L’UE, orpheline de Merkel

Qu’elle aille ou non au terme de la législature, qu’importe ! Angela Merkel est affaiblie et ne jouit plus de l’aura qui l’a accompagnée pendant plus de dix ans. A l’image d’un président américain en fin de second mandat, elle n’est plus qu’un lame duck, à savoir un canard boiteux d’une politique intérieure allemande dont elle a progressivement perdu le contrôle. Alors qu’elle s’accroche tant bien que mal à son poste de chancelière, d’autres fonctions lui tendent les bras. Ne revendiquant aucune d’entre elles, elle pourrait néanmoins faire volte-face lors de la nomination du Président de la Commission européenne. Bien que tous les deux candidats au nom du Parti populaire européen (PPE) à la succession de Jean-Claude Juncker, ni le chrétien-social allemand Manfred Weber, ni le centriste finlandais Alexander Stubb n’ont la carrure politique pour siéger à la tête de l’UE. Celle-ci ne devrait pas choisir un second Barroso, encore moins un célèbre inconnu dont le seul souci serait de se forger une légitimité dont il sera trop longtemps dépourvu. Parce que l’Union européenne est en crise, elle a besoin d’une personnalité forte et expérimentée pour la diriger. Angela Merkel pourrait être l’une d’entre elles. À condition bien entendu qu’elle l’accepte, ce qui est loin d’être sûr.

Si l’UE est orpheline de Merkel, Emmanuel Macron l’est encore plus. Isolé au sein des 27, celui-ci pouvait encore compter sur le soutien de la chancelière. Tel n’est plus le cas, tant le nouveau cours de la CDU pourrait contrecarrer les projets européens du président français. Ne se sentant que peu redevable de la « Déclaration de Meseberg » du 19 juin dernier, selon laquelle la France et la RFA proposaient entre autres de réformer la zone euro et de la doter d’un budget, la nouvelle direction des chrétiens-démocrates européens est susceptible de remettre en cause cet accord. Selon le choix des militants chrétiens-démocrates, « l’alliance des progressistes », tant souhaitée par Emmanuel Macron, aura vraisemblablement « du plomb dans l’aile », si le futur Président de la CDU devait « corriger » la politique pro-européenne de la chancelière. En ce sens, de la décision du Congrès de Hambourg du 6 au 8 décembre dépendra aussi le sort d’une Europe mal en point.

Toutefois, l’Allemagne ne peut pas se permettre d’être anti-européenne. Elle ne l’est pas et n’a aucune intention de le devenir. Si une majorité à la droite de Merkel devait se dessiner dans les mois et années à venir, elle ne pourrait se constituer qu’avec l’appui de l’AfD, soit comme à Vienne, avec le concours de l’extrême droite. Ainsi, la RFA se retrouverait à la croisée de différents chemins dont l’un qui l’amènerait inéluctablement vers l’abîme. Mais, l’Allemagne n’est ni l’Autriche, ni l’Italie. Elle doit sa prospérité à l’Europe, sans laquelle elle ne pourrait pas assurer sa position, voire sa domination. L’UE est son meilleur allié, car elle n’a pas d’avenir sans elle.

Bien que traversée par la crise de ses grands partis, la RFA reste néanmoins solidement amarrée au port européen. Une alliance regroupant l’aile droite de la CDU/CSU, une majorité restreinte de Libéraux du FDP et l’AfD ne constitue aujourd’hui que 30% à 35% du corps électoral allemand. Par conséquent, elle n’est pas – encore ? – en mesure de former une coalition gouvernementale dans les prochaines années. Toutefois, faut-il là aussi mieux prévenir que guérir.

C’est à cette tâche que devront s’atteler les Allemands, mais aussi leurs partenaires européens. Privés de la présence parfois encombrante et hégémonique mais également rassurante et nécessaire d’Angela Merkel, ils n’ont désormais d’autre choix que de rédiger plusieurs scénarios pour ne pas assombrir l’avenir européen. Du choix du prochain président de la CDU viendra la réponse allemande, de la prévoyance et de l’intelligence des principaux partenaires européens viendra la réponse européenne. Celle-ci ne devrait toutefois pas se faire trop attendre. Parce que l’Europe déteste le vide, ses fossoyeurs aimeraient saisir cette occasion pour le remplir avec des idées qui nous rappellent des temps beaucoup plus obscurs. Quoi qu’ayant imprudemment comparé notre époque avec celle des années trente, Emmanuel Macron n’a pas totalement tort. En effet, trop de femmes et de trop d’hommes souhaiteraient y revenir, profitant d’une amnésie européenne à laquelle la chancelière et d’autres dirigeants des pays membres avaient su résister ces dernières années.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

Une réponse à “L’UE, orpheline de Merkel

  1. Mme Merkel n’a rien apporté à l’Europe, au contraire, elle n’a été qu’une successeur de M. Kohl et Schroeder . Sa politique migratoire désastreuse a mené à l’émergence des populismes européens, en particulier en Italie et en Autriche et la victoire du Brexit.
    Malheureusement, l’UE ne fait plus rêver. Ses échecs économiques, ses dissensions permanentes renvoient les membres derrière leur frontière.
    L’abandon de l’Euro signifierait sa fin tragique, aucun des pays , y compris l’Allemagne ne pouvant plus rivaliser avec les puissances émergentes.
    Il ne s’agit pas ou plus de chercher l’homme ou la femme providentielle qui n’a jamais existé, mais d’analyser les défis qui s’annoncent et se retrouver autour d’objectifs communs et d’en trouver les solutions ensemble au lieu de se tirer dans les pattes.

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