Le signal d’alarme est-allemand

Les élections régionales au Brandebourg et en Saxe ne se présentaient pas sous les meilleurs augures. Pourtant, leur résultat aurait pu être bien pire que celui enregistré le 1er septembre 2019. Non qu’il faille s’en féliciter, mais se garder de toute exagération qui ferait de ce que l’on appelait, il y a peu, « les nouveaux Länder » la terre brune de l’Allemagne. Ne méritant toutefois pas d’être minimisé dans son ampleur, le très bon score de l’AFD (Alternative für Deutschland) ne met pas (encore) la démocratie allemande en danger. Constituant un très sérieux signal d’alarme, la peur suscitée par l’extrême droite allemande n’est pas supérieure à celle exercée par des partis analogues, très bien implantés autre part en Europe.

Conséquence presque paradoxale de ce scrutin, les 25% des voix recueillis par l’AFD ont consolidé la grande coalition au pouvoir à Berlin. Se maintenant respectivement en tête à Dresde pour la CDU et à Potsdam pour le SPD, les deux formations gouvernementales demeurent pieds et poings liés pour ne pas risquer une crise nationale qui aurait des effets dévastateurs pour elles. Si les prochaines élections en Thuringe du 27 octobre devaient confirmer la tendance de dimanche dernier, chrétiens- et sociaux-démocrates continueront à se partager les portefeuilles ministériels dans un gouvernement de fin de règne qui ressemble de plus en plus à celui que dirigeait Helmut Kohl durant les deux dernières années de son mandat. Alors que la République fédérale aurait besoin d’un renouveau politique, ces deux élections régionales viennent repousser à plus long terme une alternance plus que nécessaire et souhaitable en Allemagne.

Aujourd’hui, tout le monde parle de l’AFD. Pour s’en offusquer avec raison, pour dénoncer légitimement le parcours néonazi de son Spitzenkandidat dans le Brandebourg, voire pour s’interroger sur son financement occulte et l’attitude xénophobe de l’une de ses leaders nationales qui s’en prend aux étrangers depuis son domicile suisse, trop contente de bénéficier des avantages sociaux, financiers et fiscaux dont elle jouit sur le territoire helvétique. Ce qui aurait été jugé impardonnable pour tous les autres partis politiques, ne l’est pas pour l’extrême droite allemande. Ses électeurs ne prêtent guère d’attention aux scandales qu’elle provoque ou développe. À l’image de ce qui se passe ailleurs, ils lui accordent un blanc-seing ou autre passe-droit qui l’immunisent contre toute autre forme de procès.

L’AFD se félicite d’être devenue aujourd’hui « le parti de l’Est ». Se prévalant d’une position qu’elle n’occupe que très partiellement, elle est néanmoins en droit de revendiquer ce titre. Elle a indéniablement pris la place de la Linke qui vient de subir l’échec le plus cuisant de son histoire. Connue, d’abord, depuis sa naissance dans les heures tourmentées de l’automne 1989, sous le nom de PDS (Partei des Demokratischen Sozialismus), la gauche postcommuniste est la principale perdante des élections régionales du Brandebourg et de Saxe. Événement majeur de la vie politique allemande, celui-ci n’a été que trop peu repris dans les analyses qui ont suivi le scrutin du 1er septembre dernier. Décrié, vilipendé, voire insulté pour avoir succédé à la SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), soit au tout puissant parti de Walter Ulbricht et d’Erich Honecker en RDA, le PDS (puis la Linke) a joué, pendant près de vingt-cinq ans, son rôle de « soupape de sécurité démocratique » qu’il n’est dorénavant plus en mesure d’assurer. S’étant trop « occidentalisée », trop ouverte à l’Ouest de l’Allemagne, privée de ses figures charismatiques comme Gregor Gysi et subissant à ses dépens les effets de la crise idéologique de la gauche, la Linke paye le prix fort de ses propres errements politiques et stratégiques. Mais loin d’être la seule coupable, elle a été la victime de l’attitude des autres partis qui, même encore longtemps après l’unité allemande du 3 octobre 1990, refusaient de s’allier avec une formation issue de la République démocratique allemande. Pour n’avoir pas su – et surtout pas voulu – accompagner le processus de démocratisation des anciens communistes est-allemands, la politique allemande a ouvert une brèche dans laquelle l’AFD s’est parfaitement engouffrée. N’ayant, par ailleurs, pas reconnu à temps un phénomène pourtant prévisible, l’Allemagne a fait le lit d’une extrême droite qui n’attendait plus que cela pour en profiter.

Occupant désormais la posture tribunitienne laissée vacante par le PDS/la Linke, l’AFD reprend à son compte toutes les peurs et angoisses exprimées sur le territoire de l’ex-RDA. Avocate déclarée des « petites gens », elle se fait la porte-parole des mécontentements qui subsistent à l’Est. Habile défenseur des us et coutumes d’une société largement petite bourgeoise, où une part de résignation et d’ostracisme se mêle avec un mélange diffus d’autoritarisme luthérien et de réminiscence totalitaire, elle bénéficie d’une position de refus qui s’exprime notamment dans les campagnes et petites villes de l’Allemagne orientale. Trouvant là son terreau électoral qu’elle sait très bien cultiver, elle n’a cure des débats théoriques qui ne cessent de faire le procès de la RDA. Laissant cette tâche à ceux qui n’ont toujours pas compris que la chute du Mur de Berlin ne date pas d’hier mais de presque trente ans, elle déploie à la perfection une « idéologie de la proximité » auprès d’un électorat qui ne désire qu’une seule chose : que l’on parle uniquement de lui.

Ce souci, au demeurant et apparemment légitime, cache néanmoins une autre réalité dont non seulement l’AFD, mais toute l’Allemagne refuse de parler, à savoir la baisse démographique qui touche surtout les Länder de l’Est. Ayant perdu 15% à 20% de leur population depuis l’unification du 3 octobre 1990, ils vieillissent à grands pas et, selon des études très sérieuses, ne compteraient aujourd’hui plus que le même nombre d’habitants qu’ils avaient ensemble en 1905. En d’autres termes, l’Allemagne de l’Est a un besoin urgent d’immigration. Sachant que nombre de leurs citoyens, peu habitués à accueillir des étrangers, n’en veulent à aucun prix, l’AFD surfe sur une vague de xénophobie que personne n’ose véritablement désigner par son nom et combattre de toutes ses forces. Mais tôt ou tard, ces cinq Länder se heurteront à la dure loi des réalités. Soit ils accepteront sur son sol des centaines de milliers d’immigrés et leur situation s’améliorera ; soit ils se laisseront envouter par les marchands de sable de l’extrême droite et sombreront dans un chaos économique et social. Pas sûr alors que les Allemands de l’Ouest et encore moins l’Union européenne les aideront financièrement et, contrairement aux programmes développés après l’unification, les sauveront du marasme dans lequel ils auront sombré par leur propre faute.

 

 

 

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

2 réponses à “Le signal d’alarme est-allemand

  1. J’ai beaucoup apprécié la pertinence de votre éclairage et analyse. Du coup j’ai l’impression de mieux comprendre, enfin, ce qui se passe de nos jours en Allemagne, pays si proche de la Suisse.

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