Presse: le débat doit avoir lieu sans tabou

Les agriculteurs remplissent nos estomacs et il est logique de protéger leurs activités. Dans ce cadre, les subventions à l’agriculture ne font pas débat. Seuls les montants et les mesures sont discutées. La presse, à sa manière, nourrit les esprits, permet le débat, favorise la diffusion des idées. Tout le monde est d’accord qu’il est essentiel d’avoir des produits de qualité dans son assiette. Ne devrait-il pas en aller de même en ce qui concerne la dimension des idées, de la culture, de la discussion?

Je ne suis pas forcément favorable à des subventions publiques pour la presse. J’y suis a priori même plutôt opposé. Mais le débat mérite d’avoir lieu, parce qu’au fond, la question qui se pose, avec le désinvestissement des éditeurs et leur politique commerciale dénuée de tout intérêt pour la matière journalistique, c’est de savoir ce que nous voulons: une activité journalistique pérenne, où la diversité des idées peut s’exprimer librement, ou une activité journalistique brisée par les pressions financières, par les menaces économiques, où la diversité se réduit à mesure que les derniers vestiges de la presse de qualité sont balayés par la logique du rendement?

Quand le directeur de Tamedia confirme que des disparitions de titres interviendront ces cinq prochaines années en Suisse romande, la gravité de la situation s’impose d’elle-même. Après la disparition de L’Hebdo, la saignée dans les effectifs du Temps, la réduction des effectifs à la Tribune de Genève et à 24 Heures l’an dernier, quelles perspectives pour les grands titres de notre région linguistique? Il est temps de mener une grande réflexion, sans tabou, sur l’avenir financier de la presse. Celle-ci doit désormais se libérer des forces de l’argent pour pouvoir mener sa mission. A moins que nous décidions de devenir des anorexiques de l’esprit. Il s’agit d’un choix de société, et il convient de prendre une décision plutôt que de laisser au temps le soin de faire son œuvre funeste.

Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?

Le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme? La question, forcément rhétorique, se veut pourtant sérieuse. A l’heure où les éditeurs désinvestissent massivement dans la presse, au point de tuer et de blesser de grands titres en Suisse romande (L’Hebdo/Le Temps), les signaux envoyés par ces groupes ont de quoi inquiéter. Dernière étrangeté en date, le coup de projecteur mis sur la rédaction commune des titres de Tamedia, Newsexpress, laquelle expérimente en Suisse alémanique des gratifications financières pour les auteurs d’articles très cliqués sur le web. La question n’a pas encore été tranchée pour les sites d’informations en Suisse romande, mais Peter Wälty, responsable du département Digital News and Developement chez Tamedia, a précisé les objectifs de cette expérience dans une interview notamment diffusée par 20 Minutes.

Ses propos, qui se veulent pourtant rassurants et prudents, ont de quoi inquiéter les journalistes et tous ceux qui croient en l’avenir de cette belle profession. A coup d’épatants poncifs plus proches de la communication que de l’information («nous avons la certitude qu’un texte sur lequel personne n’a cliqué n’a pas pu être lu»), Peter Wälty essaie de convaincre son monde que le bonus au clic servira la qualité des contenus, ce qui semble pourtant hautement discutable. Il reconnaît d’ailleurs que les lecteurs préfèrent lire un article sur une attaque de requin plutôt qu’un texte sur une décision politique. Mais selon lui, il s’agit d’un échec journalistique, puisqu’«on»  ne s’est pas suffisamment posé la question de savoir comment rendre «attrayante» la décision politique.

Cette affirmation est dangereuse et porte en elle les racines du mal qui ronge la profession. Ce n’est plus la volonté d’informer qui prime, mais le besoin d’être lu, d’être consommé, pour attirer des revenus publicitaires toujours plus dispersés et volatiles. Internet n’a pas rapproché les lecteurs des journalistes: elle a rapproché le consommateur et le produit. Ce n’est que le triste constat qui s’impose à la lecture des stratégies commerciales des éditeurs. Pourtant, il n’est pas difficile de comprendre qu’une information politique pourra difficilement être plus attrayante que ne l’est son sujet, à moins de vouloir faire du sensationnalisme au mépris du fond et de la forme. Il peut y avoir un travail sur la plus-value, en proposant sur internet des liens pour approfondir la réflexion, des graphiques intelligents et constructifs… mais la matière politique demeurera ce qu’elle est, et les informations sensationnelles auront toujours un «avantage commercial» en termes de lectures et de taux de pénétration.

Ce que tentent d’imposer ces faux-prophètes du journalisme, qui ne sont nullement intéressés par la matière mais par les perspectives marchandes, c’est une information qui soit la plus accessible possible, quitte à prendre les lecteurs pour plus bêtes qu’ils ne le sont. Tout ça pour quoi? Vendre de la publicité. Et ce serait la publication d’informations politiques sans buzz apparent qui serait le symbole d’un «échec journalistique»? Pincez-moi je rêve… Les objectifs commerciaux des éditeurs, qui n’ont d’éditeurs que le nom désormais, tentent de nous faire marcher sur la tête. Le journalisme n’aura un avenir véritable, sur le plan sociétal, culturel et politique, qu’en opérant un divorce entre les médias et les objectifs purement financiers. L’information est un bien immatériel d’une valeur inestimable, et dont la diffusion doit être assurée avec ou sans le soutien de l’économie de marché, parce qu’il y aura toujours dans la société un phénomène, un événement, et il sera dès lors toujours nécessaire de trouver des personnes pour en rendre compte, et en décrypter les enjeux profonds.

Il est regrettable que le journalisme soit la victime passive des objectifs financiers, lesquels se passent volontiers de l’idéal que peut représenter le métier de journaliste. La qualité de l’information est sérieusement remise en doute par les décisions des éditeurs, même si ceux-ci affirment le contraire. Comment des rédactions avec toujours moins d’effectifs peuvent produire des contenus de qualité quotidiennement? Comment la perspective étriquée du clic peut garantir le traitement de sujets dont la consultation sur internet sera faible ou moyenne? Avec une vision aussi strictement financière, les éditeurs posent le plus sérieusement du monde la question énoncée en préambule: le journalisme a-t-il encore un avenir dans le journalisme?

