UE: rouvrir le dossier institutionnel

L’on doit cette remarque à un homme, aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingt-dix ans : « explique à ton coiffeur qui est à la tête de l’Europe » ! Pour poursuivre, « tant que ton coiffeur ne l’aura pas compris, ton Europe il ne la comprendra pas » ! C’est un peu démagogique sur les bords, un peu facile dans la manière de faire, voire un peu made in Café du Commerce. Mais, ce n’est pas faux. Mieux encore, c’est juste. Juste, parce que touchant du doigt une réalité qui s’exprime par la nécessité d’un processus de reconnaissance démocratique dont nombre de citoyens européens se sentent exclus.
L’Union européenne n’énumère pas moins de quatre fonctions exécutives sur sa page internet (https://europa.eu/european-union/about-eu/presidents_fr). Débutant par «les trois principales institutions de l’UE, … chacune dirigées par un président », elle présente respectivement Antonio Tajani, le Président du Parlement européen, Donald Tusk, le Président du Conseil européen, et Jean-Claude Juncker, le Président de la Commission européenne. Par la suite, ce site mentionne également « la Présidence du Conseil de l’Union européenne… [dont les] travaux sont dirigés par le pays assurant la présidence du Conseil, qui change tous les six mois », soit en ce premier semestre de l’an 2018 par la Bulgarie. Pour compléter le tableau, il faudrait aussi ajouter Madame Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission européenne et « Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » de même que Messieurs Mario Centeno, Président de « l’Eurogroupe » et Mario Draghi, Président de la Banque Centrale Européenne de Francfort. Enfin, l’observateur aguerri n’oubliera pas « le Comité économique et social européen (CESE) », l’Agence européenne pour l’environnement et Europol, la très influente Cour européenne de Justice et le Comité des Régions, issu du traité de Maastricht et présidé depuis une année par le socialiste belge germanophone Karl-Heinz Lambertz.
Tous ces postes, toutes ces institutions sont parfaitement légitimes et répondent au besoin historique et politique de l’intégration européenne. Néanmoins, plus personne ne s’y retrouve. Embourbée dans un dédale organisationnel dont elle s’est elle-même dotée, l’UE est la propre victime d’un millefeuille qu’elle a voulu et construit au fil des années. Fidèle au vieil et, de surcroît, mauvais adage, selon lequel rien ne vaut mieux que de créer une structure pour éviter de parler des éléments qui la composent, l’Union européenne est tombée dans le piège de l’institutionnalisation à outrance. Toutefois, elle refuse d’en assumer les conséquences et, plus encore, d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Soupçonnée, à tort ou à raison, d’être techno- et bureaucratique, l’UE semble avoir abandonné sa capacité de penser et de renouveler son dessein.
Bien que cela déplaise et en fasse frissonner plus d’un, n’ayons plus peur des mots : l’Union européenne et ses pays membres ont pour obligation de rouvrir d’urgence le dossier institutionnel. D’institutions il y en a trop, de démocratie participative et active, pas assez. Chaque Européen doit se retrouver dans l’Europe qu’il appelle de ses vœux et non dans celle qui, dans sa complexité organisationnelle, lui procure des nuits sans sommeil. Le cauchemar européen n’est pas le fruit de son idéal, mais celui d’un salmigondis de structures qui renie l’essence même de ce même idéal.
C’est là aussi donner raison à la proposition d’Emmanuel Macron que de procéder à des « consultations citoyennes » sur l’Europe. Leur succès dépend toutefois de la capacité à dépasser ce que trop de citoyens refusent encore de reconnaître au plus profond d’eux-mêmes, à savoir que l’Europe ne se décline pas au singulier, mais au pluriel. Celle-ci a besoin solidarité et de transparence. Légitime et démocratique par l’ensemble des femmes et des hommes qui la composent, elle n’existe et ne subsiste que par sa volonté de condamner toute forme de repli sur soi et tout nationalisme. C’est pourquoi les nouvelles et nécessaires institutions européennes doivent se situer au-dessus de chaque cadre national. En ce sens, il faut un parlement européen constitué de députés s’étant portés candidats sur des listes exclusivement européennes, un gouvernement européen composé par des ministres issus de partis européens et un Président de l’Europe, élu au suffrage universel direct par tous les ressortissants européens. Une Utopie ? Peut-être, mais une utopie qui, parce que compréhensible par tous les acteurs, coiffeur y compris, fait du bien et redonne à l’Europe ce qu’elle avait trop longtemps perdu : son désir d’avenir.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

Une réponse à “UE: rouvrir le dossier institutionnel

  1. Il est permis de douter tout de même, que le peuple suisse qui a refusé maintes fois le principe de l’élection du Conseil fédéral par le peuple, que la proposition vienne de gauche ou de droite, soit emballé par une Europe à grand spectacle où tous ces “big egos”, étrangers de surcroît, comme Valéry Giscard d’Estaing (trop vieux désormais mais il en a rêvé toute sa vie), Emmanuel Macron, Jean-Claude Juncker, Angela Merkel, Matteo Renzi, Donald Tusk, José Manuel Barroso, et autres ambitieux poseurs se battraient comme des chiffoniers pour une fonction impériale de président des Etats-Unis d’Europe. A mon avis cela épouvanterait plutôt les Bünzli et les rendrait encore plus eurosceptiques.

    Personnellement du moins, je n’y crois pas.

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