obtiendrait 41% des suffrages, contre 36% en 2015. De quoi gouverner sans coalition. Les partis d’opposition sont faibles, souffrent d’un manque de leadership, et peinent à adopter un discours crédible. C’est le PiS qui distribue les cartes du débat public.
 
Si cette tendance continue, si l’économie, dopée par de nouvelles redistributions sociales, continue à fleurir, je ne vois aucune raison pour qu’il y ait une alternance en 2019. D’autant plus que la majorité voudra changer le code électoral de manière profitable pour elle. Elle a désormais tous les contre pouvoirs en main pour le faire.
 
Quel est votre état d’esprit par rapport à l’avenir de la Pologne ?
 
Je suis inquiet. L’Etat polonais subit des purges massives dans tous les domaines: armée, entreprises publiques, administration. On remplace la compétence par la médiocrité, la loyauté et l’appartenance partisane. Avec une forte dose d’idéologie réactionnaire, qui commence à s’immiscer dans tous les domaines de la vie publique, à commencer par l’école. Le projet du PiS, c’est un grand remplacement des élites, et la remise en cause de tous les acquis depuis 1989, considérés comme «nocifs» et «post-communistes».
 
Toutes ces tendances nous éloignent de l’Occident et nous rapprochent des standards d’Europe orientale. Diplomatiquement, la Pologne n’a jamais été autant isolée, alors que contexte géopolitique dans la région est très instable.
 
Un des principaux succès de la précédente majorité de centre droit – et de tous les gouvernements depuis 1989 – était d’avoir ancré la Pologne au cœur de l’Europe et du débat européen. La Pologne était perçue comme un modèle de transformation démocratique réussie. Maintenant, nous avons à faire à un immense retour en arrière. C’est le travail de plusieurs générations de Polonais qui est détruit. Et les morceaux seront très difficiles à recoller.
*Vous pouvez retrouver le travail de Jakob Iwaniuk sur son site et sur son blog.

Assurance-maladie: une gestion partielle ou totale par l’Etat n’est pas la seule solution

L’impopularité des caisses-maladie – surtout en Suisse romande – fait se concentrer l’essentiel de la critique de la Loi sur l’assurance maladie (LAMal) sur les seuls assureurs, quand bien même la problématique de la hausse des coûts de la santé est multifactorielle (assureurs, prestataires de soins, cantons, assurés). Mais force est de constater que l’un des principaux reproches fait aux assureurs se concentre sur la grande opacité qui règne sur leurs activités. J’ai récemment évoqué l’initiative portée par les conseilles d’Etat Mauro Poggia et Pierre-Yves Maillard pour instaurer une caisse de compensation cantonale et qui sera prochainement lancée et soutenue par différents acteurs politiques et associations.

Il s’agit d’une alternative à la caisse unique, laquelle n’a jamais trouvé les faveurs des Suisses, malgré sa récurrence dans le débat public. Il en existe une autre, qui consiste plutôt à s’occuper du principal problème d’image des assureurs. Le système manque effectivement de transparence, mais si une fois encore, les Suisses devaient se montrer réfractaires à sauter opter pour un modèle impliquant l’Etat d’une manière ou d’une autre (l’étatisation totale par la caisse unique ou le modèle hybride de la caisse de compensation), il faudrait plutôt s’atteler à fixer des règles qui changent la situation actuelle, critiquée et critiquable, sans forcément recourir à un changement radical de système.

Alors une option visant à conserver la gestion privée de l’assurance obligatoire pourrait être l’interdiction à un assureur qui est actif dans l’assurance complémentaire de gérer l’assurance de base, et vice-versa. Le secteur bancaire a connu pareille différenciation pendant de longues décennies: la banque d’affaires était séparée de la banque de dépôt. Cela permettrait de créer une séparation stricte pour l’assurance de base, payée par tous les contribuables, et l’assurance complémentaire, qui est une assurance facultative.

Ce qui génère une partie de la défiance envers les caisses-maladie, c’est justement que celles-ci exercent à la fois l’assurance obligatoire de base (régulée par la LAMal et pour laquelle aucun bénéfice ne peut être engendré) et l’assurance complémentaire (qui est le véritable gagne-pain des assureurs). Les transferts de fonds sont évidemment interdits par la loi, mais certains soupçonnent l’existence de pratiques qui seraient contraires à ce que prévoit la législation. Comme le système est opaque, le soupçon pèse même s’il devait être infondé. Cela dit, on peut quand même affirmer sans prendre de risque que les assureurs ont un intérêt à gérer les deux activités.

