Erdoğan: le cynisme politique puissance dix

C’est une véritable épreuve de force qui s’est engagée entre la Turquie et l’Union européenne. Si rien ne change, tout laisse supposer que c’est Ankara qui en sortira vainqueur. Recep Tayyip Erdoğan se joue parfaitement des faiblesses de l’UE et profite d’une posture internationale qu’il s’est forgée depuis son accession au pouvoir en 2003.

À cette époque, et notamment durant la campagne électorale qui a précédé les référendums français et hollandais de mai et juin 2005 sur le traité établissant une constitution pour l’Europe, l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne était sur toutes les lèvres. Le débat faisait rage et s’est soldé par le refus de faire accéder les Turcs à l’UE. D’un commun accord, Merkel et Sarkozy avaient fermé définitivement la porte à Ankara en 2007, soutenus alors par une majorité d’Européens qui ne voulaient pas qu’un pays musulman fasse partie de leur club.

Faisant fi du principe de laïcité qu’ils ont insidieusement ignoré, ils ont ainsi fait le lit de Recep Tayyip Erdoğan. Non seulement celui-ci se posa en victime, mais il se permit, en toute impunité, de mettre en œuvre sa politique d’islamisation de la société turque. Par conséquent, n’étant plus à une contradiction près, l’Union européenne a indirectement renforcé les forces musulmanes en Turquie, tout en prétextant leur barrer la route par crainte d’être submergée par une vague islamiste sur son propre territoire.

Alors que les forces démocratiques et laïques turques souhaitaient – et souhaitent toujours – l’adhésion de leur pays à l’UE, celle-ci faisait la sourde oreille et s’est fourvoyée dans une confrontation permanente avec un régime sur lequel elle n’a plus aucune emprise. N’ayant pas su reconnaître à temps ses amis et ayant tourné le dos aux Turcs véritablement européens, elle est tombée dans un piège dont elle n’est toujours pas prête à sortir.

Par simple calcul politique ou par nombrilisme communautaire, l’Union européenne a succombé à cette maladie de l’immédiateté contre laquelle elle n’a pas encore trouvé le moindre remède. Agissant au jour le jour, sa politique étrangère ne repose sur aucune pensée à long terme et se conforme dans l’urgence à des schémas qui n’ont de stratégiques que le nom. Elle laisse alors l’initiative à des interlocuteurs et autres acteurs qui ne manquent pas de la mettre devant le fait accompli. Recep Tayyip Erdoğan l’a parfaitement compris, alors que l’Union européenne ne s’en est même pas rendu compte.

L’afflux de réfugiés à la frontière entre la Turquie et la Grèce n’est pas le fruit du hasard. C’est un scénario mûrement réfléchi par un homme politique qui vient de subir un échec militaire en Syrie et veut en faire payer le prix aux Européens. C’est du cynisme puissance dix, auquel l’Union européenne n’a pas le moindre intérêt de répondre par un sentiment de compassion que le président turc est en train de faire naître chez nombre d’Européens. Si l’idée de sauver la vie des enfants et d’aider des personnes en situation de précarité absolue est louable, celle d’octroyer des millions d’euros à Ankara ne l’est pas. Le temps est venu pour l’UE de changer sa politique turque, de mettre Recep Tayyip Erdoğan devant ses propres responsabilités et de le laisser gérer tout seul la crise humanitaire qu’il a lui-même suscitée. Là aussi, il ne s’agit pas de se tromper d’adversaire : ce n’est pas l’Europe, mais les gouvernants en poste à Ankara qui sont coupables.