Hommage à L’Hebdo, le combat continue

L'Hebdo, c'est fini. Ainsi en a décidé Ringier. Mais que les lecteurs et autres amoureux de la diversité de la presse se rassurent: cela permettra d'investir davantage dans Le Temps. Nous sommes donc sains et saufs. Ou pas. Qu'on le veuille ou non, la disparition de ce grand magazine est un coup porté à la qualité de notre presse romande. Je prends à témoin tous ceux qui, surtout du côté de l'extrême droite, se frottent déjà les mains. Et oui, bien que je n'ai pas toujours été d'accord avec la ligne éditoriale de L'Hebdo, il donnait la parole à des idées, à des visions du monde qui pourraient manquer en son absence. Trop à gauche, trop européen, trop tout, voici ce qu'en disent déjà ceux qui pissent gaiement sur la tombe de ce média. N'est-ce pas là un signe Ô combien révélateur de la symbolique que représente cette disparition? Oui, L'Hebdo faisait la démonstration d'une ligne éditoriale franche, assumée, et revendiquait sa dimension profondément engagée. L'opinion, un gros mot aujourd'hui dans la profession journalistique, avait au moins le mérite de vivre à travers ce titre. Combien de médias aujourd'hui assument ce rôle? Très peu. Trop peu. Parce qu'il semble acquis que la presse ne peut être d'une obédience, d'un parti, d'une idée. Or donc, il vaut mieux se donner des airs d'observateurs qui font semblant de pas y toucher.

 

Oui, navré de décevoir nos grands démocrates, mais avec la mort de L'Hebdo, c'est un peu de cet idéal, de cette part historique de la presse qui s'en va. On peut être en désaccord avec un journal. C'est même nécessaire, car cela implique de développer son esprit critique. Quand une ligne dérange, c'est qu'elle suscite en nous des questionnements. Winston Churchill disait que lorsque deux hommes sont toujours du même avis, il y en a un qui est de trop. La presse, c'est exactement cela. Ne pas se contenter du convenu, ne pas informer pour plaire, mais le faire avec la certitude que l'on apporte quelque chose à la société, aussi discret que cela puisse paraître. Nous, et je crois que nous sommes plus nombreux qu'il n'y paraît, nous n'attendons pas de la presse qu'elle ne nous montre que ce que nous souhaitons voir, qu'elle utilise des mots que nous comprenons, qu'elle tienne le langage qui soit le nôtre. Non, ce que nous voulons, par-dessus tout, c'est une presse qui élève la pensée, qui sublime la contradiction, qui nourrit la liberté de penser. Et notre époque est bien pauvre en la matière, que cela soit ici ou ailleurs. Avec L'Hebdo, il y avait cette dimension si importante, celle qui nous donne envie de dire que nous ne sommes pas d'accord. Car ceux qui se réjouissent de la disparition de ce magazine doivent avoir bien peu foi en leur vision du monde pour se sentir en danger face à des idées différentes.

 

L'argent est une fois de plus vainqueur. Il n'y a pas d'espérance à avoir dans notre profession, tel est le message envoyé par cette triste nouvelle. Mais la société du rendement financier n'est pas seule à remporter une victoire. Non. Ceux qui justement détestent le débat, la réflexion et tout ce qui s'en suit, voient dans cette nouvelle une avancée majeure dans la bataille pour leurs idées. Pour ces gens, un journal qui pense, et plus encore qui pense différemment, est coupable du crime par-devant tous les crimes. C'est ainsi que l'on repère les fanatiques, qu'ils soient religieux ou politiques, car il y a bien une part de foi dans les idées, comme il y a la foi dans le domaine spirituel. Mais l'un et l'autre se nourrissent du doute, de l'interrogation. Et les fanatiques, les extrémistes, n'ont justement pas le même rapport vis-à-vis des idées politiques ou spirituelles. Ils ont besoin, pour se rassurer, d'un monde uniformisé, d'un monde lisse, qui fasse toujours écho à leur monde intérieur où il n'y a guère la place pour des réflexions profondes. L'Hebdo, sans le savoir, démontre à quel point notre société est malade en matière d'esprit critique. Mais qui, aujourd'hui, dans la profession ou la société civile, s'en offusquera au point de partir au combat le poing levé? A l'heure où le président des Etats-Unis himself déclare que les journalistes sont parmi les êtres humains les plus malhonnêtes qui soient, il est difficile d'imaginer une mobilisation contre la destruction de notre patrimoine médiatique. Nous vivons une bien triste époque.

 

Alors je veux dire à tous ceux qui sont concernés par la disparition de L'Hebdo, particulièrement aux collaborateurs de ce média, combien je suis touché par cette annonce. Je souhaite à toute l'équipe bien du courage dans cette période Ô combien difficile. Et je les remercie vivement pour le travail accompli, parfois dans la douleur, souvent avec la certitude d'apporter un bien inestimable à la société. Nous ne laisserons pas les médias disparaître les uns après les autres, nous ne nous soumettrons jamais à la perspective d'une presse uniformisée, soumise, silencieuse, résignée, et aussi longtemps que l'humain vivra, il y aura pour cette presse de combat un espoir, une volonté, un langage. Puisse la disparition de L'Hebdo réveiller quelques consciences. Qu'au moins, les sacrifiés du rendement ne le soient pas en vain.

 

Merci encore.

L’UDC et les médias: l’information, c’est la guerre

L’UDC a publié vendredi 26 août un «document de fond sur la politique médiatique». Sur près de quarante pages, le parti dresse le tableau du paysage médiatique suisse tel qu’il le perçoit, à travers l’interprétation de données statistiques. Après tout, il s’agit d’une prise de position politique, il n’est donc guère étonnant que son analyse ne se borne pas à un simple rappel du contexte économique des médias. En revanche, ses conclusions sont nettement plus inquiétantes. En effet, si l’UDC adopte un ton plutôt conciliant sur l’importance des médias dans la libre formation des opinions en démocratie, le parti n’hésite pas à défendre une vision très restrictive du marché de l’information, affirmant que seule une totale liberté de concurrence peut s’appliquer à ce secteur. La lecture de ce document politique révèle assez rapidement le double discours de l’UDC. Tout en revendiquant à de nombreuses reprises son souhait de laisser au marché le soin de réguler la pluralité des médias, on comprend bien que son souhait est d’accélérer la consolidation qui s’opère dans le secteur.