Par exemple, la CSS propose sur son site de verser 100 francs aux clients qui la recommandent avec succès à quelqu’un qui n’est pas déjà assuré CSS. Pour que la recommandation soit rémunérée, il faut que la personne s’affilie à l’assurance de base ainsi qu’à l’assurance complémentaire, sachant que la CSS précise dans les conditions de son programme de recommandation que le nouveau client doit avoir réussi l’examen médical qui peut être exigé pour la conclusion d’une assurance complémentaire.

En gros, la CSS tente de placer ses produits en partie grâce à l’assurance de base. Du coup, cet assureur aurait sans doute un intérêt à conserver l’assurance de base, puisqu’il y a de toute façon plus d’assurés pour l’assurance obligatoire qu’il n’y en a au titre de la complémentaire. Les conditions prévoient d’ailleurs qu’un client ayant réussi 20 recommandations durant une année civile obtiendra une rémunération de 200 francs par nouveau client. Il y a donc fort à parier que ceux qui participent à ce programme lisent les conditions d’octroi et ne recommandent pas une personne qui ne passerait pas l’examen médical avec succès. Peut-on y voir une sélection des risques? Chacun se fera son propre avis.

Il existe donc bel et bien des instruments pour remettre un peu de transparence dans ce fonctionnement somme toute très opaque des assureurs-maladie sans nécessairement recourir à l’Etat. Cela ne sera nullement la garantie d’une baisse des coûts de la santé ou d’une réduction des primes-maladie, mais ça permettrait au moins d’aborder les carences de la LAMal de façon plus sereine, sans que les assureurs-maladie ne soient les seuls à canaliser le mécontentement d’assurés qui voient leurs primes fortement augmenter d’année en année.

L’initiative Maillard-Poggia, potentiel révélateur des contradictions des assureurs-maladie

Les conseillers d’Etat Mauro Poggia et Pierre-Yves Maillard, avec Bon à savoir et divers groupements et partis politiques cantonaux, lanceront très prochainement deux initiatives sur la thématique des caisses-maladie. L’une d’elle tire les conséquences des échecs successifs des initiatives proposant l’instauration d’une caisse unique et introduit l’idée d’une caisse de compensation cantonale. La Fédération romande des consommateurs avait lancé un projet en ce sens l’an dernier mais l’avait finalement abandonné faute de soutien politique évident.

Quel est donc le principe d’une caisse de compensation cantonale? Le concept est simple: la compétence de fixer le montant des primes appartient aujourd’hui aux caisses-maladie (avec l’approbation de l’Office fédéral de santé publique (OFSP)), lesquelles fondent leurs calculs sur une estimation de la hausse des coûts de la santé ainsi que sur le niveau de leurs réserves. Avec une caisse de compensation cantonale, cette compétence serait transférée à une entité cantonale, dirigée par des représentants du canton, les fournisseurs de soins et les assurés, qui serait alors chargée elle-même de fixer le montant des primes et de les encaisser. Les cantons se porteraient garants financièrement dans le cas où le volume des primes ne couvrirait pas l’ensemble des coûts d’un exercice annuel.

Mais quel serait alors le rôle des assureurs-maladie? Ces derniers continueraient de gérer toute la partie administrative de l’assurance-maladie obligatoire: gestion des remboursements, vérification de l’adéquation des traitements par rapport à la législation, voire l’encaissement des primes et le contentieux si la caisse de compensation le décide. Ce travail serait «acheté» par la caisse de compensation. Aujourd’hui, la Loi sur l’assurance maladie ne permet pas aux assureurs de faire des bénéfices dans le secteur de l’assurance obligatoire de base. Avec un tel système, la donne pourrait changer. Ainsi, les assureurs les plus efficaces dans les remboursements et le contrôle des coûts seraient favorisés, puisque les cantons auraient tout intérêt à leur acheter leurs services.

Aujourd’hui, une partie de la population a le sentiment de se faire avoir par les caisses-maladie et cette situation cristallise des oppositions politiques toujours plus importantes. Le système actuel manque de transparence et est donc particulièrement difficile à défendre sur le plan politique. Si le transfert de ces compétences aux cantons ne garantirait pas immédiatement une diminution du montant des primes (bien que l’on puisse escompter à terme une diminution et une stabilisation des réserves), un tel modèle permettrait toutefois de pacifier le sujet et de se concentrer sur les seuls enjeux qui vaillent en matière de santé: la maîtrise des coûts, seul élément à même de garantir la viabilité du système d’assurance-maladie suisse.