Comble de l’absurdité politique, ces derniers bénéficient néanmoins du soutien massif des Turcs établis dans les pays membres de l’UE – mais pas en Suisse -. Près de 65% de ceux résidant en Allemagne ont par exemple voté pour Recep Tayyip Erdoğan lors du scrutin présidentiel de 2018, soit un score nettement supérieur (52,60%) à celui qu’il a globalement obtenu de la part de ses autres concitoyens. Aux antipodes d’un procès en xénophobie que le régime d’Ankara ne manquera pas de lui assigner, l’Union européenne ne doit pas se laisser faire. Plus que jamais, sa principale force réside dans la défense d’un système de valeurs démocratiques qui ne ressemble en rien à celui que l’AKP a instauré depuis plus de quinze ans en Turquie. À l’Europe désormais d’avoir le courage d’assumer ses décisions, de ne plus faire preuve de mansuétude envers les suppôts d’une politique qui, qu’on le veuille ou non, a rompu avec la tradition d’une Turquie moderne et laïque. Parce que se voulant être un modèle de démocratie au monde, l’UE n’a donc d’autre choix que de soutenir les démocrates turcs, sans lesquels une adhésion de leur État à l’espace communautaire n’est pas envisageable à moyen ou à long terme. Plus que jamais, il faut alors rattraper, pas à pas, le temps perdu depuis l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan.

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

4 réponses à “Erdoğan: le cynisme politique puissance dix

  1. bonjour; qu’Erdogan ne soit pas une image pieuse ne suscite en aucune manière la jalousie d’un macron; confert les conséquences des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite, utilisées au Yémen ! quant à l’UE elle n’existe pas vraiment; ses palais bruxellois ou strasbourgeois sont bien sûr décorés d’une foule de drapeaux flottants au vent; quant au reste qu’attendre d’une Ursula von der Layen (?) qui fait bien la paire avec Christine Lagarde à la BCE sinon un ultra-libéralisme à tout crin ! convaincre les démocrates turcs de l’adhésion à l’UE est anticiper la démocratisation de cette dernière; vous êtes dans une situation identique; voir l’article de blog de François Schaller d’aujourd’hui même dans le Temps: https://blogs.letemps.ch/francois-schaller/2020/03/10/voie-bilaterale-les-suisses-nauront-jamais-la-paix/

  2. Vous avez tout à fait raison, mais chacun voit bien que l’Union Européenne est totalement impuissante à se faire respecter par Recep Tayyip Erdogan. Par conséquent c’est clair maintenant, même à regret, nous n’avons plus d’autre choix que d’accepter l’initiative de limitation le 17 mai.

    Il est bien évident que c’est la seule possibilité pour la Suisse, alors que l’UE est une passoire soumise pieds et poings liés aux chantages d’Ankara. Nous devons donc avoir la capacité de réguler nous-même l’immigration.

  3. Aucun européen ne veut d’un pays musulman en Europe, d’autant plus que sa démographie en ferait rapidement le plus important pays d’Europe. Personne en Europe de l’Est ne veut le retour du maître ottoman. Personne en Europe ne nie que c’est bien triste pour les laïcards turcs, mais à eux de convaincre leurs compatriotes que la Turquie doit abandonner sa théocratie, rejetée par la force par Atatürk en 1923 mais on ne change pas si facilement les moeurs d’un grand pays. EN tout cas pas en 100 ans… Les turcs n’ont jamais été européen, nous pouvons avoir des relations de bon voisinage et de commerce avec eux, mais pour quelle raison diable faudrait-il que nous leur imposions notre système juridique basé sur des principes judéo-chrétiens, n’en déplaise aux franc-maçons français, notre vision du monde, que les européens paient des impôts pour l’envahisseur turc ? Cela n’a aucun sens et en tant qu’européen je ne veux pas d’une frontière entre l’UE et l’Irak ou la Syrie. Définir où s’arrête l’Europe, c’est notre devoir. L’idée que les frontières doivent tomber est l’idée mortifère des élites européennes que les peuples, qui n’ont pour bagage que leur culture, n’abandonneront jamais.

  4. Merci pour votre exposé, Monsieur.
    Pourrait-on s’étonner qu’il ne suscite aucun commentaire jusqu’ ici (le 15.03) ?
    “Qui ne dit mot consent” dit le proverbe.
    Erdogan, c’est bien davantage que le cynisme, c’est l’apocalypse.

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