En effet, l’UDC n’a jamais caché sa défiance à l’égard des médias traditionnels (et aussi vis-à-vis du service public, évidemment), accusés par le parti d’être foncièrement contre sa politique. Donc instrumentalisés par ses adversaires politiques, en particulier la gauche. Si le parti affirme défendre la pluralité de la presse, c’est-à-dire une offre de qualité permettant de véhiculer le plus grand nombre d’idées, il n’est pas difficile de lire entre les lignes son intérêt. Ce double discours se traduit notamment dans les conclusions du document. L’UDC demande une réduction de moitié du montant de la redevance, tout en affirmant qu’un modèle dual doit s’imposer à l’avenir, à savoir le financement public (à travers la perception de la taxe) pour les médias de service public, donc la SSR, et le financement privé par la publicité pour les médias privés. Pour l’UDC, l’avenir du modèle économique des médias privés semble toujours se situer dans la publicité. C’est pourquoi le parti veut retirer à la SSR la capacité de financer en partie ses activités par des revenus publicitaires. Or, il n’est bien sûr pas démontré (et probablement peu démontrable) qu’une interdiction de la publicité pour la SSR générerait un simple transfert des dépenses en la matière au bénéfice des médias privés locaux. La concurrence avec les médias étrangers est rude, et les exigences des annonceurs ont fortement évolué ces dernières années avec les innovations technologiques et internet. Rien ne garantit qu’une telle interdiction ne profite pas davantage aux médias étrangers, lesquels perçoivent déjà une part des dépenses publicitaires suisses, je pense notamment à M6 ou TF1.

Car bien que la politique de l’UDC s’articule sur l’idée de frontières précises, les dépenses des annonceurs se limitent de moins en moins au seul territoire national. L’interdiction de la publicité pour la SSR, un débat que l’UDC n’est d’ailleurs pas le seul parti à porter, pourrait donc ne bénéficier que partiellement aux entreprises et autres groupes de médias locaux. Par contre, la baisse du volume de la redevance et la suppression pure et simple des revenus publicitaires aura d’évidents impacts sur la qualité des contenus des chaînes nationales. Je ne conteste pas la discussion sur les prérogatives de la SSR, il s’agit d’une question légitime. Je m’étonne cependant de la vision de l’UDC, qui affirme que le service public doit couvrir ce que les médias privés ne peuvent ou ne veulent pas produire, tout en plaidant en faveur d’une réduction drastique de ses moyens.

L’analyse que je fais de cette prise de position est la suivante: en plaidant en faveur d’une libéralisation totale, pratiquement inconditionnelle, du secteur de la presse, tout en réduisant le financement des médias publics, l’UDC veut laisser l’information aux seules forces de l’argent. C’est une position tout à fait défendable, mais je ne peux m’empêcher de songer aux intentions qui se cachent derrière ce discours. En effet, la problématique de la viabilité économique des médias ne se limite pas seulement à une crise des revenus publicitaires, quand bien même l’UDC semble affirmer le contraire. Le problème est structurel, et en grande partie lié à l’évolution des habitudes de consommation de l’information. De nombreux défis s’imposent aujourd’hui aux médias, et présenter la concurrence comme la solution magique à un renforcement de la diversité de la presse est malhonnête.

La politique médiatique défendue par l’UDC pourrait par contre accélérer le processus de consolidation du secteur en restreignant l’offre. Le portrait très positif que le parti dresse de la «convergence des médias», estimant qu’elle implique de nouvelles opportunités, notamment sur le plan économique pour les annonceurs, n’en est pas moins préoccupante. L’UDC a tout intérêt à voir l’offre se réduire tout en continuant d’investir petit à petit dans les médias privés, comme le fait avec un certain succès Christoph Blocher depuis plusieurs années. Ce parti semble avoir compris qu’aujourd’hui encore, le contrôle des canaux de diffusion des idées demeure central d’un point de vue politique. Un contrôle qui bien sûr ne dit pas son nom, puisque l’UDC plaide en faveur d’une politique non interventionniste dans les médias. Le plus inquiétant ne demeure pas à mes yeux la position de l’UDC, qui ne fait que défendre ses intérêts et souhaite améliorer la diffusion de ses idées. C’est plutôt l’absence de prise de conscience des autres partis qui soulève des interrogations.

Le modèle défendu par l’UDC pourrait effectivement conduire au retour des titres bénéficiant avant tout d’un solide mécénat, mécénat évidemment intéressé sur le plan politique. Et du côté des forces politiques centristes, cela fait longtemps qu’on feint de ne pas y toucher, de ne pas tenter d’impacter les médias. C’est comme si l’avènement de la presse généraliste, qui avant été possédée et financée par des partis ou des personnalités politiques, avait rendu amnésique toute une génération. Or, la presse demeure encore aujourd’hui un haut lieu de formation des opinions, et bien que cela soit moins visible, la lutte du pouvoir passe aussi par l’information, et la diffusion des idées. Dans l’ouvrage Conversation avec le président, paru ce mois, deux journalistes ont publié leurs discussions avec le président français François Hollande. Lequel exprime sans détour que le pouvoir politique peut et doit orienter l’information et les journalistes. Certains journalistes français semblent avoir été surpris par cette déclaration cynique. Et pourtant, la création de site de «réinformation» par des groupuscules d’extrême droite ne fait que confirmer une réalité qui n’a jamais changé malgré les époques et les évolutions technologiques: la guerre se passe aussi dans l’information. Le document de l’UDC démontre que le parti en est pleinement conscient. Quid de ses adversaires politiques?