S’agissant de la fixation des primes, les caisses de compensation associeront des représentants des assurés et des fournisseurs de soins, ce qui serait un gage de fonctionnement transparent. Les assureurs-maladie, qui ne cessent de réclamer davantage de concurrence entre les caisses, pourraient alors se concentrer sur leurs activités réelles, à savoir la gestion administrative de l’assurance obligatoire.

Il n’est pas certain que cette initiative soit combattue par les assureurs. En effet, le modèle proposé possède de nombreux avantages. Si la proposition devait recueillir suffisamment de signatures pour être soumise au vote populaire, la campagne qui en découlerait serait un excellent indicateur sur les liens d’intérêts des assureurs. Mais si ceux-ci devaient s’opposer à une telle solution, qui a pourtant l’avantage de ne pas étatiser le business des assureurs en leur permettant de conserver la gestion administrative de l’assurance de base, c’est précisément parce qu’ils ont d’autres intérêts à défendre en conservant le modèle actuel.

Par exemple, conserver la fixation des primes leur permet de vendre des «produits» différents aux assurés, alors même qu’ils proposent tous les mêmes prestations puisque le catalogue de soins est fixé par la législation… Les montants des primes pouvant varier de façon importante entre les différents assureurs, il y a fort à parier que cette pseudo-concurrence sert avant tout leurs intérêts dans leur activité bénéficiaire, à savoir l’assurance complémentaire.

En définitive, l’initiative qui sera prochainement lancée sera un excellent révélateur de la confusion des rôles des assureurs dans l’assurance-maladie obligatoire. Quand bien même la proposition permettrait pourtant de garantir une concurrence fondée sur les activités réelles des caisses-maladie, qui pourraient alors engendrer des bénéfices dans le secteur de l’assurance obligatoire. Mais perdre la compétence de fixer les primes, c’est aussi perdre un certain poids politique dans l’évolution de la LAMal. Et c’est peut-être bien cet aspect qui fait que les assureurs sont si peu disposés au compromis. 

Ignazio Cassis: la mauvaise personne à un moment qui aurait pu être le bon

Le Parti libéral-radical tessinois devrait lancer une candidature unique pour la succession de Didier Burkhalter au Conseil fédéral en la personne d’Ignazio Cassis, conseiller national et chef du groupe parlementaire libéral-radical. La décision de la direction de la section tessinoise doit encore être confirmée le 1er août, mais les collègues d’Ignazio Cassis qui visaient une place sur le ticket se sont ralliés à la stratégie retenue ce lundi 10 juillet. La confirmation de cette candidature unique ne devrait donc être qu’une formalité.

Et c’est bien là le nœud du problème. Pressenti favori pour succéder à son collègue neuchâtelois Didier Burkhalter, Ignazio Cassis pourrait bien malgré lui cristalliser les oppositions et favoriser une candidature romande. Son lien avec les assureurs-maladie est très critiqué par la gauche, qui pourrait être tentée de lui barrer la route. Président de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national, le Tessinois préside également l’association Curafutura, qui réunit quatre assureurs-maladie dont la CSS et Helsana.

Il a d’ailleurs déclaré sa rémunération lors d’un interview au 19h30 de la RTS: il touche 180’000 francs par an en tant que président de Curafutura. Pour quel taux d’activité? Cet élément manque pour pouvoir se faire une réelle idée sur son niveau de rémunération. Car oui, si son activité de président occupe 100% de son temps de travail ou seulement 20%, la grille de lecture de sa rémunération ne sera pas la même. Bref, il s’agit d’une opération de communication qui ne lève pas totalement le voile sur son activité en tant que représentant des assureurs.

Et c’est bien ce que lui reprochait Regula Rytz, présidente des Verts, dans les colonnes du Temps: «Il manque de clarté dans les positions qu’il exprime. On ne sait jamais qui il représente vraiment». Il s’est d’ailleurs largement opposé à une hausse de 70 francs pour les nouvelles rentes AVS, mesure qui a finalement été adopté dans le compromis final qui sera soumis en septembre au vote des Suisses. A ce titre, il devra faire campagne contre la réforme prévoyance vieillesse 2020, au risque de se faire davantage d’ennemis dans les rangs de la gauche et du Parti démocrate-chrétien. Le timing de la campagne tombe plutôt mal pour ses ambitions de conseiller fédéral.

