L’avenir incertain de la politique allemande

En choisissant le duo de gauche Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans à la tête de leur parti, la majorité des adhérents du SPD font peser une lourde hypothèque sur l’avenir, voire sur la fin précipitée, de la grande coalition qui gouverne l’Allemagne depuis le mois de mars 2018. En chute libre dans les sondages, mais aussi lors des dernières élections régionales, les sociaux-démocrates n’ont peut-être pour seul choix de rompre une alliance dont ils ne tirent plus aucun profit. Ayant l’impression d’avoir accompli leur devoir depuis près de deux ans, ils tirent le signal d’alarme, persuadés qu’ils n’ont plus rien à attendre d’une chancelière qui, quoiqu’il arrive, quittera au plus tard la scène politique en septembre 2021. Sachant qu’elle ne sera pas remplacée par l’un ou l’une des leurs, ils laissent le soin à d’autres partis de diriger leur pays.

Bien malin alors qui peut déjà deviner le nom du prochain chancelier ou de la prochaine chancelière. La favorite reste Annegret Kramp-Karrenbauer, la cheffe de la CDU, d’autant qu’elle vient de remporter le dernier congrès de son parti fin novembre. Néanmoins, elle est loin de faire l’unanimité, car toujours contestée tant à l’interne qu’à l’externe. Son rival Friedrich Merz, réputé pour sa maîtrise des dossiers économiques et financiers, mais plus à droite qu’elle, n’a pas dit son dernier mot. Venu de sa Bavière natale, le chef de la CSU, Markus Söder, pourrait aussi arbitrer en sa faveur le duel fratricide que se livrent les deux premiers nommés. En cas d’échec de la CDU/CSU reléguée au second plan derrière les Verts, le succès d’un écologiste n’est pas à exclure. Même si cette éventualité est peu probable à l’heure actuelle, leurs deux leaders, Robert Habeck – l’intellectuel du Nord – ou la jeune Annalena Baerbock – née à l’Ouest mais députée de l’Est – ont leur chance.

Autre question en suspens, celle de la future composition du gouvernement après les élections de 2021. Si le scénario d’une alliance entre Verts et chrétiens-démocrates semble la plus probable, rien ne laisse supposer qu’ils puissent bénéficier à eux deux d’une solide majorité au Bundestag. Habituée à des compromis entre la gauche et la droite, la République fédérale a toujours réussi à former des coalitions qui n’ont jamais mis en péril ses propres équilibres démocratiques. Maîtrisant à la perfection sa dialectique entre la stabilité et la flexibilité, elle se prévaut d’une interchangeabilité des partis qui n’a que peu d’équivalent dans d’autres États européens. Ainsi, il faut remonter à Adenauer pour voir pareil phénomène : de 1957 à 1961, il a été l’unique chancelier qui a obtenu une majorité de sièges au Bundestag.

De fait, les Allemands détestent les gouvernements monocolores. Ils ne leur accordent aucune confiance, voire aucune légitimité. Ils préfèrent de loin les alliances de deux ou trois formations, considérant que les plus petites d’entre elles compensent l’appétit de pouvoir des partis dominants. En septante ans d’existence, la RFA n’a de fait connu que très peu de crises gouvernementales. Son système a toujours « très bien marché » et semble toujours être en parfait état de fonctionnement. Mais les apparences sont de plus en plus trompeuses, tant ce qui prévalait jusqu’à aujourd’hui risque de ne plus prévaloir demain.

Certes encore peu exposée aux mouvements des plaques tectoniques politiques qui ébranlent d’autres pays européens, l’Allemagne est désormais confrontée à de nombreux défis institutionnels auxquels elle s’est non seulement insuffisamment préparée, mais dont elle a aussi sous-estimé l’ampleur. Confiante dans les équilibres qu’elle a toujours trouvés entre le centre-droit et le centre-gauche, elle n’a prêté qu’une attention furtive à l’émergence des extrêmes, dont elle confond de surcroît leur provenance historique et idéologique.