Interdiction de la burqa: un pansement sur une jambe de bois

Interdire la burqa, c'est affirmer nos valeurs, disent ceux qui plaident pour cette mesure. Je crois pour ma part que c'est tout le contraire. Pourquoi l'interdirions-nous maintenant? Pourquoi, s'il s'agit de nos «valeurs», ne pas l'avoir fait préalablement? La réponse est simple: parce que la burqa n'a jamais été, en Suisse, un problème. Et ne l'est toujours pas. Si une telle interdiction devait être promulguée, elle n'aurait d'impact que sur une très faible minorité de femmes. Le symbole sera bien plus fort que l'effet concret de cette mesure. Comme l'a été, auparavant, l'interdiction des minarets. Je ne me fais guère d'illusion, la burqa sera sans doute interdite lorsque nous voterons sur ce sujet.

Je persiste néanmoins à penser que cela ne servira strictement à rien. Nous voulons interdire la burqa pour défendre nos soit-disant valeurs, mais nos valeurs, justement, c'est de laisser à chacun la possibilité de vivre sa foi de façon individuelle. Le prétexte de libérer les femmes est un bel enfumage intellectuel. Nous ne modifierons pas les références et l'identité de ces personnes par la coercition. Nous n'imposerons pas nos valeurs par la seule répression. C'est une chimère que de le penser. Bien sûr, je n'ai aucune espèce de sympathie pour la burqa, ce tissu qui nie le corps de la femme, l'emprisonne. Mais la liberté est un bien qui se conquiert de haute lutte.

Je veux dire par-là qu'aucune femme qui se verra interdire de porter la burqa, si elle y croit, n'aura l'impression d'être «libérée» par cette mesure. Pour les femmes qui sont obligées de la revêtir, nos autorités doivent continuer d'informer ces personnes qu'en Suisse, elles ont des droits, que des structures existent pour les protéger et faire respecter leur intégrité, et qu'en aucune façon qui que ce soit peut leur imposer de s'habiller de telle ou telle manière contre leur volonté. Evidemment, je sais aussi qu'il y a la pression sociale, identitaire qui joue un rôle et les pousse peut-être à accepter. Je crois que sur ce point, une interdiction n'aura aucun effet, car elle sera vécue par ces personnes qui croient aux préceptes qui justifient le port de la burqa comme une atteinte à leur identité.

En interdisant la burqa, nous ne réglerons aucun problème. Mais nous enverrons un symbole fort au reste du monde, un symbole qui marquera l'histoire de notre pays. Oui, face à la menace terroriste, face à la radicalisation de certains individus qui se laissent endoctriner par des fanatiques qui prêchent la supériorité du néant sur la vie, l'histoire nous jugera par nos actes, et si nous cédons au danger en reniant nos valeurs, alors nous aurons perdu. Nous traversons une époque difficile, une époque où les idées sont en guerre, où la barbarie, à nouveau, tente de déstabiliser les nations qui consacrent la liberté aux individus de disposer d'eux-mêmes. Pour moi, la burqa n'est pas le problème, parce que nous ne réformerons pas de l'extérieur les valeurs et les préceptes de ces pays où se pratique l'islam de cette manière. C'est aux musulmans de trouver leur chemin et, s'ils en décident ainsi, de modifier leur interprétation qu'ils se font de leur livre sacré.

Nous, Européens, nous, Suisses, nous n'aurons jamais la capacité d'imposer nos vues à ces peuples. Nombreux sont ceux qui estiment qu'il y a aussi dans notre pays une guerre de civilisation. Je n'y crois pas. Du moins, la situation est bien différente des pays voisins. Je veux dire à l'interne, et je n'entends pas affirmer que nous ne courrons aucun risque face à la radicalisation et au terrorisme. Mais en Suisse, il y a encore une paix sociale qui aujourd'hui fait défaut à certains Etats qui nous entourent. Notre défi, c'est de combattre le terrorisme et les idéologies meurtrières sans nous renier. Nous devons continuer à garantir le socle de notre édifice social: la liberté des individus de disposer d'eux-mêmes dans la mesure où ils n'atteignent pas à l'intégrité d'autrui. Gardons la tête froide et attaquons-nous aux causes sans fouler aux pieds nos valeurs.

Céline Amaudruz et le terrorisme intellectuel

La conseillère nationale genevoise et vice-présidente de l’UDC Suisse Céline Amaudruz s’est fendue d’un texte particulièrement révoltant sur une plateforme d’extrême droite que je ne citerai pas. Intitulé «L’Islam psychiatrique, d’un amalgame à l’autre», l’article de l’élue genevoise dénonce l’attitude des autorités européennes qui selon elle cherchent à dédouaner systématiquement l’islam lorsque des attentats sont commis par des gens qui se réclament de cette religion. «Hélas pour les tenants de la ligne munichoise, les cas isolés devinrent si fréquents qu’il devint de moins en moins simple d’endormir le bon peuple en camouflant l’ennemi derrière de belles paroles», écrit Céline Amaudruz. Sans surprise, l’élue UDC cherche à opposer le «peuple» aux autorités et au pouvoir politique en place. L’entourloupe est connue. Elle n’en demeure pas moins fausse. En effet, ayant suivi les développements tout au long de la tragique nuit du 14 juillet à Nice, lorsqu’un individu «inconnu des services de renseignement» a tué plus de 80 personnes au moyen d’un poids lourd, il m’est déjà possible d’infirmer le postulat de départ de Céline Amaudruz. Lors de sa déclaration à la nation française vers 4h du matin, le président de la République François Hollande a immédiatement nommé l’ennemi, alors même qu’il n’y avait encore à ce moment-là aucune certitude sur les motivations du tueur (motivations qui seront confirmées plus de vingt-quatre heures après les faits tragiques). Durant cette déclaration, donc, le président socialiste n’a pas pris de gant et a martelé: «C’est toute la France qui est sous la menace du terrorisme islamiste». La journée du 15 juillet a été marquée par des affirmations similaires de la part du gouvernement, notamment en la personne de Manuel Valls. Pourtant, le profil de l’auteur de l’attentat demeurait, en tout cas publiquement, incertain.