Qu’en dira l’UDC? Certains membres du parti agrarien critique le vote d’Ignazio Cassis en faveur du compromis pour la loi d’application de l’initiative du 9 février 2014 contre l’immigration de masse. Il demeure toutefois très prudent sur la question de la libre circulation des personnes, sujet hautement émotionnel à l’UDC. Mais également au PLR, puisque depuis quelques mois, des membres du parti ont commencé à s’y opposer. Et pour la gauche, la libre circulation sera l’un des critères déterminants pour voter en faveur d’un candidat à la succession de Didier Burkhalter.

Bref, Ignazio Cassis est déjà entré pape au Conclave, mais pourrait bien en ressortir cardinal. Le choix de la section tessinoise de ne présenter qu’un seul candidat est censé renforcer sa candidature, alors qu’en définitive, cela pourrait le desservir. Car les parlementaires n’apprécient guère qu’on leur impose un choix. Et la communication du PLR tessinois est limpide: le siège de Didier Burkhalter doit lui revenir car le canton italophone n’est plus représenté au Conseil fédéral depuis 1999. Cette litanie sans cesse déclamée comme un sermon pourrait potentiellement en agacer plus d’un parmi les 246 membres de l’Assemblée fédérale.

Au final, Ignazio Cassis pourrait s’avérer être la mauvaise personne dans un moment qui aurait pu être le bon pour le retour du Tessin au Conseil fédéral. Il y a fort à parier que si sa candidature unique est maintenue le 1er août, les appétits de la Suisse romande pour le Conseil fédéral s’en trouvent renforcés. Peut-être que d’ici-là, la section tessinoise aura une illumination et ne laissera pas passer sa chance.

Pour ma part, la candidature d’Ignazio Cassis me semble réellement compromise.

La Suisse à deux visages: éloge des inadaptés

Une Suisse à deux visages. Le paradoxe est saisissant. Il y a la Suisse de carte postale, qui figure en tête des principaux classements internationaux sur la richesse, l’innovation, la réussite économique, la performance, le bonheur. Et puis il y a l’autre Suisse, volontiers ignorée. Celle qui trime pour joindre les deux bouts à chaque fin de mois. Ou qui subsiste grâce à un système qui réprime l’échec plus qu’il ne favorise la réintégration. Celles et ceux qui se retrouvent dans cette catégorie, qui ne cesse d’ailleurs de prendre de l’ampleur, ce sont les inadaptés.
 
Inadaptés parce que pas suffisamment performants dans un système de concurrence extrême. Le verni de cette Suisse qui réussit leur est inaccessible. Pour eux, les perspectives sont sombres. Très sombres. Inadaptés parce qu’ils ont, bien malgré eux, trébuché, ne serait-ce qu’une fois. Et en Suisse, il n’y a pas de place pour l’échec. Demandez à ceux qui ont voulu répondre aux exigences d’une Suisse à la pointe de l’innovation et qui ont voulu monter leur propre affaire.
 
La loi du marché est implacable dans nos vallées aux paysages somptueux. Planter une entreprise, ne pas réussir à payer ses factures parce que les charges sont toujours plus élevées et les salaires toujours au même niveau, accumuler des poursuites, puis des actes de défaut de bien: c’est le quotidien d’une partie grandissante de nos concitoyens. Et mettre la main dans l’engrenage de l’échec en Suisse ne pardonne pas. Ici, l’échec est sévèrement puni. Il faut rappeler aux autres le prix du succès de notre pays, et pour cela, ceux qui échouent doivent servir d’exemple.
 
Alors on leur inflige des doubles peines. Ils s’endettent, finissent aux poursuites? Qu’importe s’ils réussissent à solder leurs créances: celles-ci seront inscrites sur leur extrait du registre de l’administration cantonale pendant cinq ans. A moins que les débiteurs ne réussissent à obtenir la radiation de la poursuite auprès du créancier une fois le montant dû remboursé. Mais cela reste à son bon vouloir, et à moins de souhaiter perdre de l’énergie dans des procédures de radiation, l’inscription demeure. Alors ceux qui ont échoué sont conspués. Pour trouver un logement, il leur faudra produire un extrait dudit registre des poursuites.
 