Dorénavant marquée par une forte érosion des chrétiens- et sociaux-démocrates, la RFA enregistre un affaiblissement de son (faux) bipartisme – il fallait toujours compter avec les libéraux du FDP entre la CDU/CSU et le SPD -. Alors que du temps d’Helmut Kohl, ceux-ci récoltaient encore 87% des suffrages en 1983, ils ont perdu 30% des voix en l’espace de près de trente-cinq ans. Cette tendance risque aussi de s’accentuer. Ainsi, n’ayant même pas franchi la barre des 45% lors des dernières européennes, tous les sondages leur prédisent à l’heure actuelle de lourdes pertes en 2021 où, selon les derniers chiffres, ils rassembleraient à peine 40% des électeurs allemands.

Historiquement, l’Allemagne a toujours éprouvé de nombreuses difficultés à intégrer de nouvelles formations venues perturber l’alternance démocratique entre la CDU/CSU et le SPD. Ce fut d’abord le cas avec les Verts qui, entrés en 1983 au Bundestag, furent traités, comme le relevait le magazine Spiegel de l’époque, de « nazis, de communistes, de terroristes, voire de mafiosi ». Maintenant courtisés par la droite parlementaire, ils pourraient gouverner le pays au sein d’une coalition écolo-centriste en 2021 ! Puis, ce fut au tour de la gauche post-communiste du PDS et de la Linke. Condamnée à raison pour son passé est-allemand, elle a été bafouée à tort pour son rôle au sein d’une Allemagne unifiée. Refusant sa démocratisation, la société (ouest)-allemande n’a pas reconnu son rôle de réceptacle protestataire qu’elle a offert à une gauche en déshérence idéologique et identitaire. Enfin, en ne s’attaquant qu’au passif de la RDA, l’Allemagne d’aujourd’hui a trop longtemps sous-estimé le danger d’une extrême droite qui, avec l’entrée de l’AFD au Bundestag en 2017, constitue ni plus ni moins le principal parti d’opposition au gouvernement d’Angela Merkel. Se rendant compte désormais de son erreur stratégique, la République de Berlin est placée devant un dilemme pour lequel elle n’a pas esquissé la moindre réponse. Trouvant de plus en plus difficilement des majorités dans les Länder et, aussi selon toute vraisemblance au Bundestag d’ici deux ans, la République fédérale fait naître de nouvelles incertitudes allemandes. Refusant la seule solution qui s’offre à elle, elle risque alors de vivre des lendemains qui déchantent. Pour éviter d’interminables tractations pour former une nouvelle coalition, elle n’aurait d’autre choix que de recourir à l’introduction d’une dose de système majoritaire. Mais n’en voulant à aucun prix, elle s’expose alors à des scénarios qui rappelleraient les cas belges ou italiens.

À deux ans de son départ, la fin de Merkel ressemble à s’y méprendre à celle d’Helmut Kohl. Elle ne tentera plus rien, car elle n’est plus en mesure de le faire. La présidence allemande de l’Union européenne du second semestre 2020 ne se présente pas sous les meilleurs auspices, tant l’immobilisme de la politique allemande se fait ressentir à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. Suspendue à la décision des sociaux-démocrates de quitter la grande coalition et en bisbille avec Emmanuel Macron pour ne pas avoir voulu réformer le volet institutionnel de l’UE, la chancelière fait preuve d’une passivité que l’on ne lui connaissait guère. Satisfaite d’avoir accompli ce qu’elle voulait accomplir, nullement intéressée à remettre en cause ce qu’elle a elle-même bâti, elle ne voit aucun intérêt à redevenir la femme des réformes qu’elle fut au début de son mandat. Elle laissera la RFA dans un bon état, mais dans un état plus fragile que ne le croient ses compatriotes et ses principaux voisins. C’est là tout le défi que son successeur devra relever, c’est là aussi toute la difficulté à laquelle elle expose non seulement les citoyens allemands, mais aussi ses partenaires européens.

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

2 réponses à “L’avenir incertain de la politique allemande

  1. Et pourquoi pas une coalition de droite : CDU/CSU et AfD ? Eventuellement avec l’appoint du FDP si nécessaire. L’AfD n’est absolument pas dangereuse. Il faut la “einbinden” au plus vite. Si on ne le fait pas, c’est pour le coup que les gens dangereux deviendront la seule alternative.

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