Cette logique a été suivie par les autorités allemandes puisque l’Allemagne a également connu quelques jours après les événements funestes du 14 juillet son lot d’attentats. La police a systématiquement précisé qu’elle privilégiait la piste terroriste, sous-entendue au nom d’un islam radical et fanatique. Malheureusement, ces faits ont apparemment échappé à la vigilance de la conseillère nationale Céline Amaudruz. Sinon elle n’aurait jamais prétendu que les autorités veulent enfumer «le bon peuple». A moins que le faire croire fasse partie du climat politique qu’elle et son parti tentent d’instaurer en Suisse (avec un certain succès, il faut l’admettre). L’élue reproche ensuite dans son texte la propension qu’ont les autorités à parler d’actes commis par des déséquilibrés. Là encore, l’idée sournoise, clairement assumée, est de nommer l’ennemi sans chercher à comprendre les facteurs qui conduisent des individus à agir de la sorte. Oui, pour Céline Amaudruz, il ne s’agit pas de malades mentaux, mais simplement des djihadistes qui ne font qu’appliquer les préceptes de leur religion. En résumé, ce n’est pas un problème individuel qui pousse des hommes à se donner la mort en emportant le plus de victimes dans leur sillage, mais bel et bien la religion musulmane. Le raccourci est un peu gros et malhonnête.

Le profil de ces personnalités malades est effectivement assez bien décrit depuis que l’Europe est la cible toujours plus régulière d’attentats commis au nom d’un Islam vengeur et radical: ce sont bien souvent des délinquants de droit commun, ayant en général (mais pas toujours) des liens avec l’Islam sans pour autant l’avoir pratiqué par le passé, et s’étant radicalisé seul ou à travers le prêche d’acteurs extérieurs. Bien sûr, rien ne dédouanera jamais ces gens qui ont tué des dizaines de personnes au nom d’une idéologie destructrice. Toutefois, pour nommer l’ennemi, anticiper ses actions, il faut déconstruire son identité, tenter d’approcher au plus près de ce qu’il est, il faut donc comprendre les facteurs qui le poussent à agir ainsi. Comprendre, contrairement à ce que pense le premier ministre français Manuel Valls, ce n’est pas excuser. C’est simplement une manière d’identifier un ennemi qui est potentiellement partout et nulle part à la fois. Il ne s’agit pas d’une guerre traditionnelle, parce qu’il n’y a pas de lignes de front à proprement parler. Et l’ennemi peut entrer en Europe parmi les flux de réfugiés tout comme il peut déjà être sur le territoire où il commettra son acte morbide et meurtrier.

Si la nuance est de mise pour qui veut être le plus à propos sur ce sujet compliqué, Céline Amaudruz n’en fait pas grand cas, elle qui écrit: «Nous sommes ainsi passés du lien entre islam et terrorisme à islam et maladie psychiatrique. Sans l’avoir voulu, les promoteurs du moyen-âge ont mis le doigt sur un élément qui commençait à apparaître, à savoir le grand nombre de migrants nécessitant des soins spécialisés dans ce domaine». Comme si cela ne suffisait pas, elle rajoute: «Le phénomène est tel qu’en Suisse, le nombre de psychiatres est très largement insuffisant pour gérer l’arrivée de ces dizaines de millier de jeunes gens qui ne sont donc plus djihadistes mais mal portants du cerveau. (…) Du coup, les migrants ayant choisi de semer la désolation chez nous sont simplement des êtres traumatisés par les horreurs de la guerre, la fuite et l’accueil à tout le moins hostile de leur pays d’accueil». La conseillère nationale UDC n’hésite donc pas à sous-entendre que tous les requérants d’asile sont potentiellement des terroristes puisqu’une part importante de ces personnes fait l’objet d’un suivi psychiatrique. J’emploie le terme «requérants d’asile» à dessein. Ce terme me paraît en effet plus juste que «migrants», lequel englobe tout et son contraire et contribue à semer la confusion dans les esprits. A priori, lorsqu’une personne demande l’asile, il s’agit potentiellement d’un réfugié. Or, comme elle le fait plus loin dans son texte, Céline Amaudruz cherche à embrouiller ses lecteurs en affirmant: «Ce parcours standard fait de ces personnes des bombes en puissance que nous pourrions désamorcer en leur consacrant plus d’argent. Cette nouvelle explication ne tient pas mieux que les autres. En effet, nombre d’auteurs résidaient depuis longtemps voire étaient nés dans le pays où ils ont frappé. D’autres, trop nombreux, nous arrivent de pays qui ne sont pas en conflit, juste attirés par la richesse qui leur est généreusement distribuée». En somme, la Suisse accueille trop de personnes qui ne sont que des migrants, c’est-à-dire des personnes qui quittent leur pays sans impératif ni contrainte relevant des critères qui permettent de prétendre au statut de réfugié selon la Convention de Genève. Le ressort est connu: sous une prétendue volonté d’améliorer la sécurité du peuple, il s’agit de semer dans les esprits le trouble quant aux véritables motivations des êtres humains qui viennent trouver refuge en Europe.

Alors qu’un esprit humaniste partirait d’abord du principe que ces gens ont vécu l’horreur et méritent d’être traités dignement tant qu’aucune décision d’octroi du statut de réfugié ou de renvoi n’a été donnée, la logique de Céline Amaudruz et plus largement de l’UDC consiste à faire de tous les requérants d’asile de potentiels tricheurs, profiteurs du système social suisse, voire européen. Bien sûr, il ne faut pas cacher la vérité: il y en a aussi. Mais une décision de renvoi frappant un requérant ayant demandé l’asile en Suisse ne fait pas systématiquement de lui un migrant traditionnel cherchant simplement à améliorer sa situation économique. Les critères d’octroi se sont particulièrement durcis ces dernières décennies, et l’UDC, pour ce qui est de la Suisse, en est particulièrement responsable. En Europe, de nombreux pays adaptent l’application de la Convention de Genève comme cela les arrange afin de surfer sur une opinion publique plutôt défavorable à l’accueil des réfugiés dans un climat de montée des nationalismes européens. Bref, la tactique de Céline Amaudruz, qui apparaît noir sur blanc dans son texte, ne date pas d’hier. C’est un vieux discours qui continuera d’être récité tel un catéchisme pour tous ceux qui voient dans l’étranger un danger potentiel pour la nation.

