Une armée européenne hors de l’OTAN?

Dans l’ambiance calfeutrée des salons de l’hôtel munichois Bayerischer Hof, la chancelière allemande a tenu le 16 février dernier un discours qui fera date. Hôte de la conférence annuelle sur la sécurité, Angela Merkel s’est fait l’avocate du multilatéralisme et a dénoncé, de manière à peine voilée, l’idéologie dominatrice de Donald Trump. Le vice-Président américain Mike Pence n’a pas manqué de lui répondre, s’en prenant à certains choix stratégiques de l’Allemagne et plus particulièrement à la construction du gazoduc « Gaspipeline Northstream 2 ». Exposés au grand jour devant un aéropage de personnalités politiques, d’experts militaires et de journalistes venus du monde entier, les différends entre les Etats-Unis et l’Allemagne soulignent le fossé croissant qui non seulement sépare les deux pays, mais aussi les USA de l’Europe.

Même si les Démocrates devaient revenir d’ici deux ans au pouvoir à Washington, les approches militaires et stratégiques entre l’Amérique du Nord et le continent européen continueront de se creuser. Leurs intérêts sont devenus si différents que seules certaines interventions militaires contre le terrorisme islamique ou contre d’autres dangers analogues pourraient les réunir le temps d’une intervention militaire extérieure. À l’image du discours de la chancelière allemande, leurs priorités planétaires ne sont respectivement plus les mêmes. La carte géopolitique mondiale évolue dans un sens contraire à leur rapprochement, tant le made in USA ne fait plus rêver depuis belle lurette les Européens qui dorénavant sont obligés d’imaginer et d’assurer tout seuls leur propre sécurité.

Suivant l’avis d’Emmanuel Macron, la ministre de la Défense allemande, Ursula von der Leyen, s’est récemment prononcée pour « une armée d’Européens ». Encore plus réticente que ne l’est la France en ce domaine, la République fédérale semble pourtant emboîter le pas d’une nouvelle politique militaire, encore inimaginable il y a une ou deux décennies. Toujours perçue comme l’alliée privilégiée du « partnership in Friendship » avec les États-Unis d’Amérique sur le continent européen, la RFA est désormais contrainte de repenser son modèle stratégique auquel elle est toujours restée fidèle depuis sa création en mai 1949. Née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, soit un peu plus d’un mois après la création de l’OTAN, l’Allemagne de l’Ouest n’a rejoint l’Alliance que le 6 mai 1955, après l’entrée en vigueur des accords de Paris du 23 octobre 1954.

Dans son allocution devant la conférence sur la sécurité à Munich, Angela Merkel a réaffirmé son attachement au maintien de l’Alliance atlantique qu’elle perçoit toujours « comme une ancre de sécurité dans des périodes tumultueuses ». Au diapason de l’avis de la plupart de ses partenaires européens, la chancelière demeure-là sur la même longueur d’onde que tous ses prédécesseurs, voire sur celle de son successeur-e-. Bien qu’en parfaite harmonie avec l’avis d’une grande majorité de ses compatriotes, la numéro une allemande ne peut toutefois plus faire abstraction d’un débat qui, qu’elle le souhaite ou non, se posera inévitablement dans les années, voire les mois à venir. À l’aube de son septantième anniversaire en date du 4 avril prochain, l’OTAN ne jouit plus de la même légitimité politique dont elle a pourtant continué de bénéficier après la chute du bloc soviétique. À plus ou moins long terme, c’est sa propre survie qui est en jeu.

Aucun homme ou femme politique n’est plus en droit de se voiler la face. La question de l’existence d’une armée européenne hors du cadre de l’OTAN sera, tôt ou tard, à l’ordre du jour de l’agenda de l’UE. Institution créée à l’heure de la Guerre froide, l’Alliance atlantique ne répond plus aux exigences d’une armée intra-européenne. Pour exister, elle sera contrainte de couper le cordon ombilical qui la relie encore à sa mère nourricière américaine. Gagnée par la défiance que les Européens manifestent de plus en plus à l’encontre des USA, l’Union européenne n’a donc d’autre choix que de préparer, en toute indépendance, voire en toute souveraineté, sa force d’intervention militaire et à veiller à sa sécurité.

Encore à l’état balbutiant, ce processus politique prendra beaucoup de temps. Objet de controverses et de conflits à l’intérieur de la famille européenne, il n’est pas prêt d’aboutir. Pourtant, il s’avérera incontournable pour doter l’Europe de ce qui lui manque encore cruellement. Non seulement d’une armée digne de son nom, mais aussi d’un instrument politique de tout premier plan qui, aussi pour asseoir sa puissance, lui conférera le rôle de global player qu’elle refuse encore trop souvent d’incarner.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

Une réponse à “Une armée européenne hors de l’OTAN?

  1. Tout vrai Européen devrait soutenir le fait que notre continent se dote des moyens de se défendre seul, et prenne enfin (plus de 70 ans après la fin de la seconde guerre mondiale!) son indépendance stratégique vis-à-vis des USA. Si le “règne” de Trump favorise cette prise de conscience, alors il aura au moins eu une retombée positive! Mais pour cela, il faut que les démolisseurs patentés de la construction européenne cessent leur travail de sape et oeuvrent plutôt à réformer ce qui doit l’être au lieu de “jeter le bébé avec l’eau du bain” pour le plus grand bénéfice des autres puissances mondiales.

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