Ҫa balance pas mal à Berlin !

A l’heure de la publication de cet article, rien n’est encore sûr. Il se pourrait que son contenu soit vidé de tout son sens, tant le sort de la politique allemande dépend du vote de plus de 450 000 adhérents du SPD. Toutefois, si ces derniers devaient approuver le contrat de coalition signé avec la CDU et la CSU, l’Allemagne entrerait dans une phase nouvelle de sa politique. D’ailleurs, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes, la RFA ferait du neuf avec de l’ancien. Dotée d’une Grande coalition, très semblable à celle qui a gouverné le pays de 2013 à 2017, la République fédérale est néanmoins en train de prendre congé de l’hyperpuissance des deux partis qui ont toujours placé l’un ou l’une des leurs à la chancellerie depuis 1949.
A l’exemple de beaucoup de démocraties occidentales, l’Allemagne vit les prémices des secousses politiques tectoniques qui modifient le paysage électoral européen. Alors qu’en 1983, 87% des suffrages exprimés se rapportèrent sur la CDU/CSU et le SPD, ils n’en furent que 53, 40% à le faire en 2017. Phénomène amorcé dès 2005, les deux grands partis populaires allemands, lesdits Volksparteien, sont victimes d’un phénomène d’érosion dont on n’a pas encore évalué les conséquences à leur juste mesure. Même si le danger n’est pas à sous-estimer, l’AFD n’arrivera pas de sitôt au pouvoir à Berlin, tant l’attachement des Allemands à la démocratie ne doit pas être remis en cause dans les prochaines années. Toutefois, ceux-ci ne peuvent pas se reposer sur leurs lauriers parlementaires et faire la sourde oreille. La RFA a urgemment besoin d’un renouveau politique qui, autre paradoxe d’ailleurs, passe aussi par l’ultime reconduction de la Grande coalition. Celle-ci constitue alors une étape de transition d’un système de partis omniprésents qui prendra inexorablement fin dans les années à venir. En ce sens, l’Allemagne doit se préparer à tourner la page d’un mode opératoire politique qu’elle a instauré, à l’Ouest, depuis sa fondation en date du 23 mai 1949.
Plus tôt que le calendrier officiel ne le laisse prévoir, les événements politiques pourraient d’ailleurs se précipiter dans les deux prochaines années. A la lecture du contrat de coalition, qui prévoit une évaluation de l’action gouvernementale, l’éventualité d’un départ avant l’heure d’Angela Merkel est très envisageable. Saisie par la tentation de Venise, elle scrutera alors d’autres horizons, sachant que ceux de son parti sont bouchés à plus ou moins long terme. En cédant, plus qu’elle n’aurait voulu le faire, aux demandes de la CDU et à celles du SPD, la chancelière a non seulement scellé un contrat de gouvernement, mais aussi signé une feuille de route qui l’amènera vers la sortie. Cheffe de gouvernement en sursis, elle n’est déjà plus tout à fait la number one européenne.
Car c’est bel et bien en direction de sa politique européenne que se tournent désormais les regards extérieurs vers l’Allemagne. En raflant d’une pierre deux coups les ministères des Affaires étrangères et – surtout – des Finances, les sociaux-démocrates ont emporté la mise. Ce qui pour les non-initiés peut paraître subalterne, ne l’est pas pour les observateurs aguerris d’une Allemagne où, euro et crises monétaires obligent, le portefeuille des Finances pèse de plus en plus lourd face à celui des Affaires étrangères. Définitivement entrée dans « l’ère post-Schäuble », la RFA laisse désormais toutes les rênes de sa politique européenne dans les seules mains du SPD. Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’en réjouir. Vainqueur collatéral du nouveau projet de Grande coalition à Berlin, le Président français Emmanuel Macron ne peut que se féliciter de la tournure des événements.
L’heure de la relance franco-allemande du projet européen vient certainement de sonner. Alors qu’une vague d’un trop grand enthousiasme pourrait se briser sur les rochers escarpés de la dure réalité de l’UE, les plus sceptiques, sinon les plus eurosceptiques, ne devraient pas faire comme si de rien était. Un partenariat franco-allemand, marchant de concorde, a toujours servi les intérêts de la construction européenne. Tous les anti-européens ne l’ont jamais compris. Qu’ils continuent ainsi, même à Berne ! Les pro-européens leur en seront vraiment très reconnaissants !

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

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