Ces habituelles manœuvres pour semer la confusion dans les esprits semblent devenues normales. Il faut pourtant les combattre, si possible avec des faits, pour empêcher cette idéologie d’extrême droite de contaminer les esprits, tout comme il faut empêcher l’idéologie mortifère d’un islam vengeur de prospérer et de toucher toujours plus d’individus. En effet, le propre des idées fanatiques est de conduire à l’excès. A tel point que Céline Amaudruz affirme dans son pamphlet factuellement lacunaire ce sophisme brutal, violent, indécent: «Tous les musulmans ne sont pas terroristes mais tous les terroristes sont musulmans et s’en flattent». Cette phrase porte en elle les germes de la violence de l’idéologie de l’UDC. Le terrorisme islamiste tue effectivement plus que les autres formes de terrorisme en Europe. Mais tous ceux qui ont commis des attentats depuis le 11 septembre 2001 ne sont pas systématiquement musulmans, et s’ils le sont, n’agissent pas nécessairement au nom de l’Etat islamique. Bien au contraire. C’est le cas notamment de ce jeune germano-iranien né en Allemagne qui a tué près d’une dizaine de personnes à Munich le 22 juillet dernier et qui vouait un culte à Adolf Hitler et à un autre terroriste de masse, le Norvégien Anders Breivik, qui, triste souvenir, avait abattu 77 personnes le 22 juillet 2011. La presse évoquait même il y a encore une semaine que le tueur de Munich s’était récemment converti à la religion chrétienne (information qui n’a pas été confirmée ni infirmée à ma connaissance). Bref, le texte de Céline Amaudruz relève d’une certaine forme de terrorisme intellectuel visant à rendre ses concitoyens systématiquement méfiants à l’égard des musulmans. Et donc à l’égard de ceux qui semblent originaires des pays d’où proviennent en général les musulmans. Heureusement, il y a encore des personnes qui savent que l'islam est une religion qui peut être pratiquée, comme peut l'être le christianisme, sans nuire à personne. Ce n'est pas parce qu'il y a un courant extrémiste qui sème la mort en revendiquant être le bras armé du Coran qu'il faut mélanger tous ceux qui puisent leurs valeurs dans ce livre.

Turquie: Didier Burkhalter aussi mou qu’un loukoum

L'ambassadeur de Turquie en Suisse a mis vendredi en garde ses compatriotes qui résident sur le territoire helvétique: s'ils sont soupçonnés d'être des sympathisants de Fethullah Gülen, le principal opposant du président turc Recep Tayyip Erdoğan, ils feront l'objet de poursuites judiciaires. Pour l'heure, ni le Conseil fédéral, ni le ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter n'ont réagi à ces menaces qui touchent des individus vivant sur le sol suisse.

 

La situation en Turquie après le coup d'Etat avorté est délicate. Plus de 10'000 personnes (militaires, juges, magistrats, et potentiellement des enseignants et autres membres de la société civile) ont été arrêtées. En ajoutant les licenciements et les suspensions au sein de l'Etat, ce sont plus de 50'000 Turcs qui sont victimes de la purge entreprise par le président turc.

 

Les menaces de l'ambassade de Turquie en Suisse sont bien évidemment symboliques: si la justice turque veut poursuivre l'un de ses ressortissants vivant dans notre pays, elle devra effectuer une demande d'entraide judiciaire auprès de la Confédération et il est heureusement peu probable que celle-ci donne suite à des requêtes s'appuyant sur des motifs politiques.

 

Mais cela ne justifie pas pour autant le mutisme du Conseil fédéral, et moins encore celui de Didier Burkhalter. Si ces menaces ne sont que virtuelles, elles ne sont pas proférées au hasard: la Suisse compte une importante diaspora turque parmi ses habitants: plus de 100'000 membres. Les Turcs qui sont directement visés par ces déclarations se savent sans doute à l'abri de telles poursuites judiciaires en Suisse.

 

Qu'en est-il toutefois de leurs familles? La purge qui a actuellement lieu en Turquie est d'une ampleur inédite et s'avère des plus inquiétantes. Le président turc a déclaré l'état d'urgence, lequel a été renforcé par un décret permettant de détenir jusqu'à 30 jours (contre 4 jours auparavant) de potentiels opposants sans qu'ils ne fassent l'objet d'aucune charge. Evidemment, les conditions de détention demeurent inconnues. L'ambassade de Turquie en Suisse avait donc avant tout pour objectif de rappeler à ses ressortissants qu'ils ne sont à l'abri nulle part.

 

Il est dès lors totalement incompréhensible qu'aucune déclaration à ce jour n'ait été faite par le Conseil fédéral sur le sujet. Comment peut-on laisser un gouvernement étranger menacer pour des raisons purement politiques des personnes vivant sous la protection de la Confédération? La mollesse de Didier Burkhalter sur ce dossier semble se confirmer jour après jour. Il était moins timide lors de son année à la présidence de la Confédération et s'était fortement impliqué dans le dossier ukrainien.

 

Jusqu'ici, le Conseil fédéral s'est contenté de soutenir le gouvernement élu en Turquie tout en appelant à une réaction mesurée contre les putschistes. S'alignant ainsi sur l'Union européenne et les Etats-Unis, qui ont depuis condamné l'attitude de Recep Tayyip Erdoğan. Alors que le président turc tente de mettre la pression à ses compatriotes vivant en Suisse, le Conseil fédéral s'abstient de tout commentaire.

 

Il y a vraiment de quoi s'indigner. Ce qui se passe en Turquie se passe aux portes de l'Europe. Didier Burkhalter a-t-il avalé un loukoum de travers?

 

9 février: Schneider-Amman un peu trop optimiste

Dans Le Matin Dimanche, le président de la Confédération et ministre de l'Economie Johann Schneider-Ammann propose une «solution concrète» visant à appliquer l'initiative sur l'immigration de masse (9 février 2014). Une préférence nationale version locale et par branche économique. Et de résumer cette proposition par un exemple: s'il devait y avoir une importante immigration de chauffeurs de taxi au Tessin et qu'en parallèle, le taux de chômage dans ce secteur s'accroît, les autorités auront la capacité d'intervenir via une préférence indigène dans cette branche et dans cette région.

