Le dégagisme: outil et ennemi de la démocratie

Les logiques politiques s’effondrent les unes après les autres sous les secousses tectoniques de mouvements partisans qui ne répondent que peu aux schémas traditionnels. Beaucoup s’en félicitent, d’autres moins. La matière politique s’est complexifiée à l’heure où beaucoup de responsables et autres élus veulent sa simplification. Celle-ci n’apporte toutefois pas que des avantages et pourrait même se solder par des effets indésirables dont les citoyens seraient les principales victimes.

Pourtant premiers responsables de certaines détériorations démocratiques, ces mêmes citoyens n’hésitent plus à accorder leurs suffrages à des politiques dont la seule raison d’être est de ne pas être des politiques de la raison. Tel fut le cas en Autriche le 15 octobre dernier, et tel est encore le cas en Italie le 4 mars 2018. Au nom du « dégagisme », ils dégagent ce qui parfois mérite de l’être. Mais souvent, ils ne le remplacent que par ce qui n’engage que crainte et suspicion.

Nos démocraties ont certes besoin de changement et d’alternance. Elles vivent par eux et développent leurs capacités de renouvellement par la remise en cause de structures qui, comme tout autre corps vivant, se périment au fil des ans et des événements. En ce sens, ces mêmes démocraties recèlent en elles une faculté de régénérescence conceptuelle et intellectuelle qui les fait vivre. Par conséquent, parce que progressistes par nature, les systèmes démocratiques ne mûrissent que par leur refus de la réaction et du retour en arrière.

Toutefois, les démocraties se comportent aussi de manière autodestructrice. A cette fin, elles ont recours à des modes opératoires qu’elles ont elles-mêmes engendrés. En effet, c’est de la démocratie même que naissent parfois les régimes les plus antidémocratiques. Ainsi, la démocratie devient l’objet et l’instrument de ses propres fossoyeurs. Élus, sinon plébiscités, ceux-ci se dotent alors d’une légitimité populaire pour dénaturer ce que l’on n’aurait jamais été en droit de faire au nom de l’esprit démocratique.

Les exemples ne manquent pas. La Hongrie ou la Pologne font régulièrement la une des journaux ; à l’exception néanmoins de ceux de leur pays. Leurs dirigeants y sont populaires et ne craignent guère d’être renvoyés à leurs chères études par leurs électeurs. Ceux-ci se satisfont de leur modèle, avec pour seule règle en vigueur celle d’en exclure toute personne ou individu qui ne s’y conformerait pas et penserait autrement.

Havre de démocratie, l’Union européenne devrait faire face. Mais, elle ne fait presque rien. Elle condamne, voilà tout. C’est bien, mais cela ressemble fort souvent à un coup d’épée dans l’eau. Même si la résolution part de bonnes intentions, les conséquences demeurent lettre morte. Au paroxysme même de l’absurdité politique, c’est l’Europe communautaire qui est alors accusée d’utiliser la démocratie pour s’attaquer aux mesures autoritaires, mais néanmoins souveraines, de quelques États qui la composent. Ce n’est là qu’une inversion des normes démocratiques qui ne dit pas son nom.

Combien de scrutins, combien de gouvernements aux composantes extrémistes faudra-t-il encore attendre pour que l’UE prenne enfin ses responsabilités, afin de sanctionner lourdement les membres qui contreviennent à l’objet même de son existence, à savoir celle de la démocratie et du respect des droits de l’homme ? Ce n’est pas un vain mot que d’être Européen en 2018. C’est un plébiscite de tous les jours pour promouvoir ce que la démocratie garantit à chacune et à chacun d’entre nous, soit la liberté. Face à un Poutine, un Trump, un Xi Jinping, l’Union européenne n’a plus le droit moral et politique de se présenter avec un Orbán, un Kaczyński, une triade de Le Pen, un Gauland, une Weidel, un Strache ou peut-être un Salvini. Que l’UE en prenne enfin conscience et se montre autoritaire envers l’autoritarisme de ses adversaires de l’intérieur. Car le temps des brebis galeuses européennes n’a que trop duré !

 

 

 

 

 

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

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