L’extrême droite danubienne

Ne nous serions-nous pas tant habitués à l’extrême droite que nous n’éprouvons plus le besoin de la nommer comme telle ? Aurions-nous renoncé à la définir pour ce qu’elle est et a toujours été? Ferait-elle désormais partie de notre paysage politique, à l’exemple de tout autre mouvement ou parti ? Rien n’interdit de le penser, tant le politiquement correct nous impose un comportement de complaisance qui ne devrait pourtant bénéficier d’aucune circonstance atténuante.

Le cas de l’Autriche ne peut pas nous laisser indifférents. En 2000, l’Europe avait pris son courage à deux mains pour s’indigner de la formation d’un gouvernement de coalition avec la participation de l’extrême droite. Dix-huit ans après, nada! Aujourd’hui, celle-ci est de retour au pouvoir, presque inchangée, toujours fidèle à elle-même, sauf que tolérée, parce que respectée et approuvée par plus d’un quart de l’électorat autrichien. Hissée au pouvoir par le scrutin démocratique, la droite extrême bénéficie par conséquent d’une légitimité que nul ne pourrait lui contester. Toutefois, qu’il nous soit permis de le faire.

D’abord, parce qu’un parti créé par des nazis n’a rien à faire sur l’échiquier politique européen. Puis, parce que ce parti fait honte à l’Autriche et à l’Europe. Née pour instaurer la paix, cette dernière n’est pas en droit de vendre son âme à des convoyeurs d’idéologies nauséabondes. Ceux-ci polluent l’idéal européen, le contaminent, le souillent, l’esquintent et le pourrissent. Héritiers du pire des régimes du 20e siècle, ils ne mériteraient même pas que l’on s’attarde sur eux, tant leur vomi programmatique nous dégoûte.

Et pourtant, ils ne nous dégoûtent plus. Ils nous indiffèrent. On y pense et puis on oublie. A l’exception de quelques-uns qui nous rendent notre dignité. Parmi eux, une ancienne Première ministre canadienne, un Prix Nobel de la Paix, d’anciens Ministres, espagnol et français, des Affaires étrangères, un défenseur de Sarajevo assiégée, un rédacteur en chef de Charlie Hebdo, des artistes, des juifs et des pas juifs, des chrétiens ou des athées, des gens bien, bref des gens qui nous interpellent et nous font sortir de notre langoureuse apathie quotidienne. Le 28 décembre dernier, ils ont pris leur courage à deux mains pour apposer leur signature au bas d’un texte. Celui-ci n’est certainement pas parfait, contestable dans son idée de boycotter la présidence autrichienne durant le second semestre de 2108. Mais il a le mérite d’exister, alors que l’esprit de contestation périt au grand dam d’une opinion publique de plus en plus “je-m’en-foutiste”.

Ne nous trompons pas d’adversaire: ce n’est pas l’Autriche qui est en cause, mais ses plus d’1,3 million d’électeurs qui, par leur vote, dénigrent l’image de marque de leur pays. Raison de plus pour soutenir une autre Autriche qui défile dans les rues de Vienne, afin de crier son indignation, sa révolte et son effroi. Toutefois n’étaient-ils que quelques dizaines de milliers en ce début de janvier 2018, alors qu’ils furent dix fois plus il y a dix-huit ans!

Aucun Autrichien ne figure d’ailleurs au bas de l’appel du Monde. Pas plus qu’un Allemand, pas plus qu’un Suisse. Le malaise est perceptible. Un peu partout en Europe, mais surtout dans l’espace danubien où le flirt avec l’indécence politique a parfois bonne presse. Idem aussi pour la Bavière. Dirigée depuis belle lurette par la CSU, cette région est désormais confrontée à une grande recomposition politique. Dépassée sur sa propre droite, cette même CSU n’a rien trouvé de mieux que d’inviter, à  sa rencontre annuelle en Franconie, le plus contesté des  leaders européens, à savoir le  Premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Pour récupérer le terrain perdu qu’elle a cédé à l’AFD, la CSU court derrière la droite la plus extrême. A l’image de l’un de ses principaux dirigeants, elle n’hésite même plus à en appeler à “la révolution conservatrice”. Que ce mot évoque irrémédiablement le courant idéologique qui, sans l’approuver, a tracé le parcours idéologique du nazisme, n’intéresse d’ailleurs plus personne. L’amnésie politique semble en effet avoir atteint son plus haut stade de paralysie citoyenne. Mais l’espoir fait vivre. Grâce à l’exemple de ces quelques personnes qui ont eu le courage de signer l’appel du Monde. Ils nous ont montré le chemin, à nous maintenant de l’emprunter et de le poursuivre !

 

 

 

 

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.