Cette proposition a le mérite d'être nouvelle et assez originale. Johann Schneider-Amman y croit. Pas moi. Cela demeure une entorse au principe de libre circulation des personnes, et si notre président se distingue en apportant une idée supplémentaire pour nourrir le débat, il n'en demeure pas moins que sa proposition est bancale. Comment diable les autorités peuvent-elles intervenir dans un secteur privé en obligeant les entreprises à engager des travailleurs locaux? Il va déjà falloir convaincre l'Union européenne, qui je pense n'acceptera pas cette alternative. Mais imaginons un instant qu'elle veuille bien trouver un compromis et donner à la Suisse la satisfaction d'un accord qui touche à la libre circulation des personnes sans la nier totalement (ce que demande pourtant l'article constitutionnel voté il y a plus de deux ans). Comment appliquer cette solution dans les faits? Johann Schneider-Amman devrait appeler le conseiller d'Etat genevois Mauro Poggia (adepte de la «préférence cantonale») et lui demander si de son côté les entreprises acceptent une intervention de l'Etat dans leurs affaires.

En outre, le président de la Confédération mentionne que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, lui a dit qu'en cas de Brexit, l'Union européenne n'aurait plus le temps de s'occuper d'une négociation avec la Suisse sur la libre circulation des personnes. Mais Johann Schneider-Amman est convaincu qu'il pourra obtenir, en ne relâchant pas la pression, une écoute avant que l'administration européenne ne soit en vacances. L'espoir fait vivre. Je crois que les responsables européens seront davantage occupés à réagir aux modalités de départ du Royaume-Uni et aux conséquences que cela aura dans les semaines à venir sur la stabilité politique et économique de l'Europe plutôt que de s'occuper de notre pays. C'est certes regrettable, mais en termes de priorité, la Suisse n'a pas beaucoup d'arguments pour faire plier Bruxelles.

Schneider-Amman affirme enfin qu'une ordonnance du Conseil fédéral ne serait édictée sur la question du 9 février qu'en cas d'extrême nécessité. Bien qu'en théorie, une solution doit être trouvée avant le 9 février 2017, d'après le texte constitutionnel. Je ne suis pas constitutionnaliste ni expert dans les limites du pouvoir exécutif du Conseil fédéral à travers les ordonnances. Mais je persiste à croire que le gouvernement devra passer par là avant de trouver une solution pour appliquer l'article constitutionnel. Je ne sais pas si cela est possible, mais s'il le peut, je vois bien le Conseil fédéral proroger d'un an le délai d'application dudit article. D'ici-là, l'Union européenne sera peut-être davantage en mesure de négocier avec la Suisse si la visibilité des conséquences du Brexit se fait plus claire.

Je ne crois pas que la sortie du Royaume-Uni donnera à la Suisse un poids supplémentaire dans sa capacité à obtenir un accord qui remette d'une façon ou d'une autre la libre circulation des personnes. Au contraire. Frappée dans son identité, l'Union européenne réagira sans doute à l'avenir en se montrant plus ferme encore sur ses principes fondamentaux. Enfin, tout ça pour dire que j'aimerais beaucoup être aussi optimiste que notre président. Mais franchement, je n'y arrive pas.

Un deuxième conseiller fédéral UDC? Bof.

Les couteaux s’aiguisent à dix jours des élections fédérales. En décembre, les membres de l’Assemblée fédérale auront la lourde tâche d’élire (ou de réélire) les sept conseillers fédéraux. La composition du Conseil national servira forcément d’argument pour légitimer un deuxième conseiller fédéral issu des rangs de l’UDC. Le Parti libéral-radical, ainsi que l’a rappelé son vice-président Christian Lüscher lors du Grand Débat sur la RTS, est prêt à soutenir un candidat UDC. Les autres partis auront plus de peine à admettre un tel scénario. Heureusement, d’ailleurs. Car la ligne de défense de Christian Lüscher est bien maigre. L’avocat et conseiller national genevois affirme qu’il s’agit simplement de respecter l’institution, en appliquant le principe de la «formule magique», cette coutume qui vise à permettre aux trois partis les mieux représentés de prétendre à deux sièges au Conseil fédéral, tandis que le quatrième s’en voit attribuer un. Cette entente sur la composition du gouvernement existe depuis 1959. Pour mémoire, le Conseil fédéral était composé, de 1848 à 1892, de sept radicaux. De 1892 à 1917, les radicaux possédaient toujours six sièges, le dernier étant détenu par un conservateur. La formule magique, qui relève aujourd’hui de la mystique, avait pour objectif de maintenir une représentation équitable des différents partis tout en conservant l’esprit collégial qui anime l’institution gouvernementale en Suisse (y compris dans les cantons et les communes).

Le conseiller national démocrate-chrétien fribourgeois Dominique de Buman (qui aurait fait un excellent sénateur) a très bien défendu lors du Grand Débat de la RTS la ligne qui permet de ne pas dérouler un tapis rouge à un deuxième conseiller fédéral UDC. L’attitude peu collégiale de Christoph Blocher, qui lui a d’ailleurs coûté son siège au gouvernement, est encore présente dans tous les esprits. Et Ueli Maurer n’a pas manqué de rappeler, avec plus ou moins de tact, qu’il s’agissait bien d’une (in)discipline de parti. L’UDC est une formation politique qui ne respecte intrinsèquement pas la collégialité. C’est bien d’ailleurs l’une des raisons expliquant sa faible représentation dans les exécutifs communaux et cantonaux malgré sa forte présence à l’Assemblée fédérale. Les Suisses aiment la stabilité de leurs institutions. Le dernier baromètre électoral – pour autant que l’on accorde une quelconque crédibilité aux sondages – le prouve puisque près de deux tiers des sondés ne veulent pas de modification de la composition actuelle du Conseil fédéral.