Et qu’importe s’ils ont soldé toutes leurs créances. S’ils sont revenus à une situation financière plus ou moins saine. Il reste des traces. Un sursis. Pendant cinq ans, l’échec n’est pas permis. Dans l’intervalle, toute nouvelle poursuite éventuelle prolongera le délai de cinq années supplémentaires. Cercle vicieux. Et les résidents ne sont pas tous égaux: demander la nationalité alors que l’on a des dettes, voilà bien quelque chose qui fâche la Suisse. Je connais quelqu’un qui vit dans ce pays depuis des décennies, a toujours payé ses impôts rubis sur l’ongle, mais a eu le malheur de faire faillite. Il a beau rembourser ses créanciers chaque mois sans jamais ne manquer à son devoir, le passeport lui est inaccessible. Le voici inadapté, parce qu’il représente cette Suisse que l’on préfère cacher.
 
A Genève, près d’un tiers des contribuables ne s’acquittent pas de l’impôt. Ce chiffre progresse. Le recours à l’aide sociale augmente également. Près d’un tiers des Romands ne vont pas chez le dentiste à cause des coûts que cela représente. Un tiers aussi voit son assurance maladie obligatoire subventionnée par l’Etat, complètement ou en partie. Les retraités sont toujours plus nombreux à s’exiler hors de Suisse, sans doute parce que leurs retraites ne leur permet pas de vivre décemment dans notre pays.
 
Mais sous nos belles latitudes, de tels indicateurs ne sauraient susciter de vastes débats sur la viabilité de notre système à long terme. Non, c’est même tout l’inverse. Quand on figure dans ce triste registre des inadaptés, aucune compassion n’existe, aucune remise en question du modèle de société ne s’impose. Seul le soupçon est permis. Celles et ceux qui doivent demander l’aide de l’Etat, donc de la collectivité, sont a priori considérés comme de potentiels profiteurs. Les considérer d’abord comme des personnes réellement en difficulté reviendrait à reconnaître les failles de notre système. Et il n’y a pas la place pour cela.
 
Alors on porte aux nues les politiciens qui osent attaquer de front la racaille qui subsiste grâce à des fonds publics. Vous ne correspondez pas au marché du travail? Vous perdez votre emploi et pointez au chômage? Tout sera fait pour vous rendre honteux. Il faut terrifier ceux qui se retrouvent à la marge, pour les faire rentrer dans le rang. Echouer en Suisse, ce n’est pas un comportement adéquat. Alors voici que ceux qui ont tout perdu sont instantanément relégués au statut de potentiels abuseurs de bien sociaux, profiteurs du système, assistés de la première heure.
 
Récemment, une certaine presse se réjouissait de ce conseiller d’Etat UDC qui, à Berne, a décidé de couper 10% dans le forfait de l’aide sociale pour investir dans la réintégration au marché du travail. Voici que ceux qui sont dans le besoin sont encore davantage punis. Ce même journal qui encensait le courage de ce ministre relevait que la durée moyenne passée à l’aide sociale ne cesse d’augmenter. Elle est aujourd’hui de 40 mois et les bénéficiaires de ces aides sont surtout les 18 à 25 ans.
 
Des chiffres évidemment inquiétants, qui montrent à quel point le marché du travail est impitoyable. Est-ce l’avenir que nous souhaitons pour nos enfants? Mais tous ces éléments ne sauraient remettre en question le système dans son ensemble. Alors ces inadaptés, qui sont la troisième roue du carrosse suisse, servent de bouc émissaire politique. Eloge à ces gens qui, ayant le genou à terre, sont victimes de coups de fouet d’une société qui refuse de les regarder dans les yeux. Ces inadaptés nous rappellent combien le combat pour une société plus juste est nécessaire.

Initiative pour un congé paternité: un combat juste et nécessaire

L’initiative pour un congé paternité d’une durée de quatre semaines a été déposée à la Chancellerie fédérale cette semaine. Le texte prévoit que le congé soit financé par la perte de gain (APG) comme c’est actuellement le cas pour le congé maternité. De plus, la formule retenue par les initiants visent à garantir une certaine souplesse pour les entreprises: le congé ne doit pas être obligatoirement pris d’un bloc.

