Le Territoire idéologique de Jean Castex

Cet article pourrait commencer par une boutade : à l’exception, de surcroît toute provisoire de quelques astronautes en mission dans l’espace et de quelques marins naviguant sur les océans, tout le monde vit sur un territoire. Lié par définition à un espace terrestre délimité, celui-ci revêt plusieurs dimensions politiques qui renvoient le plus souvent à la notion de souveraineté. Le terme s’applique aussi aux « territoires libérés » lors de conflits armés ou a contrario aux « territoires occupés », à l’exemple de ceux de la Palestine par les forces israéliennes.

Très souvent employé en France, ce mot se retrouve dans la dénomination des départements, l’un d’entre eux ayant pour nom « le Territoire de Belfort ». De même, « l’outre-mer » englobe douze territoires français, alors que la DATAR, à savoir « la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale », a très longtemps été le fer de lance de la politique de développement français.

Remis au goût du jour par le nouveau Premier ministre français Jean Castex, c’est dans ces mêmes « territoires » que doit se dessiner « le nouveau chemin » préconisé par le Président Emmanuel Macron. L’intention paraît louable, d’autant qu’elle s’adresse aux « délaissés », aux « invisibles » et autres « gilets jaunes » de la République. Pourtant nul ne les connaît au juste, d’autant que leurs origines culturelles et géographiques ainsi que leurs revendications sociales et partisanes diffèrent selon l’endroit où elles s’expriment, voire se contredisent. Bien malin qui peut ou qui pourra affirmer être plus délaissé dans un mas provençal que dans une banlieue insalubre de la région parisienne !

Le terme de « territoires » est flou. Pire encore, il l’est volontairement. Il se réfère à la fois à « la France profonde » de Valéry Giscard d’Estaing, à celle « d’en bas » de Jean-Pierre Raffarin, mais aussi au « localisme » de Marine le Pen. Concept privilégié de la droite française, son évocation renforce l’idéologie de la proximité, dont le but essentiel est de faire croire que ce qui est proche est bien. Pourtant, les mécanismes de décision demeurent peu ou prou les mêmes, car ils répondent toujours à une logique de déconcentration et non de décentralisation de l’État français. Bref, Paris assure ses arrières et veille toujours sur la province !

En soulignant lors de son discours de politique générale du 15 juillet dernier, l’importance du « couple maire – préfet de département [et le besoin] …de rendre rapidement plus cohérente et efficace l’organisation territoriale de l’Etat, en particulier au niveau du département », Jean Castex s’inscrit parfaitement dans un schéma bonapartiste et centralisateur. Ainsi, il ne soutient les initiatives locales ou a fortiori départementales qu’à la condition expresse qu’elles restent plus ou moins sous le contrôle du pouvoir central.

Contrairement à ce que le nouveau Premier ministre français pourrait faire croire, sa politique des territoires ne constitue pas une avancée démocratique. Elle n’est qu’un faux-semblant pour accroître les prérogatives d’un système d’une parfaite et hypocrite verticalité qui glorifie les élus locaux, sans leur attribuer de réelles et nouvelles compétences. En toute logique, le regroupement des près de 36 500 communes françaises est renvoyée aux calendes grecques, le gouvernement de Jean Castex n’ayant aucun intérêt politique à se séparer du soutien des dizaines milliers de maires qui lui garantissent une inestimable assise électorale.

Voulant préparer la France de demain, le nouveau Premier ministre renoue avec celle d’hier. Il retombe dans les travers d’une image conservatrice d’un pays qui n’a pas l’audace de se séparer de ses vieilles lubies centralistes. Malgré la réduction du nombre des régions instaurée sous François Hollande, la République française n’a pas poursuivi le « nouveau chemin » de la décentralisation que le gouvernement Mauroy avait esquissé il y a près de quarante ans. Plus que jamais prisonnier de sa logique de déconcentration, bras armé de la centralisation parisienne, le gouvernement français craint le renouveau. Il se retranche alors dans les territoires au lieu de leur permettre de se doter de nouveaux instruments qu’il n’a aucune envie de leur accorder.

