Le retour gagnant du franco-allemand

D’ores et déjà, la date du lundi 18 mai 2020 est entrée dans l’histoire du franco-allemand. À l’heure où la relation entre ces deux pays semblait battre de l’aile, les fossoyeurs du tandem Paris-Berlin en sont pour leurs frais. Angela Merkel et Emmanuel Macron, plus que sensibles au danger qui pèse sur l’Union européenne, ont apporté le plus cinglant des démentis à celles et ceux qui auraient tant aimé qu’elle disparaisse. À prendre ou à laisser, leur plan sur l’octroi de plus de 500 milliards d’euros pour soutenir économiquement les régions les plus touchées par la crise sanitaire et pour relancer l’économie européenne est, ni plus, ni moins, un événement historique de la construction européenne.
Si Emmanuel Macron peut se féliciter d’avoir obtenu une incontestable victoire à laquelle il ne croyait plus, c’est à Angela Merkel que revient le mérite d’avoir renoncé à son rigorisme financier, si souvent décrié par plusieurs États de l’UE. Pour avoir accepté la mutualisation de la dette, la fin, du moins provisoire, de la règle de l’équilibre des comptes ainsi que l’accroissement substantiel du budget communautaire, elle a rompu en un tournemain avec la légendaire orthodoxie allemande. Placée devant un choix cornélien après l’arrêt de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, sa décision au profit de l’Europe est celle d’un point de non-retour. Conscients ou non de la portée politique de leur verdict du 5 mai dernier, les juges fédéraux ont, qu’ils l’aient voulu ou non, précipité la fin de la traditionnelle doxa allemande.
Angela Merkel n’est pas femme à lâcher les rênes du pouvoir avant le terme de la législature prévu à l’automne 2021. Croire qu’elle l’aurait fait, serait faire preuve d’une grande naïveté politique. Maîtresse d’elle-même, elle a agi en ce qu’elle est, à savoir en femme d’État. Désirant le rester jusqu’au bout de son mandat, elle a à cœur de réussir le dernier objectif majeur de ses années de chancelière. À la tête du pays qui assumera dès le 1er juillet prochain la présidence de l’Union européenne, elle sera à la commande d’une Europe qui aura besoin de son expérience, de sa clairvoyance et de son sens du compromis.
Ne voulant pas réitérer quelques erreurs commises naguère par d’autres présidents ou chefs d’État, à tour de rôle aux commandes de l’UE durant six mois, elle tient au succès de sa présidence européenne. Tout échec lui serait immédiatement imputé et mis au compte d’une rigidité dont elle a été maintes fois accusée lors de la crise grecque ou à l’époque de celle de l’euro. Angela Merkel, intraitable à bien des égards, a désormais compris qu’elle doit se montrer plus flexible. Car, curieux retournement de l’histoire, la force de l’Allemagne ne se mesure plus à son refus d’aider les autres, mais au fait de les soutenir. Par conséquent, incontestée depuis plusieurs années, la domination allemande en Europe s’exprime aujourd’hui par une attitude contraire à celle que Berlin avait eue pour habitude de trop adopter par le passé. Ainsi, le changement de position de la chancelière traduit, ni plus ni moins, l’affirmation de sa puissance et de celle de son pays.
Il n’y aurait rien de plus dramatique pour l’Allemagne que de rater le rendez-vous que l’Union européenne lui donne du 1er juillet au 31 décembre 2020. Pour reprendre les mots de l’ancien ambassadeur de France à Bonn Jacques Morizet, décédé il y a moins d’un mois à l’âge plus que respectable de 99 ans, les Allemands tiennent à témoigner leur « esprit de vertu » à l’adresse de leurs partenaires étrangers, européens et notamment français. Ils veulent être aimés et savent que l’amour et le respect, qui leur sont accordés, constituent la meilleure garantie pour leur propre succès. En trouvant, au prix de nombreuses concessions encore impensables il y a quelques semaines, un compromis avec son homologue français, Angela Merkel vient non d’affaiblir, mais d’accroître sa position en Europe. Quoiqu’ayant beaucoup cédé à Emmanuel Macron, vainqueur indéniable de l’accord du 18 mai dernier, elle a aussi réussi à préserver quelques-unes de ses idées qui lui sont chères. Insistant par exemple sur l’octroi des aides aux régions les plus défavorisées dans le respect des traités en vigueur, elle a repoussé leur renégociation à une date ultérieure et beaucoup plus lointaine que ne le désireraient d’autres États membres, à l’exemple de la France.
Celle-ci, venant d’inscrire un grand succès au palmarès de son agenda européen, ne peut que se réjouir de la tournure des événements. Pourtant, elle se sentira peut-être obligée de rendre la monnaie de sa pièce à Berlin, se montrant par exemple plus ouverte à l’adhésion de l’Albanie ou de la Macédoine du Nord à l’UE. Pour l’instant, il ne s’agit là que d’hypothétiques scénarios qui, accompagnés de bien d’autres, démontrent une nouvelle fois que, pour paraphraser Winston Churchill, l’Europe de Paris et de Berlin est la pire des Europe, à l’exclusion de toutes les autres.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

4 réponses à “Le retour gagnant du franco-allemand

  1. bonjour; je m’amuse à rêver d’un président de la république française enclin à décider de donner de l’aide au bénéfice de ceux “qui n’ont rien”; par ailleurs les Grecs doivent regretter de ne pas avoir bénéficié il fût un temps de cette mansuétude germaine; ceci dit je reste sans compréhension, qu’y a t’il derrière ce que les médias nous content ?

  2. Point de vue partagé : analyse éco et géo politique parfaite. Sans doute moins optimiste cependant les forces en jeu vont cette fois ci dans le bon sens ( y compris d’un point de vue “structuraliste” même s’il est passé de mode provisoirement) et le fait pour la chancelière de ne pas avoir à se préoccuper de sa ré-élection peut lui permettre tout en se souciant de sa postérité, de donner une issue par le haut et sociale à l’UE et à la crise qui arrive.

  3. Aux dernières nouvelles il est loin d’être certain que cette décision recueillera l’unanimité des membres de l’UE, laquelle est nécessaire pour qu’elle soit appliquée.

    Le “virtue signaling” ne suffit pas.

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