Evidemment, l’annonce du dépôt de cette initiative a suscité son lot d’oppositions. Celle des Jeunes libéraux-radicaux est selon moi la plus marquante. Plutôt que d’introduire un congé paternité, ceux-ci proposent d’étendre l’actuel congé maternité aux hommes, créant ainsi un congé parental, sans pour autant en augmenter la durée. Concrètement, hommes et femmes se partageront un congé d’une durée de 14 semaines (98 jours). Libre aux couples de se mettre d’accord sur sa répartition.

Les Jeunes libéraux-radicaux justifient leur position par le coût que représente l’introduction d’un congé supplémentaire dévolu aux pères. S’appuyant sur un rapport du Conseil fédéral de 2013 analysant en détail la question du congé paternité/parental, ils font leurs ses conclusions. Un congé de quatre semaines pour les pères coûterait 385 millions de francs à la collectivité, selon l’administration fédérale.

Mais le rapport ne se limite pas aux seuls coûts monétaires d’une telle mesure sociale. En effet, il met en exergue un paradoxe qui n’est pas sans conséquence: alors que la participation des mères au marché du travail n’a cessé d’augmenter ces dernières décennies, ce n’est le cas que dans une moindre mesure pour la participation des pères à la garde des enfants et aux tâches domestiques. «La répartition des tâches et des rôles entre activité professionnelle rémunérée et tâches familiales et domestiques non rémunérées continue à être liée aux sexes; cette tendance s’accentue même après la naissance d’un enfant», peut-on lire dans ce rapport.

Selon diverses enquêtes d’opinions, les pères souhaiteraient pourtant s’impliquer davantage dans la garde des enfants, y compris dès la naissance. «L’écart entre désir et réalité s’explique entre autre par le fait que les hommes sont souvent mieux valorisés et reconnus socialement et professionnellement en tant que hard working male que dans leur rôle de working father», précise l’analyse du Conseil fédéral. Comprendre: malgré les évolutions de notre société, les hommes continuent à être mieux considérés sur le marché du travail, parce qu’ils sont perçus comme de gros bosseurs.

Cette situation démontre à quel point les stigmates de l’inégalité des genres ont la peau dure. Femmes et hommes ne sont pas égaux face au travail, et ce en particulier après la naissance d’un enfant (voir graphique ci-dessus). En outre, le rapport pointe un élément essentiel: les congés parentaux accordés dans d’autres pays ont des effets différents en fonction de leur structure. Dans les pays où le congé parental ne réserve pas une durée spécifique aux pères, ces derniers les sollicitent beaucoup moins. Le document cite l’exemple de l’Allemagne pour étayer cette situation.

En 2007, le taux de recours masculin au congé parental était de 8,8%. Après l’introduction d’un système de quotas en Allemagne, ce taux est passé en 2008 à 17%, puis à 27,3% en 2011. La durée du congé y est d’au moins 12 mois (contre 14 semaines en Suisse…), et il est prolongé à 14 mois s’il est partagé entre les deux parents et si chacun prend au moins deux mois.

Les Jeunes libéraux-radicaux, en voulant plaire aux milieux économiques, s’appuient donc sur un rapport qu’ils ont lu partiellement. Ne s’intéressant qu’à l’aspect du coût pour la collectivité, ils ont volontairement ou non ignoré les différents éléments mis en exergue par ce document. Leur proposition d’étendre aux hommes l’actuel congé maternité sans leur réserver une durée spécifique ne tient absolument pas compte des conclusions du Conseil fédéral. Et l’absence d’allongement du congé ne peut amener que deux conséquences: soit les hommes s’abstiendront de recourir à un tel congé pour que les femmes puissent conserver leur situation actuelle, soit ils phagocyteront une partie du congé auquel les femmes ont le droit.

Cette position est pour le moins rétrograde. En 2009, le Parti libéral-radical avait pourtant déposé une motion (qui avait été rejetée) pour introduire un congé parental incluant deux semaines en plus de la durée du congé maternité.

En se contentant d’aborder le sujet sous le seul angle de son coût pour la collectivité, les Jeunes libéraux-radicaux font l’impasse sur les potentiels retombées positives d’un tel congé parental pour la société. Une telle mesure pourrait peu à peu casser la logique selon laquelle les pères travaillent et les mères gardent les enfants. En répartissant mieux les tâches familiales et domestiques, hommes et femmes pourraient y trouver leur compte et faire les choix qui leur correspondent.