La France ne sera jamais fédérale. Elle ne veut pas le devenir et ne le deviendra pas. Mais, la France a besoin de clarté dont elle ne cesse de se priver. Composé d’un millefeuille de plus en plus opaque, son système politico-administratif est trop compliqué. Plus que jamais, elle devrait se séparer d’un échelon qui n’a plus aucune raison objective d’exister : le département. Celui-là même que Jean Castex, victime de son propre schéma idéologique, veut dorénavant promouvoir à tout prix !

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

6 réponses à “Le Territoire idéologique de Jean Castex

  1. Juste une mise au point concernant les « territoires occupés ». Relisez les accords Sycks-Picot concernant le partage du Moyen-Orient et le territoire attribué pour une renaissance d’un état juif. Vous y trouverez de quoi relativiser votre propos. Les colons ne sont pas ceux que l’on pense.

    1. Cher Monsieur,
      Là n’est pas le sujet de mon article. Toutefois, je prends en compte votre remarque, bien que personnellement je me réfère à la résolution 247 des Nations unies.
      Avec mes salutations les meilleures.
      Gilbert Casasus

  2. Le français est schizophrène :il veut tout changer sans rien changer ( supprimer le département , vous n’y pensez pas ) , il veut que les élus locaux aient des pouvoirs , des compétences mais il est incapable d’exiger de l’éthique , de la transparence , de la modération à leurs niveaux . Deux exemples :1) la masse salariale que les maires , élus départementaux sont incapables de maitriser . Ainsi , Paris a une masse salariale et un nombre d’employés phénoménaux et …. Hidalgo vient d’être réélue . A vous dégoutter , malgré tous les rappels de la Cour des Comptes . 2), le nb de jours de RTT (les fameux RTT ) : 22 jours pour les employés du département alors que dans une grande entreprise , on tourne à 12 jours en moyenne et dans une PME , à quasiment rien . Eh oui , trop souvent , élus locaux et syndicats font de la cogestion qui tourne en fait au clientélisme . Et on parle d’égalité à tout bout de champ . Macron, Castex font ce qu’ils peuvent mais ils ont devant eux un peuple inculte économiquement , arrogant , immature , irresponsable ( irresponsabilité qui éclate au grand jour avec les gestes barrières non respectés) . Macron , Castex , Philippe ne sont pas à blâmer , c’est notre peuple ( oui , je suis français ) qui l’est .

    1. Cher Monsieur,
      Votre avis mérite d’être pris en compte. Je ne partage toutefois pas votre analyse. C’est un peu facile de toujours s’en prendre à l’administration, d’autant que c’est à elle que l’on fait toujours appel en temps de crise. Et si la ville Paris était si mal gérée que vous le dites, Anne Hidalgo n’aurait pas eu un si bon score…, au grand dam de Rachida Dati!
      GC

  3. Oui, c’est un problème de fond: il faut laisser davantage d’initiative au local et veiller bien sûr à une juste répartition des richesses nationales entre les territoires. Problème difficile, et je doute qu’un énarque puisse s’y attaquer avec l’énergie nécessaire. Notre premier ministre est un élu local cependant et qui est fier d’avoir gardé son accent, attendons un peu. Mais le centre (Paris) étouffe le pays à tous les points de vue, c’est vrai. N’est-ce pas un peu pareil en Grande-Bretagne, en Russie, etc.? Ce n’est pas une raison pour ne rien faire, au contraire.

    1. Cher Monsieur,
      En effet, ce problème est loin d’être réglé! Les Français veulent plus de décentralisation, mais dès qu’ils l’obtiennent, ils en appellent à Paris. C’est une question de responsabilité citoyenne.
      GC

Les commentaires sont clos.