La campagne menée par l’UDC ne semble pas en adéquation avec les préoccupations actuelles du Conseil fédéral – élu pour gouverner et non surfer uniquement sur des thèmes d’actualité. L’UDC Manfred Bühler a d’ailleurs révélé le visage de son parti lors du Grand Débat: il a affirmé qu’en matière de transition énergétique, il était urgent d’attendre, puisque selon le baromètre électoral d’octobre, seuls 3% des sondés y voient une priorité politique. Une manière de dire qu’il ne faut s’occuper que de ce qui préoccupe le corps électoral. La Suisse possède une démocratie directe parmi les plus abouties au monde, c’est indéniable. Et le système institutionnel permet aux citoyennes et citoyens d’exprimer leurs préoccupations, tout en contournant (parfois) l’avis de l’Assemblée fédérale au moyen des votations populaires. Cela n’implique pas pour autant que le Conseil fédéral se contente de se préoccuper des sujets qui mobilisent l’opinion publique (immigration, réfugiés, criminalité). Gouverner, c’est aussi anticiper. L’UDC ne peut pas se contenter d’obliger le Conseil fédéral à réagir sans préparer l’avenir. La Suisse n’a pas seulement besoin de s’occuper de la criminalité étrangère ou du solde migratoire.

Certes, la représentation d’un membre du Parti bourgeois-démocrate n’est pas logique à première vue. Mais lorsque l’Assemblée fédérale désigne les conseillers fédéraux, elle fait pleinement usage de sa compétence, qui constitutionnellement ne l’oriente d’aucune façon sur une quelconque «formule magique». D’ailleurs, ce ne sont plus seulement cinq partis qui sont représentés sous la Coupole. Les écologistes n’ont jamais obtenu de siège au Conseil fédéral, même à leur zénith. Pourquoi? Parce qu’en vérité, la composition du gouvernement est éminemment politique. Christian Lüscher peut bien prétendre défendre l’institution gouvernementale (même lorsqu’il entonne les paroles de sa chanson insultante contre Eveline Widmer-Schlumpf?), il défend surtout les intérêts de son parti. Si les démocrates-chrétiens ne changent pas leur ligne d’ici le 9 décembre, l’Assemblée fédérale aura l’occasion historique de redéfinir le mode de désignation des conseillers fédéraux. Et qui sait, peut-être qu’à défaut de caresser l’UDC dans le sens du poil, on privilégiera la compétence et la capacité à gouverner collégialement plutôt que la froide arithmétique?

Qu’est-ce qui est vraiment indigne, M. Freysinger?

Pour le conseiller d’Etat et conseiller national UDC valaisan Oskar Freysinger, la publication et l’utilisation des photos du petit Aylan Kurdi – retrouvé mort sur une plage turque –  est «indigne». C’est ce qu’il a déclaré à la RTS dans l’émission Face aux partis. Selon l’élu, l’attitude des médias dans le traitement de ces images est un scandale. C’est ainsi que celui dont le fonds de commerce consiste à manipuler les faits s’érige en redresseur de torts. Les journalistes sont souvent utilisés comme les ennemis de la vérité dans la rhétorique du Valaisan. A l’en croire, ils cachent la réalité et répondent aux ordres d’une caste mondialiste qui veut déréguler le contrôle des flux migratoires. S’il ne le dit jamais aussi clairement – encore que… –, le ministre est un habitué des sous-entendus.

C’est donc ce singulier personnage qui donne des leçons de morale en matière de récupération politique. Ce même homme ne s’était pourtant pas gardé de reprendre à bon compte les attentats perpétrés en France en janvier, dénonçant la «barbarie importée». C’est aussi lui, à travers le département dont il a la charge, qui affirmait en juin que 685 réfugiés avaient été refoulés en Italie en l’espace de deux jours. Allant jusqu’à évoquer 496 réfugiés découverts dans un train lors d’un seul contrôle! Des chiffres farfelus rectifiés trois jours plus tard, le gouvernement précisant qu’il s’agissait d’un recensement s’étalant de mai à juin. Plus récemment, c’est lui aussi qui publiait sur son blog, en réaction à la publication des photos d’Aylan Kurdi, un article présenté ainsi: «Qu’a fait l’Union européenne depuis cette annonce d’avril 2015? (Concernant une opération censé casser l’activité des passeurs, ndr.) Rien!!! Ils sont directement responsables de la mort de milliers de personnes, dont des enfants. Ceci est intolérable». Il n’y a sans doute dans les exemples qui précèdent aucune forme de récupération politique, ni une once de mauvaise foi, voire de manipulation des faits. Ce serait lui faire un vilain procès d’intention que de le penser.

Ce n’est d’ailleurs pas non plus de la récupération politique lorsqu’un membre de son parti se prétendant journaliste, du côté de Genève, publie une «interview» vidéo d’un requérant d’asile tenant des propos surprenants. Lui ne fait que montrer la vérité que les médias traditionnels, «dominants» selon les termes de ces gens, s’acharnent à cacher ou à édulcorer. Et quand l’UDC zurichois Christoph Mörgeli publie sur son profil Facebook une photo datant de 1991 sur laquelle on peut apercevoir des milliers de migrants entassés comme des animaux avec comme mention «La main d’œuvre qualifiée arrive», ce n’est là qu’une simple mise en garde face à la réalité. Il ne faut pas non plus voir de la désinformation dans le fait que le conseiller national genevois UDC Yves Nidegger relaie sur son profil Facebook une vidéo censée nous «ouvrir les yeux» sur l’immigration. Laquelle vidéo, publiée sur le site d’un candidat à la Maison-Blanche, membre d’un sympathique parti prônant la suprématie de la race blanche, a été manipulée. Bref, à aucun moment Oskar Freysinger ni aucun de ses collègues de l’UDC n’ont pratiqué la récupération politique. Jamais. Eux se battent pour qu’éclate au grand jour la vérité, quand tant d’autres luttent pour la maintenir dans l’ombre. Ah, ces parangons de justice!

Trêve d’ironie. Ces sujets sont bien trop graves pour ne serait-ce que prêter à sourire. Non, M. Freysinger, vous n’avez pas le droit de donner des leçons de bonne conduite en politique. Vos récupérations, ainsi que celles de vos collègues, sont plus qu’indignes. Elles sont répugnantes et choquantes. Vous faites d'un problème humanitaire majeur qui concerne directement des centaines de milliers de vies humaines votre cheval de bataille et vous n’hésitez pas à vous accommoder de faits biaisés pour illustrer vos théories politiques. C’est bien cela qui est scandaleux, et non la publication de photos qui traduisent la froide réalité de ces mouvements humains. «Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», disait Albert Camus. N’en rajoutez pas davantage.