Dans une société qui accorde davantage d’importance aux performances professionnelles qu’à la réussite personnelle, octroyer aux parents le droit de s’occuper de leur nouveau-né paraît relever d’un bon sens salutaire. Si parents et enfants sont plus heureux grâce au congé parental, comment peut-on en débattre l’utilité que du seul point de vue de son coût financier? C’est là une position bien triste pour une jeunesse politique censée provoquer des débats d’avant-garde. Sur ce sujet, les Jeunes libéraux-radicaux se montrent plus conservateurs que ne le sont leurs aînés.

Le congé parental est un choix de société. Il s’agit de savoir quelles sont nos priorités. En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’une économie saine puisse faire l’impasse sur des périodes aussi essentielles de l’expérience humaine. Et si une partie du bien-être des familles et des enfants passe par l’introduction d’une telle mesure, alors ce choix est une opportunité: celle de bâtir une société où l’épanouissement personnel n’est pas une utopie.

Egalité salariale: la couardise du Conseil fédéral

Nous étions en droit de penser que la politique était avant tout une affaire de courage: le Conseil fédéral en fait toutefois une lecture différente. La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a présenté son projet de loi sur l’égalité salariale dans les entreprises. Tous les quatre ans, les structures employant plus de 50 personnes feront l’objet d’un contrôle supervisé par un organe indépendant, mais aucune sanction ne sera prononcée si d’éventuels écarts salariaux sont constatés. Le Conseil fédéral entend miser sur la responsabilité des entreprises.

Pourquoi dès lors créer une législation si celle-ci ne sert qu’à constater d’éventuels manquements au principe de l’égalité salariale, inscrit dans la Constitution il y a trente-six ans et toujours pas appliqué? Cela ressemble à un aveu d’échec, à peine masqué. La configuration politique actuelle des Chambres fédérales ne permet pas de tabler sur une majorité favorable à une loi plus interventionniste, alors plutôt que d’affronter celles et ceux qui s’opposent à des changements en la matière, le Conseil fédéral admet sa défaite sans combattre, et propose un projet législatif qui n’a de réellement intéressant que son intitulé.

Un aveu d’impuissance politique

Le rôle du politique est-il de simplement constater l’existence d’inégalités salariales, et d’en prendre acte sans pouvoir y remédier par d’éventuelles sanctions (ou autres mesures incitatives)? C’est l’impression que donne le Conseil fédéral. Plusieurs points sont critiquables dans cette proposition: les entreprises de moins de 50 employés ne sont pas forcément épargnées par les inégalités salariales, mais elles ne seront pas concernées par les contrôles. Il s’agit pourtant d’une part non négligeable du tissu économique suisse. En outre, l’absence de mesures contraignantes ne permettra pas d’agir contre des employeurs qui trouvent encore des prétextes pour instaurer une différenciation salariale fondée sur le sexe.

Le signal envoyé par le gouvernement est paradoxal. D’une certaine manière, en légiférant sur le sujet, il démontre son souhait de lutter contre les inégalités salariales. Mais cette perspective de contrôles sans conséquence donne l’impression qu’il n’existe pas d’instruments pour lutter contre des discriminations fondées sur le genre. C’est un aveu d’échec: en Suisse, l’économie ne peut être régulée, même lorsqu’elle favorise des inégalités qui ne reposent sur aucune base rationnelle.

En filigrane, le Conseil fédéral fait la démonstration de sa propre impuissance. S’il existe dans l’économie des choix qui sont contraires à l’intérêt général, le politique ne peut, au mieux, qu’imposer des contrôles et constater cette triste réalité. Pour le reste, le dernier mot reviendra toujours à ceux qui ne veulent pas se montrer responsables. C’est bien dommage, et ça ne règle clairement pas le problème.

Retraites: le PLR défend l’intérêt des jeunes, vraiment?

Les Suissesses et les Suisses seront appelés à se prononcer le 24 septembre sur la réforme du premier et du deuxième pilier, appelée Prévoyance vieillesse 2020. Le paquet est le fruit d’un compromis aux Chambres fédérales, après sept ans de travaux. Le conseiller fédéral Alain Berset, en charge du Département de l’intérieur, joue là une carte importante de sa carrière politique: les tentatives de réforme de la prévoyance vieillesse se sont jusqu’ici heurtées à de cuisants échecs. Obtenir une victoire sur ce dossier serait sans nul doute un élément à mettre au crédit du ministre fribourgeois.

Mais même si le projet du département d’Alain Berset a largement été retoqué par l’Assemblée fédérale et qu’un compromis, fragile, s’est finalement dégagé sur la version finale qui sera soumise au scrutin populaire, des oppositions véhémentes se font entendre de part et d’autre de l’échiquier politique. Parmi les opposants, le Parti libéral-radical mène une campagne frontale contre la réforme. Selon lui, le projet est déséquilibré et pèsera de façon excessive sur les jeunes générations.

La stratégie du PLR pour cette campagne est assez simple: s’ériger en porte-voix de l’intérêt des jeunes pour attaquer la réforme sur le plan de la juste répartition des efforts. Or, ce que les libéraux-radicaux défendent avant tout, c’est leur ligne idéologique indiscutable sur le financement des retraites. Les éléments retenus dans le projet lui sont insupportables: augmenter la TVA, les cotisations sociales paritaires (employeurs-employés), sont autant de leviers de financement qui représentent tout ce que le parti combat.

Le mantra du PLR: augmenter l’âge de la retraite

Plutôt que de tabler sur une hausse de la taxation des personnes physiques, le Parti libéral-radical estime qu’il est indispensable d’augmenter la retraite à 67 ans. Une position idéologique qui perdure depuis au moins 2003, date à laquelle l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin a déclaré qu’aucune réforme de la prévoyance vieillesse ne pourrait être viable sans une augmentation de l’âge légal de la retraite.

Du coup, au PLR, c’est la valse des slogans. S’opposer à cette réforme, ce serait selon les libéraux-radicaux défendre les intérêts des jeunes générations. En effet, en augmentant l’âge de la retraite, la répartition des efforts sera plus équitable, puisque ceux qui sont appelés à partir prochainement à la retraite devront aussi consentir à un effort. Si ce raisonnement paraît assez justifiable, il omet deux éléments fondamentaux.

Le premier, c’est la difficulté largement reconnue qu’ont les plus de cinquante ans à retrouver un emploi dans le marché du travail actuel. L’évolution de ce dernier tend d’ailleurs à réduire le nombre d’emplois à très longue durée, ce qui signifie que la part de demandeurs d’emploi dans la catégorie des plus de cinquante ans pourrait encore augmenter davantage. Dès lors, si augmenter l’âge de la retraite peut être défendable, comment faire pour qu’une telle mesure soit concrètement réalisable dans les faits? N’y a-t-il pas un risque d’augmenter la durée du chômage pour les seniors, transformant leur situation déjà délicate en véritable calvaire de fin de parcours?

Le deuxième élément s’avère être le raisonnement qui rend l’élévation de l’âge de la retraite justifiable: l’augmentation de l’espérance de vie. Et en effet, cette hausse (quoi qu’elle semble ralentir depuis peu) implique évidemment un coût pour le système suisse des retraites. Vivre plus longtemps signifie bénéficier de sa retraite plus longtemps. Il serait donc logique de travailler quelques années supplémentaires. Mais cette position fait fi de la seule question qui vaille en la matière: vit-on vraiment mieux après 67 ans qu’auparavant? Quelles sont les chances de dépasser l’âge (déjà honorable) de 70 ans? L’augmentation de l’âge de la retraite implique nécessairement d’augmenter le risque de mourir sans avoir pu profiter d’un repos mérité. Est-ce souhaitable de s’orienter vers une telle société?

La seule question qui vaille: le système est-il durable?

Dans sa campagne, le Parti libéral-radical s’attaque ouvertement aux babyboomers, estimant qu’ils doivent eux aussi supporter une part du financement du système. Mais cette position impose un seul constat: seuls ceux qui ont créé ce modèle de retraites en bénéficieront pleinement. A l’avenir, il faudra consentir à toujours plus de sacrifices pour que le système soit financièrement soutenable.

Si le PLR était courageux, il accepterait de mettre le poing dans la poche s’agissant de Prévoyance vieillesse 2020, laissant à ses militants la liberté de vote, pour mieux revenir à la charge ces prochaines années afin de mettre l’ensemble de l’édifice des retraites sur la table. Le système de retraites tel qu’il existe en Suisse a-t-il réellement un avenir durable? Répondre à cette question, c’est le seul moyen de réellement défendre l’intérêt des jeunes générations. Toute autre attitude ne revient qu’à tergiverser sur des points de détail, alors que l’essentiel est dans le fonctionnement même du modèle actuel.